Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 2 (of 3)

Part 3

Chapter 33,806 wordsPublic domain

»Ils n'étaient pas entièrement heureux. Le jeune homme et sa compagne se retiraient souvent à l'écart, et avaient l'air de pleurer. Je ne connaissais pas le motif de leur malheur; mais j'en étais profondément affecté. Si ces aimables créatures étaient malheureuses, il était moins étrange que je le fusse, moi qui étais un être imparfait et isolé. Cependant, pourquoi ces êtres charmants étaient-ils malheureux? Ils possédaient une maison délicieuse qui, du moins, était telle à mes yeux; ils n'éprouvaient aucun besoin: ils avaient un feu pour les réchauffer lorsqu'ils ressentaient le froid, et des viandes exquises pour apaiser leur faim; ils étaient couverts de hardes excellentes; et, de plus, ils jouissaient de la société et de la conversation l'un de l'autre, en échangeant chaque jour des regards d'affection et de bonté. Que voulaient dire leurs larmes? Exprimaient-elles réellement la douleur? Je ne pus d'abord résoudre ces questions; mais une attention suivie et le temps m'expliquèrent beaucoup de choses qui paraissaient d'abord énigmatiques.

»Il se passa beaucoup de temps avant que je découvrisse l'unique cause de l'inquiétude de cette aimable famille; c'était la pauvreté dont ils avaient à supporter toute l'horreur. Ils n'avaient d'autre nourriture que les végétaux de leur jardin, et le lait d'une vache, qui en avait fort peu pendant l'hiver, et que ses maîtres pouvaient à peine soutenir. Il leur est arrivé souvent, je crois, de souffrir des atteintes poignantes de la faim, surtout aux deux plus jeunes habitants de la chaumière, qui, plusieurs fois, plaçaient à manger devant le vieillard, sans se rien réserver.

»Ce trait de bonté me toucha sensiblement. J'avais l'habitude, pendant la nuit, de dérober une partie de leurs provisions pour ma propre consommation; mais, touché de la peine que je faisais à ces excellentes gens, je cessai, et me nourris de graines, de noix, et de racines, que je cueillais dans un bois voisin.

»Je découvris aussi d'autres moyens de les aider dans leurs travaux. Je vis que le jeune homme passait une grande partie de ses journées à ramasser du bois pour le feu de la famille; pendant la nuit je prenais souvent ses outils, dont je connus bientôt l'usage, et je rapportais assez de bois pour la consommation de plusieurs jours.

»Je me souviens qu'à la première fois, la jeune femme en ouvrant la porte le matin, parut très-étonnée de voir une grande pile de bois. Elle dit quelques mots à haute voix, et le jeune homme accourut, en exprimant aussi sa surprise. Je remarquai, avec plaisir, qu'il n'alla pas à la forêt ce jour là, mais qu'il le passa à réparer la chaumière et à cultiver le jardin.

»Peu à peu, je fis une découverte d'un intérêt encore plus grand. Je vis que ces personnes avaient une manière de se communiquer leurs idées et leurs sentiments par des sons articulés. Je m'aperçus que leurs paroles étaient suivies du plaisir ou de la peine, du sourire ou de la tristesse, tantôt dans l'esprit, tantôt sur la physionomie de ceux qui les entendaient. Je les croyais doués d'une science divine, je désirais ardemment l'apprendre; mais j'étais déconcerté à chaque essai que je tentai. Leur prononciation était vive, et les mots dont ils se servaient, n'ayant aucune concordance apparente avec les objets visibles, je ne pouvais trouver aucun moyen d'éclaircir le mystère de leur rapport. Cependant, à force de persévérance, et après avoir vu dans ma cabane plusieurs phases de la lune, je découvris les noms qui convenaient à quelques-uns des objets les plus familiers du discours: j'appris et appliquai les mots _feu, lait y pain_ et _bois._ J'appris aussi les noms des habitants de la cabane eux-mêmes. Le jeune homme et sa compagne avaient chacun plusieurs noms; mais le vieillard n'avait que celui de _père._ La jeune fille s'appelait _sœur_ ou _Agathe_, et le jeune homme _Félix, frère_ ou _fils._ Je ne saurais décrire le plaisir que j'éprouvai en connaissant les idées appropriées à chacun de ces sons, et en parvenant à les prononcer. Je distinguai plusieurs autres mots, sans pouvoir les comprendre ou les appliquer, tels que _bon, très-cher, malheureux._

»Je passai l'hiver ainsi. Les habitudes douces et la beauté des habitants de la chaumière me les rendaient chers. Étaient-ils dans l'affliction, je me sentais affligé. Étaient-ils contents, je sympathisais avec eux. Je vis peu d'autres personnes que celles dont je vous parle; et, si des étrangers entraient dans la cabane, leurs manières dures et leur air grossier ne servaient qu'à relever à mes yeux la supériorité de mes amis. Le vieillard, je pus le voir, essayait souvent d'encourager ses enfants; et quelquefois il les appelait pour bannir leur tristesse. Il leur parlait avec un air de gaîté, une expression de bonté qui me faisait plaisir à moi-même. Agathe écoutait avec respect, ses yeux se remplissaient quelquefois de pleurs qu'elle cherchait à cacher; mais en général sa figure et son ton étaient plus gais après les exhortations paternelles. Il n'en était pas de même de Félix. Il était toujours le plus triste du groupe; et il me parut, même malgré l'inexpérience de mes sens, avoir plus souffert que ses amis. Mais si son air était plus chagrin, sa voix était plus joyeuse que celle de sa sœur, surtout quand il s'adressait au vieillard.

»Je pourrais rapporter des exemples sans nombre, qui ne sont pas importants, mais qui peignent le caractère de ces aimables habitants. Au milieu de la pauvreté et du besoin, Félix aimait à porter à sa sœur la première petite fleur blanche qui perçait la neige. Le matin de bonne heure, avant le lever d'Agathe, il balayait la neige qui obstruait le chemin de la laiterie, tirait de l'eau du puits, et portait le bois qui était au dehors de la maison, où, à son étonnement continuel, il trouvait une provision toujours faite par une main invisible. Pendant le jour, il travaillait quelquefois pour un fermier voisin; du moins je l'ai pensé, en le voyant sortir souvent, et ne revenir que pour dîner, et sans porter de bois avec lui. Quelquefois il travaillait dans le jardin; mais il y avait peu à faire dans la saison de la gelée; alors il lisait pour le vieillard et Agathe.

»Cette lecture m'avait d'abord extrêmement embarrassé; mais, par degrés, je reconnus qu'il prononçait en lisant les mêmes sons que ceux dont il faisait usage en parlant. J'en tirai la conséquence qu'il trouvait sur le papier des signes pour des paroles, dont il avait le sens. Je désirais vivement les connaître; mais comment le pouvais-je, moi qui ne comprenais même pas les sons que marquaient les signes? Cependant, je fis des progrès sensibles dans cette science, mais je n'en fis pas assez pour suivre aucune sorte de conversation, malgré mon application et mes efforts. J'étais porté à ce travail par le désir de me découvrir aux habitants de la chaumière, et par la nécessité de n'en faire l'essai qu'après avoir appris leur langage; certain que, si je parlais comme eux, je les effrayerais moins de la difformité de ma figure, dont j'avais eu connaissance par le contraste que j'avais continuellement sous les yeux.

»J'avais admiré les formes accomplies de mes voisins, leur grâce, leur beauté, et leur teint délicat; mais combien je fus effrayé quand je me vis dans une eau transparente! Je reculai d'abord, me refusant à croire que je me fusse réfléchi dans ce miroir; convaincu enfin que j'étais en réalité le monstre qui est devant vous, je fus pénétré du plus profond désespoir et de la mortification la plus cruelle. Hélas! je ne connaissais pas encore les funestes effets de cette difformité!

»Le soleil devint plus chaud, et la lumière du jour plus longue. La neige disparut, les arbres cessèrent d'en être couverts, et la terre reprit une couleur noire. Dès-lors Félix eut beaucoup d'occupations, et ces braves gens ne furent plus exposés à l'horrible famine dont ils étaient menacés. Leur nourriture, comme je le remarquai depuis, était grossière, mais abondante; ils mangeaient suivant leurs besoins. Plusieurs nouvelles espèces de plantes vinrent dans le jardin qu'ils cultivaient; et ces gages de consolation se multipliaient chaque jour à mesure que la saison avançait.

»Le vieillard, appuyé sur son fils, se promenait tous les jours à midi, lorsqu'il ne pleuvait pas; car j'entendais dire qu'il pleuvait, quand le ciel versait ses eaux. La pluie tombait souvent; mais un vent, qui s'élevait, séchait promptement la terre; et la saison devint enfin bien plus agréable qu'elle n'avait été.

»Mon genre de vie dans la cabane était uniforme. Le matin, je suivais les mouvements de mes voisins; et dès qu'ils se dispersaient pour leurs diverses occupations, je dormais: je passais le reste du jour à observer mes amis. Lorsqu'ils s'étaient retirés pour se livrer au repos, j'allais dans la forêt, s'il y avait clair de lune, ou si la nuit était étoilée, chercher ma nourriture et du bois pour la chaumière. À mon retour, il était souvent nécessaire que je balayasse la neige qui était sur leur chemin; je faisais aussi tous les autres travaux auxquels j'avais vu Félix se livrer. Je remarquais ensuite leur étonnement sur ces travaux exécutés par une main invisible; et une ou deux fois, je les entendis dans cette occasion, prononcer les mots _bon génie, miracle_; mais je ne comprenais pas alors la signification de ces termes.

»Mes pensées devinrent plus actives; j'étais impatient de découvrir les motifs et les sentiments de ces aimables créatures; je cherchais à savoir pourquoi Félix paraissait si malheureux et Agathe si triste. Je croyais, insensé que j'étais! que je pourrais rendre le bonheur à ces êtres qui le méritaient si bien. Pendant mon sommeil ou loin d'eux, les formes du vénérable aveugle, de la douce Agathe et du bon Félix, se présentaient à mon esprit. Je les regardais comme des êtres supérieurs, qui devaient être les arbitres de ma destinée future. Mon imagination se figurait le moment où je me présenterais devant eux, et la réception qu'ils me feraient. Je pensais qu'ils supporteraient difficilement le premier abord, mais que, par une conduite douce et des paroles conciliantes, je pourrais gagner leur faveur, et ensuite leur amour.

»Ces pensées me réjouirent et m'animèrent d'une nouvelle ardeur. Je m'appliquai à apprendre à parler. Mes organes étaient rudes, il est vrai, mais souples; ma voix ressemblait fort peu à la douce musique de leurs intonations, mais elle prononçait avec assez de facilité les mots que je comprenais.

»Les ondées favorables et la chaleur vivifiante du printemps, changèrent beaucoup l'aspect de la terre. Les hommes, qui, avant cette métamorphose, avaient paru cachés dans des souterrains, se dispersèrent pour s'adonner à différents genres de culture. Les chants des oiseaux furent plus gais, et les feuilles commencèrent à garnir les arbres. Heureuse, heureuse terre, digne d'être habitée par des dieux, qui, un moment auparavant, était froide, humide, et malsaine! Mes esprits étaient transportés par cet aspect enchanteur de la nature; le passé fut effacé de ma mémoire, le présent était tranquille, et l'avenir s'embellissait des rayons brillants de l'espérance, et de mille joies anticipées.

CHAPITRE XII

»J'arrive maintenant à la partie la plus intéressante de mon histoire. Je rapporterai les évènements qui ont bouleversé tous mes sentiments, et m'ont fait tel que je suis aujourd'hui.

»Le printemps s'avançait rapidement; le temps devint beau, et le ciel sans nuages. J'étais surpris que la terre, auparavant déserte et triste, fût alors brillante de verdure et des fleurs les plus belles. Mes sens étaient charmés et rafraîchis par une infinité d'odeurs délicieuses et de vues magnifiques.

»Un jour, c'était celui consacré périodiquement au repos par mes voisins, le vieillard jouait de la guitare, et ses enfants l'écoutaient. Je remarquai sur la figure de Félix une expression de mélancolie inconcevable; il soupirait fréquemment. Le père suspendit sa musique, et, à son air, je jugeai qu'il demandait à son fils la cause de son chagrin: Félix répondit gaîment au vieillard, qui allait reprendre son instrument, lorsqu'on entendit frapper à la porte.

»C'était une dame à cheval, suivie d'un paysan pour guide. Elle était vêtue de noir, et couverte d'un voile épais de la même couleur. Agathe fit une question, à laquelle l'étrangère ne répondit, qu'en prononçant d'une voix douce le nom de Félix. Sa voix était harmonieuse, mais différente de celle de mes amis. À son nom, Félix accourut promptement vers la dame, qui, en le voyant, releva son voile, et me laissa voir une figure d'une beauté et d'une expression angéliques. Ses cheveux étaient d'un noir brillant, et tressés avec soin; ses yeux noirs, mais pleins de douceur et de feu; ses traits d'une proportion régulière; son teint admirable, et ses joues embellies par les grâces.

»Félix parut transporté de plaisir en la voyant; son visage, d'où le chagrin fut banni, exprima sur-le-champ une joie vive, et dont je l'aurais à peine cru capable; ses yeux étincelaient; ses joues étaient animées par le plaisir; et, dans ce moment, il me parut aussi beau que l'étrangère. Elle semblait livrée à divers sentiments: elle versait des larmes, et en même temps elle tendait la main à Félix, qui la baisait avec ravissement, et l'appelait, autant que je pus le distinguer, sa chère Arabe. Elle ne paraissait pas le comprendre, mais elle souriait. Il l'aida à descendre de cheval, renvoya son guide, et la conduisit dans la chaumière. Une conversation eut lieu entre lui et son père. La jeune étrangère se jeta aux pieds du vieillard, et voulut baiser sa main; mais il la releva et l'embrassa avec affection.

»Je vis bientôt, que l'étrangère prononçait des sons articulés, et faisait usage d'un langage particulier; mais qu'elle n'était pas plus comprise par les habitants de la chaumière, qu'elle ne les comprenait elle-même. Ils faisaient beaucoup de signes, que je ne savais pas interpréter; mais je m'aperçus que sa présence répandait la gaîté dans la chaumière, et dissipait leur chagrin comme le soleil dissipe le brouillard du matin. Félix paraissait surtout heureux, et accueillait son Arabe avec le sourire du bonheur. Agathe, la sensible Agathe, baisait les mains de l'aimable étrangère; lui montrait son frère, et semblait lui expliquer, par des signes, qu'il avait été triste jusqu'au moment de son arrivée. Quelques heures se passèrent ainsi à des démonstrations de joie dont je ne comprenais pas la cause. Je ne tardai pas à voir, au retour fréquent d'un son que l'étrangère répétait après eux, qu'elle cherchait à apprendre leur langue, et je pensai aussitôt à profiter des mêmes instructions pour le même but. L'étrangère apprit dans la première leçon à-peu-près vingt mots dont je connaissais déjà la plupart; mais je retins les autres.

»À la nuit, Agathe et l'Arabe se retirèrent de bonne heure. En se séparant de l'étrangère, Félix lui baisa la main, et lui dit: «Bon soir, chère Safie». Il resta beaucoup plus long-temps que de coutume, à s'entretenir avec son père. Je jugeai que leur aimable hôte, dont le nom était sans cesse prononcé, était le sujet de leur conversation. Je désirais ardemment les comprendre, j'y employais toutes mes facultés; mais je me consumai en vains efforts.

»Le lendemain matin, Félix alla à son ouvrage; de son côté, Agathe ne négligea aucune de ses occupations ordinaires. Quand elle eut tout terminé, l'Arabe s'assit aux pieds du vieillard, prit sa guitare et joua quelques airs si beaux et si touchons, qu'ils m'arrachèrent des larmes de chagrin et de plaisir à la fois. Elle chantait en modulant sa voix en riche cadence, et en l'élevant ou la baissant tour à tour comme le rossignol des bois.

»Elle cessa de chanter, et présenta la guitare à Agathe, qui la refusa d'abord, mais qui finit par jouer un air simple, en l'accompagnant des accents de sa voix, aussi doux, mais moins beaux que les accords admirables de l'étrangère. Le vieillard paraissait ravi, et dit quelques mots qu'Agathe tâcha d'expliquer à Safie, et par lesquels il voulait témoigner tout le plaisir qu'il ressentait de sa musique.

»Les jours se passèrent ensuite aussi tranquillement qu'avant l'arrivée de l'étrangère; seulement depuis ce moment, la joie avait remplacé la tristesse sur le visage de mes amis. Safie était toujours gaie et heureuse; elle et moi nous fîmes de rapides progrès dans la connaissance de la langue, de sorte qu'en deux mois je commençais à comprendre la plupart des mots prononcés par mes protecteurs.

»Pendant ce temps, la terre s'était couverte d'herbage, et les collines verdoyantes étaient parsemées de fleurs innombrables, d'une odeur et d'une vue agréables; les étoiles pâlissaient au milieu des bois devant la clarté de la lune; le soleil devint plus chaud, les nuits claires et embaumées. Mes sorties nocturnes étaient pour moi délicieuses, mais elles étaient devenues beaucoup plus courtes, depuis qu'il n'y avait plus qu'un faible intervalle entre le coucher et le lever du soleil; car je ne sortais jamais pendant le jour, dans la crainte d'éprouver le traitement dont j'avais souffert précédemment, dans le premier village où j'étais entré.

»Mes journées se passaient dans une attention continuelle, afin de savoir plus promptement parler: je puis aussi dire avec quelqu'orgueil, que mes progrès furent plus rapides que ceux de l'Arabe, qui comprenait fort peu et parlait difficilement, tandis que je comprenais et pouvais répéter presque tous les mots que j'entendais.

»En apprenant à parler, j'appris aussi la science des lettres, qu'on enseignait à l'étrangère. C'était pour moi un grand sujet d'étonnement et de plaisir.

»Le livre dont Félix se servait pour instruire Safie, était les _Ruines_, ou _Méditations sur les Révolutions des Empires_, par Volney. Je n'aurais pas compris le sens de ce livre, si Félix, en le lisant, n'eût donné des explications très-détaillées. Il avait, disait-il, fait choix de cet ouvrage, parce que le style déclamatoire imitait le genre des auteurs Orientaux. Avec cet ouvrage, je parvins à connaître un peu l'histoire, et à me représenter les différents empires qui existent actuellement dans le monde; j'eus aussi quelqu'idée des usages, des gouvernements, et des religions des différentes nations de la terre. Je connus la paresse des Asiatiques, le génie prodigieux et l'activité d'esprit des Grecs, les guerres et les vertus admirables des anciens Romains, leur décadence, la chute de ce puissant empire, la chevalerie, la chrétienté et les rois. Je connus la découverte de l'hémisphère Américain, et je pleurai avec Safie sur le malheureux sort de ses premiers habitants.

»Ces récits merveilleux m'inspiraient d'étranges sentiments. Comment l'homme était-il si puissant, si vertueux, si grand, et en même temps si méchant et si bas? Tantôt il paraissait une véritable émanation du mauvais principe; tantôt une conception noble et divine. La grandeur d'âme et la vertu me parurent le plus bel ornement d'un être sensible; la bassesse et la méchanceté, qui étaient le partage de tant de monde, me parurent la plus triste dégradation, une condition plus abjecte que celle de la taupe ou du vermisseau. Je fus long-temps avant de concevoir comment un homme pouvait se porter à assassiner son semblable, ou même pourquoi il y avait des lois et des gouvernements; mais, en apprenant les détails des vices et des meurtres, je cessai d'être surpris, et je reculai de dégoût et d'horreur.

»Chaque conversation des habitants de la chaumière me présentait alors de nouveaux prodiges. Les leçons que Félix donnait à l'Arabe, et auxquelles je prêtais toute mon attention, m'expliquèrent l'étrange système de la société humaine. J'entendais parler de la division des propriétés, de richesses immenses et de pauvreté excessive, de rang, de naissance et de noblesse.

»Les mots donnaient lieu aux réflexions. J'appris que les biens les plus estimés par vos semblables, étaient une naissance illustre et pure avec la richesse. Un seul de ces biens suffisait pour qu'un homme fût respecté; mais sans l'un ni l'autre, il était regardé, sauf un petit nombre d'exceptions, comme un vagabond et un esclave, fait pour consumer ses forces au profit d'un petit nombre d'élus. Et qu'étais-je, moi? Je ne connaissais nullement mon origine, ni mon créateur; mais je savais que je n'avais ni argent, ni amis, ni aucune propriété. J'avais d'ailleurs une figure d'une difformité hideuse et repoussante; je n'étais même pas de la même nature que l'homme. J'étais plus agile que lui, et je pouvais subsister d'une nourriture plus grossière; je supportais l'excès de la chaleur et du froid, sans ressentir aucun mal; j'étais enfin d'une taille beaucoup plus élevée que celle des hommes. En regardant autour de moi, je ne voyais et n'entendais personne qui me ressemblât. En ces moments, je me demandais si j'étais un monstre, une difformité que tout le monde fuyait et désavouait.

»Je ne saurais décrire la douleur dans laquelle ces réflexions me jetèrent: j'essayais de les éloigner, mais le chagrin s'augmentait sans cesse avec l'instruction. Ah! que n'étais-je toujours resté dans le bois où j'avais pris naissance, sans connaître ni éprouver d'autres sensations que celles de la faim, de la soif et de la chaleur!

»De quelle étrange nature est l'instruction! Elle s'attache à l'esprit, lorsqu'elle lui a été une fois inculquée, comme le lichen au rocher. Je désirais quelquefois bannir toute pensée et tout sentiment; mais j'appris qu'il n'y avait qu'un moyen d'étouffer toute peine, la mort.... la mort que je craignais, sans pouvoir la comprendre. J'admirais la vertu et les bons sentiments, j'aimais les manières douces et les aimables qualités de mes voisins; mais j'étais privé de communication avec eux, si ce n'est celle que j'obtenais furtivement, sans être vu, ni connu, et qui augmentait le désir que j'avais de compter parmi mes semblables, sans me satisfaire. Les paroles bienveillantes d'Agathe, et le sourire animé de la charmante Arabe, n'étaient pas pour moi. Les douces exhortations du vieillard, et la conversation vive du bien-aimé Félix, ne s'adressaient pas à moi. Malheureux, malheureux que j'étais!

»Je reçus de nouvelles et plus profondes leçons. J'entendis parler de la différence des sexes, de la naissance et de la croissance des enfants; combien le père aimait le sourire de l'enfant au berceau, et les vives saillies d'un fils plus grand; comment la vie de la mère se passait dans les soins précieux de leur éducation; comment l'esprit de la jeunesse s'étendait et s'instruisait; je sus ce qu'étaient un frère, une sœur; et je connus toutes les différentes parentés qui lient mutuellement un être à un autre.

»Mais où étaient mes amis et mes parents? Un père n'avait pas eu soin des jours de mon enfance, une mère ne m'avait pas béni par son doux sourire et ses caresses; ou bien, s'il en avait été ainsi, toute ma vie passée n'était qu'un point, un vide dans lequel je ne distinguais rien. Ma mémoire avait beau remonter dans le passé, il me semblait que j'avais toujours été de la même taille et des mêmes proportions. Je n'avais pas encore vu un être qui me ressemblât, ou qui recherchât quelque commerce avec moi. Qu'étais-je? Cette question revint encore; et je n'y répondis que par des gémissements.

»J'expliquerai bientôt la tendance de ces sentiments. Revenons maintenant aux habitants de la chaumière, dont l'histoire excitait en moi tour-à-tour des sentiments d'indignation, de plaisir et d'étonnement, mais qui ne faisaient qu'ajouter à l'amour et au respect que j'avais pour mes protecteurs; car j'aimais à les appeler ainsi par une illusion innocente et presque pénible.

CHAPITRE XIII

»J'appris par la suite l'histoire de mes amis. Elle se grava profondément dans mon esprit; car elle se composait d'une foule de circonstances fort intéressantes et merveilleuses pour un être aussi inexpérimenté que moi.