Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 3 (of 3)

Part 2

Chapter 23,921 wordsPublic domain

Nous quittâmes Oxford avec regret, pour nous diriger vers Matlock, le lieu le plus rapproché où nous pussions nous arrêter. Le pays qui est auprès de ce village, a plus de ressemblance avec le Switzerland; mais tout est dans une petite proportion, et les vertes collines ne sont pas couronnées dans l'éloignement par la cîme blanche des Alpes, comme les montagnes de mon pays natal. Nous visitâmes l'étonnante caverne, et les petits cabinets d'histoire naturelle, où les curiosités sont disposées de la même manière que dans les collections qui sont à Servox et à Chamouny. Ce dernier nom prononcé par Henri me fit trembler; et je me hâtai de quitter Matlock avec lequel ce lieu terrible était ainsi associé.

De Derby, en voyageant toujours vers le Nord, nous passâmes dans le Cumberland et le Westmorland, où notre séjour fut de deux mois. Je pus alors me croire presqu'au milieu des montagnes de la Suisse. Les petits monceaux de neige, qui n'étaient pas encore détachés de la partie nord des montagnes, les lacs, et les sources qui jaillissent au milieu des rochers, tout ce que je voyais enfin m'était cher et familier. Nous liâmes, dans ce pays, connaissance avec quelques personnes, qui presque toutes s'efforcèrent de me rendre au bonheur. Le plaisir de Clerval était en proportion plus grand que le mien; son esprit s'élevait dans la société des hommes de mérite; et il trouvait en lui-même plus d'instruction et de ressources qu'il ne pensait en avoir, lorsqu'il était avec ses inférieurs. Je pourrais passer ici ma vie, me disait-il; et parmi ces montagnes, je regretterais à peine le Switzerland et le Rhin.

Cependant il disait que, si la vie d'un voyageur est remplie de plaisirs, elle n'est pas cependant exemple de peine. Il n'a pas de limites dans ses sentiments; et au moment où il commence à jouir du repos, il se trouve obligé de quitter le lieu où il s'arrêtait avec plaisir, pour courir après quelqu'objet nouveau, qui engage encore son attention, et qu'il abandonne aussi pour d'autres nouveautés.

Nous avions à peine visité les différents lacs du Cumberland et du Westmorland, et pris affection pour quelques-uns des habitants, que nous fûmes à l'époque du rendez-vous fixé par l'Écossais, notre ami. Nous nous séparâmes de nos hôtes pour continuer notre voyage. Pour moi je n'en fus pas affligé. J'avais négligé quelque temps ma promesse, et je redoutais les effets de la colère du démon. Il pouvait rester dans le Switzerland, et assouvir sa vengeance sur mes parents. Cette idée me poursuivait, et me tourmentait à chaque moment, où d'ailleurs j'aurais trouvé le repos et la paix. J'attendais mes lettres avec l'impatience d'un homme qui a la fièvre. Étaient-elles en retard? j'étais malheureux, et accablé de mille frayeurs; arrivaient-elles? je voyais l'écriture d'Élisabeth ou de mon père, j'osais à peine lire et m'assurer de mon sort. Quelquefois je pensais que le démon me suivait, et pourrait hâter ma négligence en assassinant mon compagnon de voyage. Lorsque j'étais poursuivi de ces idées, je ne voulais pas quitter Henry un moment; je le suivais comme son ombre, pour le protéger contre la rage de celui qui me semblait devoir être son meurtrier: j'étais semblable à l'homme qui s'est souillé d'un crime énorme, et qui est sans cesse dévoré par le remords. J'étais innocent; mais j'avais attiré sur ma tête une malédiction terrible, aussi mortelle que celle du crime.

Je visitai Édimbourg avec indifférence, bien que cette ville soit digne d'intéresser l'être le plus malheureux. Clerval ne l'aimait pas autant qu'Oxford, dont l'antiquité lui plaisait infiniment; mais la beauté et la régularité de la nouvelle ville d'Édimbourg, son château romantique, et ses environs si délicieux, le palais d'Arthur, le puits de Saint-Bernard, et les montagnes du Pentland, le consolaient suffisamment d'avoir changé de place, et le remplissaient de joie et d'admiration. Pour moi, j'étais impatient d'arriver au terme de mon voyage.

Nous partîmes d'Édimbourg au bout d'une semaine, en traversant Coupar, Saint-André, et en longeant les rives du Tay, jusqu'à Perth où notre ami nous attendait. Peu disposé à rire et à causer avec des étrangers, ou à adopter leurs sentiments ou leurs projets avec la bonne humeur qu'on attend d'un hôte, j'annonçai à Clerval que je désirais faire seul le tour de l'Écosse. «Amuse-toi, lui dis-je; et que ce lieu soit notre rendez-vous. Je puis être absent un mois ou deux; mais, je l'en prie, ne t'inquiète pas de ce que je ferai: laisse-moi un peu de temps dans le repos et la solitude; et lorsque je reviendrai, j'espère que mon cœur sera soulagé, et plus d'accord avec ton caractère».

Henry voulut me dissuader; mais il s'aperçut que ma détermination était bien prise; et il cessa de me faire des remontrances, en me priant de lui écrire souvent. «J'aimerais mieux être avec toi, disait-il, dans tes courses solitaires, qu'avec ces Écossais que je ne connais pas: hâte-toi donc, mon cher ami, de revenir, afin que je puisse encore me croire dans ma patrie; car pendant ton absence, je me croirai en exil».

Je me séparai de mon ami, résolu de rechercher quelque lieu écarté de l'Écosse, et de finir mon travail dans la solitude. Je ne doutais pas que le monstre ne me suivît, et ne se découvrît à moi, lorsque j'aurais terminé, pour recevoir sa compagne.

Dans cette résolution, je traversai les pays montagneux du nord, et je me fixai dans l'une des moins habitées et des plus arides des îles Orkneys; ce lieu convenait au travail auquel j'allais me livrer, et n'était guère qu'un rocher, dont les flancs élevés étaient continuellement battus par les vagues. Le sol était stérile, et pouvait à peine produire la pâture de quelques misérables vaches, et le gruau d'avoine de ses habitants, qui étaient au nombre de cinq, et dont les membres maigres et décharnés témoignaient assez de leur misère ou de leur souffrance. Les végétaux, le pain, et même l'eau fraîche étaient des objets de luxe, dont on ne pouvait jouir qu'en les faisant venir du continent, qui était à une distance d'environ cinq milles.

Dans toute l'île, il n'y avait que trois chétives chaumières: l'une d'elles était libre à mon arrivée: je la louai. Elle ne contenait que deux chambres, dont la malpropreté décelait la plus profonde détresse. Le chaume était enfoncé, les murs sans plâtre, et la porte hors de ses gonds. J'ordonnai des réparations à ma nouvelle demeure, j'y mis quelques meubles, et j'en pris possession: ces dispositions auraient pu, sans doute, surprendre les montagnards; mais le besoin et la pauvreté engourdissent tellement leurs sens, qu'ils n'y firent aucune attention. De cette manière, je vécus sans être observé, ni dérangé, et je fus à peine remercié de leur fournir des vêtements et des aliments, tant la souffrance émousse les sensations les plus simples des hommes!

Dans cette retraite, je consacrais la matinée au travail; mais le soir, lorsque le temps le permettait, je me promenais sur le bord pierreux de la mer, prêtant l'oreille au mugissement des vagues qui se brisaient à mes pieds. C'était une scène à la fois monotone et variée. Je pensais au Switzerland, si peu semblable à ce cap désolé et effrayant; à ses montagnes qui sont couvertes de vignes; à ses plaines qui sont peuplées d'un grand nombre de chaumières; à ses beaux lacs qui réfléchissent un ciel pur et azuré; et au bruit de leurs vagues agitées par les vents, égal au plus à celui d'un enfant qui joue, en comparaison des mugissements du vaste Océan.

Au moment de mon arrivée, je partageai ainsi mon temps; mais plus j'avançais dans mon travail, plus j'éprouvais d'horreur et de dégoût. Tantôt je ne pouvais prendre sur moi d'entrer dans mon laboratoire pendant plusieurs jours; tantôt je travaillais nuit et jour, afin d'achever mon ouvrage. L'opération, à laquelle je me livrais, n'offrait que des dégoûts. Pendant mon premier essai, une sorte d'enthousiasme frénétique m'en avait dissimulé l'horreur; mon esprit n'envisageait que le résultat de mon travail, et mes yeux n'étaient frappés que des progrès. Maintenant j'étais de sang-froid, et je succombais souvent devant l'ouvrage de mes mains.

Dans cette situation, adonné au plus odieux travail, plongé dans une solitude où rien ne pouvait détourner mon attention de la scène qui m'occupait, je devins inégal, je perdis tout repos, et j'éprouvai une irritation de nerfs. À tout moment je craignais de rencontrer mon persécuteur. Quelquefois je m'asseyais les yeux fixés sur la terre, pour ne pas voir, en les levant, l'objet dont j'étais si effrayé. Je prenais soin de ne pas m'écarter de la présence de mes semblables, dans la crainte qu'il ne vînt seul réclamer sa compagne.

Cependant je continuais mon travail, et je l'avais même déjà considérablement avancé. J'envisageais le moment où il serait terminé, avec un espoir mêlé de trouble et d'ardeur dont je n'osais me rendre compte, mais auquel venait se joindre d'obscurs pressentiments de malheurs, assez terribles pour jeter le trouble dans mon cœur.

CHAPITRE XIX

J'étais assis un soir dans mon laboratoire. Le soleil était couché depuis long-temps, et la lune s'élevait de la mer; il n'y avait plus assez de jour pour que je pusse continuer mon ouvrage. Je le suspendis, incertain si je le laisserais pendant la nuit, ou si je me hâterais de le terminer en m'y livrant sans relâche. En ce moment, une foule de réflexions se présentèrent à mon esprit, et me conduisirent à considérer les effets du travail auquel je m'adonnais. Trois années auparavant, j'avais travaillé au même objet, et j'étais parvenu à créer un démon, dont la cruauté sans égale avait désolé mon cœur, et l'avait à jamais rempli des remords les plus cuisants. J'allais maintenant former une autre créature, dont je ne pouvais prévoir le caractère; elle pouvait devenir dix mille fois plus perverse que son compagnon, et se complaire au meurtre et au mal. Celui-ci avait juré de quitter le voisinage de l'homme, et de se cacher dans des déserts; mais elle n'avait pris aucun engagement. Destinée, suivant toute apparence, à devenir un animal pensant et raisonnant, ne pouvait-elle pas refuser de consentir à un pacte antérieur à sa création?

L'un et l'autre pourraient même se haïr: la créature, qui avait déjà reçu la vie, était choquée de sa propre difformité: ne pourrait-elle pas en concevoir une plus grande horreur, lorsqu'elle serait offerte à ses yeux sous la forme d'une femme? La nouvelle créature pourrait aussi se détourner de l'autre avec dégoût, en voyant la beauté supérieure de l'homme; elle pourrait quitter le monstre; et lui, seul pour la seconde fois, ne serait-il pas exaspéré de cet affront nouveau? Supporterait-il d'être abandonné par un être d'une espèce semblable à la sienne?

Si même ils quittaient l'Europe pour aller dans les déserts du nouveau monde, un des résultats inévitables de ces sympathies dont le Démon avait besoin, serait la naissance de leurs enfants, souche d'une race de démon qui se propagerait sur la terre, et pourrait rendre l'existence même de l'espèce humaine précaire et pleine de terreur. Avais-je le droit, pour mon propre intérêt, d'infliger cette malédiction sur les générations à venir? J'avais été touché auparavant par les sophismes de l'être que j'avais créé; j'avais été effrayé de ses menaces infernales; mais aujourd'hui, pour la première fois, j'envisageais le danger de ma promesse; je frissonnai en pensant que les siècles à venir me maudiraient comme leur fléau; moi qui, dans mon égoïsme, n'avais pas craint d'acheter ma tranquillité personnelle au prix, peut-être, de l'existence de toute la race humaine.

Je tremblais, je me sentais défaillir, lorsque, en levant les yeux, j'aperçus, à la clarté de la lune, le Démon auprès de la fenêtre. Il sourit en me voyant occupé de la tâche qu'il m'avait imposée: mais ce sourire était horrible. Ce n'était que trop vrai: il m'avait suivi dans mes voyages; il avait habité les forêts, il s'était caché dans les cavernes ou dans les bruyères vastes et désertes; et il venait maintenant observer mes progrès, et réclamer l'accomplissement de ma promesse. Au moment où je le regardai, sa figure exprimait le dernier degré de la perversité et de la perfidie. Je pensai, avec une sorte de démence, à la promesse que j'avais faite de créer un être semblable à lui; la fureur s'empara de moi, et je brisai en plusieurs morceaux l'objet de mon travail. Le malheureux me vit détruire la créature de l'existence de laquelle dépendait son bonheur, et il s'éloigna en poussant un cri de désespoir et de vengeance.

Je quittai le laboratoire; j'en fermai la porte à clef, et je fis, en moi-même, le vœu solennel de ne reprendre jamais mes travaux; et alors, à pas tremblants, je me dirigeai vers mon appartement. J'étais seul; personne n'était auprès de moi pour dissiper mon chagrin, et calmer les pensées les plus terribles sous lesquelles je succombais.

Pendant plusieurs heures, assis près de ma fenêtre, je fixai les yeux sur la mer: elle était presqu'immobile; les vents se taisaient, et toute la nature reposait à l'éclat paisible de la lune. Quelques vaisseaux pêcheurs paraissaient seuls; et, de temps en temps, la douce brise apportait les voix des pêcheurs qui s'appelaient entr'eux. Je jouissais de ce silence, sans sentir à peine combien il était profond, quand mon oreille fut tout à coup frappée par un bruit de rames qui touchaient le bord, et par celui d'une personne qui s'approchait de mon habitation.

Quelques minutes après, j'entendis ma porte crier, comme si l'on cherchait à l'ouvrir doucement. Je tremblais de la tête aux pieds; agité par le pressentiment de ce qui allait arriver, je voulus appeler un des paysans qui demeurait dans une chaumière peu éloignée de la mienne; mais, succombant à un sentiment de faiblesse, du genre de ceux qu'on éprouve si souvent dans des rêves effrayants, lorsqu'on s'efforce de fuir un danger dont on est menacé, je restai attaché à la même place.

Bientôt j'entendis le bruit des pas le long du passage; la porte s'ouvrit; et je vis le malheureux qui m'était si redoutable. Il ferma la porte, s'approcha de moi, et dit d'une voix étouffée:

«Quelle est votre intention en détruisant l'ouvrage que vous commenciez? Osez-vous rompre votre promesse? J'ai supporté la fatigue et la misère: j'ai quitté le Switzerland avec vous; je me suis traîné le long des bords du Rhin; j'ai erré sur le sommet des montagnes qui l'avoisinent, et parmi ces îles couvertes de saules; j'ai habité plusieurs mois dans les bruyères de l'Angleterre, et au milieu des déserts de l'Écosse. J'ai enduré des fatigues inouïes, le froid, et la faim; osez-vous détruire mes espérances»?

--«Éloigne-toi! je romps ma promesse; jamais je ne consentirai à créer un autre être, qui t'égale en difformité et en méchanceté».

--«Esclave, j'ai jusqu'à présent raisonné avec toi; mais tu m'as prouvé que tu étais indigne de ma condescendance. Souviens-toi que j'ai le pouvoir; tu te crois à plaindre; apprends donc que je puis te rendre si malheureux, que la lumière du jour te sera odieuse. Tu es mon Créateur, mais je suis ton maître; obéis»!

--«L'heure de ma faiblesse est passée, et le terme de ta puissance est venu: tes menaces ne peuvent me porter à consentir à un acte de faiblesse; bien loin de là, elles me confirment dans la résolution de ne pas te créer une compagne, qui ne serait que la complice de tes crimes. Mettrai-je, de sang-froid, sur la terre un Démon, qui ne trouve de plaisir que dans la mort et le malheur. Éloigne-toi! Je suis inébranlable, et ce que tu diras ne sera propre qu'à exciter ma fureur».

Le monstre vit ma détermination sur ma figure, et grinça les dents dans sa rage impuissante. «Eh quoi! s'écria-t-il, l'homme peut presser une femme contre son sein, l'animal à sa compagne; et moi, je serai seul dans la nature! J'avais des sentiments d'affections, et ils ont été payés par la haine et le mépris. Homme, tu peux me haïr; mais prends-y garde! Ta vie se passera dans la crainte et la douleur; bientôt ton cœur sera frappé du trait qui doit te priver à jamais du bonheur. Dois-tu être heureux, tandis que je languis sous le poids de mon malheur? Tu peux anéantir mes autres passions; mais j'aurai toujours la vengeance.... la vengeance, désormais plus chère que la lumière ou la vie! Je puis mourir; mais avant ma mort, toi, mon tyran et mon bourreau, tu maudiras le soleil qui contemple ta misère».

--«Prends-y garde; car je suis sans crainte, et par conséquent puissant. J'épierai avec la ruse du serpent, et je blesserai avec son venin. Homme, tu te repentiras des maux que tu prépares».

--«Tais-toi, Démon; et n'empoisonne pas l'air par tes paroles criminelles. Je t'ai déclaré ma résolution, et je ne suis pas assez lâche pour céder à les menaces. Laisse-moi; je suis inexorable».

--«C'est bien. Je pars; mais souviens-toi que je serai avec toi la nuit de ton mariage».

Je m'élançai en m'écriant: «Monstre! avant que tu ne signes mon arrêt de mort, tâche d'être en sûreté toi-même».

Je voulus le retenir; mais il m'échappa, quitta la maison à la hâte, et en peu d'instants, il fut dans son bateau. Je le vis fendre les eaux avec la rapidité de la flèche, et je le perdis bientôt de vue au milieu des vagues. Un profond silence régnait autour de moi; mais ses paroles retentissaient à mes oreilles. Dans ma rage, je brûlais de poursuivre celui qui me privait du repos, et de le précipiter dans l'Océan. Je parcourus ma chambre en tous sens, à pas précipités et hors de moi, pendant que mon imagination me présentait mille tableaux propres à me tourmenter et à me déchirer. Pourquoi ne l'avais-je pas suivi? Pourquoi n'avais-je pas engagé avec lui un combat mortel? Je l'avais laissé partir, et il s'était dirigé vers le continent. Je frissonnai en pensant quelle pourrait être la première victime sacrifiée à son insatiable vengeance. Et alors je me rappelai ces paroles: «_Je serai avec toi la nuit de ton mariage_». C'était donc à cette époque qu'était fixé le terme de ma destinée. Je devais mourir à cette heure, satisfaire et éteindre à la fois sa perversité. Je n'en tremblai pas; mais venant à penser à ma chère Élisabeth, à ses larmes, et au chagrin éternel qu'elle éprouverait, en voyant son amant si cruellement arraché de ses bras... je sentis couler des larmes, les premières que j'eusse versées depuis plusieurs mois; et je résolus de ne pas succomber devant mon ennemi sans une résistance complète.

La nuit s'écoula, et le soleil s'éleva de l'Océan: je fus plus calme, si l'on peut appeler calme celui dont la rage violente se change en un profond désespoir. Je quittai la maison, théâtre horrible de la dispute de la veille, et je me promenai sur le bord de la mer, qui me semblait une barrière insurmontable entre mes semblables et moi. Je formais le désir de pouvoir passer ma vie sur ce rocher stérile, dans l'ennui, mais du moins certain de ne pas être frappé de douleur par quelque catastrophe soudaine. En revenant au milieu des hommes, je devais m'attendre à être sacrifié, ou à voir ceux que j'aimais le plus mourir de la main d'un Démon, que j'avais créé moi-même.

Je me promenais dans l'île comme un spectre inquiet, séparé de tout ce qu'il aimait, et malheureux de cette séparation. Vers midi, à l'heure où le soleil est le plus élevé, je m'étendis sur le gazon, et je m'endormis profondément. Je n'avais pas dormi de toute la nuit précédente; mes nerfs étaient agités, et mes yeux échauffés par la veille et la douleur: je fus rafraîchi par ce sommeil. En me réveillant, je crus appartenir encore à une race d'êtres humains semblables à moi-même; et je me mis à réfléchir avec plus de calme à ce qui s'était passé. Cependant, les paroles du Démon retentissaient toujours à mes oreilles comme la cloche de la mort; elles paraissaient être l'effet d'un songe, mais d'un songe distinct et oppressif comme une réalité.

Le soleil était déjà fort avancé dans sa course; mais je me tenais encore sur le rivage, et j'étais à manger un gâteau d'avoine pour apaiser ma faim dévorante, lorsqu'un bateau pêcheur s'arrêta près de moi, et m'apporta un paquet qui contenait plusieurs lettres de Genève, et une de Clerval, mon ami, qui m'engageait à le rejoindre, en me disant qu'il y avait près d'un an que nous étions partis du Switzerland, et que nous n'avions pas encore visité la France. Il me priait donc de quitter mon île solitaire, et de venir au bout d'une semaine le trouver à Perth, où le plan de nos voyages pourrait être concerté. Je fus rappelé à la vie par cette lettre, et je me déterminai à quitter mon île deux jours après.

Cependant, avant de partir, j'avais à faire une chose dont l'idée me causait un frissonnement. Il fallait emballer mes instruments de chimie; pour cela, entrer dans la chambre qui avait été le théâtre de mon odieux travail, et toucher ces ustensiles à la vue desquels je pâlissais. Le lendemain matin, au point du jour, je rassemblai tout mon courage, et j'ouvris la porte de mon laboratoire. Les débris de la créature qui était à moitié terminée, et que j'avais détruite, étaient, dispersés sur le plancher; en les voyant, j'éprouvai presque le même sentiment, que si j'avais déchiré en lambeaux la chair vivante d'un être humain. Je m'arrêtai pour me recueillir, et j'entrai, après un moment, dans la chambre. J'en enlevai les instruments d'une main tremblante; mais je réfléchis qu'il ne fallait pas y laisser les débris de mon ouvrage pour exciter l'horreur et le soupçon des paysans; et, en conséquence, je les mis dans un panier avec une grande quantité de pierres, et je les emportai dans le dessein de les jeter dans la mer, cette nuit même. En même temps je m'assis sur le rivage, et je me mis à nettoyer et à arranger mes appareils de chimie.

Jamais révolution n'avait été plus complète que celle qui avait eu lieu dans mes sentiments depuis le soir de l'apparition du Démon. Auparavant, j'avais considéré ma promesse avec un profond désespoir, mais comme un engagement qui devait être rempli, quels qu'en fussent les résultats; maintenant il me semblait que le voile qui était sur mes yeux avait été arraché, et je voyais clairement pour la première fois. L'idée de recommencer mes travaux ne se présenta pas à mon esprit un seul instant; la menace que j'avais entendue, pesait sur mes pensées, sans qu'elle me portât à réfléchir qu'un acte volontaire de ma part pourrait la détourner. J'avais décidé en moi-même, que la création d'un être semblable au premier Démon que j'avais formé, serait un acte du plus vil et du plus atroce égoïsme; et je bannis de mon esprit toute pensée qui pût mener à une conclusion différente.

Entre deux et trois heures du matin, la lune se leva. Je mis alors mon panier dans un petit esquif, et je m'éloignai du rivage à environ quatre milles. La scène était solitaire: il y avait bien quelques bateaux qui regagnaient le Continent, mais je m'en tins éloigné. On aurait dit que j'allais commettre un crime horrible: j'évitais avec une inquiétude mortelle toute rencontre avec mes semblables. En même temps, la lune, qui auparavant avait été claire, fut couverte tout-à-coup d'un nuage épais. Je profitai de ce moment d'obscurité pour jeter mon panier dans la mer; je prêtai l'oreille au bruit qu'il faisait en s'enfonçant, et je quittai la place que j'avais choisie pour cette opération. Le ciel se couvrit; mais l'air, refroidi seulement par le vent nord-est qui venait de s'élever, ne cessait pas d'être pur. Je ressentais une fraîcheur qui me parut si agréable, que je résolus de rester plus longtemps sur l'eau. Je fixai le gouvernail dans une position directe, et je m'étendis au fond du bateau. La lune était cachée par les nuages; tout était obscur; je n'entendais que le bruit de la barque, dont la quille fendait les vagues; bercé par le murmure, je m'endormis bientôt d'un profond sommeil.