Chapter 14
On n'est jamais plus compatissant qu'aux maux que l'on éprouve soi-même. Madame de Sponasi, dans les douleurs de l'enfantement, sentit combien devoit souffrir une malheureuse mère au milieu de toutes les privations, accablée de toutes les inquiétudes: elle remit à la sage-femme cinquante louis pour M. de Montluc, en lui recommandant de taire qu'elle les tenoit d'une femme logée sous le même toit que son épouse, afin de prévenir l'indiscrétion souvent ingénieuse de la reconnoissance. Madame de Montluc accoucha la même nuit que madame de Sponasi: ce fut aussi d'un garçon; il mourut en naissant, hélas! pour avoir trop souffert avant de naître: sa mère infortunée l'avoit porté dans son sein au milieu des larmes et des horreurs du besoin.
Quand madame de Sponasi fut rétablie dans son hôtel, elle chargea Philippe de se lier avec M. de Montluc: cela ne fut pas difficile, les malheureux sont sensibles aux moindres prévenances. Philippe le présenta un matin à ma bienfaitrice, qui lui dit que ses aventures ne lui étoient point inconnues, et qu'elle se trouverait heureuse de faire quelque chose qui pût lui rendre la tranquillité. Elle lui proposa d'aller vivre à Téligny jusqu'au moment où il auroit fléchi son père: mais cet homme mourut sans vouloir pardonner; et son fils aîné l'imita d'autant plus volontiers, qu'il gagnoit à être inflexible.
Non seulement madame de Sponasi avoit accordé à M. de Montluc la jouissance du château et des jardins qui en dépendent, mais, pour ôter à son bienfait l'apparence de la charité, elle l'avoit prié de s'occuper de l'administration de la terre, et lui avoit donné toutes les procurations nécessaires à cet effet, l'avertissant qu'elle cesseroit de le compter au nombre de ses amis, s'il n'en disposoit pas comme de son propre bien. Jamais service ne fut mieux payé. M. de Montluc agit effectivement comme s'il eût été le maître; et, tout en se faisant aimer des paysans, il augmenta beaucoup le revenu de ce bien. Rendant chaque année ses comptes avec la plus grande exactitude, ma bienfaitrice cherchoit en vain les moyens de le forcer à songer à lui; il répondoit toujours qu'il étoit si heureux, qu'il n'avoit plus de facultés pour desirer. Enfin, après avoir bien bataillé, il fut convenu que le cinquième du produit de Téligny lui appartiendrait chaque année; arrangement qui existoit depuis plus de vingt ans. J'aurois donc pu augmenter mon revenu de quinze à seize cents livres, et certes j'en aurois rougi. En me donnant ce bien y madame de Sponasi ne m'avoit pas parlé de M. de Montluc: l'avoit-elle oublié? Oh! non, sans doute. Elle m'avoit donc assez estimé pour ne pas vouloir me ravir la liberté d'honorer sa mémoire de la seule manière vraiment digne d'elle.
J'écrivis à M. de Montluc pour lui demander son amitié, et le prier d'agir comme il avoit toujours fait jusqu'alors. «Nous sommes unis sans nous connoître, monsieur, par un lien qu'il vous est impossible de rompre sans outrager la mémoire de madame de Sponasi. Élevé par ses soins, riche de ses bienfaits, je ne m'en croirois indigne que du moment où vous refuseriez d'être pour moi ce que vous avez été pour elle. Tous les deux, nous avons perdu celle qui nous servit de mère; ne séparons jamais notre douleur et les motifs de notre reconnoissance.»
M. de Montluc me fit une longue réponse, dans laquelle il ne me parloit que de ses regrets et des vertus de madame de Sponasi; à la fin seulement il me marquoit: «Elle m'avoit toujours assuré que ses bontés pour moi lui survivroient; elle me l'écrivoit encore il y a six mois, et dès-lors vous étiez possesseur de cette terre: vous voyez, monsieur, l'idée qu'elle avoit de vous; elle ne s'est point trompée. J'aurois, sans balancer, sacrifié ma vie pour elle; elle vous appartient également.»
M. de Montluc pouvoit avoir près de cinquante ans: sa femme vivoit encore; mais ils n'avoient point eu d'autre enfant que celui qui vint au monde la même nuit que moi.
CHAPITRE XXIX.
_Projet de mariage._
La saison étoit venue où l'usage, plus que le désir de la solitude, chassoit de Paris la bonne société: Florvel m'engagea à venir passer un mois avec lui chez M. de Nangis, père de sa femme, et j'acceptai. Je fus étonné de voir madame de Florvel liée de l'amitié la plus vive avec une jeune demoiselle dont l'état étoit un problême, et la naissance encore plus incertaine que la mienne. Elle se nommoit Adèle. Dire qu'elle étoit jolie, seroit se servir d'une expression commune pour peindre des traits au-dessus de la perfection. Adèle étoit bonne, on le voyoit dans ses yeux; elle avoit de l'esprit, on le lisoit dans ses yeux; une éducation soignée avoit donné à son caractère une énergie et une solidité qui se peignoient encore dans ses yeux: mais si les yeux d'Adèle n'avoient pas entièrement fixé l'admiration, on eût cherché dans chacun de ses traits la prévention de toutes ses qualités, et l'on ne se fût pas trompé.
Elle avoit vingt ans, parloit et écrivoit plusieurs langues avec autant de pureté que de facilité, dessinoit bien, étoit grande musicienne, raisonnoit des ouvrages les plus sérieux avec justesse, ne s'étonnoit de rien, pas même d'être au-dessus de son âge et de son sexe par ses connoissances. D'une gaieté qui prouvoit combien peu elle avoit de prétention, elle jouoit avec des enfans si naturellement, qu'on eût pu douter si la complaisance ou le plaisir la guidoit. Se présentoit-il quelqu'un? elle se livroit à la conversation, et, l'instant d'après, recommençoit ses enfantillages sans penser aux réflexions que ses réponses faisoient presque toujours naître. Ce qui me surprit encore davantage dans une femme jeune, délicate et françoise, elle n'avoit peur de rien, et ne parloit jamais de son courage. Si Florvel et moi nous nous disposions à aller à la chasse, et qu'Adèle fût présente, elle causoit aussi tranquillement appuyée sur une arme à feu, qu'un artilleur assis sur un canon. Je me rappellerai sans cesse qu'un jour en revenant nous la rencontrâmes dans le parc: je tenois mon fusil sous mon bras; j'avois oublié de le désarmer: en courant après elle, le coup partit; elle se retourna avec inquiétude, et sa première question fut: «N'êtes-vous pas blessé»? Ce ne fut que par réflexion qu'elle pensa qu'elle auroit pu l'être. Rien ne dévoile mieux le caractère que ces momens de surprise où la parole et la pensée s'échappent et se confondent rapidement avec la sensation que l'on éprouve.
Devins-je amoureux d'Adèle? Si c'est de l'amour qu'elle m'inspira, je puis dire que je n'avois point encore connu ce sentiment; il me sembloit que, n'eût-elle pas été d'une figure céleste, d'une taille séduisante, je l'aurois préférée à toutes les femmes. J'aimois à être avec elle: mais il étoit impossible de lui dire ce qu'on appelle des choses aimables; on eût été humilié de ne pouvoir l'entretenir que d'elle, et l'on s'en occupoit toujours. M. de Nangis l'appeloit sa pupille, et la regardoit comme sa fille: Florvel vouloit qu'elle vît en lui un frère; madame de Florvel la traitoit en amie. Adèle se disputoit contre tous, ne se refusoit pas aux bons procédés; mais elle menaçoit de les quitter si on ne lui donnoit pas des gages. Elle n'avoit consenti à entrer auprès de madame de Florvel comme institutrice de sa fille, que pour gagner de l'argent, et elle vouloit toujours que l'on fixât ce qu'elle gagneroit.
Elle avoit donc l'ame bien servile et bien intéressée, cette Adèle si extraordinaire? Ah! sans doute: écoutez son histoire, et jugez-la.
À l'âge de quatre à cinq ans, elle fut trouvée, à onze heures du soir, par un cocher de fiacre, près la place des Victoires. Elle pleuroit. Sa position, sa figure, sa mise qui annoncent l'opulence, intéressèrent maître Pierre; c'est le nom du cocher: il la mit dans sa voiture, et la conduisit à sa femme. Adèle y reçut l'hospitalité, mais ne put donner aucun renseignement sur ses parens: elle parloit difficilement. Pierre n'avoit point d'enfant. Après avoir espéré inutilement de retrouver la famille de la petite, il la garda: elle resta avec ces bonnes gens jusqu'à l'âge de sept ans. À cette époque, Pierre mourut; et sa femme, qui n'avoit pour vivre que le produit des fatigues de son mari, fut obligée de se remarier à un des confrères du défunt, avare, veuf, et père de plusieurs enfans. Il exigea de madame Pierre qu'elle mît la petite à l'hôpital: c'étoit un terrible sacrifice pour cette excellente femme; mais la peur de la misère fit taire la sensibilité.
Arrivée devant la porte de cette maison publique, elle s'assit dans un des fossés du boulevard, et là, pleurant et consolant la pauvre Adèle, elle lui promettoit de venir la voir quelquefois. Un homme qui passoit, témoin de la douleur de ces deux êtres malheureux, et séduit sans doute par la figure intéressante de la petite, s'informa du sujet de leurs pleurs.
L'ayant appris, il pria madame Pierre de le suivre. Elle arriva chez lui avec Adèle, et s'en retourna consolée de laisser son enfant d'adoption entre les mains d'un protecteur.
Cet homme étoit M. Durmer, connu par des ouvrages dans lesquels la profondeur s'unit à la clarté, et l'esprit à l'utilité. Depuis long-temps il avoit le projet d'essayer ses idées particulières sur l'éducation; mais il étoit célibataire. Il n'avoit qu'une soeur, mariée assez malheureusement, et mère de plusieurs enfans. Quelquefois il pensoit à en adopter un; mais il étoit toujours arrêté par l'idée que, ne pouvant séparer entièrement un de ses neveux de la société de sa famille paternelle, il en résulteroit de l'opposition entre ses vues et les conseils que l'enfant recevrait. L'entier abandon d'Adèle lui convint sous tous les rapports; elle alloit dépendre de lui, de lui uniquement. Si l'expérience démentoit ses longues méditations, il n'en seroit comptable à personne, et son coeur, guidé d'abord par un mouvement de charité, l'absoudroit des torts de son esprit. Il l'éleva, et la réussite surpassa son attente.
M. Durmer ne couroit point après la réputation; aussi n'étoit-il d'aucun parti, car les hommes de lettres en formoient plusieurs: mais il avoit des amis, et M. de Nangis étoit du nombre. Se sentant près de sa fin, il fut effrayé de la position dans laquelle Adèle alloit se trouver. Sa fortune en biens fonds consistoit en une petite maison qui rapportoit 1200 livres; il la laissa par testament à son élève, et obtint de M. de Nangis qu'il lui serviroit de tuteur. Il mourut. M. de Nangis retira Adèle chez lui, et crut ne pouvoir mieux la placer qu'auprès de madame de Florvel sa fille.
Tant que M. Durmer avoit vécu, il avoit aidé sa soeur d'une partie du produit de ses ouvrages. À sa mort, cette femme, devenue veuve, alloit maudire la mémoire d'un frère qui avoit préféré une étrangère à sa famille, quand Adèle se présenta chez elle, et l'assura qu'elle étoit loin de vouloir priver ses enfans de la succession de leur oncle; mais elle étoit mineure, et M. de Nangis, en approuvant sa délicatesse, ne pouvoit se prêter à ses desirs. Adèle, incapable de varier dans ses résolutions, promit à la soeur de M. Durmer de lui remettre chaque année 1200 livres, jusqu'au jour où, libre de disposer d'un bien qu'elle ne regarderoit jamais comme sa propriété, elle lui en feroit cession entière. C'étoit pour être plus en état d'acquitter sa promesse qu'elle exigeoit que madame de Florvel fixât les honoraires de l'institutrice de sa fille: il fallut la satisfaire. Elle prétendoit en outre qu'un salaire mérité enchaîne moins que des bienfaits; et sans vouloir se soustraire à la reconnoissance, elle tenoit à sa liberté. Adèle eut donc des appointemens; et cet arrangement lui paroissoit si raisonnable, qu'elle ne comprenoit pas pourquoi ses amis sembloient en être humiliés pour elle. Plus elle s'efforçoit de rappeler l'abandon dans lequel les circonstances l'avoient placée, moins il étoit possible de s'en souvenir: on eût dit qu'elle étoit née pour commander à tous ceux qui l'entouroient, et elle commandoit en effet par des droits auxquels personne ne résiste, la douceur, la raison et la beauté.
Lorsque nous revînmes de la campagne, nous étions fort joyeux; et comme nous ne cherchions pas à cacher le sentiment qui nous attiroit l'un vers l'autre, la famille de Florvel sourioit à l'espoir d'un mariage qui devoit fixer le sort de leur protégée. Adèle n'avoit aucune fortune; mais la mienne suffisoit pour deux. Le mystère de ma naissance m'auroit empêché de m'allier à une fille riche et bien élevée; aucune ne pouvoit l'être mieux qu'Adèle, et n'auroit uni tant de mérite à tant de modestie. Ainsi la raison se trouvoit cette fois d'accord avec l'amour. Je lui avois confié ce que j'étois: elle sentit que la mémoire de madame de Sponasi exigeoit que ce secret restât caché, même pour M. de Nangis; elle l'observa la première, c'étoit m'assurer de sa discrétion: mais elle voulut que je ne fisse rien sans le consentement de Philippe.
«Vous lui devez de la reconnoissance, me dit-elle, et à ce titre seul vous ne pouvez disposer de vous sans son aveu; moins il vous rappelle les droits qu'il a reçus de la nature, plus votre délicatesse est engagée à ne pas l'en priver. Songez, Frédéric, qu'en devenant votre épouse, je vais vivre avec votre père, et que nous ne pouvons être heureux tous les trois si la plus parfaite intelligence ne préside à notre union. Comme votre position m'empêche de lui rendre dès à présent le respect que je ne lui refuserai jamais, je compte assez sur vous pour être persuadée que vous ne me tromperez pas sur son consentement.--Et s'il le refusoit, ce que je ne présume pas, croiriez-vous que je lui dusse le sacrifice de mon bonheur?--Libre presque en naissant, je ne peux apprécier bien juste les bornes de l'autorité paternelle. Ne me cachez rien des objections de votre ami; nous les examinerons le plus impartialement qu'il nous sera possible: s'il a tort, nous verrons jusqu'à quel point vous devez vous soumettre; s'il a raison, notre obéissance sera toute à notre avantage.--Adèle, l'amour peut-il être juge dans sa propre cause? Pour moi, je suis bien décidé à ne jamais renoncer au bonheur que j'attends avec vous.--Et moi, croyez-vous que j'y renonçasse sans peine? Cependant, si le sacrifice tournoit à votre avantage, je ne balancerois pas un instant.--Quand on aime si raisonnablement, on n'aime guère.--Mon ami, si l'amour n'existoit qu'aux dépens de la raison, les fous seuls pourroient compter sur lui. Je vous l'ai dit cent fois, je trouve du plaisir à le répéter; la préférence que je vous donne est tellement fondée sur la certitude d'être avec vous la plus heureuse des femmes, qu'il n'y aura jamais que votre intérêt qui puisse me séparer de vous. Si les événemens vouloient qu'un jour je fusse dans la nécessité de vous le prouver, vous apprendriez alors qu'aimer _raisonnablement_ est pour Adèle aimer jusqu'au tombeau». Elle le disoit avec tant de calme, qu'il falloit connoître son caractère autant que je le connoissois pour être persuadé qu'elle donnoit à sa pensée toute l'étendue de ses expressions, et qu'aimer jusqu'au tombeau signifioit pour elle... jusqu'au tombeau.
Aussitôt que je fus arrivé à Paris, je fis part à Philippe de mon amour et de mes projets, d'un ton que je cherchois à rendre respectueux, mais qui annonçoit une résolution déterminée. Philippe me fit beaucoup d'objections qui se réduisoient toutes à celle-ci: «J'avois de l'ambition pour vous; faut-il que j'y renonce»? Je déployai mon éloquence pour lui prouver que ma naissance suffisoit seule pour renverser toutes les espérances que j'aurois de m'élever; qu'isolé dans le monde, je ne pourrois m'allier à aucune famille qui eût quelque crédit; que même lorsque par hasard je ferois un mariage avantageux, je l'acheterois trop cher, soit par des humiliations, soit par la nécessité de me séparer de lui, séparation à laquelle rien ne pourroit me résoudre. Je lui fis valoir le caractère d'Adèle encore plus que son esprit et sa beauté; il n'y avoit pas de réplique raisonnable: Philippe soupira de voir s'évanouir les rêves qu'il avoit nourris avec complaisance, et se retrancha sur ce qu'il n'avoit pas le droit de s'opposer à mes volontés.
«Si vous n'avez pas ce droit, mon ami, je vous le donne. Vous n'avez jusqu'à présent vécu que pour mon bonheur; voulez-vous me faire payer vos bontés du sacrifice de ma vie? Dites-le sans contrainte; mais je vous préviens que mon existence et Adèle sont inséparables.»
Philippe ne fit plus qu'une objection: l'amour pouvoit m'aveugler. Par intérêt pour moi, il me demandoit de différer mon mariage d'un mois seulement. Si alors je persistois dans ma résolution, il me promettoit de me faire oublier la peine avec laquelle il accordoit son consentement. J'aurois eu mauvaise grâce de refuser; quoiqu'il m'en coûtât, je consentis à le satisfaire. Cruel retard! Philippe avoit-il prévu tes conséquences? Oh! non sans doute, car il fut ensuite aussi désespéré que moi. Mais n'anticipons point sur les événemens.
Quand j'appris à Adèle la condescendance que j'avois eue pour mon... ami, loin d'en être choquée, elle m'en remercia. La certitude de notre union suffisoit pour la rendre heureuse; Philippe auroit exigé six mois, qu'elle ne l'auroit pas trouvé injuste. Elle aimoit cependant; mais quand je la voyois recevoir avec tranquillité une nouvelle qui me paroissoit accablante, je doutois de son amour: j'aurois desiré qu'elle fût plus passionnée. Insensé! j'oubliois que j'en voulois faire mon épouse, et non pas ma maîtresse.
CHAPITRE XXX.
_Encore Adèle._
Adèle étant dès à présent liée à tous les événemens qui m'attendent, je voudrais, mes chers lecteurs, vous mettre en état de la bien connoître; et je n'y réussirai jamais mieux qu'en vous donnant un extrait de l'écrit que M. Durmer lui remit à ses derniers momens.
LETTRE DE M. DURMER
«Près de mourir, je veux, ma chère enfant, m'excuser devant vous de l'éducation que je vous ai donnée. Votre position fut mon motif; votre bonheur seroit ma récompense.
«Sans parens dont le nom et l'héritage vous soient dévolus, sans mère qui puisse veiller sur vous et guider votre choix, sans protecteur légal, sans avenir présumé, ce n'est que dans votre caractère que tous pouvez trouver les appuis qui vous manquent. J'ai donc essayé de former votre caractère pour qu'il vous mît au-dessus de la fortune et des attaques de la société.
.--.--.--.--.--.--.--.--.
«Il m'a toujours paru singulier d'entendre disputer sur les vertus qui conviennent plus particulièrement aux femmes qu'aux hommes, dans un siècle où les habits sont tout au plus ce qui les distingue. J'ai regardé ce qui se passe dans le monde, et je vous ai élevée pour le moment où vous deviez vivre.
«Si l'on demandoit quelles sont les vertus particulières à votre sexe, la réponse auroit tellement l'air d'une satyre, que personne ne voudroit se charger de la faire. _Est-ce l'amour pour la retraite?_ Je crois qu'avec des talens et le goût de l'étude vous supporterez plus aisément la solitude que les femmes qui, sans aucune ressource dans l'esprit, ne se trouvent jamais en plus insupportable société que lorsqu'elles sont seules, et qui, pour se soustraire à elles-mêmes, courent sans cesse après le plaisir, sans se fatiguer de ne rencontrer par-tout que l'ennui.
«_Est-ce la modestie?_ La modestie n'appartient qu'à ceux qui ont des sacrifices à lui faire. L'amour-propre des sots n'est que sottise; rien ne peut les en guérir: l'amour-propre des esprits éclairés est orgueil; ils peuvent s'en corriger, ou du moins sentir la nécessité de le dissimuler. De quel droit un sot devineroit-il qu'il peut être modeste?
«La modestie dans les moeurs tient à deux extrêmes, la froideur des sens, ou une extrême sensibilité: dans le premier cas, on la doit à la nature; dans le second, au désir de ménager sa réputation, et plus encore à la crainte de diminuer ses plaisirs. Une femme immodeste n'est qu'un libertin de la plus méprisable espèce. J'ose répondre, Adèle, que vous aurez toujours beaucoup de modestie.
.--.--.--.--.--.--.--.--.
«On a dit avec raison que la vie d'une femme se réduisoit à l'histoire de ses amours. Eh bien! plus son caractère aura d'énergie, moins ses passions seront dangereuses, alors même qu'elles seroient fortes. Les hommes sont tellement accoutumés à ne point déguiser ce qu'ils cherchent sous le nom d'amour, que la beauté de la maîtresse qu'ils avouent est pour eux une excuse valable contre l'aridité de son esprit et la sécheresse de son coeur: mais les femmes qui ont l'heureuse habitude de dissimuler le penchant qui les entraîne, les femmes qui veulent toujours paroître séduites par des qualités qui justifient leurs foiblesses, seront moins dupes de leur imagination à mesure que leur tête sera mieux meublée; l'homme dont elles craindroient de rougir sera rarement celui de leur choix; et j'aimerois mieux donner l'amour-propre pour sentinelle à la vertu, que de lui laisser pour garde... quoi? je l'ignore: dans l'éducation actuelle, je n'ai jamais vu sur quelle base reposoit la sagesse des femmes.
«Il en est de la plupart des sottises pour les hommes, comme des médailles pour les antiquaires: leur ancienneté est ce qu'on peut dire de mieux en leur faveur. On m'a bien des fois objecté qu'en vous dégageant d'une foule de petites foiblesses, je pourrois vous placer au-dessus des bienséances, et vous accoutumer à vous glorifier de vos erreurs; mais j'ai remarqué que l'être le plus ignorant a toujours assez d'adresse pour justifier ses passions, tant que les passions durent: ainsi l'éducation que vous avez reçue ne tous donnera à cet égard aucun avantage. Mais une femme sans instruction, sans talens, sans caractère, est tourmentée de la nécessité de former une liaison, alors même qu'elle n'en a plus le désir: elle se compose une passion pour échapper à ce veuvage du coeur et de l'imagination auquel le temps la conduit malgré elle. Avec plus de ressources dans l'esprit, elle regarderait la fin de l'amour comme la fin d'un orage, et ne se feroit pas illusion sur la possibilité d'aimer encore. L'esprit le plus cultivé doit être quelque temps dupe des sens; mais quand on n'a que des sens, et que leur empire finit, que reste-t-il? Ne seroit-ce pas là qu'il faudroit chercher la raison qui fait envisager à votre sexe la vieillesse avec tant d'effroi?
«Parmi les femmes qui jouissent d'une grande célébrité, beaucoup ont vieilli en augmentant le nombre de leurs amis et sans cesser d'être aimables. Adèle, réfléchissez sur cette vérité, et vous serez convaincue que je vous ai élevée pour toutes les époques de votre vie.
.--.--.--.--.--.--.--.--.
«N'oubliez jamais ce que je vous ai dit sur la décence, que l'on confond à tort avec l'ingénuité. L'ingénuité est la franchise de l'ignorance; elle peut quelquefois être indécente: la décence, au contraire, n'est que l'observation exacte des bienséances. Une femme allaite un enfant, et, moins occupée de ceux qui l'entourent que des tendres soins de la maternité, laisse appercevoir son sein sans que la décence puisse en murmurer. Qu'un homme se permette un compliment déplacé ou seulement un regard curieux, c'est lui qui manque à la décence en alarmant la pudeur, en effarouchant la nature dans ses plus augustes fonctions. Une fille qui entre dans le monde, parle peu; et c'est avec raison que l'on conclut en faveur de sa décence, car elle craint de blesser les usages: elle se tait, mais observe comment elle doit se conduire. Un vieillard, se faisant un privilége de son âge, l'aborde, et se permet une _jovialité_ qui la fait rougir: le vieillard devient alors non-décent. L'ingénuité plaît dans l'adolescence, et devient souvent bêtise dans un âge plus avancé: la décence, au contraire, appartient à tous les temps, à tous les lieux, aux deux sexes; elle peut changer suivant les sociétés, mais jamais pour le fond, qui n'est que la pratique réfléchie des bienséances. Ainsi je crois qu'en multipliant vos idées, je vous ai donné plus de possibilité d'être toujours et par-tout un modèle de véritable décence.
.--.--.--.--.--.--.--.--.