Frédéric

Chapter 10

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«Écoutez, Frédéric: telle que vous me voyez, je ne suis pas heureuse; le temps des illusions est à jamais passé pour moi, et je ne sais sur qui reposer ma confiance. Mes parens m'accablent d'égards; mais je crois qu'ils ne s'informent jamais de ma santé sans penser à mon héritage. Philippe m'est nécessaire: il me flatte, je le sens; et telle est ma foiblesse, que, sans l'estimer, j'ai besoin de l'avoir toujours auprès de moi. Cet homme s'est fait une telle étude de mon caractère, qu'il me domine au point que je ne sais ce que je deviendrais si je l'éloignois. Il est au-dessus de son état sous bien des rapports; mais il a une sécheresse d'ame qui me fait mal. Depuis plus de vingt ans qu'il est à mon service, il ne m'a jamais donné sujet de me plaindre de lui, et cependant j'ai la certitude qu'il n'a pour moi aucune espèce d'attachement. Il est intéressé; c'est sa fortune qu'il soigne en moi. Il n'a pas à se plaindre; mais plus je fais pour lui, plus il voudroit avoir. Loin d'oser en murmurer, je pense souvent que s'il étoit plus modéré dans ses desirs, il pourroit me quitter; car il a de quoi se passer de moi maintenant. Ainsi, de son côté, s'il calcule ce que la servitude peut lui produire, du mien je suis forcée de réfléchir que ses complaisances me sont devenues nécessaires, qu'un autre que lui auroit moins de qualités sans avoir moins de cupidité. D'ailleurs il seroit bien dur à mon âge de ne voir autour de moi que des figures nouvelles. Quand on n'existe plus que dans le passé, on tient à tout ce qui le rappelle; aussi ai-je cent fois pensé que c'est plutôt par sentiment que par tout autre motif, que les vieilles femmes détestent les modes nouvelles. Lorsqu'elles s'y livrent, on peut assurer qu'elles n'ont point eu de sensibilité dans leur jeunesse. Malheureusement pour moi, mon coeur n'a point vieilli; j'éprouve sans cesse le besoin d'aimer, et je n'ai point d'enfans. Frédéric! Frédéric! pourquoi n'êtes-vous pas mon fils?»

«Ne le suis-je pas, madame? n'êtes-vous pas pour moi la meilleure, la plus tendre des mères»? lui répondis-je en lui prenant la main. Je la sentis tressaillir. Elle garda le silence. Peu à peu sa figure devint sombre; elle me repoussa.

«Non, Frédéric, je ne suis pas votre mère, je ne le sens que trop. Si vous étiez mon fils, je serais heureuse, je serois sûre d'être aimée. Philippe gâtera votre coeur: il vous apprendra l'art de feindre, il vous apprendra à me tromper, il vous apprendra à ne voir en moi que la source de votre fortune. Je n'oserai qu'en tremblant me livrer à l'intérêt que vous m'inspirez; je vivrai au milieu des soupçons les plus déchirans; mon ame perdra le peu de forces qui lui reste; je descendrai au tombeau sans pouvoir vous haïr, sans avoir pu vous aimer. Pourquoi ai-je consenti à vous voir? Je ne le voulois pas, je ne le devois pas. Soyez l'ami de Philippe, c'est lui qui a brisé ma volonté.... Je ne l'aurois pas cru capable.... Vous ferez tous les deux le malheur de ma vie. Laissez-moi, Frédéric, je n'ai plus assez de courage pour suivre cette conversation.»

«Moi, madame, vous quitter dans l'agitation où vous êtes! cela m'est impossible. Décidez de mon sort: quelle que soit votre volonté, j'obéirai sans murmure; s'il m'étoit permis d'en avoir une, je cesserois bientôt d'être un obstacle à votre tranquillité.»

«Et que feriez vous?»

«Je m'éloignerois; et refusant à l'avenir des bienfaits qui vous font suspecter mon coeur, je vous demanderois pour toute grace la permission de vous rappeler quelquefois qu'il m'est impossible d'oublier ceux que j'ai reçus.»

«Vous me quitteriez sans regret?--Vous ne le pensez pas, madame: vous avez trop de sensibilité pour douter de la mienne; vous avez trop de fierté pour ne pas pardonner à un malheureux que le sort a privé de tout en naissant, de ne pouvoir supporter l'humiliation.--Et qui vous humilie, monsieur?--Des soupçons dont il ne m'est pas permis de me plaindre, puisqu'au moment où ils m'accablent, ils me prouvent l'amitié que vous avez pour moi.--Frédéric, pensez-vous à ce que vous dites?--Oui, madame. Si vous craignez que vos bienfaits seuls m'attachent à vous, je puis craindre à mon tour qu'ils me fassent perdre votre estime, qui m'est cent fois plus précieuse. Vous m'avez demandé de la franchise; il me seroit impossible de n'en pas avoir au moment où j'envisage, pour la première fois, toute l'horreur de ma situation. Pourquoi le sort me tient-il séparé de ma mère! Riche, elle n'eût pas cru payer mon amitié; pauvre, je la lui aurois prouvée en ne travaillant que pour elle.--Que ne peut-elle vous entendre! s'écria madame de Sponasi: elle seroit heureuse, bien heureuse»! Nous gardâmes long-temps le silence.

«Vous êtes fier, Frédéric, me dit-elle en souriant et en me tendant la main; j'ai été au moment de m'en fâcher; et cela prouve que j'ai la tête encore bien jeune, puisque votre fierté me donne la certitude que vous êtes incapable de faire céder votre caractère à votre intérêt: mais quand je suis émue, je raisonne tout de travers, et c'est ce qui m'est arrivé aujourd'hui. Parlons tranquillement: le pathétique est charmant à votre âge; au mien, il est très-dangereux. On prétend que les grandes émotions doublent l'existence; moi, je soutiens qu'elles l'abrégent, et j'ai besoin d'économiser le peu qui me reste. Eh bien! vous êtes encore sérieux? Est-ce que vous me boudez?--Moi, madame?--Approchez votre siége, faisons la paix, et causons comme de vieux amis.»

«Pour finir, une fois pour toutes, je conviendrai que j'ai jugé Philippe un peu sévèrement: je ne veux pas que vous le méprisiez; il vous aime, et je suis sûre que vous n'aurez jamais à vous en plaindre. Que ce que je vous ai dit à son égard reste à jamais entre vous et moi. Je suis née avec beaucoup de richesses; il m'est impossible d'apprécier bien juste jusqu'à quel point il est permis d'être intéressé quand on a sa fortune à faire, et cela doit me rendre indulgente. N'est-ce pas, Frédéric?--Aussi l'êtes-vous, madame. Je suis persuadé que Philippe a beaucoup d'attachement pour vous, et jamais il ne m'a parlé de ma bienfaitrice sans lui rendre la justice qui lui est due.--Je suis bien aise que vous me le disiez; qu'il n'en soit donc plus question. J'ai pensé que vous aviez besoin d'un nom pour la société; et comme je ne sais rien faire sans consulter cet homme, je lui ai demandé son avis. Il a trouvé tout de suite ce que j'aurois cherché long-temps. Vous prendrez le nom de Téligny: c'est celui d'une terre que j'ai en Auvergne, et qu'effectivement je vous destine; elle produit deux mille écus, et dès ce jour je vous en abandonne le revenu. Cela vous convient-il»? Je gardois le silence. Elle ajouta: «Si vous vouliez du moins vous donner la peine de me remercier?»

«Je n'y pensois pas, madame»: voilà toute la réponse que je pus trouver.--«Oh! je vois bien ce qui vous occupe; convenez que j'ai eu la maladresse d'ôter aujourd'hui le prix à tout ce que je puis faire pour vous. Un des plus grands torts de l'amitié, quand elle est vive, est de pousser la délicatesse jusqu'à la défiance; mais de toute notre conversation, Frédéric, nous ne devons retenir que deux choses, et c'est vous qui les avez dites: la première, que je suis la meilleure et la plus tendre des mères; la seconde, qu'une mère ne croit jamais acheter l'amitié de son fils. Embrassez-moi comme vous m'aimez, et c'est moi qui vous devrai de la reconnoissance.»

Pourquoi n'est-elle pas ma mère? pensois-je en l'embrassant: je ne voudrois de son héritage qu'un coeur tel que le sien.

CHAPITRE XX.

_Le ruisseau._

Nous retournâmes à Paris, au commencement de l'automne. J'eus un logement à l'hôtel, et je continuai à vivre près de ma bienfaitrice avec la même familiarité qu'à la campagne; aussi devins-je pour tous ses parens un grand sujet d'inquiétude. Si ma naissance étoit un problême dont la solution m'occupoit, je fus persuadé qu'ils desiroient autant que moi d'en percer le mystère. J'ignore les conjectures qu'ils formèrent: mais, grace aux conseils de Philippe, j'usai avec tant de modération de la faveur dont je jouissois, je me fis une étude si constante d'opposer la politesse à la défiance, et la fierté aux attaques plus directes, qu'insensiblement on me regarda avec moins d'impertinence; on dissimula même jusqu'à rechercher mon amitié: mais je sentois trop qu'il ne falloit pas me fier à des démonstrations qui ne pouvoient jamais être sincères. Madame de Sponasi n'avoit d'héritiers qu'à des degrés éloignés: on lui faisoit la cour par égard pour son testament; et ses parens, tout en tremblant de voir un étranger entrer en rivalité avec eux, me ménageoient, dans la crainte de me rendre plus cher. C'étoit effectivement ce qu'ils pouvoient faire de mieux pour leurs intérêts, pour la tranquillité de ma bienfaitrice et la mienne.

Libre de tous mes momens, je jouissois d'une vie agréable. Moins par obéissance que par goût, j'avois partagé mon temps entre l'étude et les plaisirs; je n'avois jamais mieux senti le besoin de m'instruire que depuis qu'on ne m'en faisoit plus un devoir. J'étois répandu dans beaucoup de sociétés, mais celle de Florvel me convenoit mieux que toutes les autres; son épouse avoit aussi de l'amitié pour moi, soit parce qu'elle ne trouvoit bien que ce qui plaisoit à Florvel, soit parce qu'elle n'ignoroit pas que j'avois décidé son mariage autant qu'il avoit été en mon pouvoir.

Je rencontrai souvent madame de Vignoral, et je la vis sans émotion. L'idée qu'elle m'avoit sacrifié son époux et ses devoirs, avoit beaucoup ajouté à mon amour; mais quand je fus convaincu qu'elle les sacrifioit également à tous ceux en faveur de qui la nature lui parloit, je sentis s'effacer le souvenir agréable que l'on garde presque toujours d'une première inclination.

Par coquetterie, besoin ou désoeuvrement, je fis la cour à une veuve en possession d'une réputation fort galante et fort honnête: elle mettoit de l'ordre jusque dans son désordre, et comptoit avec raison au nombre de ses meilleurs amis tous ceux qui avoient été ses amans. Étoit-elle engagée, on sentoit l'inutilité de lui faire la cour: étoit-elle libre, la foule des adorateurs lui portoit ses hommages; elle les accueilloit avec une grace charmante, excitoit leur empressement, leur jalousie, étudioit avec soin ce qui pouvoit leur plaire. Le choix fait, sa porte étoit fermée à tous les rivaux, et le soupirant heureux devenoit un maître auquel toutes ses volontés étoient subordonnées.

Elle se trouvoit dans une situation fort embarrassante quand je me mis sur les rangs; la foule étoit congédiée, son choix étoit fait: mais elle retardoit ce qu'on appelle les dernières preuves d'un véritable amour; elle sentoit qu'elle n'avoit cédé qu'à l'impossibilité de vivre sans un attachement. Je parus, elle hésita à me recevoir; mais réfléchissant qu'elle n'avoit donné à mon rival aucun droit sur elle, je fus admis à l'honneur de disputer la victoire.

Rien n'est aussi piquant pour l'amour-propre que cette position: deux hommes, poursuivant le même objet, se détestant sans oser le faire paroître, se cherchant par-tout, liant les mêmes parties, non pour le plaisir d'être ensemble, mais seulement pour éclairer leurs démarches, et bien moins occupés de plaire que de se persuader réciproquement qu'ils ont plu. L'un fixe-t-il l'heure à laquelle il viendra le lendemain, l'autre arrive au même instant. S'il n'a pu venir plutôt; si l'un et l'autre, dans l'espoir de se tromper, se taisent sur leurs visites, tous deux n'en sont que plus empressés à se devancer: chaque minute donne souvent à la fois de l'inquiétude, de la joie, des peines et du plaisir.

Si la raison guidoit le choix de l'amour, j'aurois dû renoncer à toute espérance; car mon rival étoit raisonnable comme un sage de la Grèce, quoiqu'il fût jeune et d'une figure séduisante: mais il étoit minutieux, plus disposé à donner des conseils qu'à prodiguer des éloges, et plus tourmenté du désir d'être estimé que du besoin d'être aimé. Sa jalousie étoit froidement raisonneuse; il prouvoit si méthodiquement qu'on avoit tort de le rendre jaloux, qu'on pouvoit douter qu'il le fût réellement. Obtenoit-il quelques préférences, il les recevoit plutôt comme un mari sentimental que comme un amant capable de les payer.

Avec toute la politesse possible, il faisoit remarquer mes étourderies; avec toute l'honnêteté imaginable, je coupois ses longs raisonnemens par quelques saillies qui rendoient à la conversation un peu de vivacité. On l'écoutoit avec recueillement; on me sourioit: il étoit reconnoissant et tranquille; j'avois de l'espoir, et j'etois exigeant: il attendoit; je m'impatientois, et j'aurois cent fois abandonné la partie sans la honte de la perdre.

Nous dînions un vendredi chez notre veuve; elle nous avoit prévenus qu'elle desiroit d'être libre à six heures, parce qu'elle attendoit des visites de famille ou d'affaire. La première idée qui vint aux deux rivaux, fut qu'elle vouloit en congédier un, et nous essayâmes, suivant l'usage, de nous accrocher l'un à l'autre pour le reste de la journée. Nous décidâmes que nous irions ensemble à l'Opéra. À cinq heures et demie il fit un orage épouvantable. Nous envoyâmes chercher une voiture; on n'en trouva pas. Enfin la pluie cessa; mais l'eau battoit les deux murs. Il fallut partir. Notre veuve me plaisanta beaucoup; j'étois chaussé, mon rival étoit en bottes. Elle m'avertit qu'elle alloit se mettre à la fenêtre pour jouir de mon embarras. Je descends l'escalier quatre à quatre, et, d'un saut, me voilà de l'autre côté de la rue, où je la regarde en riant: elle rioit aussi de tout son coeur. Le jeune sage arrive tranquillement, et, côtoyant le ruisseau pour chercher un endroit guéable, il parvient sans danger, mais non sans effort, à me rejoindre. Comme il se retournoit pour saluer notre veuve, elle se retira en fermant la fenêtre. Il n'y fit pas attention; mais j'en tirai le meilleur augure. Effectivement c'étoit une affaire terminée; son choix étoit fait.

Étoit-il raisonnable d'accorder à une gambade ce qu'on avoit fait attendre à cinq semaines d'assiduités? Je n'en sais rien. Toutes les femmes que j'ai consultées à cet égard se sont contentées de rire pour toute réponse. J'ai fini par croire que notre veuve ressembloit aux géomètres, qui, dans leurs calculs, mesurent l'inconnu par le connu. Au reste, cette liaison ne dura pas long-temps; on pourroit la comparer à une comédie d'intrigues, à laquelle on cesse de prendre intérêt quand on est sûr du dénouement.

CHAPITRE XXI.

_Un nouveau personnage._

«Vous approchez de l'âge où l'on doit prendre un état, me dit un soir madame de Sponasi, et vous connoissez assez le monde pour choisir vous-même. Quels sont vos projets, Frédéric?»

«Madame, je n'en ai aucun.--Tant pis; il faut qu'un homme tienne à quelque chose. Je sais bien que souvent on engage sa liberté à des convenances; mais il est triste de vieillir sans avoir rien fait pour les autres ni pour soi.--Songez à ma position, madame; j'ignore qui je suis, et l'on m'en fera le reproche si je cherche à me distinguer.--Pauvre enfant!--L'état militaire auroit été fort de mon goût; mais il faut un nom pour avancer en temps de paix: s'il n'en est pas toujours de même pendant la guerre, convenez qu'il est bien cruel d'attendre son avancement du plus grand malheur qui puisse affliger l'humanité.--Je ne veux pas du service; cela vous éloigneroit de moi, et je prétends que vous ne me quittiez jamais. Je n'en puis pas dire autant, Frédéric; je vous laisserai seul quelques jours, bientôt peut-être.--Ah! madame, par pitié pour moi, ne parlons pas du seul événement qu'il me serait impossible de supporter.--Mon ami, le temps approche, je le sens: mon courage s'affoiblit; et si vous saviez toutes les réflexions que je fais, vous seriez bien étonné. Ne vous appercevez-vous pas que ma gaieté n'est plus que factice?--Votre bonté est toujours la même.--Vous évitez de me répondre; vous craignez de m'affliger. Eh bien! revenons à notre conversation. L'étude des lois vous conviendroit-elle?--Non, madame; je sens qu'il me seroit impossible de sacrifier sans cesse mon opinion au respect des formes, et je redouterois de m'en affranchir, dans la crainte de m'égarer.--Auriez-vous de la répugnance à suivre la carrière diplomatique?--C'est à quoi je n'ai jamais pensé.--À mon avis, c'est le seul parti qui vous convienne. Avec des talens, vous pourrez obtenir de la considération, et j'espère vous laisser entouré d'amis qui vous appuieront. Mon enfant, pour acquérir des lumières, il faut avoir un but fixe: sans cela, on passe alternativement d'un sujet à un autre; on effleure tout, on ne sait rien. Étudier les moeurs, les lois, les intérêts des nations, c'est, pour un homme de votre âge et qui a de l'intelligence, se préparer des moyens d'avancement si l'on a de l'ambition, ou des jouissances pour le temps où l'on n'a plus que celles de la vanité. En un mot, je ne desire rien tant que de vous voir former des projets pour l'avenir, et celui-là me paroît digne de vous. Il est, dans la diplomatie, des places où il faut un nom: il en est d'autres où les talens seuls sont estimés, parce qu'ils sont nécessaires; c'est là qu'il faut tourner toutes vos vues. Ne réussiriez-vous pas, vous n'aurez point perdu votre temps, puisque vous aurez augmenté vos connoissances. Êtes-vous de mon sentiment?--Oui, madame.--Parmi mes parens, il en est un qui peut vous guider, et auquel je vous recommanderai.--M. de Miralbe? m'écriai-je.--Oui, Frédéric.--Mais, madame, vous ne l'estimez pas.--Écoutez, mon ami: je n'estime pas son caractère, sans doute; mais son esprit, cela est différent. Je serois plus difficile que mon siècle en ne rendant pas justice à son mérite. S'il vous apprend comment il faut se conduire quand on a de grands intérêts à débattre avec les hommes, je vais, en vous le montrant tel qu'il est, vous apprendre comment vous devez traiter avec lui.

«M. de Miralbe est méchant, intéressé, et ne vante les vertus que parce qu'elles mettent presque toujours ceux qui les pratiquent dans la dépendance de ceux qui osent s'en affranchir; mais comme il a senti qu'on ne va jamais à son but qu'avec une réputation qui impose, il a travaillé à en acquérir une entièrement opposée à son caractère: aussi passe-t-il pour être bon, désintéressé et vertueux. En approfondissant les hommes, il a appris à les mépriser; cependant il est généralement reconnu comme un des plus ardens défenseurs des droits de l'humanité. Despote orgueilleux dans l'intérieur de sa famille, il se passionne en public pour tout ce qui tient à la liberté, et de la même main dont il traçoit son ouvrage contre les coups d'autorité, il écrivoit aux ministres pour obtenir des lettres-de-cachet contre ses ennemis. Il fit renfermer sa femme, et la laissa mourir dans un couvent; il lui devoit toute sa fortune. Cependant il sut mettre le public de son côté, en étouffant les cris de sa victime: la malheureuse perdoit tout; c'étoit lui que l'on plaignoit. Quand son fils fut en âge de lui demander compte des biens de sa mère, il le força de fuir sa patrie, dans la crainte de perdre sa liberté, et le public s'attendrit encore sur le sort d'un homme qui, avec tant de vertus, trouvoit ses plus grands ennemis dans sa famille. Une de ses filles disparut à l'âge de cinq ans. On ignore les détails secrets d'un si étrange événement; mais comme rien ne peut constater ni son existence ni sa mort, cette incertitude met M. de Miralbe dans la position de faire la loi à son fils, en paroissant seulement défendre les droits de la fille qu'il a perdue, mais que son coeur paternel espère retrouver un jour. De tous mes héritiers, c'est le seul que je craigne pour les autres; mais je compte faire mes dispositions de manière à le contraindre à respecter mes dernières volontés.»

«En vérité, madame, cet homme me fait trembler, et je craindrais d'acquérir des talens dont on peut faire un emploi si dangereux.»

«Ses vices ne tiennent pas à ses lumières, mon cher Frédéric; ils tiennent à son coeur. Si les méchans deviennent plus dangereux à mesure qu'ils s'éclairent davantage, l'homme sensible, au contraire, gagne en vertus à proportion des connoissances qu'il accumule. M. de Miralbe pourroit employer mille moyens secrets pour vous perdre si vous nuisiez à ses projets; mais jamais il ne cherchera à corrompre votre caractère. Il seroit désespéré de trouver son égal; et plus vous lui paraîtrez sincère et juste, plus il vous maintiendra dans des dispositions qui lui donnent sur vous l'avantage que celui qui dissimule a sur celui qui se livre avec confiance.»

«Mais, madame, avec tant de vices, comment a-t-il pu tromper le public au point d'obtenir une réputation contre laquelle personne n'oseroit s'élever maintenant?»

«Comment, Frédéric? avec de l'esprit. Le temps est passé où l'on jugeoit les hommes par leurs actions; on ne les juge plus que par leurs discours. D'ailleurs M. de Miralbe n'oublie rien de ce qui peut le faire envisager sous l'aspect le plus favorable. Vous connoissez madame de Valmont, sa nièce?»

«Oui, madame.»

«Eh bien! il ne s'intéressa point à elle quoiqu'elle fût restée orpheline presque en naissant, et qu'il fût son tuteur: mais quand il craignit que sa conduite envers sa femme et son fils ne rappelât la disparition de sa fille, il se plaignit par-tout de l'abandon dans lequel il se trouvoit, abandon affreux pour un coeur aussi tendre que le sien; il étouffa de caresses madame de Valmont, donna le nom de fils adoptif à son mari; et les fixant tous deux près de lui, il entendit aussitôt ses sociétés faire l'éloge de sa sensibilité, et tonner contre l'épouse et le fils ingrats qui avoient déchiré son ame.»

J'avois bien envie de demander à ma bienfaitrice ce qu'elle pensoit de madame de Valmont; je ne l'osai pas: j'aurois craint qu'elle ne s'apperçût de ma satisfaction, si elle en avoit dit du bien; j'aurois craint davantage encore de me trahir, si elle en eût dit du mal. Madame de Valmont venoit souvent à l'hôtel; je la voyois alors, je causois avec elle: mais chaque fois que je m'étois présenté pour lui rendre visite, on m'avoit refusé sa porte. De toutes les parentes de madame de Sponasi, elle étoit la seule qui agît ainsi avec moi: comme elle jouissoit d'une réputation intacte, quoiqu'elle fût extrêmement belle, je m'étois persuadé qu'elle s'étoit apperçue que je l'aimois, et que ce motif lui paroissoit suffisant pour éviter de me recevoir. Je me promettois sans cesse de l'oublier; mais renouveler souvent une semblable promesse, c'est avouer l'impossibilité de la remplir. Lorsque je me trouvois avec madame de Valmont, je ne pouvois me plaindre d'elle: au contraire, quelquefois même j'avois vu ou cru voir quelques distinctions dans les politesses que l'usage autorise; j'avois remarqué ou cru remarquer que ses yeux étoient volontiers fixés sur moi: mais quand on aime, on doute, on croit avec la même facilité. Son mari étoit laid, maussade et jaloux; c'étoit un motif d'espérance: mais elle me refusoit sa porte, et c'étoit un motif de désespoir.