Frédéric

Chapter 12

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«Volontiers, me dit-il, remettons à demain notre conversation. Je vous dois beaucoup de détails, et je vous les donnerai avec la plus grande franchise. N'êtes-vous pas curieux cependant de savoir ce qu'est devenue madame de Valmont?--Qu'elle soit heureuse, et que nous ne nous revoyions jamais: c'est tout ce que je desire. Est-elle de retour à Paris?--Oui, mon cher Frédéric; et comme on a envoyé très-régulièrement savoir de vos nouvelles de la part de M. de Miralbe, elle ne peut ignorer qu'une maladie violente a formé un obstacle à votre départ: ainsi vous êtes libre dans la conduite que vous tiendrez avec elle à l'avenir.--Il me semble que le remords est attaché à son nom quand on le prononce devant moi: que seroit-ce donc si je la voyois? Encore un mot, mon ami; puis-je savoir comment vous avez connu mes projets?--Par un abus de confiance que l'amitié et les liens qui m'attachent à vous rendent à peine excusable. Lorsqu'il fut décidé que vous auriez un logement à l'hôtel, je fis faire de doubles clefs de tous les meubles fermans qui sont dans l'appartement qui vous étoit destiné. Votre correspondance avec madame de Valmont m'apprit l'arrangement fait entre vous. Je vous guettai; je sus où l'on portoit vos effets: je pris des informations si détaillées, qu'il ne me fut pas possible de douter du moment de votre départ, indiqué d'ailleurs suffisamment par l'heure pour laquelle les chevaux avoient été demandés. J'ai concerté mes mesures en conséquence; vous savez quelles en furent les suites.»

Philippe me quitta; mais il eut la précaution de faire tenir dans ma chambre des gens qui servoient moins à veiller à mes besoins qu'à troubler la solitude qu'il redoutoit pour moi. Je ne sais si cela étoit bien nécessaire; mon imagination n'avoit pas assez de ressorts pour me tourmenter: soit foiblesse de corps ou fatigue d'esprit, j'étois trop indifférent sur mon sort pour faire aucune réflexion.

CHAPITRE XXIV.

_Histoire de Philippe._

Le lendemain, quand Philippe vint s'informer de ma santé, je lui témoignai le désir de connoître les détails qu'il m'avoit promis. L'indifférence qui m'engourdissoit lorsque je me trouvois seul ou avec des étrangers, disparoissoit aussitôt qu'il étoit avec moi.

«Avant de vous apprendre ce qui s'est passé pendant les trois jours où vous avez été sans connoissance, je veux vous mettre à même de juger ceux auxquels vous devez la vie: vous apprécierez mieux les motifs qui me forçaient à garder le silence. Malheureusement je l'ai rompu; plus malheureusement encore, madame de Sponasi ne l'ignore pas.»

«Ô ciel! m'écriai-je en tremblant, elle sait que ma naissance n'est plus un secret pour moi! Et quel parti croyez-vous qu'elle prendra, mon ami?»

«J'ai été trop occupé de vous pour chercher à approfondir ce qui se passoit en elle; je doute cependant qu'elle ait pris une détermination positive: mais elle souffre; et son secret révélé, plus encore sans doute la crainte de vous perdre, ont produit un tel effet sur elle, qu'elle est devenue dévote. Ce qui ajoute à ses tourmens, elle n'ose l'avouer à personne, pas même à moi.»

Philippe garda le silence, et parut absorbé dans ses réflexions; j'étois accablé des miennes.

«Elle vous aime beaucoup, me dit-il, et ne pourra que difficilement se résoudre à vous séparer d'elle. Quels que soient les événemens, mon cher Frédéric, je vous resterai: tout ce que je possède vous appartient.»

«Ah! mon ami, ce n'est point la fortune que je regretterois; c'est l'amitié de ma.... bienfaitrice, perdue par ma faute. Que j'ai de reproches à me faire! et par quelle fatalité faut-il que j'aie troublé le repos du reste de sa vie, quand il est vrai que je donnerois la mienne pour son bonheur.... et le vôtre!»

Philippe m'exhorta à prendre courage, me promit de chercher à lire dans l'ame de ma bienfaitrice, et de ne pas me déguiser la vérité, quelle qu'elle fût. Il m'assura qu'elle s'informoit vingt fois le jour de moi avec le plus vif intérêt; qu'il étoit persuadé que c'étoit uniquement par ménagement pour elle-même qu'elle ne montoit plus me voir.

«Et quel accueil vous fait-elle à vous? lui demandai-je.--Elle a paru d'abord très-gênée avec moi: mais je lui ai témoigné beaucoup plus de respect qu'à l'ordinaire; et quand elle a été convaincue que, loin de chercher à tirer avantage d'une situation qui la rapprochoit de moi (puisque le même objet nous occupoit également, et à un titre également cher), elle a repris plus de confiance en elle. Sa fierté se révolte à tout instant; ma soumission à ses moindres volontés la ramène bientôt à sa bonté naturelle, et le soin que je prends de ne l'appeler que votre bienfaitrice, de lui parler absolument comme si j'ignorois ce que vous êtes et ce que je vous suis, lui paroît une complaisance dont elle me sait gré intérieurement. J'évite avec plus de soin encore de lui laisser soupçonner que ma conduite avec elle n'a pour but que de la disposer à vous voir. Si elle s'y résout, elle voudra que vous soyez persuadé que son coeur seul l'a décidée. En un mot, elle est jalouse de l'amitié que vous me témoignez: je m'en suis apperçu depuis long-temps; et si elle avoit la certitude que vous lui donnez la préférence sur moi, elle pourroit encore connoître le bonheur. La crainte de l'humiliation l'éloignera de vous; la crainte plus grande que votre sensibilité ne se fixe toute entière sur un père qui ne vous abandonnera jamais, arrêtera sa résolution: c'est la nature aux prises avec un orgueil si légitime, qu'il faut la plaindre des combats qu'elle éprouve, la bénir si elle vous ouvre les bras, et gémir, sans la condamner, si elle ne peut consentir à vous voir.»

«Ô Philippe! Philippe! m'écriai-je, je vous admire. Comment est-il possible d'avoir un coeur aussi bon que le vôtre, un esprit aussi juste, dans une position...? Pardon; j'oubliois...»

«Écoutez-moi, mon cher Frédéric; je vais me montrer à vous tel que je suis: j'ai besoin de votre amitié; jugez-moi; et si je la mérite, qu'elle soit ma récompense.»

«Je suis fils de laboureurs plus honnêtes que fortunés. Je n'ai jamais connu ma mère; ma naissance lui coûta la vie: mais le ciel me donna le plus tendre des pères; et c'est à mon respect pour lui, à ses caresses, que je dois sans doute l'idée agréable que je m'étois faite de l'amour paternel, avant d'éprouver par moi-même toute la force de ce sentiment.

«La nature m'avoit doué de quelques agrémens et d'un peu d'intelligence; mon père se les exagéra, et crut qu'il commettroit un crime s'il m'ensevelissoit à la campagne. Il fit à mon bonheur à venir (du moins il le croyoit) le sacrifice de sa tendresse, et je fus élevé loin de lui, dans une pension où je reçus une éducation bien au-dessus de la fortune qui m'étoit destinée. J'en profitai. Quand, dans les vacances, j'allois voir mon père, il m'admiroit; et moi, par une vanité pardonnable à ma jeunesse, je rougissois de la simplicité de ses moeurs. Plus j'avançai en âge, plus je pris la vie rustique en aversion. Ce motif, plus qu'aucune inclination, me fit consentir à prendre l'état ecclésiastique, et j'entrai au séminaire, où mon père m'entretint avec beaucoup de prodigalité. L'époque des passions arrivoit; je sentois mon sang bouillonner, je pris le séminaire en horreur, et je pensois à obtenir de mon père qu'il m'en laissât sortir, quand j'appris sa mort. J'allai à la ferme qu'il faisoit valoir, et je fus bientôt convaincu que sa tendresse pour moi l'avoit égaré dans ses projets. En mourant, il ne laissoit que des dettes, toutes contractées pour mon éducation. J'avois alors dix-neuf ans; je me trouvois, par ma vanité, au-dessus de tous les états qui exigent du travail, et je n'en savois aucun. J'étois libre, et je vins tenter la fortune à Paris.

«Après y avoir vécu six mois d'une manière à la fois brillante, misérable et scandaleuse; après avoir épuisé toutes les ressources imaginables, je me décidai à entrer au service de madame de Sponasi, et je vous laisse à penser combien il m'en coûta pour endosser la livrée, moi qui me croyois du mérite, et qui en avois du moins plus qu'il n'en faut pour un pareil emploi.

«Ma santé avoit souffert des six premiers mois que j'avois passés à Paris; elle revint bientôt, grâce à la vie tranquille que je menois. Je m'apperçus que madame de Sponasi me distinguoit de mes camarades; je mis tous mes soins à voler au devant de ses desirs. Plus d'une fois elle m'avoit surpris un livre à la main; car je lisois par-tout, dans l'antichambre, dans mon logement, dans son appartement même, quand je m'y croyois seul. Elle le remarqua, me fit des plaisanteries, et bientôt des questions sur les ouvrages qui m'occupoient. Mes réponses la surprirent. Dès-lors elle me traita avec une bonté particulière; elle causoit volontiers avec moi, ne s'offensoit point de la vivacité de mes reparties: au contraire, elle y applaudissoit souvent. Quoiqu'elle eût plus de quarante ans, elle étoit encore belle. L'espèce de familiarité que la conversation avoit établie entre nous, l'intérêt qu'elle me témoignoit, l'ambition et la violence des sens de ma part, trop de confiance de la sienne, amenèrent un rapprochement que, deux mois auparavant, nous ne prévoyions guère, et dont nous fûmes aussi surpris tous les deux que si la foudre fût tombée devant nous.

«C'est à mon fils que je parle; qu'il me dispense d'entrer dans des détails, quoiqu'il n'en fût pas un qui ne servît à lui faire paroître sa mère moins coupable. Si ce moment de la vie de madame de Sponasi étoit jamais divulgué, il prouveroit que l'indépendance d'esprit qu'on décore du nom de philosophie, ne convient point à un sexe dont toutes les vertus reposent sur l'opinion. Quand une femme s'accoutume à traiter de préjugés les lois que la société lui impose, l'instant de sa perte ne dépend plus que de l'occasion; et moins cette occasion est prévue, plus sa perte est assurée. Telle est l'histoire de madame de Sponasi. Elle ne me craignoit point; elle se croyoit, par mille motifs, au-dessus d'une foiblesse, et connut trop tard le danger. Que de trouble intérieur cette faute a jeté sur le reste de sa vie! Pour vous en former une idée, rappelez-vous qu'avec de la fierté elle se trouve sans cesse au-dessous de sa propre opinion, et que, malgré le penchant qu'il m'est permis de croire que je lui ai inspiré, jamais, jamais la moindre familiarité ne s'est glissée entre nous depuis cette époque. Elle s'est punie, par un combat continuel, d'avoir succombé sans prévoir qu'il fallût combattre.

«Je le répète, nous fûmes d'abord aussi interdits l'un que l'autre: mais imaginant qu'elle jouoit l'étonnement, et me croyant plus de droits que je n'en avois, je voulus agir en conséquence; elle me commanda impérieusement de la laisser seule. Je sentis que j'étois perdu. Cependant, par une bizarrerie que je ne peux attribuer qu'à un sentiment qu'elle cherchoit à se dissimuler à elle-même, ou à la crainte de mon indiscrétion, loin de m'éloigner de sa maison, elle me fit quitter la livrée, me donna le titre de son valet-de-chambre, et toutes les marques possibles de sa générosité; mais elle reprit avec moi un ton de fierté qu'elle conserva jusqu'au moment où, s'appercevant qu'elle étoit enceinte, elle crut ne pouvoir mieux confier un pareil secret qu'à celui qui en étoit l'auteur.

«Je ne peux vous exprimer, mon cher Frédéric, l'effet que cette nouvelle fit sur moi. Dès-lors je fis le projet de vivre entièrement pour un être qui n'existoit pas encore, et de diriger toutes mes vues vers ce qui pourroit contribuer à sa félicité. J'étois au comble de la joie: madame de Sponasi éprouvoit un sentiment bien opposé; elle étoit trop mécontente d'elle-même pour conserver l'orgueil qui m'avoit rappelé au respect: aussi profitai-je de sa confusion pour prendre sur son caractère un empire auquel il lui est impossible d'échapper. Depuis plus de vingt ans elle le sent, et n'a plus même la volonté de s'y soustraire: mais comme sa tranquillité est un besoin pour moi dans tout ce qui n'est pas un obstacle à mes projets pour vous, comme je n'ai jamais voulu que la voir heureuse, je suis persuadé qu'elle souffriroit plus que moi si les événemens nous séparoient; et c'est ce qui arrivera si elle prétend vous éloigner d'elle.

«Une seule de ses femmes, sur la discrétion de laquelle elle avoit droit de compter, fut mise dans la confidence. Cette femme n'existe plus depuis long-temps. Par son aide, et en prétextant un voyage, madame de Sponasi parvint à cacher sa grossesse à tous les yeux; on ne l'a même jamais soupçonnée. Vous vîntes au monde. Le projet de votre mère étoit de ne point vous voir: ce n'étoit pas le mien; elle me laissa libre de disposer de vous, et je vous fis élever à Mareil. Elle m'avoit défendu de lui donner de vos nouvelles, et deux ou trois fois par an je lui en donnois. La première fois, elle parut surprise de ma hardiesse; la seconde, elle se tut: vous n'aviez pas cinq ans, qu'elle s'informoit elle-même de votre état. Je vous le répète, avec beaucoup d'esprit elle a la tête trop foible pour se soustraire à une domination que j'ai rendue conforme à tous ses goûts. Elle a le coeur trop sensible pour se porter à un parti violent, qui ne lui laisseroit ensuite que des regrets.

«Je vous ai vu bien des fois dans votre enfance, mon cher Frédéric; cela vous paroît étonnant, parce qu'il vous est impossible de vous le rappeler: mais je devois des sacrifices à la réputation de votre mère, et j'employois, pour satisfaire mon coeur, des déguisemens qui la mettoient à l'abri des soupçons que mes visites et mes caresses eussent pu faire naître.

«Il est certain que votre bienfaitrice se trompa long-temps sur l'amitié que j'avois pour vous: il eût été dangereux qu'elle en soupçonnât toute la vivacité; c'eût été la mettre en garde contre le projet que j'avois formé de vous rapprocher d'elle: mais comme ce projet pouvoit manquer par mille événemens, je pensai à vous assurer un sort indépendant de sa volonté; et j'y ai réussi, car je suis riche. Elle doit me croire et me croit effectivement très-intéressé. Je le suis, mais c'est pour vous. Si je l'eusse été pour moi, depuis long-temps j'aurois quitté madame de Sponasi. La fortune m'a souri dans plus d'une occasion; mais ses faveurs étoient trop chères, puisqu'elles devoient m'éloigner de mon fils, et lui donner peut-être des rivaux dans mon coeur. Frédéric, croyez-moi, depuis que vous êtes au monde, je n'ai vécu que pour vous.

«Il est inutile de vous dire comment je décidai madame de Sponasi à vous faire venir à Paris, et à vous recevoir chez elle.--Dites-le-moi, mon ami, de grace.--Eh bien! connoissez donc entièrement le caractère de votre mère. Le besoin qu'elle a d'aimer et d'être aimée la livre à une jalousie souvent sans objet, et cependant toujours respectable, puisqu'elle tient à une grande sensibilité. J'en ai eu plus d'une preuve; et croyez que l'empire que j'ai sur elle a été bien des fois acheté par des privations. Quoique je n'aie eu avec madame de Sponasi d'autre familiarité que celle qui vous donna le jour, elle ne m'a jamais rencontré avec une femme sans qu'il m'ait été facile de remarquer de l'aigreur dans ses procédés envers moi; il en est de même si elle me fait demander plusieurs fois, et qu'on lui dise que je suis sorti. Pour la tranquilliser, je me suis fait une habitude d'une vie sédentaire; et c'est dans cette espèce de solitude que j'ai perfectionné ce qu'une éducation trop recherchée avoit mis de dispositions en moi. Plus j'ai acquis de connoissances, moins il en a coûté à votre bienfaitrice pour se ranger à mes volontés; il semble que l'esprit, dans ses idées, rapproche les distances qui nous séparent.

«C'est sur ses dispositions jalouses que j'établis mon plan pour la forcer à vous voir. Une fois mon projet arrêté, loin de lui cacher l'amitié que j'avois toujours eue pour vous, je l'exagérai, s'il est possible, et je ne lui dissimulai pas que j'étois décidé à vous rapprocher de moi, indépendamment de sa volonté. Elle devint jalouse de vous; mais j'y parus insensible, et je l'assurai que j'avois fait assez de sacrifices à son repos pour qu'elle ne m'enviât pas la seule satisfaction qu'il m'étoit permis d'espérer. Sa jalousie changea d'objet; et l'idée qu'elle vous seroit toujours étrangère, tandis que je jouirois de vos caresses (idée qu'elle reçut de moi sans s'en douter), lui suggéra le désir de se montrer à vous à titre de protectrice. Ce fut alors qu'elle me fit promettre un silence inviolable sur tout ce qui concernoit votre naissance. Je lui en donnai ma parole, et elle n'ignore pas combien elle est sacrée pour moi. Ne parlons pas du moment où je crus devoir y manquer...»

Je portai involontairement ma main sur mes yeux, comme pour me dérober à la lumière; je ne pouvois penser à ce moment terrible sans que le froid de la mort me fît frissonner. Philippe me prodigua les plus tendres caresses. Oh! comme je l'aimois, mon cher Philippe, et qu'il m'eût été doux de l'appeler mon père! Quel fils eut jamais pour le sien tant de motifs de reconnoissance!

CHAPITRE XXV.

_L'entrevue._

Philippe m'apprit aussi comment madame de Sponasi avoit découvert que le secret de ma naissance n'en étoit plus un pour moi. Dans le transport qui suivit mon évanouissement, je parlois sans discontinuer; mais les seuls mots que je prononçasse distinctement étoient, _mon père_. Ma bienfaitrice, que son amitié enchaînoit au chevet de mon lit, fut frappée de m'entendre répéter ce nom avec effroi, sur-tout après avoir su que Philippe étoit blessé, et blessé de ma main. Elle exigea de lui un récit détaillé et sincère de ce qui s'étoit passé. Il sentit l'inutilité de dissimuler, et lui avoua la vérité. Tant que je fus en danger, madame de Sponasi oublia son ressentiment et sa gloire: la crainte de me perdre l'agitoit au point qu'elle s'adressoit à Dieu pour obtenir mon rétablissement; ce qui, de sa part, étoit une grande preuve de tendresse et de désespoir. Aussitôt que mon état laissa entrevoir de l'espérance, ses idées se reportèrent sur elle-même, et il devint aisé à Philippe de s'appercevoir avec quelle violence les sentimens pénibles et tendres se succédoient dans son coeur, et les résolutions les plus contradictoires dans son esprit. Il lui proposa d'employer tous les moyens imaginables pour ne jamais me nommer ma mère; mais soit qu'elle sentît l'impossibilité de détruire les conjectures que je formerois, soit que sa tendresse toujours jalouse enviât à Philippe une amitié dont la nature me faisoit un devoir, elle voulut qu'il ne me trompât point dans les détails que je lui en demanderois.

«J'aime mieux perdre son estime que mes droits sur lui, lui dit-elle; quand vous lui cacheriez la vérité, il la devineroit, et il m'en voudroit à la fois d'être sa mère et de le désavouer.»

Rien de plus facile que de saisir les nuances qu'il y avoit dans les sentimens des auteurs de ma vie. Philippe étoit fier d'être mon père: le rang de madame de Sponasi flattoit sa vanité, et j'étois entre elle et lui un point de rapprochement sur lequel ses idées se reposoient avec complaisance.

Madame de Sponasi, au contraire, ne pouvoit penser qu'elle m'avoit donné le jour, sans que son imagination fût flétrie. Quand elle se livroit à sa sensibilité, qu'elle recevoit mes caresses, je suis persuadé qu'un sentiment dont elle ne se rendoit pas compte, lui faisoit croire que j'étois beaucoup plus son fils que celui de Philippe: mais quand un seul de mes regards caressoit Philippe en sa présence, la jalousie la ramenoit à la vérité; et cette vérité, humiliante pour une femme titrée et d'une grande réputation, lui crioit que le père de son fils étoit... son valet-de-chambre.

Tous deux m'aimoient véritablement, tous deux mettoient du prix à mon estime: Philippe s'y croyoit des droits par la mère qu'il m'avoit donnée; madame de Sponasi y renonçoit par la raison contraire. Je les aimois beaucoup tous les deux; mais, par un sentiment dans lequel l'amour-propre se glissoit peut-être aussi, (de quoi ne se mêle-t-il pas?) la reconnoissance demandoit la préférence pour Philippe, quand mon coeur la donnoit à madame de Sponasi.

Je desirois beaucoup de la voir; à peine me sentis-je assez de forces pour descendre chez elle, que je lui en fis demander la permission. J'attendis sa réponse avec beaucoup d'impatience et d'inquiétude. Sa réponse fut un refus: elle chargea Philippe de l'adoucir autant qu'il lui seroit possible; mais elle ne lui dissimula point qu'elle éprouvoit, à l'idée de se trouver avec moi, une contrariété qu'il lui étoit impossible de vaincre. Cette nouvelle me fit la plus grande peine; Philippe en parut aussi consterné que moi.

«Nous sommes perdus, me dit-il; elle est au moment de m'échapper. Je sais que, depuis votre maladie, un prêtre vient la voir régulièrement tous les matins: elle s'en cache; et c'est une nouvelle foiblesse de sa part, de n'oser céder ni à la nature ni à la religion, de ne croire ni son esprit ni son coeur. Si cet homme est adroit, il devinera bientôt son caractère; et de cette connoissance à un empire absolu sur ses volontés, il n'y aura point d'intervalle. Je n'ose user de mon pouvoir sur elle: dans un moment où elle balance encore, je crains de la révolter, et de la précipiter, par dépit, aux genoux d'un directeur. C'est à vous, Frédéric, d'essayer votre empire sur son coeur; mais il faudroit de l'adresse.»

«Mon ami, lui répondis-je, si elle ne m'aime plus, l'adresse est inutile; si elle m'aime encore, je n'ai besoin que de franchise et de ménagemens. Laissez-moi lui écrire, et chargez-vous de lui remettre ma lettre. Tout ce que je vous demande, c'est de la laisser seule, si elle consent à la lire.»

Je ne sais si Philippe devina mon motif; mais il sourit, et ne fit aucune difficulté. Je ne voulois pas qu'en s'occupant de moi, madame de Sponasi se rappelât mon père; je sentois la nécessité de séparer sa tendresse de son orgueil: c'étoit peut-être cela que Philippe appeloit de l'adresse; moi, je n'y voyois qu'une condescendance légitime: mais je ne pouvois ni le dire, ni même laisser voir que je le pensois.

J'écrivis.

«MADAME,

«Un égarement impardonnable, par les suites qu'il pouvoit avoir, et plus encore par celles qu'il a entraînées, me rend indigne de vos bontés, je ne l'ignore pas: aussi n'aurois-je jamais osé aspirer à l'honneur de vous voir, si vous ne m'eussiez assuré vous-même que vous pardonniez bien des choses aux passions souvent terribles à mon âge, quand le coeur conservoit sa fierté. Je rougis des projets que j'ai formés, mais non des motifs qui me font regretter la présence de ma bienfaitrice. Je dois renfermer dans mon sein des secrets qui n'ont rien ôté à ma profonde vénération pour elle, tout m'en fait la loi; il ne m'en coûtera point pour lui obéir: mais penser que j'ai troublé votre repos, mais être convaincu que vous avez de l'éloignement pour moi, vivre sous le même toit sans vous voir, être à la fois accablé de vos bienfaits et de votre haine, c'est éprouver des tourmens au-dessus de mon courage. Votre conduite me trace celle que je dois tenir; le sacrifice est terrible, mais il est nécessaire. Permettez-moi donc, madame, de m'éloigner à jamais; oubliez-moi si cela peut contribuer à votre tranquillité: jusqu'au dernier moment de sa vie (et puisse le ciel l'abréger!) Frédéric ne formera des voeux que pour sa bienfaitrice. Me refuserez-vous un dernier adieu? Mon courage y ménagera votre sensibilité, je vous le promets. Pour la première fois, j'apprendrai à déguiser mes sentimens, et ce sera pour vous cacher jusqu'à quel point ils vous appartiennent. Ô madame, si vous pouviez connoître ce qui se passe en moi! la certitude d'être aimée, respectée d'un infortuné qui n'a plus que sa douleur et des souvenirs, vous rendroit favorable à mes voeux. Vous pouvez tout pour mon bonheur; voilà votre consolation: Frédéric ne peut rien pour le vôtre; c'est lui, lui seul, qui est à plaindre.»

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