Chapter 2
«Monsieur, me dit-il, je suis très-mécontent de vous; vous avez abusé de mes bontés; il est temps d'y mettre un terme; vous ne trouverez plus désormais en moi qu'un juge rigoureux, et votre conduite seule réglera la mienne. Voici les leçons que vous apprendrez aujourd'hui; je vous enfermerai dans mon cabinet jusqu'à l'heure du dîner: si vous employez mal votre temps, vous y resterez jusqu'au soir, sans autre nourriture que du pain et de l'eau. Point de pleurs, point d'obstination; vous n'y gagnerez rien: votre sort dépend de vous, et je vous préviens que je serai inexorable.»
En achevant de prononcer cet arrêt, il me poussa brutalement par le bras. Comme les larmes que je répandois m'empêchoient de voir ce qui étoit devant moi, je m'embarrassai les jambes dans une chaise, et, en tombant sur le plancher, je poussai des cris horribles. Notre curé, qui les mit sur le compte de la méchanceté, et non sur celui de la douleur, ne vint pas à mon secours. J'eus le temps de réfléchir sur la douceur par laquelle il vouloit me ramener, et sur son nouveau systême de m'instruire en m'amusant. J'étais désespéré, je n'ouvris seulement pas mes livres, et je fus puni comme il me l'avoit promis. Cet acte de sévérité me révolta; je m'obstinai. Mon obstination le piqua, elle excita la sienne; il fut six jours constant dans son systême. Certes, je jouois de malheur; c'étoit la première fois de sa vie que cela lui arrivoit. Enfin, voyant que je n'étois pas le plus fort, je pris le parti de céder; j'étudiai mes leçons, et je fus étonné de la facilité avec laquelle je les apprenois. Je me promis bien, à l'avenir, de ne plus m'exposer à aucune punition; et, fier de ma résolution, sûr de ma mémoire, j'attendis le curé avec impatience. Il entra; je m'avançai vers lui, les yeux brillans de satisfaction, et mon livre à la main.
«Frédéric, me dit-il, j'ai fait de nouvelles réflexions; oublions le passé, nous avons tous les deux des reproches à nous faire: abandonnons les auteurs pendant quelque temps, afin de vous rendre la tranquillité d'esprit nécessaire pour profiter de l'étude. Venez vous promener avec moi dans la campagne; nous commencerons un cours de botanique, et vous joindrez à un exercice profitable à votre santé le plaisir d'approfondir les secrets de la nature. Ah! mon enfant, quelle carrière va s'ouvrir devant vous, et quel champ fertile pour une imagination comme la vôtre!»
«Monsieur, lui répondis-je en tenant toujours mon livre ouvert à l'endroit de ma leçon, ne voulez-vous pas me faire répéter? Je suis persuadé que vous serez content de moi.»
«Fort bien, fort bien, répliqua-t-il en prenant le volume et le jetant sur la table; je suis satisfait de votre soumission: cherchez votre chapeau, et suivez moi.»
Je ne m'appesantirai pas davantage sur les détails de mon éducation, dont le résultat fut qu'à seize ans je savois un peu le latin, un peu le grec, un peu l'italien, un peu l'anglois, un peu l'allemand, un peu de botanique, et autant d'astronomie qu'une petite maîtresse qui a suivi un cours dans un lycée, où l'usage des femmes est de ne jamais écouter le professeur, afin de se ménager le plaisir de demander à leurs voisins ce qu'il a dit.
CHAPITRE II.
_Digression._
Je connois entre autres une dame fort aimable sous ce rapport: elle ne peut assister au spectacle qu'accompagnée de trois cavaliers, dont l'un soutient avec elle la conversation, tandis que les deux autres restent prêts à lui rendre compte de ce qui se passe sur le théâtre. «Pourquoi applaudit-on?--Madame, c'est l'actrice qui a chanté son ariette comme un ange.--Ah! ah! Et de quoi rit on maintenant?» L'autre cavalier écoutant: «Madame, c'est le valet qui, par ses gestes si niais et si naturels, excite la gaieté beaucoup plus que par les paroles de son rôle.--Ah! ah! cela doit être fort plaisant. Avertissez-moi donc lorsqu'il paroîtra». Elle se retourne, jusqu'à ce qu'il se présente une nouvelle occasion de savoir pourquoi on applaudit, pourquoi l'on rit, et quelquefois même pourquoi l'on fait un si grand silence. En sortant du spectacle, elle s'informe avec soin de l'effet qu'a produit la pièce; et si elle apprend qu'elle a eu du succès, elle assure qu'elle ne manquera pas une représentation, parce qu'elle s'y est beaucoup amusée.
Comment! s'écriera le lecteur, vous nous parlez de Paris, et vous n'avez pas encore quitté votre village? Point de reproche, je vous prie: n'oubliez pas la manière du curé de Mareil; et si quelquefois je passe subitement d'un sujet à un autre, ne vous en prenez qu'à mon éducation. Mais si je ne suis pas encore à Paris, vous pouvez du moins m'appercevoir sur la route: j'y suis avec mon Mentor, dans une voiture que l'on a envoyée pour nous; et comme il est rare de voyager sans parler ou sans dormir, je vous rapporterai quelques fragmens de notre conversation.
«Êtes vous bien content de me quitter, Frédéric?»
«--Ma foi, monsieur le curé, il me seroit impossible de répondre juste. Il est certain que je regrette Mareil; mais il est également certain que je suis bien aise d'aller à Paris. Ma joie seroit plus grande si j'avois l'espoir d'y trouver mes parens.»
Le curé de Mareil secoua la tête de manière à me faire entendre qu'il ne falloit pas y compter.
«C'est une chose bien cruelle, ajoutai-je, de ne savoir qui l'on est, à qui l'on tient, ce qu'on peut craindre ou espérer.»
«Oui et non, me répondit-il. J'ai souvent réfléchi sur ce sujet, et j'ai vu qu'il y a autant contre que pour.»
«Mais enfin, monsieur le curé, il est impossible que je n'aie pas un père et une mère. Ils ne m'ont point abandonné, puisque jusqu'à présent je n'ai manqué de rien. J'avois cru quelque temps.... on disoit même dans le village....» Je m'arrêtai.
«Eh bien! Frédéric, que disoit-on?» Je gardai le silence. «Que vous étiez mon fils? ajouta-t-il en riant. On me l'a dit bien des fois à moi-même; mais il n'en est rien». Je soupirai encore, sans trop savoir pourquoi. J'imagine qu'en ce moment j'aurois mieux aimé trouver mon père dans le curé de Mareil, que d'être obligé de le chercher toute ma vie.
«Du moins, monsieur le curé, vous savez qui je suis: il me semble que j'ai atteint l'âge où l'on pourroit sans crainte se confier à ma discrétion. J'ai souvent interrogé ma nourrice; elle m'a toujours répondu qu'elle ne connoissoit que vous.»
«Et moi, mon ami, je ne connois que le philosophe chez lequel je vous conduis: c'est lui qui m'a écrit de veiller sur vous; c'est lui qui m'a fait exactement toucher le prix de votre pension; c'est sur son ordre que je vous ramène.»
«Monsieur le curé, pourquoi ce philosophe-là ne seroit-il pas mon père»? Il fit encore un signe de tête très-négatif, et moi je poussai un nouveau soupir. Je n'avois jamais tant senti les élans de l'amour filial qu'au moment où je quittois toutes les habitudes de mon enfance.»
«Au reste, ajouta-t-il (car son signe de tête équivaloit à un commencement de discours), je n'ai nulle certitude que ce n'est pas vers votre père que je vous conduis; je ne lui ai jamais demandé le secret de votre naissance. Dans les premiers jours, j'avois autant de curiosité que vous en avez aujourd'hui; mais après y avoir long-temps réfléchi, je me suis convaincu que cela m'étoit absolument indifférent. Chargé de votre éducation, je m'en suis acquitté de manière à me faire honneur, soit dit sans exciter votre vanité, car vous n'aviez pas des dispositions très-heureuses. Celui qui va me remplacer auprès de vous, est un des plus grands hommes de ce siècle, à ce que disent ses partisans. Il est de toutes les académies, quoiqu'il n'ait jamais fait imprimer aucun ouvrage plus grand que le recueil de mes sermons; vous les avez copiés, vous savez qu'ils sont fort courts». En parlant de ses sermons, il s'endormit, et je restai livré à mes réflexions.
«Oui, mon enfant, s'écria le curé de Mareil en se réveillant, c'est un bien grand homme.»
«Qui donc? lui demandai-je avec un battement de coeur: mon père?»
«Non, non: je vous parle de M. de Vignoral. S'il est votre père, ce que je ne crois pas, vous serez trop heureux d'être sous ses yeux; et s'il n'est pas votre père, il faut que vous apparteniez à quelque famille bien puissante, pour qu'un savant qui fixe les regards de l'Europe entière, consente à achever votre éducation.»
Il s'endormit de nouveau, et mes réflexions changèrent d'objet: non seulement je ne desirois plus être fils de M. de Vignoral; mais si le curé de Mareil m'eût dit en ce moment que j'étois le sien, j'aurois pleuré de honte: effet naturel de l'ambition.
Quel est le caractère de M. de Vignoral? me demandois-je tout bas: comment me recevra-t-il? Ces pensées, qui me donnoient une inquiétude bien naturelle à mon âge et dans ma position, pourroient, cher lecteur, exciter aussi votre curiosité; je vais donc vous apprendre en peu de mots ce que je n'ai su, moi, qu'au bout de quelques années. Diderot prétend que les romanciers ne tracent des portraits que parce qu'ils ne savent faire parler ni agir leurs personnages de manière à dévoiler leur caractère aux lecteurs: mais comme il a cru sans doute aussi qu'il n'y avoit pas beaucoup de lecteurs en état de deviner un homme par un trait de sa vie, ou par sa conversation, il n'a négligé aucune occasion de dessiner le portrait de ses héros; et c'est ce qu'il a fait de mieux.
M. de Vignoral étoit gentilhomme, mais si pauvre, qu'il auroit été obligé de conduire une charrue, si un prélat n'eût fourni aux frais de son éducation. Il se distingua dans ses études. Arrivé à Paris, il fit sa cour à tous les hommes en place. On lui offrit d'entrer au service: mais il n'avoit de courage que dans l'esprit; et ce genre de courage, qui vaut bien celui qui fait les héros, est souvent incompatible avec lui. M. de Vignoral, las de chercher des protecteurs, prit un parti décisif; il se fit philosophe. C'étoit alors un très-bel état, un vrai métier de chanoine. En criant contre le despotisme, on s'attiroit la faveur de tous les potentats; en méprisant la noblesse, on étoit reçu, fêté dans les meilleures maisons, on se dispensoit de faire sa cour. Un bon mot, un trait satyrique, mettoient les pairs de France à vos genoux; et loin de faire dire dans le monde, «On a vu M. de Vignoral avec le duc de...», on entendoit dire; «Le duc de.... est admis chez M. de Vignoral, il est de sa petite société». En déclamant contre le luxe, on s'en procuroit les jouissances les plus recherchées; en prenant dans ses écrits la défense des malheureux, on étoit dispensé d'avoir pitié d'eux. Les pensions, les brevets d'académicien, pleuvoient sur le philosophe; et les libraires, qui n'achètent jamais que le nom de l'auteur, s'empressoient d'ouvrir leur bourse, pour obtenir d'un homme déclaré immortel le discours préliminaire d'une compilation faite par quelques savans inconnus.
Telle étoit la position de M. de Vignoral quand j'arrivai chez lui. Toutes ses conceptions rouloient sur un point unique, le bonheur des hommes; il ne parloit, ne travailloit, que pour préparer ce bonheur. J'ai souvent pensé qu'il ne regardait pas ses domestiques comme des hommes; car il les traitoit en bêtes de somme, et jamais maître ne fut aussi exigeant dans son service: mais il ne faut pas attendre de celui qui embrasse l'humanité d'un coup-d'oeil, ces vertus de société qui honorent les petits esprits incapables de viser à l'immortalité, et mesquinement occupés de la félicité de ceux qui les entourent.
Vous ne connoissez pas encore, mon cher lecteur, le caractère de M. de Vignoral; je ne vous ai jusqu'à présent parlé que de sa profession. Je laisserai aux événemens le soin de vous initier davantage: car enfin peut-être est-il mon père; et le respect filial, même dans son incertitude, doit imposer silence à la critique. Qu'il vous suffise de savoir qu'il étoit âgé de cinquante ans; qu'un front découvert, de grands yeux pleins de feu, mais cachés par de gros sourcils noirs, lui donnoient l'air hypocrite quand il étoit tranquille, et la mine d'un inspiré quand il se livroit à son génie. Du reste, il ressembloit assez à tous les autres hommes de son âge qui sont laids et gauchement taillés. Il étoit encore célibataire; usage presque aussi religieusement observé par les philosophes que par les prophètes.
CHAPITRE III.
_Mon instituteur bien récompensé._
Le curé de Mareil dormoit encore quand nous entrâmes dans Paris. Moi, je me promettois d'observer avec soin l'effet que la vue de M. de Vignoral feroit sur moi, et plus encore l'impression qu'il éprouveroit à mon aspect. «La nature se trahira, me disois-je; un père est.... toujours père; et si je suis son fils, je m'en appercevrai à ses caresses, ou même aux efforts qu'il fera pour cacher son émotion. Et puis, mon coeur m'avertira; comme je le sentirai battre! Ah la sympathie n'est pas un mot vide de sens; j'en ai pour preuve les romans, la fidélité des épouses, la bonhommie des pères, et le respectueux attachement des enfans.»
Nous arrivâmes chez M. de Vignoral à la nuit; il étoit sorti. Un domestique nous servit à souper, et nous conseilla de nous coucher: je voulois attendre; le curé de Mareil fut d'avis d'aller dormir, et je l'imitai. Le lendemain matin, je me présentai à la porte du cabinet du grand homme; il me fit dire qu'il travailloit, et qu'il ne recevoit personne avant midi. Son peu d'empressement me parut de mauvais augure. Enfin je fus admis à l'honneur de lui être présenté. Il jeta sur moi un regard rapide, mais perçant; et se tournant vers le curé de Mareil, il lui dit:
«Il est d'un physique agréable, et paroît d'une santé parfaite. Si l'on m'avoit cru, on l'auroit laissé au village. Que fera-t-il à Paris? Des sottises, de mauvaises connoissances; il deviendra débauché, et à trente ans ce sera un homme mort. Les grandes villes sont la ruine des états et des citoyens; c'est dans les champs qu'est la véritable prospérité des uns et des autres: c'est là qu'il devoit rester.»
«Monsieur, répondit le curé, Frédéric est fait pour aller à tout. D'abord, comme vous l'observez, il est possesseur d'une figure intéressante; et puis, il ne manque pas d'esprit.»
«--De l'esprit! qui n'en a pas aujourd'hui? À quoi cela le menera-t-il? On ne rencontre par-tout que des gens d'esprit qui n'ont pas le sens commun, qui meurent de misère. Monsieur le curé, l'esprit ne contribue en rien au bonheur des hommes; et si vous voulez les rendre heureux, ce n'est pas leur esprit qu'il faut leur apprendre à cultiver, c'est l'héritage de leurs pères.»
«Monsieur, lui dis-je en tremblant, et quand ils n'ont pas la satisfaction de savoir à qui ils doivent le jour, que voulez-vous qu'ils cultivent?»
«Il a raison, s'écria le curé. Si vous étiez son père, par exemple, ne lui faudroit-il pas beaucoup d'esprit pour faire valoir l'héritage que vous lui laisseriez? Quelle réputation à soutenir!»
M. de Vignoral observa que les enfans des grands hommes n'étoient presque toujours que des sots. Cette réflexion modeste me fit desirer de n'être pas son fils: son abord m'en avoit ôté jusqu'à l'espérance; et j'avoue que si mon coeur avoit battu en le voyant, c'étoit seulement de la crainte qu'il m'avoit inspirée.
«Que savez-vous, monsieur»? me dit-il. Je ne répondis pas; mais le curé de Mareil répondit pour moi que je savois un peu de tout. «C'est-à-dire, répliqua le grand homme, que c'est une éducation manquée». Mon cher Mentor ne fut pas plus satisfait que moi de cette observation: aussi, quand M. de Vignoral lui demanda s'il avoit lu son dernier ouvrage, le bon curé s'empressa de lui affirmer qu'il ne lisoit plus depuis long-temps, parce qu'il étoit convaincu que l'esprit ne servoit à rien, et qu'il convenoit, pour son propre compte, que plus il apprenoit, plus il étoit mécontent des autres et de lui-même.
«Resterez-vous long-temps à Paris? lui dit froidement le grand homme.--Non, monsieur, je pars demain.--En ce cas, je vous conseille de vous retirer avec votre élève, et de profiter du dernier jour que vous avez à passer ensemble». Nous ne nous le fîmes pas répéter, et nous remontâmes dans l'appartement où nous avions passé la nuit.
«Si c'est là ce qu'on appelle un philosophe, murmuroit le curé de Mareil en se promenant dans la chambre, cela vaut mieux à lire qu'à voir. Voilà, Frédéric, la récompense de plus de dix années de ma vie sacrifiées à méditer, à travailler pour faire de vous un savant; le premier tribut que j'en reçois, est de m'entendre dire que votre éducation est manquée. Eh bien! desirez-vous encore que cet homme soit votre père?»
«En vérité, monsieur, je n'ai plus qu'une envie, c'est de retourner avec vous à la campagne.»
«Quoi! vous auroit il déjà séduit par ses beaux discours? Mon ami, le bonheur n'est pas plus à la campagne qu'à la ville; il est par-tout pour les gens raisonnables, nulle part pour les fous, les ambitieux, et les écrivains tourmentés par la vanité. Si cultiver l'héritage de ses pères étoit la félicité suprême, pourquoi M. de Vignoral auroit-il abandonné les champs? Vous ne rencontrerez dans le monde que des gens parlant d'une façon et agissant d'une autre; que des citadins plongés dans le luxe, et vantant les charmes de la vie champêtre; que des hommes enthousiasmés de leurs connoissances, et vantant le bonheur des sots. Quand vous étiez à Mareil, vous desiriez venir à Paris: aujourd'hui vous êtes à Paris, et déjà vous parlez de retourner à Mareil! Le philosophe vous a séduit.»
«Au contraire, monsieur, ses discours ne me font pas aimer le village; mais ses actions me font sentir le besoin d'y retourner. Que vais-je devenir? Ah! c'est vous qui m'avez servi de père; c'est près de vous que je voudrois maintenant passer mes jours.»
«Bien, enfant, bien; vous trouvez pire que moi, et vous me regrettez. Dans quelques jours vous aurez formé de nouvelles habitudes, et vous ne penserez plus à moi; c'est l'usage.»
J'assurai mon cher Mentor qu'il me faisoit injure en doutant de l'attachement que je conserverois toujours pour lui; je pleurai si abondamment en lui parlant de ma reconnoissance, qu'il en fut ému. Il me dit qu'il croyoit effectivement que, grâces à l'éducation qu'il m'avoit donnée, je vaudrois un peu mieux que les autres.
Nous allâmes nous promener dans Paris; en visitant les beaux monumens que renferme cette capitale, je perdis en grande partie le désir de la quitter. Quand nous rentrâmes, le domestique de M. de Vignoral me dit qu'il étoit venu quelqu'un me demander.
«Moi?--Oui, monsieur,--Vous êtes bien sûr que c'est moi qu'on est venu demander?--Oui, monsieur.--Sous quel nom?--Sous le vôtre, sous celui de Frédéric.--Et savez-vous quelle est la personne qui s'est informée de moi?--C'est de la part de madame la baronne de Sponasi. On m'a chargé de vous avertir que l'on reviendra demain matin, en vous recommandant de ne pas sortir.»
Tendres souvenirs de Mareil et de son excellent curé, adieu; attachement éternel, reconnoissance qui ne devoit jamais finir, adieu. L'envoyé de la baronne de Sponasi occupe seul ma pensée; et mon cher précepteur, après souper, a beau déployer son éloquence pour me faire une dernière exhortation, je ne l'entends pas; je ne songe qu'à la visite qui m'est promise pour le lendemain.
Je me réveillai plus de vingt fois la nuit pour savoir s'il faisoit jour. Le soleil parut enfin; je me levai, j'entrai chez le curé de Mareil. Il dormoit paisiblement; cela me parut extraordinaire. Je descendis dans l'intention de m'informer s'il n'étoit venu personne me demander; le portier étoit encore au lit. Je regagnai tristement ma chambre; je pris un livre, et ne pus lire une page de suite. J'ouvris ma fenêtre, et là j'examinai les passans, comme si j'avois dû trouver sur leur figure la fin de l'impatience qui m'agitoit. Le curé se leva, l'heure de son départ approchoit; il auroit voulu le retarder pour connoître l'issue de la visite que j'attendois, et de laquelle il auguroit bien pour moi: mais deux choses l'en empêchoient; il s'en retournoit par les voitures publiques, et il n'avoit pas envie de revoir M. de Vignoral. Il me recommanda de lui écrire exactement, en m'assurant que sa maison me seroit toujours ouverte, si j'éprouvois quelques malheurs. Ses adieux furent si touchans, que mon coeur en fut pénétré; j'allois me jeter dans ses bras, qu'il étendoit vers moi, quand on vint m'avertir qu'on m'attendoit dans ma chambre. Je sortis si précipitamment, que je ne peux encore y songer aujourd'hui sans m'accuser de la plus noire ingratitude.
CHAPITRE IV.
_Je crois trouver mon père._
Celui après le retour duquel j'avois tant soupiré, étoit un homme qui ne paroissoit guère avoir plus de trente-cinq ans, et dont la figure et la taille eussent pu servir de modèle pour peindre la beauté et la force réunies. Il m'embrassa avec beaucoup de tendresse, et, par un mouvement qui me parut involontaire, il se tourna devant une glace sur laquelle il fixa ses regards; je l'imitai sans trop savoir pourquoi. J'ignore quel fut son motif; mais en le considérant, en me considérant, je trouvai en nous quelque ressemblance, et je me dis tout bas: Pour le coup, voilà mon père. Il parut à la fois satisfait et déconcerté de ce qu'il venoit de faire; il m'engagea à m'asseoir, se plaça près de moi, et nous entrâmes en conversation.
«Vous avez été élevé, me dit-il, d'une manière qui doit vous inspirer la plus vive curiosité de percer le mystère qui vous entoure. Je suis fâché d'être obligé de vous dire que tous vos efforts pour connoître vos parens seront inutiles, et ne pourroient que vous procurer des chagrins. Si vous êtes sage, vous vous contenterez de ce que l'on fera pour vous, sans chercher à rien approfondir; et si le hasard vous offroit un jour quelques lumières à cet égard, le meilleur conseil que je puisse vous donner, est de n'en jamais rien faire paroître.»
«Monsieur, répondis-je en respirant à peine, il est des mouvemens si naturels, quelquefois le coeur parle avec tant de violence à l'aspect de certaines personnes»... Je ne pus achever; mon coeur battoit effectivement bien fort, et chacun de ses mouvemens sembloit me dire: C'est ton père!
«Je dois vous prévenir, monsieur, contre ces mouvemens que vous attribuez à la nature, et qui ne sont sans doute que l'effet d'une inquiétude bien naturelle dans votre position. Pour que nous puissions nous expliquer sans contrainte, je dois d'abord vous apprendre à qui vous parlez.»
Ah! c'est dans ce moment que je sentis la nature se soulever en moi: il alloit m'apprendre qui il étoit. «Sans doute il me déguisera la vérité, me disois-je; mais je n'en croirai que mes sensations. C'est mon père! c'est mon père»! Il avoit un moment gardé le silence; il continua de la sorte:
«Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....--Monsieur, je vous demande pardon, m'écriai-je tout interdit; je n'ai pas bien entendu». Il répéta d'une voix qui me parut altérée: «Je suis le valet-de-chambre de madame la baronne de Sponasi, et....--Pardon encore une fois, monsieur, si je vous interromps. Quel âge a madame la baronne?--Votre question pourroit être indiscrète, si vous la connoissiez, me répondit-il en souriant; une vieille femme ne dit pas volontiers son âge, et n'aime guère que l'on s'en occupe: elle a plus de soixante ans.»
Je me levai pour prendre un verre d'eau. Le passage subit du premier espoir que j'avois conçu, à un renversement aussi complet, m'avoit réellement fait mal. Je me promis bien de ne plus écouter les mouvemens de mon coeur, et je retournai m'asseoir un peu humilié de mes pressentimens. Il renoua la conversation.
«Je ne chercherai pas à deviner ce qui a pu vous agiter; mais je vous répéterai ce que je vous disois tout-à-l'heure: les mouvemens que vous attribuerez à la nature ne seront que l'effet de l'inquiétude de votre esprit. Parlez-moi franchement: ai-je bien défini la cause de votre émotion?»