Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 3 (of 3)
Part 6
Démon insultant! Je fais encore vœu de vengeance; je te voue encore, misérable Démon, aux tourments et à la mort. Jamais je ne cesserai mes recherches, que lui ou moi ne périssions; et, alors, avec quelle joie j'irai rejoindre mon Élisabeth, et ceux qui, même à présent, me préparent la récompense de mes pénibles ennuis et de mon horrible pèlerinage!
En poursuivant toujours mon voyage vers le nord, les neiges s'épaissirent, et le froid s'accrut à un degré beaucoup trop élevé pour que je pusse le supporter. Les paysans étaient renfermés dans leurs cabanes, et les plus hardis seulement osaient les quitter afin de prendre les animaux que la faim avait fait sortir de leurs retraites pour chercher une proie. Les rivières étaient recouvertes d'une glace épaisse qui ne permettait pas d'avoir du poisson; ainsi, j'étais privé de tout ce qui servait ordinairement à me nourrir.
Le triomphe de mon ennemi doubla avec la difficulté de mes travaux. Une inscription, qu'il laissa, était conçue en ces termes: «Prépare toi! tes fatigues ne font que commencer. Enveloppe-toi de fourrures, et fais provision de vivres, car nous allons bientôt entreprendre un voyage où tes souffrances satisferont ma haine éternelle».
Loin de céder à ces paroles dérisoires, je me fortifiais dans mon courage et ma persévérance. Je résolus de ne pas abandonner mon projet; et, demandant au Ciel de me soutenir, je continuai avec la même ardeur à traverser d'immenses déserts, jusqu'à ce que je vis de loin l'Océan qui formait les dernières limites de l'horizon: Ah! combien cette mer différait des mers azurées du sud! Couverte de glace, elle ne se distinguait de la terre que par son aspect sombre et ses inégalités. Les Grecs pleurèrent de joie en apercevant la Méditerranée, du sommet des montagnes de l'Asie; ils cinglèrent avec ravissement vers le terme de leurs travaux. Je ne pleurai pas; mais je m'agenouillai; et, de bon cœur, je remerciai le Génie, qui me guidait, de m'avoir conduit sain et sauf jusqu'au lieu où j'espérais, malgré les railleries de mon ennemi, l'atteindre et lutter avec lui.
Quelques semaines avant ce temps, j'avais acheté un traîneau et des chiens, à l'aide desquels je traversais les neiges avec une inconcevable rapidité. Je ne sais si le Démon avait le même avantage, mais je m'aperçus que je gagnais alors sur lui tous les jours autant de terrain, que j'en avais perdu auparavant dans sa poursuite.
J'allais même si vite, qu'au moment où je vis l'Océan, il n'avait plus qu'un jour d'avance, et que j'avais l'espoir de l'atteindre avant qu'il n'arrivât au rivage. Je pressai donc avec un nouveau courage, et en deux jours, j'arrivai à un chétif hameau sur le bord de la mer. Je demandai aux habitants des renseignements sur le Démon, et je pris des informations exactes. Un monstre gigantesque, disaient-ils, était arrivé la nuit précédente, armé d'un fusil et de plusieurs pistolets, mettant en fuite les habitants d'une chaumière isolée, qui avaient eu peur de ses formes effrayantes. Il avait emporté leurs provisions d'hiver, et les avait mises dans un traîneau, s'était emparé d'un nombreux troupeau de chiens dressés pour le tirer, les avait attelés, et la même nuit, à la joie des villageois frappés d'horreur, avait poursuivi son voyage à travers la mer dans une direction qui ne conduisait à aucune terre; et ils conjecturaient qu'il serait bientôt englouti, si la glace venait à se rompre, ou, qu'il succomberait à la rigueur éternelle du froid.
À cette nouvelle, je tombai un moment dans un accès de désespoir. Il m'avait échappé, et il me mettait dans la nécessité de commencer un voyage mortel, et presque sans fin, à travers les montagnes de glace de l'Océan, et de braver un froid que peu d'habitants pouvaient long-temps supporter, et auquel moi, né dans un climat agréable et chaud, je ne pouvais espérer de survivre. Cependant, à l'idée que le Démon vivrait et serait triomphant, ma rage et la vengeance se ranimèrent et furent assez puissantes pour étouffer tout autre sentiment. Après un léger repos, pendant lequel les esprits des morts vinrent me visiter et m'exciter à la fatigue et à la vengeance, je me préparai pour mon voyage.
J'échangeai mon traîneau de terre pour un autre propre aux inégalités des glaces de l'Océan; je pris une abondante provision de vivres, et je partis de terre.
Je ne puis dire combien de jours j'ai passés depuis ce départ; ce que je sais, c'est que j'ai été exposé à une détresse que je n'ai eu le courage de supporter, qu'à cause du juste et éternel sentiment de vengeance dont mon cœur est consumé. Souvent des montagnes de glace immenses et escarpées me barraient le passage; souvent aussi j'entendais le craquement de la mer de glace qui menaçait de m'engloutir; mais la gelée revenait, et raffermissait les chemins de la mer.
À la quantité de vivres dont j'ai fait consommation, je pourrais juger que j'ai passé trois semaines dans ce voyage. Que de fois, en voyant l'espérance s'éloigner toujours et se refouler dans mon cœur, n'ai-je pas versé des larmes de découragement et de chagrin. Je commençais à être en proie au désespoir, et j'aurais bientôt succombé à tant d'épreuves, sans une circonstance que je ne dois pas omettre. Traîné par les pauvres animaux que je dirigeais, et dont un avait succombé à la fatigue, j'avais atteint avec une peine incroyable le sommet d'une montagne de glace escarpée; à cette hauteur, je voyais avec angoisse l'immensité devant moi, quand tout-à-coup j'aperçus un point noir sur la plaine brumeuse. Je m'efforçai de découvrir quel pouvait être cet objet, et je poussai un cri féroce de joie en distinguant un traîneau et les proportions difformes d'un être bien connu. Oh! avec quelle ardeur l'espérance rentra dans mon cœur! Mes yeux furent remplis de larmes brûlantes, que je me hâtai d'essuyer, dans la crainte qu'elles ne m'empêchassent de voir le Démon; mais elles revinrent encore obscurcir ma vue, jusqu'à ce que, donnant cours aux émotions qui m'oppressaient, je les répandis en abondance.
Mais ce n'était pas le moment de m'arrêter: je débarrassai les chiens de leur compagnon mort; je leur donnai une ration abondante; et, après une heure de repos, qui était absolument nécessaire, mais qui me paraissait insupportable, je continuai ma route. Le traîneau était encore visible, et ne disparaissait à ma vue, que quand il était caché derrière la cime d'un quartier de glace. Enfin je le vis distinctement; et lorsque, après environ deux jours de marche, j'aperçus mon ennemi à la distance d'un mille, je sentis mon cœur bondir de joie.
Mais, au moment où je croyais être sur le point d'atteindre mon ennemi, mes espérances furent tout-à-coup déçues, et je perdis sa trace plus que jamais. J'entendis un craquement dans la mer; ce bruit, qui croissait à mesure que les eaux roulaient, et grossissaient sous moi, devenait à tout moment plus menaçant et plus terrible. J'avançai, mais en vain. Le vent s'éleva; la mer rugit; et, semblable à un fort tremblement de terre, se fendit, et éclata avec un bruit affreux et effrayant. Tout fut bientôt fini: en peu de minutes, une mer agitée me sépara de mon ennemi; et je fus ballotté sur un morceau de glace qui diminuait continuellement, et me préparait ainsi la mort la plus affreuse.
Pendant plusieurs heures, je fus en proie à cette crainte: je perdis la plupart de mes chiens; et j'étais moi-même au moment de succomber à tant de détresse, lorsque je vis votre vaisseau qui était à l'ancre, et qui me donna l'espoir d'obtenir du secours et de conserver ma vie. J'étais loin de penser que des navires fussent venus aussi loin au nord, et je fus étonné d'en voir un. Je défis aussitôt une partie de mon traîneau, et je m'en servis en guise de rames; de cette manière je pus, avec une fatigue infinie, diriger mon radeau vers votre vaisseau. J'étais décidé, si vous alliez vers le sud, à me livrer encore à la merci des mers, plutôt que d'abandonner mon projet. J'espérais vous engager à me céder une barque au moyen de laquelle je pusse encore poursuivre mon ennemi; mais vous vous dirigiez vers le nord. Vous me prîtes à bord au moment où mes forces étaient épuisées, au moment où j'allais périr de l'excès de mes fatigues: mais je crains encore la mort.... Car ma mission n'est pas terminée.
Ah! quand donc serai-je conduit vers le Démon par le génie qui me guide? Quand donc me laissera-t-il goûter le repos que je désire si vivement; ou bien, faut-il que je meure, et qu'il survive? Si je meurs, Walton, jurez-moi qu'il n'échappera pas, que vous le chercherez, que vous satisferez ma vengeance par sa mort. Et quoi? J'ose vous demander d'entreprendre mon pèlerinage, d'essuyer les fatigues que j'ai souffertes? Non, je ne suis pas aussi égoïste. Cependant, après ma mort, s'il paraissait, si les ministres de vengeance le conduisaient à vous, jurez qu'il ne survivra pas.... Jurez qu'il ne triomphera pas de mes malheurs accumulés, et ne vivra pas pour rendre un autre aussi malheureux que moi. Il est éloquent et persuasif, et ses paroles eurent même une fois du pouvoir sur mon cœur: mais ne vous fiez pas à lui: son âme est aussi infernale que sa forme exprime sa perfidie et sa perversité surhumaines. Ne l'écoutez pas, invoquez les noms de Guillaume, de Justine, de Clerval, d'Élisabeth, de mon père, celui du malheureux Victor, et plongez votre épée dans son cœur. Je serai prêt de vous, et je dirigerai votre fer.
SUITE, PAR WALTON
26 août 17--
«Vous avez lu, ma sœur, cette histoire étrange et effrayante. Ne sentez-vous pas votre sang glacé par une horreur, qui, même en ce moment, arrête le mien dans mes veines? Quelquefois il était saisi subitement par la douleur, et il ne pouvait continuer son récit: de temps en temps, sa voix brisée, mais perçante, prononçait avec difficulté ces paroles si pleines de désespoir. Ses yeux doux et beaux étaient tantôt animés par l'indignation, tantôt abattus par le chagrin, et éteints par la force du malheur. Quelquefois il maîtrisait sa physionomie et ses expressions, et il racontait les événements les plus terribles d'une voix tranquille, sans aucune marque d'agitation; mais tout-à-coup, semblable au volcan qui s'entr'ouvre, il animait son visage par l'expression de la rage la plus farouche, et il vomissait des imprécations contre son persécuteur.
»Son récit s'enchaîne, et il le fait avec l'air de la vérité la plus simple; cependant, j'avoue que les lettres de Félix et de Safie qu'il me montra, et l'apparition du Monstre, que nous avons vu de notre vaisseau, m'ont plus convaincu de la vérité de son récit, que ses assertions vives et bien enchaînées. Ainsi, un fait constant, un fait dont je ne puis douter, c'est que le Monstre existe réellement; mais je ne puis revenir de ma surprise et de mon admiration. Quelquefois je tâchais d'obtenir de Frankenstein des détails sur la formation d'une semblable créature; mais, sur ce point, il était impénétrable.
«Êtes-vous fou, mon ami, disait-il? Où vous mène une curiosité irréfléchie? Voudriez-vous aussi créer un ennemi infernal pour vous-même et pour le monde? Car enfin, quel est le but de vos questions? Paix! paix! apprenez mes malheurs, et ne cherchez pas à augmenter les vôtres».
»Frankenstein s'aperçut que je prenais des notes sur son histoire; il demanda à les voir, les corrigea lui-même, et y ajouta en plusieurs endroits, pour donner de la vie et de la force aux conversations qu'il avait avec son ennemi. «Puisque vous avez conservé mon récit, disait-il, je ne voudrais pas qu'il fût transmis incomplet à la postérité».
»J'ai passé ainsi une semaine à écouter l'histoire la plus étrange que l'imagination ait jamais inventée. Mes pensées et les sentiments de mon âme, ont été absorbés par l'intérêt que je porte à mon hôte, et que m'inspirent ses manières aussi nobles que douces. Je désire le calmer: et pourtant, puis-je conseiller de vivre à un homme aussi malheureux, et privé de tout espoir de consolation? Oh! non! Il ne peut plus maintenant connaître d'autre joie, qu'au moment où il trouvera dans la paix de la mort, celle de son âme long-temps bouleversée. Cependant, il jouit d'une consolation, et il la doit à la solitude et au délire: il croit, en s'entretenant dans ses rêves avec ses amis, et en puisant dans ses entretiens des consolations pour ses infortunes, ou des encouragements pour sa vengeance, que ce ne sont pas des fantômes de son imagination, mais des êtres réels qui viennent d'un monde éloigné pour le visiter. Cette idée donne à ses rêveries une solennité, qui me les rend presqu'aussi imposantes et aussi intéressantes que la vérité.
»Nos conversations ne sont pas toujours bornées à son histoire et à ses malheurs. Dans tous les genres de littérature, en général, il montre des connaissances profondes, et un jugement rapide et sûr. Son éloquence est forte et touchante; je ne puis l'entendre sans pleurer, lorsqu'il raconte un évènement affligeant, ou qu'il veut mettre en mouvement les sentiments de la pitié ou de l'amour. Combien un tel homme devait être admirable dans ses jours de prospérité, puisqu'il est si noble et si grand dans son infortune! Il semble sentir son propre mérite, et la grandeur de sa chute.
«Lorsque j'étais plus jeune, disait-il, je me sentais appelé à quelque grande entreprise. Mes sentiments sont profonds; mais tel était le calme de mon jugement, qu'il me rendait propre à m'illustrer par des faits éclatants.
»J'étais soutenu par le sentiment de mon mérite, lorsque d'autres en eussent été écrasés; car il me semblait que c'était un crime de consumer dans un chagrin inutile, ces talents qui pouvaient être utiles à mes semblables. En réfléchissant à l'œuvre que j'ai accomplie, et qui n'est pas moindre que la création d'un animal doué des sens et de la raison, je ne puis me ranger au nombre des esprits ordinaires; mais ce sentiment, qui me soutenait dans le commencement de ma carrière, ne sert maintenant qu'à m'accabler dans ma chute. Toutes mes observations, toutes mes espérances sont comme si elles n'étaient pas; et, semblable à l'archange qui aspirait à la toute-puissance, je suis enchaîné dans un enfer éternel. Mon imagination était vive, et eu même temps susceptible d'analyse et d'une application assidue; ce n'est qu'avec deux qualités si opposées que j'ai pu concevoir et réaliser la création d'un homme.
»Même à présent, je ne puis me souvenir sans émotion, des rêveries qui m'occupaient avant la fin de mon ouvrage. Je foulais le ciel dans ma pensée, tantôt fier et joyeux de ma puissance, tantôt impatient d'en contempler les effets. Dès mon enfance, j'avais nourri de hautes espérances et une ambition sublime; mais combien je suis abaissé! Ah! mon ami, si vous m'aviez connu tel que j'étais autrefois, vous ne me reconnaîtriez pas dans cet état de dégradation. Rarement la tristesse pénétra dans mon cœur; je semblais porté par une haute destinée, jusqu'au jour où je suis tombé pour ne plus me relever».
»Faut-il donc que je perde cet homme admirable? J'ai long-temps désiré un ami; j'ai cherché un homme qui put m'aimer et sympathiser avec moi. Vois; j'en ai trouvé un sur ces mers désertes; mais je crains de ne l'avoir connu que pour apprendre à l'apprécier et le perdre. Je voudrais lui faire aimer encore la vie, mais il repousse cette idée.
«Je vous remercie, Walton, disait-il, de vos bonnes intentions pour un malheureux comme moi; mais, en me parlant de nouveaux liens et de nouvelles affections, croyez-vous qu'il y en ait qui puissent tenir lieu de ceux qui ne sont plus? Quel homme remplacerait Clerval auprès de moi? ou quelle femme pourrait me tenir lieu d'Élisabeth? Et même, à moins que les affections ne soient fortement excitées par un attachement plus grand, les compagnons de notre enfance possèdent toujours sur nos esprits un certain pouvoir, qu'un nouvel ami peut à peine obtenir. Ils connaissent les goûts de notre enfance, ces goûts que le temps peut modifier, mais qu'il n'enlève jamais; et ils peuvent juger de nos actions d'une manière plus sûre, en connaissant nos véritables intentions. Une sœur ou un frère ne peuvent jamais, à moins que les symptômes ne s'en montrent de bonne heure, se soupçonner de perfidie ou de mensonge, tandis qu'un ami, quelque soit son attachement, peut, malgré lui, éprouver des soupçons. Les amis que j'ai perdus, m'étaient chers non-seulement par l'habitude et le charme de leur société, mais aussi par leurs qualités personnelles: et, dans quelque lieu que je sois, la voix douce de mon Élisabeth, et la conversation de Clerval retentiront toujours à mon oreille. Ils sont morts; et, dans la solitude où me laisse leur mort, il n'est qu'un sentiment qui puisse me donner le courage de conserver ma vie. Si j'étais engagé dans une grande entreprise ou dans un projet, dont l'utilité pût s'étendre sur mes semblables, je pourrais vivre pour l'exécuter; mais telle n'est pas ma destinée; je dois poursuivre et détruire l'être à qui j'ai donné l'existence. Alors, mais seulement alors, ma tâche sur la terre sera accomplie, et je pourrai mourir».
2 septembre.
«Ma bien aimée sœur,
»Je vous écris, entouré de périls, et sans savoir si je suis condamné à ne plus revoir la chère Angleterre et les amis encore plus chers qui l'habitent. Je suis entouré de montagnes de glace, qui ne présentent aucune issue, et menacent à chaque moment d'engloutir mon vaisseau. Les braves marins que j'ai engagés à m'accompagner, trouvent du courage en me regardant; mais je n'ai personne pour m'en donner. Notre situation est vraiment très-effrayante; cependant, mon courage et mes espérances ne m'abandonnent pas. Nous pouvons survivre; s'il n'en est pas ainsi, je répéterai les leçons de mon Sénèque, et je mourrai de bon cœur.
»Mais quel sera l'état de votre esprit, Marguerite? vous n'entendrez pas parler de ma mort, et vous attendrez mon retour avec inquiétude. Les années s'écouleront, et vous serez tourmentée par des alternatives de désespoir et d'espérance. Oh! ma chère sœur, les tourments qu'éprouvera votre cœur, dans une attente peut-être vaine, me paraissent plus terribles que la mort; mais vous avez un époux, et d'aimables enfants; vous pouvez être heureuse: que le ciel répande sur vous ses bénédictions!
»Mon malheureux hôte me regarde avec la plus tendre compassion. Il tâche de me donner de l'espoir; il parle comme si la vie était un bien qu'il estime. Il me rappelle que les navigateurs, qui se sont exposés avant moi sur cette mer, ont souvent eu à craindre les mêmes dangers; et, en dépit de moi-même, il me remplit d'heureux augures. Les matelots mêmes sentent le pouvoir de son éloquence: lorsqu'il parle, ils reprennent courage; il ranime leur énergie; et, en entendant sa voix, ils croient que ces vastes montagnes de glace sont des môles, qui pourront s'évanouir et céder aux résolutions de l'homme. Ces sentiments sont passagers; leur attente étant chaque jour retardée, ils passent de l'espoir à la crainte, et de la crainte au désespoir. J'ai bien peur que cela ne finisse par une mutinerie».
5 septembre.
«Il vient de se passer une scène d'un intérêt si peu commun, que je ne puis résister au désir de la rapporter, quoiqu'il soit très-probable que ces papiers ne vous parviendront jamais.
»Nous sommes encore entourés de montagnes de glace, et sans cesse en danger d'être engloutis au premier choc. Le froid est excessif; et plusieurs de mes malheureux compagnons ont déjà trouvé leur tombeau au milieu de cette scène de désolation. La santé de Frankenstein dépérit de jour en jour: le feu de la fièvre brille encore dans ses yeux; mais il est épuisé, et, lorsque tout-à-coup, il a fait quelqu'effort, il retombe aussitôt, et semble privé de la vie.
»Je vous ai annoncé dans ma dernière lettre que je redoutais une mutinerie. Ce matin, j'étais à observer le visage pâle, de mon ami, ses yeux à moitié fermés, et ses membres languissants; quand je fus détourné de ce spectacle par un groupe de matelots qui désiraient entrer dans la cabine. Ils entrèrent; et leur chef m'adressa la parole. Il me dit que lui et ses compagnons avaient été choisis par les autres matelots, pour venir en députation auprès de moi, et me faire une demande, qu'en toute justice, je ne pouvais refuser. Il ajoutait que nous étions enfermés dans la glace, et qu'il était à croire que nous n'en sortirions jamais: mais toute leur crainte était que, si par hasard la glace venait à se séparer et à laisser un passage libre, je ne fusse assez téméraire pour continuer mon voyage, et les conduire à de nouveaux dangers, après qu'ils auraient heureusement surmonté celui-ci. Ils désiraient donc que je fisse la promesse solennelle que, si le vaisseau était dégagé, je dirigerais aussitôt ma course vers le sud.
»Ce discours me troubla. Je n'avais pas perdu tout espoir, et je n'avais pas encore conçu l'idée de retourner sur mes pas, si j'étais délivré. Cependant, pouvais-je justement, ou même physiquement, m'opposer à cette demande? J'hésitais avant de répondre, lorsque Frankenstein, qui avait d'abord été silencieux, et paraissait réellement avoir à peine assez de force pour donner la moindre attention à quoi que ce soit, se réveilla les yeux étincelants et les joues animées par une force passagère. Il se tourna vers ces hommes, et il leur dit:
«Que voulez-vous? Que demandez-vous à votre capitaine? Pouvez-vous donc être si facilement détournés de votre entreprise? N'appeliez-vous pas cette expédition glorieuse? Et pourquoi l'était-elle? Ce n'est pas parce que la route était facile et paisible comme une mer du Sud, mais parce qu'elle était pleine de dangers et de terreur; parce qu'à chaque nouvel accident, votre bravoure était nécessaire, et que votre courage devait être mis à l'épreuve; parce que vous aviez autour de vous le danger et la mort, et que ces dangers vous deviez les braver et les surmonter. Voilà pourquoi votre entreprise était glorieuse, pourquoi elle était honorable: le monde vous aurait appelés les bienfaiteurs du genre humain; on aurait adoré les noms illustrés par les hommes courageux, qui auraient bravé la mort pour la gloire et le bien de l'espèce humaine. Faites maintenant la comparaison: à la première idée du danger, ou, si vous le voulez, à la première épreuve forte et effrayante de votre courage, vous vous découragez, et vous consentez à passer pour des hommes qui n'ont pas eu assez de force pour endurer le froid et le danger; aussi dira-t-on: pauvres gens, ils étaient frileux, et ils sont revenus se chauffer à leurs foyers. Mais pourquoi ces ménagements? Vous n'aviez pas besoin de venir si loin et de traîner votre capitaine à la honte d'un revers, pour prouver uniquement votre lâcheté. Ah! soyez hommes, ou soyez plus que des hommes. Persévérez dans vos projets, et soyez aussi fermes qu'un roc. Cette glace n'est pas faite d'une matière telle que vos cœurs pourraient l'être; il se peut qu'elle change, il se peut qu'elle ne vous arrête plus, si vous dîtes qu'elle ne vous arrêtera pas. Ne retournez pas dans vos familles avec une marque d'infamie sur vos fronts. Retournez comme des héros qui ont combattu et vaincu, et qui ne savent pas ce que c'est que de tourner le dos à l'ennemi».
»Sa voix était si bien d'accord avec les différents sentiments de son discours, ses yeux exprimaient une résolution et un héroïsme si grands, que vous ne devez pas vous étonner que ces hommes fussent émus. Ils se regardaient l'un l'autre, sans être capables de répondre. Je pris la parole; je les invitai à se retirer, et à réfléchir à ce qu'on leur avait dit; je leur dis que je ne les mènerais pas plus au nord, s'ils persistaient dans leur désir de retour; mais que j'espérais que leur courage reviendrait avec la réflexion.
»Ils se retirèrent, et je me tournai vers mon ami qui était retombé en langueur, et presque sans vie.