Chapter 19
«Vous voyez, lui répondis-je, qu'il ne manqueroit rien à votre bonheur ni au mien si j'étois votre fils: sans crainte pour l'avenir, vous jouiriez tranquillement du présent; je ne serois plus un être jeté au hasard sur la terre; ma fortune suffiroit pour dégager les biens que votre frère a possédés: il vous manque un appui dans votre vieillesse; il me manque un nom auquel vous n'attachez aucun prix, et que je n'estimerois moi-même qu'en pensant que vous l'avez porté, et qu'il combleroit l'intervalle qui me sépare d'Adèle. Les liens de l'amitié et d'une reconnoissance réciproque nous uniroient aussi sûrement que ceux de la nature.--Que cela n'est-il possible!» s'écria M. de Montluc. Un mot pouvoit en ce moment décider de mon sort; je n'osai pas le prononcer, et nous continuâmes notre promenade en silence.
«Je fais une réflexion, me dit-il en s'arrêtant; avant de me rendre dépositaire de vos chagrins, vous m'avez demandé, comme une grace, de ne pas me fâcher. Jeune homme, je n'ai encore qu'une partie de votre secret. Dans ce que vous m'avez appris, non seulement il n'existe aucune chose qui puisse me blesser, mais il n'y a rien qui ait rapport à moi, que l'intérêt que m'inspire tout ce qui vous touche. Achevez votre confidence: j'ai connu l'amour, le malheur; j'ai peu de préjugés, et je me sens capable de bien des choses pour le fils de madame de Sponasi. Vous hésitez, ajouta-t-il en voyant l'agitation se peindre dans tous mes traits; vous ne m'aimez donc pas?--Je crains de voir mon espoir anéanti; je crains qu'un seul mot de votre part ne me rende le plus malheureux des hommes.--Expliquez-vous sans contrainte; je vous jure que quelque chose que vous me demandiez, s'il est hors de moi d'y consentir, j'en serai plus affligé que vous.»
Il m'étoit impossible de résister: le secret qui fermentoit depuis si long-temps dans mon sein, s'échappa. Je ne peux me rappeler toutes les émotions que j'éprouvai en le détaillant à M. de Montluc, sans éprouver encore le frisson de l'effroi; j'étois tremblant, les yeux fixés en terre; mes lèvres se séchoient à chaque phrase, à chaque mot; la respiration me manquoit: je sentois bien que je parlois; mais il est certain que je ne m'entendois plus parler. Quand j'eus fini, je me hasardai à lever les yeux sur M. de Montluc: il étoit pensif; mais sa figure annonçoit plutôt la surprise que tout autre sentiment. J'allois le prier de bien réfléchir avant de me faire une réponse que je redoutois, quand je vis accourir un domestique que j'avois envoyé à la poste. Sachant l'empressement que je mettois à avoir mes lettres, il me cherchoit par-tout, et ne se fit pas un scrupule d'interrompre notre conversation.
«À demain matin, me dit M. de Montluc en me souriant avec beaucoup de bonté; demain j'irai vous trouver moi-même dans votre appartement, et nous verrons s'il est possible de nous entendre.--À demain, lui répondis-je en lui serrant la main». Je la sentis répondre au mouvement de la mienne, et je précipitai mes pas sans bien savoir ce que je faisois; il me semble pourtant que j'emportois de l'espoir.
CHAPITRE XLI.
_Le complot._
Aussitôt que je fus seul, je brisai le cachet du paquet que je venois de recevoir; il contenoit une lettre d'Adèle et une de Philippe. Qui connoîtra l'amour ne demandera pas laquelle fut lue la première.
ADÈLE À FRÉDÉRIC
«Vous reviendrez bientôt à Paris, mon cher Frédéric, et vous ne m'y trouverez plus; mais mon absence à moi, loin de nous séparer plus que nous l'étions, ne fera que nous procurer plus de facilités pour nous voir: en un mot, je pars demain pour Versailles, et je vais commander dans la maison de M. de Saint-Alban; c'est l'expression dont il se sert. J'espère du moins que mon pouvoir sera assez grand pour vous y faire admettre; et ce n'est point une grace que mon oncle m'accordera, il m'a promis que mes amis seroient les siens. Si je ne peux vous présenter comme celui qui m'est le plus cher, vous vous introduirez à l'aide de M. de Florvel, auquel on sait que je suis attachée par les liens de la reconnoissance et par l'amitié sincère qui m'unit à son épouse. Vos qualités plaideront ensuite pour vous, et je ne doute pas du succès.
«M. de Miralbe n'a mis aucun obstacle à cet arrangement: au contraire, il s'y est prêté avec une grace, une amabilité que j'étois bien loin d'attendre de lui; c'est lui-même qui me conduira: il a poussé la complaisance jusqu'à me donner des conseils sur la manière de conserver l'amitié que M. de Saint-Alban a pour moi. De son côté, madame de Valmont a quitté le ton enthousiaste dont elle accompagnoit ses louanges; elle met dans ses soins une espèce de bonhommie bien propre à me séduire. Vous savez combien j'aime ce qu'on appelle les bonnes gens. Je ne sais que penser de ce changement: il y a des momens où je me reproche de les avoir jugés tous deux trop sévèrement; il en est d'autres où je crains que l'amabilité de M. de Miralbe et la bonhommie de madame de Valmont ne cachent quelque perfidie. Mon ami, c'est à vous seul que j'ose confier de pareilles appréhensions: si elles sont injustes, ce sont des crimes, je ne l'ignore pas; mais elles sont plus fortes que moi: le sort de ma mère me poursuit sans cesse. Je cherche en vain par quels moyens M. de Miralbe pourroit me perdre, je n'en vois pas; et loin de me rassurer, je pense à cette maxime de M. Durmer: «Les méchans trompent jusqu'à leurs complices, quoiqu'ils combattent à armes égales; comment les honnêtes gens, qui sont sans défense, ne seroient-ils pas leurs victimes?
«Demain je serai dans la maison de M. de Saint-Alban: toutes mes craintes seront dissipées; je l'espère, et je soupire.
«Je vous écris à la hâte: à midi je dois aller faire mes adieux à la soeur de M. Durmer, et je veux lui remettre cette lettre afin qu'elle la fasse porter chez vous, ainsi qu'elle a bien voulu s'y prêter jusqu'à présent. J'aurois desiré que madame de Valmont m'accompagnât dans cette visite; elle m'a donné quelques raisons pour s'en dispenser, et mon père a consenti que j'y allasse seule avec ma femme-de-chambre.
«C'est la dernière fois que je vous écris de Paris; je souhaite, mon cher Frédéric, que ce soit aussi la dernière que mes lettres aillent vous chercher à Téligny. D'après la promesse que vous m'avez faite, le jour de votre retour approche. Revenez voir votre Adèle plus tranquille; elle ne sera heureuse que lorsqu'elle pourra vous donner, au pied des autels, un titre que votre amour et votre générosité vous ont acquis depuis long-temps. Quelle que soit ma fortune à venir, elle ne me dédommagera jamais de la privation de voir un bienfaiteur dans mon époux: j'aurois été si riche en ne l'étant que par vous! Adieu, mon cher Frédéric, mon coeur se serre. Comme cet adieu me coûte à prononcer!»
PHILIPPE À M. DE TÉLIGNY
«Je voudrois être auprès de vous pour vous consoler: la nouvelle que j'ai à vous annoncer est affreuse. Mademoiselle de Miralbe n'est plus chez son père; elle n'est pas chez M. de Saint-Alban: elle est renfermée dans un couvent; j'ignore encore lequel.
«Les bruits qui circulent sur son compte sont encore plus horribles que l'ordre qui l'a enlevée; mon coeur se refuse à les croire, et ma main à les répéter. Adèle est un ange; il faut en être persuadé, ou la regarder comme un monstre de perversité. Mon cher Frédéric, vous n'offenserez pas celle que vous aimez par d'injustes soupçons: où trouvera-t-elle un défenseur si vous la condamnez? Tout paroît contre elle, il est vrai; mais vous connoissez son père, voilà sa justification.
«Hier la soeur de M. Durmer est arrivée chez vous dans un état qu'il est impossible de décrire: elle avoit du chagrin, de la douleur; mais l'indignation sur-tout perçoit dans tous ses traits. En entrant, elle s'est presque évanouie; elle suffoquoit.
«D'un long récit qu'elle a accompagné de pleurs, d'exclamations, de cris de vengeance, voici ce qui m'a frappé.
«Le matin mademoiselle de Miralbe a été la voir, et lui a remis en cachette la lettre que je vous envoie; elle n'avoit avec elle que sa femme-de-chambre. Vous connoissez l'attachement que cette excellente femme a pris pour Adèle, du jour où elle lui remit avec tant de générosité ses droits à la succession de son frère. Elles s'entretenoient ensemble; Adèle lui promettoit d'intéresser M. de Saint-Alban au sort de ses enfans, quand M. le marquis de Farfalette est entré d'un air de mystère et de satisfaction qui annonçoit un rendez-vous. La bonne veuve parut surprise, et mademoiselle de Miralbe scandalisée. La femme-de-chambre qui l'accompagnoit, sans leur donner le temps de parler, se mit à crier qu'elle ne vouloit pas rester dans cette maison, qu'elle se compromettroit en permettant à sa maîtresse de voir un homme dont son père avoit refusé d'autoriser les vues. Nouvelle surprise de la veuve et de mademoiselle de Miralbe. M. de Farfalette parvint le premier à se faire entendre, et dit, d'une manière très-prononcée, qu'il n'avoit pas lieu de s'attendre à une pareille réception, qu'il étoit désespéré du bruit qui se faisoit, qu'il croyoit les mesures mieux prises, et finit par offrir sa bourse à la femme-de-chambre, en l'engageant à se taire. La malheureuse recommença à crier plus fort. Adèle paraissoit anéantie. «Est-ce un complot?» s'écria-t-elle quand il lui fut possible de parler. Puis se tournant vers M. de Farfalette, elle lui dit: «Ou l'on vous trompe, monsieur, ou vous êtes d'accord avec mes ennemis pour me perdre. Au nom du ciel, sortez». La femme-de-chambre se jeta entre eux, et jura que si sa maîtresse ne revenoit pas à l'instant même avec elle à l'hôtel, elle y retourneroit seule, et avertiroit M. de Miralbe de tout ce qui se passoit. Adèle voulut lui imposer silence, la voix lui manqua. Elle se mit en devoir de sortir; M. de Farfalette lui offrit la main, qu'elle refusa avec fierté. Au même instant, M. de Miralbe et madame de Valmont entrèrent; ils venoient la chercher; leur voiture étoit à la porte.
«La bonne veuve n'a pu m'expliquer l'effet que leur apparition produisit; elle étoit elle-même trop étourdie de ce qui venoit de se passer. Madame de Valmont paroissoit indignée; M. de Miralbe jetoit sur tous les personnages un regard d'interrogatoire et de sévérité. M. de Farfalette se retira en assurant qu'il n'aimoit pas les scènes de famille. Adèle étoit tombée sur un siége; elle pleuroit, et dans ses sanglots on l'entendoit s'écrier: _Ma mère! ma mère!_ La femme-de-chambre s'empressa de s'excuser, et chacune de ses excuses étoit une accusation aussi terrible qu'indécente contre mademoiselle de Miralbe et la veuve.
«Je passerai sous silence le mépris insultant avec lequel M. de Miralbe a traité la soeur de M. Durmer, la colère de cette femme respectable, la pitié barbare de madame de Valmont, qui, en voulant consoler Adèle, ne faisoit qu'ajouter à son désespoir. Elle perdit connoissance; on la transporta dans la voiture. C'est tout ce que la veuve a pu m'apprendre.
«À peine a-t-elle été sortie, que je me suis couvert des vêtemens les plus simples: je me suis rendu à l'hôtel de M. de Miralbe; je me suis mêlé parmi ses domestiques, je les ai observés: je me suis attaché à celui dont la figure m'a paru la plus basse; et, sous prétexte qu'il pourroit m'être utile dans le désir que j'avois de devenir un de ses camarades, je l'ai entraîné au cabaret. Fidèle à l'usage des valets, sans que je l'interrogeasse, il m'a entretenu de ses maîtres, et l'aventure de mademoiselle de Miralbe n'a pas été oubliée; il y ajoutoit des détails crapuleux, il rioit: ces coquins-là aiment dans ceux qu'ils servent tous les vices qui les rapprochent d'eux. J'ai su de lui que la pauvre Adèle étoit arrivée à l'hôtel dans un état digne de pitié, qu'elle a demandé pour toute grace d'être seule, et qu'elle s'est retirée dans son appartement. Il m'a dit aussi que M. de Miralbe étoit remonté sur-le-champ en voiture, parti pour Versailles, et qu'il n'étoit pas encore revenu.
«Il m'a semblé inutile de me déguiser plus long-temps. Je lui ai donné deux louis, en lui confiant que j'avois des raisons particulières de savoir comment cette affaire tourneroit; que je passerois la nuit s'il étoit nécessaire, soit au cabaret, soit à rôder autour de l'hôtel, et que je lui paierois généreusement tous les renseignemens qu'il me donneroit. Je l'ai renvoyé avec injonction de veiller exactement à tout, et de venir m'en avertir. Je ne me suis pas nommé, je ne vous ai pas nommé.
«Du cabaret même j'ai écrit à votre fidèle Charles de seller un cheval, de le conduire chez un loueur de carrosses qui demeure presque en face de M. de Miralbe, d'être discret, de bien payer, et de se tenir prêt à partir à la minute même où je le lui dirais, dût-il passer la nuit à attendre que l'ordre arrivât.
«À onze heures, j'ai revu mon espion: il m'a appris que M. de Miralbe étoit de retour de Versailles; qu'il n'étoit pas revenu avec son équipage, mais dans une chaise de poste conduite par un postillon qui lui étoit inconnu; qu'il étoit accompagné d'un homme que l'on supposoit être un exempt, du moins les domestiques se le disoient-ils tout bas entre eux; que la femme-de-chambre de mademoiselle de Miralbe alloit, venoit, et qu'on ne doutoit pas qu'elle ne fît des paquets; qu'une vieille femme de charge pleuroit dans l'office, en disant que c'étoit ainsi qu'on avoit enlevé sa bonne maîtresse. Il ajouta qu'il étoit pressé de me quitter, parce que M. de Miralbe vouloit que tous ses domestiques se retirassent, et qu'il avoit menacé de chasser le premier qu'il rencontreroit, ou qu'il sauroit être sorti.
«Je me rendis alors auprès de Charles; je lui donnai de l'argent, et l'ordre de suivre la première voiture qui sortiroit de l'hôtel de M. de Miralbe d'assez près pour ne pas la perdre, et avec assez d'adresse pour n'être pas remarqué; je l'autorisai à crever son cheval, à en prendre à la poste, à tout enfin, pourvu que sa commission fût bien remplie. La chaise de poste qui sans doute renfermoit Adèle ne sortit de l'hôtel qu'à trois heures du matin; Charles l'a suivie. Il est onze heures; je l'attends encore.
«J'ai cent fois été tenté d'aller de votre part chez M. de Florvel; j'ai craint de mal faire par trop de zèle, et de donner moi-même de l'éclat à un événement qu'il faudroit pouvoir ensevelir dans le silence. L'agitation dans laquelle j'ai passé la nuit, la certitude que cette nouvelle portera le désespoir dans votre coeur, m'ont empêché de faire la moindre réflexion: mais un sentiment intérieur me parle en faveur de mademoiselle de Miralbe; vous le verrez aisément au récit que je vous envoie. Elle n'est pas assez coquette pour sacrifier sa réputation au plaisir de multiplier ses conquêtes. Vous m'avez dit cent fois que vous étiez sûr de son amour, quoique son caractère semblât l'éloigner de toutes passions: il est donc impossible qu'elle pousse la perversité au point où l'aventure qui la perd semble l'annoncer. Une lettre pour vous, un rendez-vous pour un autre, mon cher Frédéric, Adèle en est incapable. Que son innocence vous rende le courage; souvenez-vous que vous ne vivez point pour vous seul, et qu'il est un être sur-tout dont l'existence est attachée à la vôtre.
PHILIPPE.
_P. S._ «L'heure de la poste me presse; Charles n'est pas revenu: je fais partir cette lettre. Je vous écrirai demain, tous les jours, quoique je sois persuadé que vous ne resterez pas à Téligny. À tout hasard, j'adresserai copie de mes lettres, à votre nom, poste restante, à Nevers.»
CHAPITRE XLII.
_Explication._
Philippe avoit raison: après les nouvelles que je venois de recevoir, il m'eût été impossible de prolonger mon absence; je maudissois mon voyage; j'aurois donné tout ce que je possédois pour pouvoir franchir en une minute l'intervalle qui me séparoit de Paris. Pauvre Adèle! malheureuse Adèle! est-ce devant moi qu'on a besoin de te justifier? Ne connois-je donc pas le monstre auquel le sort t'a soumise? Ne sais-je donc pas tout ce que peut la vengeance d'une femme?... Ce rendez-vous auquel arrive M. de Farfalette, son air d'assurance, ses discours, me paroissent extraordinaires; je cherche en vain à les expliquer. Non, Adèle n'a pu aimer un homme qui, la voyant au désespoir... Une femme pleure, sanglote à ses yeux; il s'en croit la cause, il plaisante! Ah! si j'eusse été à sa place, je serois mort, ou j'aurois sauvé la victime. Qu'importe que son bourreau soit son père? L'amour connoît-il ces distinctions? Non, non; ou je retrouverai Adèle, ou toute ma vengeance tombera sur ceux qui me l'ont ravie.
Tel fut mon premier sentiment. Je souffrois trop pour être sensible; je ne connoissois pas encore le regret, je n'éprouvois que la rage. Rien ne m'appartenoit dans mes sensations; elles étoient toutes pour Adèle: je ne voyois que l'innocence outragée, la vertu flétrie, la beauté persécutée; j'oubliois que j'aimois: j'aurois, sans balancer, renoncé à toutes mes espérances pour sauver l'infortunée, et j'ignorois en quel lieu elle étoit! Adèle! Adèle! je ne prononçois pas ton nom; il s'échappoit malgré moi de ma poitrine: sans le vouloir, je le répétois à chaque instant; je le criois comme si mes accens, brisés par la douleur, eussent pu se prolonger jusqu'à toi.
Je rejoignis M. de Montluc; il étoit auprès de son épouse. Ils firent tous deux un mouvement de surprise en me regardant. Ah! sans doute ma figure devoit être effrayante si elle rendoit tous les mouvemens de mon ame. Je m'appuyai sur le premier meuble que je rencontrai; je lui tendis la lettre de Philippe: je voulois l'engager à la lire, et je ne pouvois qu'articuler, avec un soupir déchirant, le nom de la malheureuse Adèle. M. de Montluc vint à moi; je lui présentai de nouveau la lettre. Il la prit, et commençoit à lire des yeux seulement. «Lisez tout haut, m'écriai-je; j'ai besoin d'entendre encore...» Je joignis mes bras en les posant sur le meuble qui me soutenoit; et, appuyant fortement ma tête dessus, j'écoutai avec une immobilité qui paroîtra bien étonnante à qui ne connoît pas l'effet des passions: mon sang fermentoit si violemment, qu'il me sembloit que le plus léger mouvement eût suffi pour briser tout mon être.
«Je ne vous offrirai point de consolations, me dit M. de Montluc lorsqu'il eut fini; on ne les entend pas dans votre position. Quand vous êtes entré, je parlois de vous avec mon épouse; nous trouvions bien des difficultés au projet que vous m'avez communiqué. Vous avez des chagrins; nous n'y ajouterons pas celui d'un refus: puisse le nom de notre fils aller jusqu'à votre coeur, et y porter un rayon d'espérance! Mon ami, c'est dans cet instant de douleur que nous vous adoptons; madame de Montluc ne me désavouera pas. «--Non sans doute», s'écria-t-elle en se levant pour venir m'embrasser. Elle pleuroit; mes larmes coulèrent. Ô pouvoir de la sensibilité! tu causois tous mes maux, et tu en suspendis momentanément la force pour me laisser jouir de ma reconnoissance.
Quand M. de Montluc me vit plus tranquille, il me dit tout ce qu'il crut propre à ranimer mes esprits: il me fit observer que les moyens pris par Philippe pour connoître l'endroit où l'on conduisoit mademoiselle de Miralbe, sembloient infaillibles; il détourna, pour ainsi dire, toutes mes pensées, et les jeta dans l'avenir. Le coeur d'un amant n'est jamais fermé à l'espérance; je l'éprouvai. Je retrouverai Adèle, j'aurai un nom qui renversera la barrière qui nous sépare; je voyois déjà la certitude de m'unir à elle, que je n'avois encore formé aucun projet pour briser ses chaînes.
J'annonçai à M. de Montluc ma résolution de partir à l'instant même pour Paris: loin de chercher à m'en détourner, il déploya tant de zèle à me seconder, qu'en moins d'une heure les chevaux arrivèrent de la poste voisine. Ce ne fut pas sans regret que je fis mes adieux à madame de Montluc: son époux monta en voiture avec moi, me conduisit jusqu'au bout de l'avenue, et ne me quitta qu'en me recommandant de veiller sur le fils que l'amitié venoit de lui donner. Excellent homme! cette idée ne sembloit lui plaire que parce qu'elle étoit pour moi un motif d'espoir et de consolation. Quand je le quittai, tout mon courage m'abandonna de nouveau.
Arrivé à Nevers, je me rendis à la poste; j'y trouvai ce billet de Philippe.
«Charles est revenu une heure au plus après le départ de ma lettre; il a parfaitement rempli sa commission. Mademoiselle de Miralbe a été conduite à l'abbaye de... près Dourdan. (Douze lieues de Paris.) Il n'a pas quitté qu'il n'ait vu l'exempt repartir seul: ainsi point de doute que la femme-de-chambre ne soit restée aussi, puisqu'à plusieurs reprises Charles a apperçu deux femmes dans la voiture. À Arpajon, il a eu occasion d'approcher assez près des voyageurs. La chaise s'est arrêtée à la porte d'une auberge; on y a demandé quelques rafraîchissemens: il a entendu une voix douce, un peu tremblante; il ne doute pas que ce ne soit mademoiselle de Miralbe: il assure qu'elle paroissoit assez calme.
«L'abbaye de... est à une demi-lieue de la ville; une longue et sombre avenue de noyers y conduit. Point de village qui en soit proche. À deux cents pas au plus, il y a un meunier qui fait valoir quelques terres dépendantes du couvent. À la même distance, mais du côté opposé, on apperçoit un bouquet de bois. Voilà tous les renseignemens qu'il a pu prendre.
«M. de Florvel a passé ce matin chez vous; je n'y étois pas. Il a demandé si l'on vous attendoit bientôt.
«M. de Miralbe le fils s'est aussi présenté: ayant appris que vous étiez à la campagne, il a laissé son nom.
«Je compte beaucoup sur votre retour. Mes inquiétudes diminueront quand je pourrai partager et adoucir les vôtres.
«PHILIPPE.»
Il étoit quatre heures du matin lorsque j'arrivai à Paris. Tout le monde dormoit chez moi; cela me parut extraordinaire: depuis deux jours le sommeil n'avoit pas approché de ma paupière. J'entrai chez Philippe; je précipitai ses embrassemens pour lui demander s'il n'avoit rien de nouveau à m'apprendre; rien: si personne n'étoit venu; personne. Philippe exigea que je prisse quelques instans de repos; j'y consentis moins par besoin ou par complaisance que par l'embarras de savoir où diriger mes pas. Par-tout on dormoit; le père d'Adèle aussi sans doute. Idée affreuse! l'innocence gémit, les bourreaux reposent.
À sept heures, je priai Philippe de se rendre chez M. de Miralbe le fils, de lui demander l'instant auquel je pourrois le voir, et de venir me le dire chez Florvel, où je l'attendrois. J'allai chez cet ami. Il me parut gêné avec moi, et sembloit moins me plaindre d'avoir perdu mademoiselle de Miralbe qu'étonné de voir que je l'aimois encore lorsqu'elle étoit indigne des voeux d'un honnête homme. Ma surprise ne peut s'exprimer; mais je voudrois en vain le dissimuler, l'opinion de Florvel étoit celle du public. Adèle étoit malheureuse: les préventions s'élevoient contre elle; on la traitoit en coupable; on ajoutoit à ses torts; on alloit jusqu'à affirmer que M. Durmer ne l'avoit élevée que pour ses plaisirs, et qu'en la faisant son héritière au préjudice de sa soeur, il léguoit moins à son élève qu'à sa maîtresse. Et, je n'en doute pas, c'étoit un père qui, le premier, abreuvoit sa fille de calomnies aussi atroces. Pour la justifier, il eût fallu porter le flambeau de la vérité dans l'ame infernale de M. de Miralbe. Quels en étoient les moyens? On les eût trouvés, que le public se fût refusé à l'évidence. Moi-même je sentois l'impossibilité d'entrer en explication: on accabloit Adèle devant moi, et j'étois réduit à garder le silence; je ne pouvois qu'affirmer que l'infortunée étoit innocente; et chaque fois que je le répétois, Florvel sourioit avec une ironie qui me perçoit le coeur; on me regardoit d'un air qui sembloit dire: Vous êtes fou. J'allois le quitter, décidé à ne jamais le revoir; il s'en apperçut, m'arrêta.