Frédéric

Chapter 11

Chapter 113,775 wordsPublic domain

Je saisis avec empressement l'occasion de me lier avec M. de Miralbe, puisque cette liaison m'offroit un sûr moyen de me rapprocher de madame de Valmont. M. de Miralbe parut enchanté de se rendre utile à ma bienfaitrice. Ainsi les difficultés s'applanirent d'elles-mêmes. Il m'assigna deux matinées par semaine pour travailler avec lui, et me pria obligeamment de disposer de sa maison comme de la mienne, dans tous les autres momens où elle me seroit agréable; ce que je n'eus garde de refuser. Il employa d'abord beaucoup d'adresse pour savoir qui j'étois: mais il étoit au-dessus de sa politique de m'arracher un secret que j'ignorois moi-même; il y renonça. Quoique depuis nous ayons été ennemis mortels et déclarés, par des motifs qui tiennent à l'époque la plus intéressante de ma vie, je conviendrai toujours avec plaisir que je lui dois beaucoup; il me traça une marche simple et sûre pour profiter de ses conseils; il m'indiquoit les ouvrages que je devois étudier, m'obligeoit à lui en rendre compte par écrit, m'accoutumoit à convenir de mes erreurs sans m'humilier, et à recevoir des éloges sans vanité. On peut dire de lui comme de Socrate, qu'il éteignoit l'amour propre en excitant sans cesse le désir d'apprendre; mais, de sa part, ce n'étoit pas dans l'intention de devenir meilleur.

CHAPITRE XXII.

_Les principes._

Madame de Valmont avoit des principes; on ne pouvoit pas l'ignorer, car elle le répétoit sans cesse; et c'est une terrible chose que les principes. Quand il lui fut impossible de ne pas se trouver souvent avec moi, elle s'arma d'une sévérité désespérante pour un pauvre soupirant. Je suis assez hardi de mon naturel; mais quel est l'homme qui ne devienne timide quand il a le malheur d'aimer une femme qu'il respecte, ou de respecter une femme qu'il aime? Emporté par l'amour, je balbutiai pourtant une déclaration; madame de Valmont m'objecta ses principes qui ne lui permettoient pas de me répondre: je fus au désespoir; mais je lui témoignai tant d'attachement, qu'elle m'avoua que depuis long-temps elle étoit sensible à ma tendresse, ajoutant que cet aveu ne serviroit qu'à nous rendre tous les deux plus à plaindre, parce qu'elle mourroit plutôt que de manquer à ses principes. On est bien fort quand on est sûr d'être aimé; je le devins tant, qu'à la fin madame de Valmont me rendit heureux. «On m'a donné un époux sans me consulter, me dit-elle alors; je ne lui dois rien: vous êtes l'époux de mon choix, c'est à vous que je dois tout; comptez sur une constance à la fois fondée sur mon amour et sur mes principes.»

Malheureusement les principes de M. de Valmont n'étoient pas ceux de son épouse; il soupçonna ce qui étoit réellement, et l'emmena à la campagne. Je fus très-affligé: elle le fut, s'il est possible, encore davantage; et cette séparation nous exalta la tête au point de nous mettre dans la disposition de faire la plus grande folie. Nous nous écrivions, et, dans chaque lettre, madame de Valmont me reprochoit de l'abandonner à son tyran.

«Vous connoissez assez mes principes, mon cher Frédéric, pour juger de ce que je souffre loin de vous, et combien il m'en coûte pour vivre près de celui que je déteste. Je ne peux supporter ses caresses. Si vous m'aimiez comme je vous aime, vous trouveriez bien les moyens de m'arracher à cette affreuse situation.»

Le moyen que nous trouvâmes, fut que madame de Valmont reviendrait à Paris, en promettant à son époux de ne plus me revoir: condition à laquelle elle ne souscrivoit que par pitié pour son injuste jalousie; car, pour elle, elle se croyoit au-dessus de toute justification; qu'une fois à Paris, nous assignerions nos rendez-vous dans un logement loué sous le nom de sa femme-de-chambre; et comme chaque jour les principes de madame de Valmont s'opposoient à ce qu'elle se partageât entre deux hommes, nous décidâmes que nous disposerions tout pour fuir ensemble dans le pays étranger. «Quand on a cédé à l'amour, m'écrivoit-elle, on ne peut se justifier à ses propres yeux qu'en lui sacrifiant tout ce qui n'est pas lui. L'excès des passions en est la seule excuse: voilà mes principes, mon cher Frédéric; c'est à vous d'en assurer l'exécution.»

Elle revint bientôt; je ne la vis plus chez son mari, mais nos rendez-vous n'en étoient que plus sûrs. Le projet de fuir avec elle ne m'avoit paru délicieux que de loin; plus elle me pressoit de l'exécuter, plus je sentois que je me perdois sans ressources. S'il n'eût été question que de moi, peut-être n'aurois-je pas balancé: mais abandonner ma bienfaitrice dans un moment où sa santé déclinoit visiblement; enlever une de ses parentes; mériter son indignation, et, ce qui étoit pis, la livrer à la douleur; tromper mon pauvre Philippe, à qui j'avois tant d'obligations, voilà ce qui étoit au-dessus de mon courage. Ces réflexions me rendirent triste: madame de Valmont s'en apperçut, elle voulut en savoir la cause; et moi, qui ne demandois qu'à lui ouvrir mon coeur, je m'empressai de lui apprendre ce qui s'y passoit. Loin de respecter une douleur si légitime, et qui me déchiroit sans rien ôter à mon amour, elle se plaignit de s'être livrée à un homme sans principes, à qui elle avoit tout sacrifié, et qui mettoit sa réputation, son bonheur, en balance avec les pleurs d'une vieille femme. «Quand on aime, l'univers entier disparoît; la fortune, la reconnoissance, les titres, l'amitié, tout s'anéantit». Si elle ne considéroit qu'elle, la pauvreté lui paroîtroit délicieuse avec son amant: mais, par égard pour moi, elle avoit résolu d'emporter ses diamans et tout ce qu'elle avoit de précieux. Elle s'étoit accoutumée à l'idée de ne vivre que pour son amant; rien que la mort ne pourroit l'y faire renoncer: mais si j'avois la barbarie de lui ouvrir les portes du tombeau, je n'aurois pas la satisfaction de l'y voir descendre. Dès ce moment, elle me défendoit de la voir: il lui en coûteroit sans doute; mais elle me prouveroit qu'il n'étoit pas dans ses principes...

La colère l'empêcha d'achever: je voulus l'appaiser, je lui promis de n'avoir d'autres volontés que les siennes; elle fut inflexible, et nous nous quittâmes si fort en fureur tous les deux, qu'il étoit facile de prévoir que nous ne serions pas long-temps à nous raccommoder. Hélas! c'est ce qui nous arriva. Après plusieurs lettres que je lui fis remettre par l'entremise de sa femme-de-chambre, qui étoit seule dans la confidence et qui devoit l'accompagner, nous eûmes une entrevue; la paix fut signée, et notre fatal départ en devint le premier article. Il fut arrêté qu'elle partiroit un jour avant moi, sous le prétexte d'aller voir une de ses amies dont la terre se trouvoit sur la route que nous voulions suivre; qu'elle y coucheroit effectivement; que de là elle écriroit à son mari pour lui apprendre qu'elle ne reviendroit que deux jours après. Étant avec sa femme-de-chambre, des domestiques et des chevaux de sa maison, rien ne paraîtroit moins suspect. Le jour qu'elle auroit quitté Paris, j'aurois soin de venir chez M. de Miralbe, et, sans affectation, de me montrer par-tout où j'aurois l'espérance de rencontrer M. de Valmont. La nuit même, je partirois en poste dans une berline: à une heure fixe et à un endroit indiqué, je la rencontrerois, à pied, avec sa femme-de-chambre; elles monteroient dans ma voiture; et tandis qu'on chercheroit madame de Valmont chez son amie, que cette amie écriroit à M. de Valmont, que M. de Valmont perdroit du temps à délibérer pour savoir que penser et que faire, nous serions déjà hors de toute poursuite. Je devois envoyer les effets que je voulois emporter, dans le logement qui servoit à nos rendez-vous; elle y feroit également porter les siens: c'est là que la voiture qui devoit me transporter se trouveroit; c'est de là que je partirois, pour éviter tous les obstacles que je pourrois rencontrer dans l'hôtel de madame de Sponasi. Nous prîmes jour au surlendemain; et, pour éviter les soupçons, il fut décidé que nous ne nous reverrions plus à Paris. Nous passâmes la soirée entière ensemble: jamais madame de Valmont ne fut si caressante; jamais elle ne s'applaudit tant de voir luire enfin le jour où elle pourroit vivre sans manquer à ses principes.

J'aurois voulu pouvoir avancer et retarder le temps; j'aurois desiré que l'amour chassât la réflexion, ou que la réflexion brisât les charmes de l'amour: mais j'étois destiné à souffrir tous les tourmens d'une ame déchirée par les remords, sans que les remords pussent m'arrêter sur le bord de l'abîme. Je frémissois à l'idée d'abandonner ma bienfaitrice. La dernière soirée que je passai avec elle, chacune de ses paroles devint pour moi un reproche si cruel, qu'il me fut impossible de lui cacher mon émotion. Me voyant agité, pâle et attendri, elle s'imagina que j'étois malade; et l'inquiétude que cette idée lui donna fut si vive, qu'elle me prodigua les soins les plus empressés. C'étoit augmenter mes souffrances. Elle me força de me retirer dans mon appartement, fit venir Philippe, lui recommanda de ne point me quitter qu'il ne m'eût vu plus tranquille, d'envoyer chercher les médecins si cela paroissoit nécessaire, et sur-tout de lui faire savoir de mes nouvelles de quart d'heure en quart d'heure. «Soyez docile à tout ce qu'on exigera de vous, mon cher Frédéric, me dit-elle en m'embrassant; et songez que soigner votre santé, c'est prolonger mon existence». Je fus au moment de tomber à ses pieds, de lui avouer les combats qui se passoient en moi; mais l'idée de madame de Valmont trahie, abandonnée, m'arrêta, et je suivis Philippe.

Je me sentis soulagé en perdant de vue ma bienfaitrice. Ce qui suspendit en partie mes regrets, fut la nécessité de dissimuler pour empêcher Philippe de s'établir la nuit entière auprès de mon lit: c'étoit cette nuit même, à deux heures, que je devois quitter l'hôtel pour n'y plus rentrer. Dissimuler avec Philippe étoit cependant bien difficile: je l'aimois beaucoup, et je ne pouvois penser à l'idée de le quitter sans être anéanti; mais je le trouvai si calme sur ma santé, je le vis même plaisanter de si bonne grace sur l'inquiétude de ma bienfaitrice, que je me sentis piqué contre lui. J'aurois été contrarié qu'il me crût malade; je lui en voulois de ne pas le croire: car enfin je souffrois mille fois plus que si je l'eusse été, et ma figure annonçoit assez que j'éprouvois quelque chose d'extraordinaire. Sa tranquillité révolta mon amour propre, et l'amour propre blessé éteignit la reconnoissance. Ô mortels! que votre coeur est bizarre!

«Enverrai-je chercher le médecin? me dit-il en souriant. Comment vous trouvez-vous, monsieur?--Beaucoup mieux, Philippe, et je ne conçois pas ce qui a pu alarmer madame de Sponasi. Il est vrai que j'ai été un moment prêt à perdre connoissance, mais cela n'est plus rien.--Je m'en doutois; et si vous faisiez bien, pour la rassurer entièrement, vous descendriez chez elle.--Oh! non», m'écriai-je avec plus de vivacité que de prudence. Je sentis le tort de cette exclamation; mais il n'y prit pas garde: cela me parut d'autant plus étonnant, que j'aurois pu dire comme madame de Sponasi: «Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il devine toutes mes pensées.»

Je l'engageai à aller lui-même lui donner de mes nouvelles; il y consentit. Quand je fus seul, je méditai si je ne sortirais pas à l'instant de l'hôtel; mais c'eût été redoubler l'inquiétude de ma bienfaitrice, à qui on ne manqueroit pas d'apprendre que j'étois dehors. Je préférai d'attendre qu'elle fût couchée; d'ailleurs je voulois laisser pour elle une lettre, dans laquelle, sans chercher à m'excuser, j'espérois la convaincre que je pouvois être coupable, mais que je ne serois jamais ingrat. J'entendis Philippe revenir, et je me mis à mon piano, sans autre motif que de lui persuader que je n'avois pas besoin de ses soins. Il voulut entamer la conversation; je me plaignis d'avoir mal à la tête, et je me mis au lit. Il me souhaita une nuit tranquille avec un air d'ironie qui me choqua, et il sortit.

À peine fus-je seul, que je m'habillai tel que je devois l'être pour mon voyage; je me jetai sur un fauteuil, où je restai dans la même attitude jusqu'à une heure du matin. Je pensois à la lettre que je voulois écrire à ma bienfaitrice; je sentois ma poitrine se gonfler, et mes larmes couler avec abondance. L'horloge se fit encore entendre; je n'avois plus qu'une demi-heure. J'écrivis, je cachetai mon billet; je pris mes pistolets, mon couteau de chasse, et, descendant les escaliers avec autant de précaution que de vitesse, j'arrivai à la loge du Suisse, et je lui criai tout bas de m'ouvrir la porte.

«Non, monsieur.--Est-ce que vous ne m'entendez pas, Lekman? C'est moi qui veux sortir.--Oui, monsieur--Eh bien! ouvrez donc.--Non, monsieur.--Lekman, vous m'impatientez.--Ce n'est pas ma faute, monsieur.--Je veux sortir.--Monsieur, j'ai reçu ordre de n'ouvrir pour personne.--Cet ordre ne me regarde pas.--Si, monsieur, vous particulièrement.--Cela est impossible, Lekman; vous êtes ivre.--Non, monsieur.--Morbleu! ouvrez, vous dis-je, ou vous le paierez sur votre tête.--Je n'ai pas les clefs.--Vous n'avez pas les clefs!--Non, monsieur.--Où sont-elles donc?--Dans la chambre de M. Philippe». Je n'eus plus la force de proférer une parole.

Mon projet est découvert, pensois-je en me promenant dans la cour avec une agitation qu'il m'est impossible de rendre; et voilà pourquoi Philippe étoit si tranquille. Que deviendrai-je? Eh bien! puisqu'il sait tout, je n'ai plus de ménagemens à garder: montons chez lui; et, dussé-je y périr, je le forcerai à me rendre ma liberté.

Pour aller à son logement, il falloit passer devant mon appartement: les portes en étoient restées ouvertes; et, dans le même fauteuil que j'occupois deux minutes auparavant, je vis Philippe tenant la lettre que j'avois laissée pour madame de Sponasi; il l'avait décachetée, il la lisoit. Ce trait de hardiesse n'étoit pas propre à calmer ma fureur; aussi, par un mouvement plus prompt que la pensée, je me jetai sur lui, et, le saisissant d'une main, tandis que de l'autre je lui présentois un de mes pistolets, je m'écriai: «Philippe, les clefs, ou vous êtes mort, et moi aussi». Il pâlit, et ne me répondit pas. «Philippe, sauvez-vous, sauvez-moi, m'écriai-je avec plus de force; les clefs, ou le désespoir seul guidera ma main.--Monsieur, pensez-vous...--Les clefs Philippe, les clefs, répétai-je en armant mon pistolet.--Eh bien! malheureux, dit-il en se levant et en découvrant sa poitrine, osez me percer le sein, je suis votre père». Au feu brûlant qui me dévoroit, je sentis tout-à-coup succéder un froid mortel, et je tombai sans connoissance.

CHAPITRE XXIII.

_Je m'en étois quelquefois douté._

Il faisoit grand jour quand j'ouvris machinalement les yeux; je me trouvai dans mon lit, et je vis autour de moi madame de Sponasi, Philippe, deux domestiques et autant de médecins. J'essayai de parler; madame de Sponasi me le défendit. Il fallut obéir: aussi-bien aurois-je été très-embarrassé de savoir que dire; toutes mes idées étoient bouleversées. Je remarquai que Philippe avoit la main gauche enveloppée d'un taffetas noir. Je crus me rappeler qu'au moment où je perdis connoissance, j'avois entendu le bruit d'un pistolet; je me souvins que celui que je tenois étoit armé: cette idée me fit une telle impression, que je retombai dans l'accablement. Il fut d'autant plus affreux, qu'il ne me priva pas entièrement de la faculté de réfléchir. Il dura trois jours: on peut juger de ce que je souffris.

Soit l'effet des remèdes, ou celui de la nature, je repris bientôt assez de forces pour faire cesser les craintes que mon état avoit données. Le premier moment où je me trouvai seul avec Philippe, je lui demandai en tremblant par quel accident il se trouvoit blessé; il me serra dans ses bras avec attendrissement, et s'écria: «C'est de la main de celui pour qui je donnerois tout mon sang». J'allois répondre quand je vis entrer ma bienfaitrice; je me tus.

Elle me parla de ma santé, et ne voulut point souffrir que je m'occupasse de la sienne; cependant je la trouvois changée à un point qui m'alarmoit. «Maintenant que vous allez mieux, me dit-elle, je vais penser à me rétablir. Vous m'avez fait bien du mal, Frédéric, plus de mal que vous ne pouvez vous l'imaginer; mais je vous le pardonne. Évitons toute explication, jusqu'au moment où nous serons en état de la supporter. Si je ne viens plus dans votre appartement, n'en soyez pas inquiet; c'est par ménagement pour vous plus que pour moi. Calmez-vous, mon enfant; répétez-vous sans cesse que tout est pardonné, et prenez pitié de votre malheureuse... amie». Elle sortit, appuyée sur le bras de Philippe, qui revint presque au même instant.

J'étois dévoré de remords et d'inquiétudes; j'aurois provoqué une explication entière, dût-elle entraîner l'arrêt de ma mort: Philippe vouloit la retarder, dans la crainte de me voir retomber encore dans l'état qui l'avoit tant alarmé; mais je lui persuadai, et cela étoit vrai, qu'il n'y avoit pour moi rien de plus dangereux que l'incertitude. Il s'assit près de mon lit, et me parla en ces termes:

«Je vous demande en grace de m'écouter sans m'interrompre; c'est la seule condition que je mette à la complaisance avec laquelle je me prête à vos desirs. Vous vous rappelez, monsieur...--Ce titre me fait mal, lui dis-je; nommez-moi Frédéric, ou je croirai que j'ai perdu votre amitié. Hélas! je ne l'ai que trop mérité. C'est moi, je n'en doute pas, qui vous ai blessé. Philippe... mon père, me pardonnez-vous?--Est-il vrai que vous m'aimiez encore?--Mille fois plus que jamais.--Vous ne rougissez pas de votre naissance?--Je ne rougis que du crime que j'ai été au moment de commettre.--Et si l'imprudence que j'ai faite en vous révélant un secret que je devois taire au péril de ma vie, vous prive des bienfaits de madame de Sponasi?--Ma conduite envers vous la forcera à me conserver son estime.--Frédéric, j'ai tremblé de perdre votre coeur; maintenant que je suis sûr de vous, je mets à l'oubli du passé une condition qui eût été pour moi le coup de la mort, si vous l'eussiez demandée le premier. Promettez-moi de vous y soumettre.--Quelle qu'elle soit, je fais serment de l'accomplir.--Eh bien! jurez que jamais vous ne m'appellerez votre père.--Cela est impossible.--Songez, Frédéric, aux conséquences de votre refus. Si vous refusez de m'obéir dans cette circonstance importante, dès demain je fuis sans que jamais vous puissiez savoir ce que je serai devenu; ou un éternel adieu, ou une soumission entière à ce que j'exige de vous». Je gardai le silence. Philippe me prit la main, et continua.

«Mon cher Frédéric, il y a dans votre obstination plus d'orgueil que d'amitié: un excès d'amour-propre peut seul vous engager à braver la fortune et les préjugés pour avouer votre père, quand il est de son intérêt et du vôtre qu'il reste à jamais inconnu. Si vous eussiez rougi de moi, je m'éloignois; si vous me nommez, je vous fuis. Répondez: quel est votre devoir en ne consultant que l'obéissance? que devez-vous faire en n'écoutant que votre sensibilité? Qu'importe après tout le titre que vous me donnerez? je n'en veux qu'un, c'est celui de votre ami, lorsque nous serons seuls; devant les étrangers, soyez persuadé que vous ne m'appellerez jamais Philippe sans que mon coeur ne me dise tout ce que ce nom signifie pour vous. J'ajouterai une considération bien puissante: le repos de votre bienfaitrice tient essentiellement au serment que j'exige de vous.--Hé bien! je cède, lui dis-je, et je vous jure que vous ne serez jamais que mon ami.--Soyez-le toujours, me répondit-il en m'embrassant, et mon sort sera encore digne d'exciter l'envie de la plupart des pères.»

Philippe raisonnoit juste en disant que je mettois de l'orgueil dans la volonté de l'avouer pour mon père: par vanité, j'en rougissois; par orgueil, j'étois prêt à renoncer pour lui à toutes mes sociétés et aux espérances que l'homme le plus modeste jette quelquefois dans l'avenir. Le sacrifice étoit grand, et ne pouvoit être payé que par la satisfaction de l'avoir rempli. Il est certain que j'aurois, sans hésiter, tout risqué plutôt que de l'abandonner; mais je dois dire avec la même franchise qu'il me fit plaisir en exigeant de moi une promesse que j'avois cependant de la peine à faire. Il y avoit dans mes sentimens une contradiction plus facile à deviner qu'à définir.

Philippe me pria de nouveau de ne point l'interrompre.

«Vous vous rappelez, mon cher Frédéric, le moment où la crainte de vous voir commettre un parricide, me força de vous nommer votre père; vous perdîtes connoissance. En tombant, le pistolet que vous aviez armé partit, et me blessa, mais assez légèrement.--Ne me trompez-vous pas, mon... ami? vous avez l'air d'avoir beaucoup souffert.--Ce n'est point de ma blessure; car je ne m'en suis apperçu qu'au moment où, cherchant à vous donner des secours, je vous ai vu couvert de sang. Dans mon effroi, je crus que c'étoit le vôtre qui couloit, et mes cris, autant que le bruit du pistolet, attirèrent dans votre appartement une partie des domestiques. L'inquiétude et la curiosité perçoient sur toutes les figures; cette curiosité, si dangereuse sous tant de rapports, me rendit la présence d'esprit nécessaire dans la circonstance où je me trouvois. Je vous fis déshabiller, mettre au lit; j'envoyai chercher les médecins, et je vous donnai, en attendant leur arrivée, tout ce que je crus propre à rappeler votre connoissance. Ce fut inutilement: vous ne sortîtes de votre évanouissement qu'avec le délire d'une fièvre brûlante. Pour éloigner les soupçons, j'eus la précaution de dire qu'en jouant avec vos pistolets, vous m'aviez blessé, et que la frayeur vous avoit jeté dans l'état où vous étiez. Votre habit de voyage, votre scène chez le Suisse, le soin que j'avois pris de m'emparer des clefs, ont, j'en suis persuadé, fait douter de la vérité de mon récit; mais il suffisoit d'arrêter les questions, et l'on ne s'en permit plus.

«Madame de Sponasi avoit entendu de la rumeur; et les divers rapports parvenus jusqu'à elle l'avoient mise dans un état que vous aurez peine à vous figurer. On m'avertit qu'elle demandoit à me voir; mais il m'étoit impossible de vous quitter: elle vint elle-même dans votre appartement, au moment où les médecins arrivoient. Sa pâleur, son effroi, les soins qu'elle vous prodiguoit lorsqu'elle-même avoit à peine la force de se soutenir, pouvoient trahir son secret: je la suppliai en grace de descendre chez elle; elle s'obstina à rester près de vous: je lui fis comprendre du moins qu'elle devoit déguiser sa douleur; mais elle vous auroit volontiers avoué publiquement pour son fils, si elle eût pu, par cet aveu, obtenir la certitude de votre existence.»

Quoique je fusse, depuis quelques heures, persuadé que madame de Sponasi étoit ma mère, c'étoit la première fois qu'on me le disoit d'une manière qui ne laissoit plus aucun doute: aussi éprouvai-je une agitation si forte, que je fis signe à Philippe de s'arrêter.