Chapter 16
Les femmes les plus immodestes, persuadées sans doute que l'ignorance peut tenir lieu de pudeur, se déclarent contre vous: les pères prétendent que l'instruction mène à l'indépendance; que la tranquillité et l'avantage des familles reposant sur la soumission des filles, il faut leur donner des talens agréables, et rien de plus. Un de ceux qui soutenoient cette thèse avec beaucoup de chaleur dans une société où je me trouvois, oublioit sans doute que sa fille unique s'étoit séparée, au bout de six mois, et après un éclat scandaleux, d'un époux capable de remplir les voeux de la femme la plus difficile. Ennuyé de ses réflexions sur vous, je me permis de lui demander s'il préféroit l'éducation qu'il avoit fait donner à sa fille, à celle que vous avez reçue. Il m'entendit fort bien, et continua la conversation comme s'il ne m'eût pas entendu: mais le coup étoit porté, et les auditeurs l'abandonnèrent. Les hommes en général prennent votre défense: mais c'est un malheur pour une femme d'avoir besoin d'être défendue; et vous n'y seriez pas exposée, si M. de Miralbe et madame de Valmont n'ébruitoient à dessein ce qui se passe dans l'intérieur de votre famille. Je crois que votre père veut à la fois vous arracher à moi et vous ôter la possibilité de former un établissement. Je n'entre jamais dans une maison où l'on s'occupe de vous, sans que les regards et les confidences à l'oreille ne m'avertissent que notre amour est un secret public. De cette certitude, il n'est pas difficile d'arriver à la source des bruits qui circulent de nouveau sur ma naissance. Ainsi la haine et l'orgueil, qui nous séparent dans nos projets de bonheur, nous réunissent dans les clameurs qui peuvent nous faire tort.
Ma chère Adèle, songez que l'on vous tendra des piéges, et que vous serez perdue du moment où M. de Miralbe pourra le faire sans se compromettre. Votre position me fait trembler. Je n'ose vous donner des conseils, je crains de me tromper: je ne puis que souffrir et vous rappeler que vous êtes mon épouse; que les moindres chagrins que vous éprouverez seront terribles pour moi. Quelques jours plus tard, et vous n'eussiez vécu que de bonheur.
Je n'avois pas attendu vos ordres pour chercher à me lier avec votre frère. Je ne peux vous en dire du bien, il seroit trop hardi d'en dire du mal: figurez-vous toutes les passions réunies, et vous aurez une juste idée de lui. Extrême dans toutes ses sensations, il abhorre votre père; il l'eût adoré si M. de Miralbe l'eût voulu. Il a plus d'esprit et de connoissance qu'aucun homme de son âge; le temps seul peut apprendre l'usage qu'il en fera. Il parle de ses qualités comme il parleroit de celles d'un étranger; il avoue ses vices et ses erreurs avec la même insouciance. D'une activité à laquelle lui seul est capable de résister, est-il en mauvaise société, c'est le premier des libertins; en bonne société, on l'admire; retiré chez lui, il travaille sans relâche: la force et la grandeur de ses conceptions passent ce qu'il est possible de dire; en un mot, il semble que le génie soit un patrimoine de votre famille; et l'on peut prédire que, d'une manière ou d'une autre, votre frère ira à la célébrité. Il méprise l'argent dans ses jours de sagesse; mais s'il se livre à ses plaisirs, il le prodigue avec une facilité désespérante: il emprunte sans savoir s'il pourra rendre; il prête sans s'informer, sans penser même si l'on s'acquittera jamais envers lui. Un de ses torts vis-à-vis de votre père (et votre frère en fait l'aveu en riant) est d'avoir, sous un nom supposé, tourné ses ouvrages en ridicule. Je savois bien que cette critique avoit fait la plus grande peine à M. de Miralbe; j'ignorois qu'elle fût de son fils: jugez s'il y a espoir de les réconcilier jamais. Si votre frère avoit des passions moins violentes, la bonté de sa cause lui feroit des partisans: votre père, non moins passionné, mais plus habile, se déguise avec un art étonnant. Ils combattent presque à génie égal: mais l'adresse et l'hypocrisie sont d'un côté, il n'y a de l'autre que de la force; votre frère succombera.
Vous n'avez rien à espérer de lui: d'abord parce qu'il ne peut rien; ensuite parce que vous perdriez tout à réclamer sa protection, si jamais vous en aviez besoin. Il y a des temps d'ailleurs où ses désordres le mettent au-dessous de la place que son nom lui avoit marquée dans la société. Il est vrai qu'il trouve dans son esprit et dans la force de son caractère des ressources contre les événemens; mais ces ressources ne sont bonnes que pour lui. Ce que je lui ai dit de vous lui a fait grand plaisir; il a deviné du premier mot l'intérêt que je prends à votre sort. J'aurois voulu être son ami; jusqu'à présent je ne suis sûr que d'une chose, c'est que je suis son créancier. Peut-être une trop grande intimité entre nous eût été un nouveau prétexte à M. de Miralbe pour me détester; et comme il n'en a pas besoin, j'éviterai toujours de lui en fournir.
Vous me demandez, ma chère Adèle, des renseignemens sur le caractère de M. de Valmont; je ne suis pas étonné qu'il ait échappé à vos observations. M. de Valmont n'a d'autre caractère que celui qu'exige son état: il est président au parlement; c'est-à-dire qu'il est tout lorsqu'il fait corps, et rien lorsqu'on l'envisage personnellement. Il ne se compromettra jamais en se mêlant des détails de la famille de M. de Miralbe; mais dans les circonstances essentielles il lui prêtera son appui et celui de ses collègues: c'est encore une chance terrible contre votre frère; quelque bonne que soit sa cause pour le fond, il la perdra par les formes, ou il verra les années s'écouler sans obtenir de jugement. Or ne pas être jugé, c'est perdre dans sa position, puisque la prolongation des débats suffit seule pour autoriser votre père à retarder la reddition de ses comptes.
Vous prétendez que lorsqu'on sent vivement l'amour, on éprouve l'impossibilité de l'exprimer. Je ne vous parlerai donc pas de celui du malheureux Frédéric; mais par grace, ma chère Adèle, ne renoncez à la société de madame de Florvel qu'à la dernière extrémité. Elle vous est véritablement attachée, et parmi ses nombreux amis vous ne comptez que des partisans. M. de Nangis, trop franc pour soupçonner M. de Miralbe, est par-tout votre chevalier, et se plaint vivement quand on ne parle pas de vous avec l'admiration que vous lui avez inspirée. Il a du crédit; et le titre de votre tuteur, qu'il a malheureusement porté trop peu de temps, vous donneroit peut-être encore des droits à sa protection si vous en aviez besoin. Je me résoudrois plus volontiers à ne pas vous voir en me privant de leur société, qu'à vous ôter l'appui d'amis aussi pénétrés d'estime pour vos vertus. Je vous le répète, ne renoncez pas à eux, tant qu'il vous sera possible de faire autrement. Tout ce que vous devez craindre est d'être isolée; vous n'auriez alors aucune ressource contre les projets de M. de Miralbe, s'il en formoit de contraires à votre bonheur.
Adieu, ma chère Adèle.
Je ne peux vous dire avec quelle reconnoissance Philippe a appris que vous m'aviez demandé de ses nouvelles. Sans lui... Mais le passé n'est au pouvoir de personne.
CHAPITRE XXXIV.
ADÈLE À FRÉDÉRIC
Vous vous alarmez, mon cher Frédéric, de me voir devenir triste. Hélas! je croyois prendre assez d'empire sur moi pour cacher aux yeux de mes amis, aux vôtres sur-tout, l'ennui qui m'accable. Quelle position que la mienne! toujours en défiance contre mon père; plus rassurée par sa mauvaise humeur, parce que je la crois naturelle, que par ses caresses, qui me paroissent toujours cacher quelque perfidie; obligée d'opposer la ruse à la ruse, de calculer mes actions et mes moindres paroles; vivant au milieu de ma famille comme si j'étois entourée d'ennemis, n'osant parler en société, dans la crainte que mes discours ne servent à confirmer les préventions répandues contre moi; pas un quart d'heure pour la confiance, pas un moment pour l'amitié: voilà ma vie; elle est si opposée à mon caractère, que je préférerois sans balancer la servitude qu'impose la misère, à l'esclavage d'un nom, d'une fortune qui m'arrachent à vous, à mes amis, à moi-même.
Si du moins on avouoit l'intention de me rendre malheureuse, je pourrois opposer le courage aux projets formés contre moi; mais c'est au nom de mon bonheur, c'est à des titres si sacrés qu'on me tourmente, qu'il faut que je devienne aussi dissimulée qu'eux, ou que je sois leur victime. Pourquoi M. de Miralbe ne me dit-il pas franchement ce qu'il exige de moi? Il m'en coûteroit peu pour le satisfaire, du moins dans ce qui a rapport à ma fortune: mais il veut passer pour désintéressé, même en se parant de mes dépouilles; et, tourmenté par le soin de sa réputation, il fera tout ce qui dépendra de lui pour me priver des biens de ma mère, les garder, et me donner tort aux yeux du public. Ce public est bien bon de ne pas sentir qu'un père de famille est condamnable par cela seul qu'il se met dans la nécessité de le prendre pour juge, et qu'il est perfide ou imbécille du moment qu'il le prend pour confident.
Je n'ignore pas que les enfans, guidés par le désir de l'indépendance, entraînés par les passions, ont souvent des torts envers leurs parens; mais un bon père cache sa douleur aux étrangers, pour ne pas s'ôter le pouvoir de pardonner. Un bon père peut avoir des enfans ingrats; mais ses enfans ne le détestent pas. Il y a loin de l'ingratitude à la haine; et en apprenant que mon frère abhorre M. de Miralbe, j'ose affirmer que les torts sont au moins réciproques. J'ai lu le mémoire que mon frère vient de faire imprimer; j'ai vu l'indignation portée à l'excès. J'ai lu la réponse de mon père. Ô mon ami, j'aurois versé des larmes d'attendrissement si je ne l'eusse pas connu: j'en ai versé de colère au récit qu'il fait de sa joie de m'avoir retrouvée. Voyez-vous, dans cette affectation de sensibilité, l'arrêt de ma condamnation pour l'avenir? Ne me force-t-il pas ainsi à me soumettre au joug qu'il m'imposera, ou à passer dans le public pour un monstre d'ingratitude?
Il m'a demandé ce que je pensois du mémoire de mon frère.
«Je vous ai déjà observé, monsieur, lui ai-je répondu, que je n'étois pas son juge.--Vous voyez avec combien peu de respect il me traite.--Il a tort: quand on est assez malheureux pour plaider contre son père, il ne faut pas oublier les égards qu'on lui doit; entre ennemis même, il y a un droit des gens.--Rien n'est sacré pour lui.--Ah! monsieur, vous n'avez donc pas lu le tableau qu'il fait des malheurs de ma mère; le coeur le plus sensible a pu seul le tracer.--Dites le désir de me faire passer dans le monde pour son bourreau. Je lui pardonnerois plus volontiers les injures qu'il me prodigue, que cette partie de son mémoire. La vive amitié qu'il se vante d'avoir eue pour votre mère n'est là qu'une accusation indirecte, mais terrible, contre moi.--Pourquoi le supposer, monsieur?--Parce que j'en suis convaincu.--Cependant vous ne pardonneriez pas à mon frère s'il disoit que votre tendresse pour moi, dont votre réponse à son mémoire est remplie, n'est qu'une opposition adroite à la haine que vous avez pour lui.--Adèle, vous servez-vous du nom de votre frère pour m'apprendre votre façon de penser?--Toujours des suppositions, monsieur. Vous êtes bien à plaindre si, dans les discours les plus innocens, vous voyez l'intention de vous accuser.--Votre mère n'a que trop mérité son sort.--Monsieur, lui dis-je en me levant, ne troublons pas ses cendres: vous parlez à sa fille; et si vous m'appreniez à mépriser sa mémoire, vous me dégageriez vous-même du respect que je vous dois.»
Il fit un mouvement pour m'arrêter; mais je précipitai mes pas pour regagner mon appartement. Quel scandale, mon cher Frédéric, que celui d'une famille aussi divisée que la nôtre! l'époux contre l'épouse, le fils contre le père. Non, ce n'est pas là l'idée que je m'étois faite des devoirs, des plaisirs, du bonheur, attachés aux titres les plus respectables de la nature et de la société.
Mon ami, si le sort permet que nous soyons jamais l'un à l'autre, j'espère que nous n'aurons qu'à nous en féliciter: mais si l'amour et l'estime cessoient de nous unir, cachons-le bien à tout le monde; cachons le sur-tout à nos enfans: la division de leurs parens est l'arrêt de leur perte.
M. Durmer (c'est toujours avec plaisir que je le cite) prétendoit que dans un pays où il y avoit des moeurs, on ne devoit pas permettre le divorce; mais qu'il étoit indifférent qu'il fût ou non permis chez un peuple corrompu, parce qu'où règne la corruption, il n'y a réellement, disoit-il, ni mariage, ni famille. Tout ce que je vois depuis que le malheur m'a lancée dans le grand monde, me prouve combien il avoit raison.
Bon jour, mon cher Frédéric; ne m'en voulez pas d'être triste: je croirois que vous n'êtes plus content d'être aimé de votre Adèle.
CHAPITRE XXXV.
ADÈLE À FRÉDÉRIC.
Et vous aussi, mon ami, vous me donnez du chagrin. Quoi! vous êtes jaloux! Et bon dieu! de qui pourriez-vous l'être? N'oubliez pas que si la plupart des femmes regardent la jalousie comme une preuve d'amour, moi je l'envisage comme une injure.
Mais je ne veux ni vous quereller, ni vous plaindre: je veux vous voir bien convaincu que je ne puis cesser de vous aimer qu'en perdant l'idée avantageuse que j'ai de vous; et même, dans cette supposition, mon cher Frédéric, vous n'auriez encore aucun motif de jalousie: il est certain que je n'exposerois pas deux fois le bonheur de ma vie à un sentiment bien difficile à maîtriser quand le coeur s'y est livré avec plaisir.
Séparés l'un de l'autre, ne nous voyant qu'en public, ne nous écrivant qu'à la dérobée, si la plus intime confiance s'éloigne de nous, si nous ajoutons les tourmens d'une imagination blessée à ceux qu'il nous est impossible d'éviter, puisqu'ils ne viennent pas de nous, quel sera notre sort? Non, je ne veux pas vous quereller; mais je vous trompois en écrivant que je ne voulois pas vous plaindre: l'idée seule que vous êtes inquiet, souffrant, suffit pour me priver du repos. Suis-je jalouse, moi? Oh! non: mon coeur est trop plein d'amour pour que le soupçon puisse y trouver place; et tout le monde viendroit m'alarmer sur vos démarches, que je m'adresserois à vous pour savoir ce que j'en dois penser.
On vous a dit que j'allois me marier: tant mieux qu'on le dise, cela est nécessaire; et si j'avois pu vous écrire plutôt, je vous aurois expliqué ce qu'il y a de mystérieux dans ma conduite. Oubliez-vous que je suis entourée de piéges; que M. de Miralbe ayant l'habitude de mettre le public dans sa confidence et dans son parti, je dois sans cesse agir comme si chacune de mes actions étoit soumise à la censure?
Vous m'avez écrit vous-même que son intention étoit de s'appuyer de l'amour que j'ai pour vous, afin de m'empêcher de former un établissement; je le crois d'autant plus volontiers, qu'il est intéressé, qu'il aime le faste, et que la fortune de ma mère compose en grande partie la sienne. En me mariant, il faudra me rendre compte à moi; et comme je ne lui ai rien coûté depuis que je suis au monde, comme il ne pourra m'objecter, ainsi qu'à mon frère, qu'il a plusieurs fois payé mes dettes, il ne me mariera pas: mais il voudra faire croire que c'est moi qui refuse de donner cette satisfaction à son coeur paternel, et je prétends qu'il n'ait pas cet avantage.
Je puis le dire sans orgueil, la nature m'a donné quelques agrémens; mais je connois assez mon siècle pour être persuadée que la fortune seule attirera les époux. Serois-je laide, bête et méchante, aurois-je cent fois plus de talens et de beauté, cela ne ferait rien pour les épouseurs; ma dot est le régulateur de mon mérite, et c'est là que je les attends, ainsi que mon père. Il n'y avoit que vous, mon cher Frédéric, qui dans moi ne cherchiez que moi, et vous craignez d'avoir des rivaux! Méchant, vous ne m'estimez guère; homme vertueux, vous estimez beaucoup mes prétendans.
Il y a trois semaines que M. de Miralbe me dit avec beaucoup de gaieté:
«Savez-vous, Adèle, que mon amour-propre est flatté des complimens que je reçois de vous? On me fait demander votre main de tous les côtés.--Je n'en suis pas étonnée, monsieur.--Il n'y a guère de modestie dans votre réponse.--Pardonnez-moi, beaucoup plus que vous ne croyez. Ne suis-je pas une riche héritière?--Oh bien! je puis vous assurer que les sollicitations que je reçois doivent vous enorgueillir: c'est l'intérêt seul que vous inspirez qui décide les propositions; c'est à votre coeur que l'on en veut.--J'en suis très-reconnoissante.--Je crains bien que cette reconnoissance ne soit stérile pour votre bonheur et pour le mien.--Pourquoi donc, monsieur?--Vous refuserez tous ceux qui s'offriront, et je suis incapable de forcer votre volonté.--Je vous en remercie, monsieur; mais je cherche encore la raison qui pourroit m'engager à refuser ceux qui veulent bien m'adresser leur hommage.--Votre coeur n'est-il pas engagé?--Cela est vrai; mais comme le choix de mon coeur ne sera jamais le vôtre, je ne suis pas assez romanesque pour faire voeu de vivre dans les larmes et dans le célibat.»
Il parut interdit. J'ajoutai, le plus froidement qu'il me fut possible: «Il est sans doute difficile de me faire oublier M. de Téligny; mais cela n'est pas impossible, et je ne refuserai jamais de le tenter. Si je sentois qu'un autre que lui pût contribuer à mon bonheur, je suis persuadée qu'il seroit le premier à me dégager de la promesse qu'il reçut de moi, dans un temps où j'avois droit de la faire.--Je suis charmé, dit-il en affectant de rire, de voir que vous l'oubliez.--Non, monsieur, je ne l'oublie pas; mais la préférence que je lui ai donnée n'est pas tellement exclusive, que lui seul puisse être mon époux. Je l'avois choisi par amour, je puis l'abandonner par raison.--J'ai donc tort de refuser les partis qui s'offrent pour vous?--Si vous voulez que je reste fille, vous n'avez pas tort.--Mais on sait que vous avez été au moment d'épouser M. de Téligny; on croit généralement que vous l'aimez encore.--Vous voyez bien, monsieur, que cela n'empêche pas de prétendre à ma main. Je ne sais qui répand le bruit que j'aime M. de Téligny; ce n'est pas lui certainement: s'il le croit, il doit se taire; et comme je n'en ai jamais parlé qu'à vous et à madame de Valmont, quand vous m'avez interrogée, je suis surprise que mon amour _constant_ soit un bruit _général_.--Ainsi je ne dois pas renoncer à l'espoir de vous marier?--Non, monsieur. Pour moi, chaque fois qu'au milieu des complimens vrais ou faux, on m'a accusée d'avoir la _barbarie_ de rejeter tous les voeux que l'on m'adressoit, j'ai toujours répondu que l'accusation n'étoit fondée sur rien. Il n'y a pas long-temps que M. de Nangis me disoit que mon projet de vivre dans le célibat vous affligeoit. Je l'ai assuré que s'il se trouvoit parmi mes adorateurs un homme dont les qualités pussent justifier mon choix, je l'accepterois d'autant plus volontiers, que cela vous mettroit à même de prouver au public que vous êtes bien éloigné de vouloir retenir la fortune de vos enfans, ainsi que mon frère a osé l'imprimer.--Ce que vous dites-là me fait grand plaisir», répondit M. de Miralbe; et tous ses traits annonçoient clairement que le grand plaisir que lui faisoit mon discours, étoit une véritable peine.
Vous voyez, mon cher Frédéric, que la politique de mon père ne tient pas jusqu'à présent contre la mienne, et la raison en est bien simple: il est intéressé, je ne le suis pas; il n'apprécie point mon caractère, je connois le sien; il a l'embarras de former des projets, je n'ai que celui de les déconcerter: il a des torts, il le sent, il craint d'être démasqué; moi, j'avouerois hautement tout ce que je pense, si ma franchise n'étoit pas le seul moyen de me perdre. Vous connoissez maintenant ce qui a pu donner lieu au bruit que j'allois me marier; loin de vous en fâcher, vous devez contribuer à le répandre.
Mais je vous dois une autre confidence.
Parmi les aspirans à ma dot, il en est un que je veux distinguer; je n'aurai pas beaucoup de peine: c'est un fat, ou un homme à bonnes fortunes. Il a (pour me servir des expressions consacrées) tout ce qu'il faut pour plaire, c'est-à-dire tout ce qui devroit faire trembler une femme tant soit peu raisonnable: une fortune délabrée, une réputation scandaleusement bonne, l'art de cacher une santé ruinée sous l'attirail de la mode et du goût, un grand nom, beaucoup de luxe, l'esprit du jour, et des parens en place. Certes, excepté madame de Florvel, dont j'apprécie les vertus et la sensibilité, il n'est pas une femme qui ne m'enviera l'honneur de réparer par ma fortune l'inconduite de M. le marquis de Farfalette; c'est un choix à tourner toutes les têtes, et bien fait pour me laver du ridicule d'être _pédante_.
Frédéric, soyez tranquille: cet homme a besoin de beaucoup d'argent; M. de Miralbe n'est pas disposé à se dessaisir, et je ne risque rien à les mettre vis-à-vis l'un de l'autre. Comptez toujours sur moi, aimez-moi; et plaignez votre pauvre Adèle.
_P. S._ N'ayant pu vous faire passer ma lettre, je la décachète pour vous avertir que j'aime M. le marquis de Farfalette. On vient de me l'apprendre à l'instant même; c'est lui qui le dit par-tout. Le fat!
_Fin du tome second._
* * *
FRÉDÉRIC,
PAR J.F. Auteur de _la Dot de Suzette_.
TOME TROISIÈME.
CHAPITRE XXXVI.
ADÈLE À FRÉDÉRIC.
Ne craignez pas, mon ami, que mon caractère s'altère au milieu des êtres avec lesquels je vis: ils peuvent me faire perdre la gaieté, compagne du bonheur ou de l'indifférence; mais il est hors de leur pouvoir de m'empêcher d'être ce que je suis. Mes qualités, si j'en ai, sont devenues pour moi des habitudes si fortes, qu'il me seroit impossible d'y renoncer. Si l'on me donnoit l'alternative d'être encore la pauvre et solitaire Adèle, ou d'être mademoiselle de Miralbe, riche et libre dans quelques années de devenir votre épouse, je ne voudrois pas acheter la richesse ou retarder mon bonheur au prix de la contrainte dans laquelle il me faudroit vivre momentanément; mais je n'ai pas la liberté du choix.
La franchise est une des vertus dont je fais le plus de cas; mais on ne la doit qu'à ceux qui vous témoignent de la confiance. Puisque les égards qu'exige la société font un devoir de la dissimulation, je crois, en conscience, qu'il est encore plus permis de dissimuler quand il y va du bonheur de la vie entière.
Si j'use d'adresse dans ce qui a rapport à M. de Miralbe, croyez que mon caractère l'emportera toujours quand on provoquera ma franchise. Rien ne m'étoit sans doute plus facile que d'autoriser mon père à croire que je ne devinois pas ses projets, et que j'étois dupe de ses fausses vertus: c'est une condescendance à laquelle je ne me prêterai jamais; et, sans m'écarter du ton respectueux qu'il a droit d'exiger, chaque fois qu'il m'interrogera pour savoir ce que je pense de lui, il le saura.
Je m'apperçois sans cesse que les hommes qui ont des torts sont très-empressés d'obtenir des autres une approbation que leur propre conscience leur refuse; ils vous font confidence de ce que l'on dit et pense d'eux: ils mentent dans le récit qu'ils vous adressent, on le sent; et, par une foiblesse impardonnable, on paroît satisfait de leur justification, on les plaint; on fait plus, on les approuve. Qu'en résulte-t-il? qu'ils se moquent de vous s'ils vous croient dupe, ou qu'ils s'enhardissent dans le crime s'ils s'apperçoivent que vous abondez dans leur sens, quoique persuadés qu'ils ont tort. Quel sera donc le privilége de la vertu, si elle s'abaisse jusqu'à flatter et encourager le vice? Pour moi, mon cher Frédéric, je sens qu'une pareille bassesse me sera toujours étrangère. Je veux bien me taire quand on ne recherchera pas mon approbation: mais malheur à quiconque voudra l'obtenir sans la mériter! il n'aura de moi que la vérité. Si'l se fâche, je lui dirai: Puisque vous la redoutiez, pourquoi me consultiez-vous?