Chapter 15
«Vous voyez, ma chère enfant, que je cherche à justifier ce que j'ai fait pour vous: je le répète, si vous êtes heureuse, j'aurai réussi; car votre bonheur fut le but de tous mes soins. Je voudrois pouvoir vous donner des conseils; mais ils ne sont utiles que lorsqu'on peut en faire l'application, et votre avenir m'est inconnu. Respectez ma mémoire dans vous qui êtes mon ouvrage; défiez-vous de votre coeur, et n'osez pas tout ce qu'osera votre esprit: voilà ma dernière recommandation. À vingt ans, on décide hardiment: à trente, on hésite avant de décider: à quarante, on est si persuadé de l'instabilité de ses propres idées, que l'on perd toute confiance dans les lumières des autres et dans les siennes; on aime mieux user tranquillement la vie que de l'approfondir. Les passions de l'esprit s'affoiblissent comme celles du coeur; et de cet état naît un calme que l'on doit peut-être plus à la fatigue qu'à ses réflexions: mais ce calme est celui du bonheur, ou plutôt il est lui-même le bonheur. C'est là, ma chère enfant, que je vous attends pour me juger. Ayez le courage de n'avoir jusqu'à cette époque des talens que pour vous et vos amis, et vous ne desirerez plus alors d'en avoir pour le monde. C'est bien peu de chose que la gloire!»
CHAPITRE XXXI.
_Un événement._
Adèle, chez M. Durmer, n'avoit d'autre société que celle de quelques savans, au milieu desquels elle avoit pris l'habitude de raisonner juste, et la facilité de placer dans les conversations les plus sérieuses quelques répliques auxquelles elle n'attachoit pas de prétention. Chacun se plaisoit à l'instruire: aussi n'étoit-elle pas étonnée de s'entendre contredire; et sa modestie, qui paroissoit étrange avec tant de talens, venoit sans doute d'avoir vécu parmi des gens qu'elle savoit plus instruits qu'elle. Elle ne pouvoit ignorer les charmes dont la nature avoit été prodigue en sa faveur; mais comme dans la société de M. Durmer on n'attachoit pas un prix extraordinaire à la beauté, elle s'étoit accoutumée à l'envisager de même. La sphère étroite dans laquelle elle vivoit, servoit à la fois à former son caractère et à la sauver des dangers du monde.
Sa position devint bien différente dans la maison de Florvel. Elle ne pouvoit paroître aux promenades, aux fêtes, aux spectacles, sans exciter l'admiration. La simplicité de ses moeurs tournoit au profit de sa beauté; elle avoit le talent, si rare, de parer sa figure sans la déguiser. Peu faite à une modestie de convenance, elle ne rougissoit pas lorsqu'on lui adressoit la parole: elle répondoit; et le plaisir de l'entendre augmentoit celui qu'on prenoit à la voir. Florvel recevoit beaucoup de monde; madame de Florvel menoit toujours Adèle avec elle: bientôt elle fut le sujet de toutes les conversations. L'histoire de son enfance, qui si long-temps avoit été ensevelie dans l'appartement de M. Durmer, devint la nouvelle des cercles les plus brillans: on n'eût pas été à la mode si l'on n'eût vu Adèle. Pour quiconque connoît Paris, cet enthousiasme ne paroîtra pas étonnant.
Ce qui l'est davantage, c'est qu'Adèle ne fut pas éblouie de ses succès: elle ne jouissoit des éloges qu'elle recevoit, que par l'idée d'être digne de faire mon bonheur; et jamais femme n'employa des procédés aussi délicats pour écarter jusqu'à l'ombre de la jalousie d'un coeur qui n'étoit que trop capable d'en éprouver les tourmens. Plus sensible avec moi que lorsque nous étions à la campagne, elle sembloit vouloir me dédommager du temps qu'elle accordoit à la société; elle comptoit avec impatience les jours qui devoient s'écouler encore pour accomplir le mois promis à Philippe; il n'en restoit plus que huit: alors nous devions déclarer à M. de Nangis, à Florvel et à son épouse, que nous étions dans l'intention de nous marier; intention qu'ils devinoient sans que nous en parlassions.
Tandis qu'il étoit à la mode de s'occuper de l'histoire d'Adèle, plusieurs personnes s'étoient fait un plaisir de la broder et de tirer des conjectures. J'ignore qui le premier s'avisa de rappeler qu'une fille de M. de Miralbe avoit été perdue dans un temps qui s'accordoit avec celui où Pierre trouva Adèle: on alla plus loin; les femmes d'un certain âge prétendirent qu'elle ressembloit étonnamment à madame de Miralbe lorsqu'elle étoit entrée dans le monde. Des conjectures on passa à l'affirmation; et ce bruit prit bientôt une telle consistance, qu'on ne parloit plus que de cela chez Florvel. M. de Miralbe, alors en procès réglé avec son fils, qui demandoit compte du bien de sa mère, saisit avec empressement la possibilité de lui opposer une soeur en minorité, ayant des droits égaux eux siens. Il rendit une visite à M. de Nangis.
Que l'on juge de l'inquiétude que j'éprouvois. Outre que je connoissois le caractère de M. de Miralbe, et que sa naissance ne me laissoit aucun espoir de devenir son gendre, je n'ignorois pas qu'à la mort de madame de Sponasi, il avoit excité tous les parens à m'accabler d'humiliations; pour lui, il m'avoit traité avec une bonté si méprisante, que j'avois rompu avec lui. Pour comble de craintes, je me rappelois et madame de Valmont, et ses principes, et la haine éternelle qu'elle m'avoit jurée. De tous les pères que le hasard pouvoit offrir à l'intéressante élève de M. Durmer, certes M. de Miralbe eût été le dernier que j'eusse desiré.
C'est dans ces momens d'alarmes que je connus le coeur de mon Adèle; elle trembloit de retrouver une famille qui ne la dédommageroit jamais du bonheur que notre mariage lui faisoit espérer. Je lui parlois sans contrainte du caractère de M. de Miralbe; elle souhaitoit ardemment qu'il n'acquît aucun droit sur elle: je lui confiai les motifs de la haine de madame de Valmont; elle me remercia d'avoir rompu avec elle.
«Je sens, mon ami, me dit-elle, que j'aurois bien de la peine à vivre au milieu de tous ces êtres là. J'ai été élevée d'une manière qui me fait envisager avec indifférence ce que la plupart des hommes regardent avec admiration. Le hasard a voulu que je ne dusse rien à mon père: quel qu'il soit, je le jugerai comme un étranger s'il se conduit mal avec moi. Dégagée de reconnoissance, incapable de crainte, je puis beaucoup souffrir; mais jamais, jamais je n'oublierai celui qui, dans ma misère, dans un abandon absolu, m'a choisie pour son épouse. Frédéric, recevez ma main; c'est devant Dieu, et du plus profond de mon coeur, que je jure de n'être qu'à vous.»
Après nous être bien tourmentés, nous voulions rire de nos inquiétudes: mais nous revenions promptement à parler du temps où nous serions séparés, des moyens que nous emploierions pour nous voir; et nous répétions le serment de nous aimer en dépit de tous les obstacles.
Nos craintes n'étoient pas vaines. M. de Miralbe, accompagné de M. de Nangis, vint chercher Adèle pour aller chez la veuve de maître Pierre. Il résulta des informations, de la représentation des vêtemens que portoit la petite lorsqu'elle fut trouvée, que cette infortunée étoit la fille de M. de Miralbe; ou plutôt, s'il m'est permis de donner ici mes soupçons pour quelque chose de probable, cet homme astucieux ne reconnut Adèle que parce qu'il vouloit l'opposer à son fils. À une époque postérieure, il prétendit qu'elle lui étoit étrangère... Mais laissons au temps à dévoiler ce mystère, si jamais il peut l'être.
Je fis part de ce que je pensois à cet égard à M. de Nangis, et je m'apperçus combien est grand l'avantage d'une bonne réputation, qu'elle soit ou non méritée. M. de Nangis ne répondit à mes soupçons qu'en faisant l'éloge de M. de Miralbe; il auroit rompu avec moi pour oser accuser un homme si sensible et si estimable, sans l'indulgence qu'il croyoit devoir à un amant au désespoir. M. et madame de Florvel, tout en me plaignant de bonne grace, ne pouvoient s'empêcher de se réjouir de voir Adèle retrouver un rang, une fortune digne d'elle: ils espéroient d'ailleurs que sa nouvelle position ne seroit pas un obstacle à notre union; ils ne savoient pas que M. de Téligny étoit le fils de Philippe. Dans ma douleur, c'étoit mon père seul que j'accusois, ou, pour mieux dire, je le plaignois: l'idée que le retard qu'il avoit demandé me privoit de tous les avantages d'un mariage brillant, s'il eût été accompli avant la fatale reconnaissance, le rendoit aussi malheureux que moi.
«Ne perdez pas courage, me disoit-il quand je m'abandonnois à la douleur; j'ai fait le mal, peut-être parviendrai-je à le réparer. Si votre naissance étoit le seul obstacle au consentement de M. de Miralbe, il ne seroit, je crois, pas impossible de le surmonter. L'argent fait bien des choses, la reconnoissance peut encore davantage. Laissez-moi mon secret, je vous le confierai s'il vous devient utile; jusque là, ne vous affligez pas de mon silence. Si mademoiselle de Miralbe n'oublie pas les engagemens pris par Adèle, si elle a la force de résister aux menaces ou aux séductions, vous pourrez encore être heureux.»
Philippe avoit-il réellement l'espoir qu'il vouloit faire passer dans mon coeur? Il est des positions où l'on tremble de diminuer ses espérances en en approfondissant le motif, et je n'osois presser Philippe de s'expliquer davantage.
M. de Miralbe étoit trop politique pour rompre brusquement avec M. de Nangis et sa famille: mais comme il n'ignoroit pas que c'étoit dans leur société où je rencontrois le plus souvent Adèle, et qu'il vouloit nous ôter tout espoir, il auroit desiré que sa fille prît sur son compte le tort de l'ingratitude: il l'exigeoit d'elle dans le particulier, tandis qu'il applaudissoit en public à la vive reconnoissance qu'elle témoignoit à madame de Florvel; reconnoissance dans laquelle l'amour entroit pour quelque chose. Adèle, à qui j'avois dévoilé le véritable caractère de son père, profitoit adroitement de la différence qui existoit entre ses opinions et les sacrifices qu'il devoit à sa réputation, pour lui désobéir sans qu'il pût se fâcher. En lui parlant toujours des vertus qu'il n'avoit pas, mais qu'elle étoit bien éloignée de lui refuser, elle le tenoit dans un état d'inquiétude et de contrainte dont nous profitions pour nous rencontrer chez nos amis communs. Il est vrai que madame de Valmont l'accompagnoit toujours, et que M. de Miralbe, qui avoit deviné la haine qu'elle avoit pour moi, peut-être aussi une partie des motifs de cette haine, se reposoit sur la jalousie et la vengeance, du soin d'éloigner les occasions où sa fille et moi nous aurions pu nous entretenir particulièrement. Pour donner une juste idée de notre position, je ne puis mieux faire que de copier quelques unes de nos lettres; elles étoient alors notre plus grande consolation. Si le nom de celui qui inventa l'art d'écrire étoit connu des amans, il auroit des autels par-tout où la terre est habitée.
CHAPITRE XXXII.
_Correspondance._
ADÈLE À FRÉDÉRIC.
Mon ami, depuis que je suis dans la maison de celui qui se dit mon père, j'ai eu le temps de faire mes observations; elles ne sont pas consolantes.
M. de Miralbe m'accable d'amitiés et ne m'aime pas; il me craint: j'éprouve le même sentiment pour lui; aussi sommes-nous sans cesse et réciproquement sur nos gardes.
Il parle souvent du bonheur qu'il a eu de retrouver sa fille, sur-tout quand il y a des témoins: on me dit alors que le bonheur est encore plus grand pour moi. Je ne réponds rien; mais je pense en soupirant que j'étois heureuse, et que je ne le suis plus.
Il m'a raconté les torts de ma mère envers lui; j'ai gardé le silence: il a voulu me faire partager son animosité contre mon frère; je l'ai assuré que je me taisois sur les morts par l'inutilité de les défendre, mais que je ne condamnerois point ceux qui vivoient sans les entendre.
«Vous pensez donc, m'a-t-il dit, que je n'ai pas des motifs légitimes d'en vouloir à mon fils? Vous a-t-on parlé de sa conduite?--Oui, monsieur.--Et vous n'en êtes pas indignée?--Monsieur, en apprenant que vous pouvez le haïr, vous, qui êtes son père, j'ai commencé à concevoir qu'il pouvoit éprouver le même sentiment. Les obstacles que la nature avoit mis entre la haine et vous sont égaux des deux côtés; le premier qui les a surmontés a dégagé l'autre.--Vous comptez donc pour rien la soumission filiale?--Pardonnez-moi, je l'estime autant que l'indulgence paternelle.--Ainsi vous approuvez votre frère.--Je ne suis pas son juge, monsieur; mais je trouverai toujours du plaisir à le défendre.--Tous les honnêtes gens sont contre lui.--Cela prouve qu'il n'est pas adroit.»
J'ai fait cette réponse avec tant de vivacité, que je ne me suis apperçue combien elle portoit coup qu'en voyant M. de Miralbe se mordre les lèvres. Il s'est plaint de la manière libre dont j'ai été élevée, et m'a assurée qu'on m'avoit rendu un bien mauvais service en me dégageant de tous préjugés.
«Les préjugés, m'a-t-il dit, sont le frein le plus sûr des passions.--Eh bien! monsieur, je dois m'applaudir de l'éducation que j'ai reçue; car si je n'ai point de préjugés, je n'ai point de passions.--Et votre amour pour M. _de_ Téligny (il a appuyé sur le _de_ de la manière la plus significative), comment le nommez-vous?--Un sentiment de préférence que sa générosité envers moi a rendu sacré.--Ainsi vous convenez que vous l'aimez.--Si je le dissimulois, on ne me croiroit pas, et je perdrois l'avantage que donne la franchise.--Ce sentiment de préférence nuit aux projets que je peux avoir sur vous.--Il existoit avant que vous pussiez le blâmer, voilà mon excuse.--Si je vous ordonne d'y renoncer, que ferez-vous?--Je croirai que vous me parlez comme si je sortois du couvent.--Je ne vous comprends pas.--Eh bien! monsieur, je m'explique. Croyez-vous que les droits d'un père puissent s'étendre sur les affections de ses enfans?--Sur leur conduite, a-t-il répliqué, vous ne le contesterez pas.--Non, monsieur: je puis vous soumettre mes actions: mais ma pensée est souvent indépendante de moi; comment l'engagerois-je à d'autres?»
«Je vois, a-t-il ajouté avec beaucoup de douceur, que l'on n'obtiendra rien de vous que par la raison, et je suis charmé que la vôtre ne s'élève pas jusqu'à récuser la puissance paternelle. Ainsi vous convenez que vos actions sont soumises à ma volonté.--Oui, monsieur; l'abus seul de votre pouvoir seroit capable de lui donner des bornes. J'espère que votre bonté évitera que j'en fasse jamais la réflexion; ce seroit le plus grand des malheurs, et pour vous, et pour moi.»
Ma réponse étoit dure; je le sentis, mon cher Frédéric: mais je voyois qu'il cherchoit à m'enchaîner en sondant mon caractère, et il m'importoit beaucoup de ne pas fléchir. Il garda le silence pendant quelques minutes, et reprit en ces termes:
«Vous appercevez-vous, Adèle, que vous me manquez de respect?--Si je l'avois cru, monsieur, j'aurois gardé le silence, et ce sera dorénavant le parti que je prendrai quand je croirai mes réponses opposées à votre façon de penser. Vous devez m'excuser jusqu'au moment où je connoîtrai assez votre caractère pour savoir quand ma franchise sera un crime; jusqu'à présent on m'en avoit fait un devoir.--Eh quoi! s'écria-t-il, vous vous permettez d'étudier mon caractère!--Est-ce encore un mal d'en convenir, monsieur? Destinée à vivre auprès de vous, n'est-il pas naturel que je cherche à deviner vos volontés?--Pour vous y soustraire avec plus de facilité, sans doute». Je ne répondis pas.
«Je veux, me dit-il, mettre à l'épreuve votre franchise et votre soumission. Répondez-moi: M. _de_ Téligny (toujours le _de_ prononcé avec ironie) vous a-t-il confié le secret de sa naissance?--Non, monsieur.»
Je faisois sans doute un mensonge, mon cher Frédéric; mais si j'avois hésité un seul instant à nier, j'aurois manqué à la confiance que vous m'avez témoignée. Certes, j'aurois pu me dispenser ensuite de révéler votre secret; mais avouer que vous en aviez un, c'étoit le trahir. N'ayant pas d'autre moyen d'éluder une question aussi insidieuse, je ne balançai pas.
M. de Miralbe, d'un air moitié mystérieux, moitié méchant, me fit part de ses soupçons. Il semble ne pas douter que vous soyez le fils de madame de Sponasi; mais il ne forme que des conjectures sur votre père, et pas une n'approche de la vérité. Vous croyez bien qu'il n'a pas manqué de conclure votre état incertain (ce n'est pas ainsi qu'il s'exprime) s'opposoit à tout espoir d'union entre vous et moi. J'ai gardé le silence. Alors il m'a demandé si, du moins à cet égard, je n'étois pas de son avis.
«Si je vous réponds avec franchise, monsieur, vous m'accuserez encore de vous manquer de respect.» Il vouloit connoître au juste ma façon de penser; et m'ayant promis de m'écouter comme si le sujet nous étoit étranger, nous poursuivîmes notre entretien de la manière suivante:
«Dites-moi, Adèle, n'êtes-vous pas persuadée qu'une demoiselle doit beaucoup de sacrifices à l'honneur de sa famille?--Oui, monsieur.--En épousant un homme sans nom, ne manque-t-elle pas aux égards que sa naissance lui prescrit?--Je crois plus, monsieur; elle manque à ses devoirs, puisqu'elle trahit à la fois l'espoir de ses parens, et l'éducation qu'elle a reçue. Il est rare qu'une fille se dégage des principes qu'on lui a donnés dans sa jeunesse, sans qu'on puisse l'accuser avec raison d'ingratitude, d'inconséquence ou de perversité. Ces principes, quels qu'ils soient, sont bons lorsqu'ils sont conformes à l'état pour lequel elle étoit destinée.--Je devine votre conclusion; vous allez m'observer qu'ayant été élevée pour vivre dans la médiocrité, vous seriez aussi blâmable de sacrifier votre amour à l'ambition, qu'une autre de sacrifier son rang à l'amour.--Oui, monsieur; cela est si vrai, qu'il me sera toujours impossible d'attacher le moindre prix à un nom, quelque brillant qu'il soit. Accoutumée dès mon enfance à trouver le bonheur dans la simplicité, et tous mes plaisirs dans la solitude, ma naissance, découverte trop tard, devient un fardeau que l'amitié seule d'un père pourroit alléger.--Doutez-vous de la mienne, ma chère enfant?--Non, monsieur; mon coeur est capable d'attachement, et il sera à vous aussitôt que vous le voudrez.--Il me semble que vous mettez des conditions au sentiment que vous me devez.--S'il vous est dû, monsieur, comment pouvez-vous croire que j'y mette des conditions? Il vous suffira de l'exiger». Notre conversation cessa encore pendant quelques instans.
M. de Miralbe reprit la parole pour me demander si je voulois lui promettre de renoncer à M. _de_ Téligny.«--Oui, monsieur, je vous promets de n'être jamais à lui, tant que vous aurez droit de vous y opposer.--Quoique votre promesse soit conditionnelle, je veux bien m'en contenter, et je vous prie d'éviter dorénavant la société de M. de Nangis et de madame de Florvel.--Je vous obéirai, monsieur, et dès aujourd'hui je leur écrirai que mon père me fait une loi de ne point voir ceux auxquels la reconnoissance la mieux méritée et l'amitié la plus sincère m'attacheront toute la vie (il se tut; j'ajoutai avec beaucoup d'expression), ceux sans les bontés desquels je n'aurois jamais été à portée de savoir que j'étois fille de M. de Miralbe.--Ne pouvez-vous, me dit-il avec humeur, vous dispenser de me nommer?--Ah! monsieur, que penseroit-on de moi dans le monde si l'on croyoit que je fusse ingrate de mon propre mouvement?--On pensera, mademoiselle, ce qui devroit être, que vous fuyez les occasions de vous trouver avec un homme qui me déplaît.--Eh bien! monsieur, défendez-moi de voir madame de Florvel, et j'obéirai: je puis céder à vos lois; mais il m'est impossible de m'en faire lorsqu'elles sont aussi contraires à mes sentimens qu'à mes intérêts; le monde ne doit point savoir si j'ai aimé, si j'aime et si je fuis M. de Téligny.»
Il me quitta en m'assurant que la manière dont j'avois été élevée me causeroit bien des chagrins; ce qui signifie, je crois, que ce sera son excuse pour ceux qu'il me prépare.
Je le répète, mon cher Frédéric, M. de Miralbe et moi nous ne nous aimons pas. Sa conduite avec ma mère, morte renfermée par son ordre; les procédés affreux qu'il emploie pour ne rendre aucun compte à mon frère, et pour l'exciter adroitement à des démarches violentes qui peuvent le perdre, dans un âge où l'amitié et l'indulgence d'un père eussent décidé avantageusement son sort; tout m'éloigne invinciblement de M. de Miralbe. Je voudrois pouvoir du moins le respecter, et, malgré moi, je le compare à ce bon M. Durmer. Ah! c'est celui-là qui étoit véritablement mon père. Ici, je ne me regarde que comme une victime sûre d'être sacrifiée, incertaine seulement du jour et de la manière dont son sort s'accomplira.
Madame de Valmont a essayé de prendre de l'ascendant sur mes volontés; j'étois prévenue: elle m'a parlé de vous avec chaleur; j'écoutois avec attention: mais lorsqu'elle m'a dit que je devois rougir d'un pareil attachement, qu'il étoit de mon honneur de le rompre, je l'ai assurée que je comptois assez sur mes principes et sur les vôtres pour être persuadée que nous ne finirions point par un enlèvement ou faute d'un enlèvement; et c'est elle qui a rougi. Je lui évite ainsi l'embarras du déguisement: elle peut me haïr sans contrainte; cela m'a paru moins dangereux qu'une haine dissimulée. Je la plaindrai quand elle cessera de mal parler de vous.
On m'a donné une femme-de-chambre qui avoit ordre de gagner ma confiance; elle m'a témoigné si vîte un attachement si grand, que j'ai souri de pitié. On croyoit sans doute qu'en amante abandonnée, j'allois me jeter dans les bras d'une confidente. Mon cher Frédéric, quand l'idée de notre séparation m'afflige trop vivement, je vous éloigne de ma pensée par quelques heures de lecture; je deviens plus calme, et j'espère.
J'attends de vous deux services importans: le premier, de vous lier avec mon frère, de me dire ce que vous en pensez, et d'être son ami si vous l'en croyez digne; le second, de me donner des renseignemens sur le caractère de M. de Valmont: je le vois trop peu pour pouvoir le juger.
De la résignation, mon cher Frédéric. Puisque notre bonheur dépend de notre union, ne l'éloignons pas par notre faute. Je tiens de M. Durmer que les malheurs que l'on s'est attirés par inconduite, ou que, par imprudence, on n'a pas su éviter, sont les seuls pour lesquels on manque de courage. Persuadez-vous bien que, tant que je conserverai votre amour, je n'éprouverai pas de chagrin au-dessus de mes forces.
CHAPITRE XXXIII.
FRÉDÉRIC À ADÈLE.
Je crains, ma chère Adèle, que vous n'ayez deviné trop juste en disant que M. de Miralbe se compose d'avance une excuse pour les chagrins qu'il vous prépare. Lorsque vous étiez avec madame de Florvel, il n'y avoit qu'une voix sur votre compte; elle étoit en votre faveur. Depuis quelques jours, vous êtes de nouveau le sujet de toutes les conversations; mais plusieurs personnes commencent à mettre en problême s'il n'eût pas été plus avantageux pour votre père de vous retrouver absolument sans éducation, qu'élevée d'une manière peu conforme à la _modestie_ de votre sexe.