Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 1 (of 3)

Part 6

Chapter 63,907 wordsPublic domain

Je crains, mon ami, de vous ennuyer, en appuyant sur ces circonstances préliminaires; mais je me rappelais alors les jours de mon bonheur, et je ne puis y penser encore sans plaisir. Ma patrie, ô ma chère patrie! qui peut mieux qu'un de tes enfants peindre le plaisir que j'éprouvai à la vue de tes sources, de tes montagnes, et surtout de ton lac chéri?

Cependant, plus j'approchais de la maison de mon père, plus j'étais tourmenté par la crainte et le chagrin. La nuit vint à étendre son voile sur la nature; et quand je pus distinguer à peine les montagnes dans l'obscurité, je sentis que ma douleur était plus vive. Je me représentai une longue et effroyable suite de malheurs, et je prévis que j'étais destiné à devenir le plus infortuné de tous les hommes; hélas! j'ai prédit juste; et si je me suis trompé, c'est qu'en prévoyant et en redoutant tant de malheurs, je n'ai pas conçu la centième partie de tous ceux dont je devais être accablé.

Il était tout-à-fait nuit quand j'arrivai dans les environs de Genève. Les portes de la ville étant déjà fermées, je fus obligé de passer la nuit à Secheron, village situé à une demi-lieue à l'est de la ville. Dans une disposition d'esprit qui ne me permettait aucun repos, je voulus profiter de la sérénité du ciel pour voir l'endroit où mon pauvre Guillaume avait été assassiné. Je ne pouvais traverser la ville. Je me déterminai à passer le lac dans un bateau pour arriver à Plinpalais. Pendant ce court voyage, je vis sur le sommet du Mont-blanc les éclairs briller d'un éclat surprenant, et l'orage s'approcher avec rapidité; je touchai le rivage, et je montai sur une petite colline pour en observer les progrès. Il avançait au milieu d'un ciel qui se couvrait de nuages. Je sentis bientôt tomber de larges gouttes de pluie. L'orage éclata tout-à-coup avec violence.

Je quittai ma place et poursuivis ma route, malgré l'obscurité et l'orage qui croissaient à chaque minute, et malgré le tonnerre qui grondait au-dessus de ma tête avec une force effrayante, répété par les échos de Salève, du Jura, et des Alpes de la Savoie. J'étais ébloui par les éclairs qui se réfléchissaient dans le lac, et le rendaient semblable à une vaste nappe de feu; je fus même un moment dans une obscurité profonde, qui dura jusqu'à ce que l'éblouissement de mes yeux eût cessé. L'orage, comme il arrive souvent en Suisse, paraissait venir à la fois de plusieurs parties du ciel. C'était au nord de la ville qu'il était le plus violent, au-dessus de cette partie du lac qui est située entre le promontoire de Belrive et le village de Copêt. Un autre orage montrait le Jura à la lueur se faibles éclairs. Un troisième obscurcissait et découvrait tour-à-tour le môle, montagne escarpée à l'est du lac.

Témoin d'un spectacle si magnifique et si terrible à la fois, je marchais à pas précipités. Cette guerre majestueuse dans les cieux, élevait mes esprits; je frappai des mains en m'écriant avec force: «Guillaume, ange chéri! voici tes funérailles et tes chants funèbres»! En disant ces paroles, j'aperçus dans l'obscurité un fantôme qui sortit d'une touffe d'arbres auprès de moi; je fixai mes yeux sur lui pour le reconnaître: je ne pus m'y méprendre. Un éclair brilla et le découvrit entièrement à ma vue; sa stature gigantesque et la difformité de son aspect plus hideux qu'aucune forme humaine, ne me permirent pas de douter que ce ne fût le malheureux, l'infâme démon à qui j'avais donné la vie. Que faisait-il là? serait-il l'assassin de mon frère? (Je frémis à cette pensée). Elle entra subitement dans mon esprit, et y domina comme si elle était réelle. Je sentais mes dents s'entrechoquer, et je fus forcé de m'appuyer contre un arbre. En peu de temps le fantôme fut loin de moi, et disparut dans l'obscurité. Quel être humain aurait pu donner la mort à ce bel enfant? Son assassin!... Je venais de le voir, à n'en pas douter. Je ne pouvais me tromper: j'avais une preuve irrésistible, c'est que j'y avais pensé. Je voulus poursuivre le démon, mais je ne pouvais espérer de l'atteindre; car à la lueur d'un nouvel éclair, je le vis gravir les rochers presque perpendiculaires du mont Salève, montagne qui borne Plinpalais au sud; il parvint bientôt au sommet, et disparut.

Je restai sans mouvement. Le tonnerre cessa; mais la pluie continua encore, et l'horizon fut enveloppé d'une obscurité impénétrable. Je repassai dans mon esprit les évènements que j'avais jusqu'ici cherché à oublier: la marche entière de mes progrès vers la création, l'apparition auprès de mon lit de l'être que j'avais formé et animé, et enfin son départ. Deux ans s'étaient presqu'écoulés depuis la nuit où il avait reçu la vie; était-ce son premier crime? Hélas! j'avais jeté dans le monde un monstre dépravé, qui se plaisait dans le carnage et la désolation; n'était-il pas l'assassin de mon frère?

On ne peut se figurer tout ce que je souffris pendant le reste de la nuit que je passai en plein air, mouillé et transi de froid. Mais je ne sentais pas les injures du temps; mon imagination était occupée de scènes de malheur et de désespoir! L'être que j'avais mis sur la terre, et à qui j'avais donné la volonté et le pouvoir de commettre des actions atroces, semblables à celle qui m'affligeait, me parut être mon propre vampire, un fantôme échappé du tombeau, et porté à détruire tout ce qui m'était cher.

Dès que le jour parut, je dirigeai mes pas vers la ville, dont les portes étaient ouvertes; et je courus à la maison de mon père. Ma première pensée fut de dire ce que je savais du meurtrier, et d'envoyer sur-le-champ à sa poursuite; mais je m'arrêtai, en réfléchissant à l'histoire que j'avais à raconter. Je devais parler d'un être que j'avais formé, et à qui j'avais donné la vie moi-même; que j'avais vu à minuit, au milieu des précipices d'une montagne inaccessible. Je me rappelai aussi la fièvre nerveuse dont j'avais été attaqué au moment même où j'avais animé ma création, et qui donnerait l'air du délire à une histoire d'ailleurs si peu probable. En effet, un semblable récit m'eût paru le rêve d'un insensé. Du reste, la nature singulière de l'être échapperait à toute poursuite, quand bien même ma famille céderait âmes instances, et se résoudrait à l'entreprendre. D'ailleurs, de quel avantage serait une poursuite? Qui pourrait arrêter un être capable d'escalader les flancs perpendiculaires du mont Salève? Ces réflexions fixèrent mes idées, et me portèrent à garder le silence.

Il était environ cinq heures du matin, quand j'entrai dans la maison de mon père. Je dis aux domestiques de ne pas réveiller la famille, et j'allai dans la bibliothèque, où j'attendis l'heure à laquelle ils avaient coutume de se lever.

Six ans s'étaient écoulés comme un songe, mais comme un songe qui avait laissé une trace ineffaçable; et j'étais à la même place où j'avais embrassé mon père pour la dernière fois, avant de partir pour Ingolstadt. Ce père chéri et respectable me restait encore! Je fixai les yeux sur un tableau qui m'offrait la figure de ma mère, et dans lequel mon père avait voulu retracer un trait de sa vie: c'était Caroline Beaufort dans les transports du désespoir, à genoux auprès du cadavre de son père. Ses vêtements étaient grossiers et ses joues pâles; mais il y avait un air de dignité et de beauté, qui laissait à peine accès au sentiment de la pitié. Au bas de ce tableau était une miniature de Guillaume, dont la vue m'arracha des pleurs. Ernest entra dans le moment: il m'avait entendu arriver, et s'était hâté de venir me joindre. Il témoigna en me voyant un plaisir mêlé de chagrin:--«Sois le bien venu, mon cher Victor, dit-il; ah! j'aurais voulu que tu fusses arrivé il y a trois mois; tu nous aurais trouvés tous gais et contents. Mais nous sommes maintenant malheureux; et je crains que tu n'aies un accueil plus mêlé de deuil que de joie. Notre père a un air si triste! cet évènement affreux semble avoir renouvelé dans son cœur le chagrin qu'il éprouva à la mort de maman. La pauvre Élisabeth aussi est tout-à-fait inconsolable». En parlant ainsi, Ernest fondait en larmes.

--«Ne m'accueille pas de la sorte, lui dis-je; calme-toi, mon ami; que je ne sois pas tout-à-fait malheureux, au moment où je rentre dans la maison de mon père après une si longue absence. Mais, dis-moi, comment mon père supporte-t-il ses malheurs? Et la pauvre Élisabeth, comment est-elle»?

--«Elle a bien besoin de consolation; elle s'est accusée d'avoir été la cause de la mort de mon frère, et elle en a été bien malheureuse! Mais depuis que l'assassin a été découvert...»

--«L'assassin découvert! bon Dieu! comment cela se peut-il? Qui pourrait essayer de le poursuivre? c'est impossible; il serait aussi facile d'arrêter les vents, ou de renfermer un torrent dans une paille».

--«Je ne sais ce que tu veux dire; mais nous avons tous eu une grande peine lorsqu'elle fut découverte. Personne ne l'aurait cru; et même Élisabeth en doute encore, malgré l'évidence la plus complète. En effet, qui aurait pu penser que Justine Moritz, qui était si aimable et qui avait tant d'attachement pour notre famille, ait pu tout à coup devenir si méchante»?

--«Justine Moritz! pauvre fille, est-ce elle qui est accusée? mais c'est bien à tort; tout le monde le sait; personne ne le pense; j'en suis certain, Ernest»?

--«Personne ne le croyait d'abord; mais plusieurs circonstances nous ont convaincus depuis presque malgré nous: sa conduite a été si louche, que je crains bien qu'il soit impossible de mettre en doute l'évidence des faits. Au reste elle doit être jugée aujourd'hui: tu connaîtras tout».

Il me raconta que, le jour où l'on avait découvert le meurtre de Guillaume, Justine était tombée malade et s'était mise au lit; que peu de jours après, un domestique examinant par hasard la robe qu'elle avait portée la nuit de l'assassinat, avait trouvé dans sa poche le portrait de ma mère, par lequel on présumait que le meurtrier avait été séduit. Le domestique le montra aussitôt à un autre, qui, sans en dire un mot à qui que ce fût de la famille, alla trouver le magistrat. C'est sur leur déposition que Justine a été arrêtée. Accusée de ce crime, la pauvre fille confirma le soupçon par un extrême embarras.

Ce concours de circonstances singulières n'ébranla pas ma confiance. Je répliquai avec force: «Vous êtes tous dans l'erreur; je connais l'assassin. Justine, la pauvre et bonne Justine est innocente».

Dans ce moment mon père entra. Je vis sur sa figure les traces profondes du chagrin; mais il essaya de m'accueillir avec gaîté; s'entretint avec moi de nos peines, et il voulait détourner la conversation du triste objet dont nous étions occupés, lorsqu'Ernest s'écria: «Bon Dieu, papa! Victor dit qu'il sait quel est l'assassin du pauvre Guillaume».

«--Nous le savons aussi, répondit mon père, et c'est un malheur; car, vraiment, j'aurais mieux aimé ne le jamais connaître, que de voir tant de dépravation et d'ingratitude, dans une personne qui me devait tout».

«--Mon cher père, vous êtes dans l'erreur, Justine est innocente».

«--Si elle l'est, Dieu a voulu qu'elle souffrît autant que si elle était coupable. Elle doit être jugée aujourd'hui; mais j'aime à croire qu'elle sera acquittée».

Ces paroles me calmèrent. J'étais intimement persuadé que Justine était innocente de ce meurtre, aussi bien que tout autre être humain. Je ne craignais donc pas que l'évidence fût assez forte pour qu'elle fut convaincue du meurtre. Dans cette persuasion, je devins plus calme, et j'attendis avec impatience le jugement, mais sans prévoir un résultat fâcheux.

Nous fûmes bientôt rejoints par Élisabeth. Le temps l'avait bien changée depuis que je l'avais vue. Six ans auparavant, c'était une jeune fille, jolie et vive, que tout le monde aimait et caressait; c'était maintenant une femme d'une taille et d'une physionomie fort remarquables. Son front grand et ouvert, décelait une merveilleuse intelligence jointe à une rare franchise de caractère. Ses yeux bruns exprimaient une douceur, mêlée à une tristesse qui avait pour motif son affliction récente. Ses cheveux étaient beaux, et noirs comme l'ébène; son teint superbe, et sa figure vive et gracieuse. Elle m'accueillit avec la plus grande affection. «Votre arrivée, mon cher cousin, me remplit d'espérance, dit-elle. Vous trouverez peut-être le moyen de mettre au jour l'innocence de ma pauvre Justine. Hélas! qui sera en sûreté, si elle est convaincue du crime? Je me repose sur son innocence avec autant de confiance que sur la mienne. Notre malheur est doublement affreux: nous n'avons pas seulement perdu notre aimable Guillaume; mais cette pauvre fille, que j'aime sincèrement, va nous être enlevée par une destinée encore plus cruelle. Si elle est condamnée, il n'y aura plus pour moi de bonheur; et, si elle est acquittée, comme je l'espère, je pourrai encore être heureuse, même après la mort affreuse de mon petit Guillaume».

--«Elle est innocente, ma chère Élisabeth répondis-je, et son innocence sera prouvée; ne crains rien, et rassure ton esprit par la certitude qu'elle sera acquittée».

--«Que vous êtes bon! on croit généralement qu'elle est coupable, et cette opinion cause mon tourment; car je sais qu'elle ne peut pas l'être. Mais, en voyant tout, le monde avoir contr'elle d'aussi fâcheuses préventions, je me suis abandonnée au désespoir». Elle versa des larmes.

«Ma chère nièce, dit mon père, essuie tes pleurs. Si Justine est innocente comme tu le crois, mets confiance dans l'équité de nos juges, et dans le soin avec lequel je préviendrai toute ombre de partialité».

CHAPITRE VII

Le procès devait commencer à onze heures: nous restâmes jusqu'à ce moment dans la tristesse. J'accompagnai à la cour mon père et le reste de la famille, qui étaient obligés de paraître comme témoins. Pendant tout le temps de ce misérable simulacre de justice, je souffris le plus cruel tourment. On allait décider, si le résultat de ma curiosité et de mes inventions illégitimes, causerait la mort de deux de mes semblables: l'un était un enfant charmant rempli d'innocence et de gaîté; l'autre était destiné à une fin bien plus terrible, à l'infamie et à l'horreur qui s'attachent à la mémoire du meurtrier. Justine était aussi une fille de mérite, et possédait des qualités qui promettaient de rendre sa vie heureuse. Ces dons, cet espoir, tout allait être enseveli dans une tombe ignominieuse, et c'est moi qui en étais la cause! Mille fois plutôt je me serais avoué coupable du crime attribué à Justine; mais, absent au moment où il fut commis, j'aurais été pris, en faisant une semblable déclaration, pour un insensé qui s'égare, et je n'aurais pas disculpé celle dont je faisais le malheur.

Justine avait l'air calme; elle était vêtue de deuil; et sa figure, toujours prévenante, paraissait d'une rare beauté, à laquelle ajoutait la solennité des sensations qui l'occupaient. Cependant, elle semblait se confier en son innocence, et ne pas trembler, quoiqu'elle fût observée et maudite par plus de mille personnes; car l'impression qu'avait pu produire sa beauté, s'effaçait de l'esprit des spectateurs, lorsqu'on pensait à l'énormité du crime dont elle était accusée. Elle était tranquille; mais sa tranquillité avait quelque chose de forcé; elle était instruite que son trouble avait été pris pour une preuve de son crime, et elle appliquait son esprit à paraître ferme. En entrant dans la salle, elle la parcourut des yeux, et découvrit bientôt la place que nous occupions. Une larme sembla mouiller sa paupière lorsqu'elle nous aperçut; mais elle se remit promptement: et un regard mêlé de tristesse et d'amitié, parut attester son entière innocence.

Le jugement commença; un avocat établit les charges, et plusieurs témoins furent appelés. On réunit contre elle plusieurs faits étrangers, qui furent attestés par des personnes qui n'avaient pas, comme moi, des preuves de son innocence. Elle était restée dehors pendant toute la nuit où le meurtre avait été commis; et, vers le matin, elle avait été vue par une femme du marché, près de l'endroit où l'on avait trouvé ensuite le corps de l'enfant. Cette femme lui avait demandé ce qu'elle faisait là; mais elle avait les yeux égarés, et ne fit qu'une réponse obscure et inintelligible. Elle était revenue à la maison vers huit heures; et, pressée de répondre où elle avait passé la nuit, elle déclara qu'elle avait cherché l'enfant, en s'informant avec empressement si l'on avait découvert quelque chose. En présence du corps, elle éprouva de violentes attaques de nerfs, et garda le lit pendant plusieurs jours. On produisit alors le portrait que le domestique avait trouvé dans sa poche; et, lorsqu'Élisabeth, d'une voix tremblante, attesta que c'était le même qu'elle, avait placé autour du col de l'enfant, une heure avant qu'il ne partit pour la promenade, un murmure d'horreur et d'indignation se fit entendre dans la salle.

On invita Justine à se défendre. Son visage s'était altéré à mesure que le jugement s'avançait: il exprimait fortement la surprise, l'horreur et la douleur. De temps en temps elle fondait en larmes; mais, invitée à se défendre, elle rassembla ses forces, et s'énonça d'une voix haute, quoique tremblante:

«Dieu connaît, dit-elle, toute mon innocence. Mais je ne prétends pas devoir mon acquittement à mes protestations. Je prouverai mon innocence par une exposition claire et simple des faits, qui ont été dirigés contre moi; et j'espère que le caractère que j'ai toujours montré, disposera mes juges à interpréter favorablement tout ce qui peut sembler douteux, et donner lieu à des soupçons contre moi».

Elle se mit à raconter, qu'avec la permission d'Élisabeth, elle avait passé la soirée de la nuit, où le crime avait été commis, chez une de ses tantes qui demeurait, à Chênes, village situé à environ une lieue de Genève. À son retour, vers les neuf heures, elle rencontra un homme qui lui demanda, si elle avait vu quelque trace de l'enfant qui était perdu. Alarmée par ces paroles, elle passa plusieurs heures à le chercher, laissa pendant ce temps fermer les portes de la ville, et se vit contrainte de passer une partie de la nuit, dans une grange dépendante d'une chaumière, parce qu'elle ne voulait pas réveiller les habitants, dont elle était bien connue. Ne pouvant goûter de repos ni de sommeil, elle quitta de bonne heure son asile, pour lâcher encore de trouver mon frère. Si elle était allée vers l'endroit où était le corps, c'était à son insu. Il n'était pas surprenant qu'elle eût été toute troublée, en répondant aux questions qui lui étaient faites par la marchande, puisqu'elle avait passé une nuit sans dormir, et qu'elle ignorait encore le sort du pauvre Guillaume. Quant au portrait, elle ne pouvait donner aucune explication.

«Je sais, continua la malheureuse victime, combien cette seule circonstance me charge, mais je ne puis y jeter aucune lumière. J'ai déclaré ne rien savoir; je n'ai plus qu'à faire des conjectures sur le fait, qu'il a été placé dans ma poche. Ici, j'éprouve un nouvel embarras. Je ne crois pas avoir d'ennemi sur la terre, et je suis convaincue que nul ne serait assez méchant pour me perdre en badinant. Le meurtrier l'y aurait-il placé lui-même? je n'en vois pas le motif: et même, en supposant ce fait, pourquoi aurait-il volé le bijou pour s'en défaire si promptement?

»Je confie ma cause à la justice de mes juges, sans conserver la plus faible espérance. Je demande la permission de produire quelques témoins pour qu'ils soient interrogés sur mon caractère; et, si leur témoignage n'atténue pas l'accusation du crime qui m'est attribué, je dois être condamnée, malgré mon innocence sur laquelle je compte pour être acquittée».

On entendit plusieurs témoins qui la connaissaient depuis quelques années, et qui en parlèrent avec éloge; mais la peur et l'horreur du crime dont elle était accusée, enchaînaient leur langue. Élisabeth vit que cette dernière ressource, que l'excellent caractère et la conduite irréprochable de Justine ne pouvaient la sauver; et, malgré une agitation violente, elle demanda à la cour la permission de prendre la parole.

«Je suis, dit-elle, la cousine du malheureux enfant qui a été assassiné: je puis même dire que je suis sa sœur, puisque j'ai été élevée par ses parents, et que j'ai toujours vécu avec eux depuis et long-temps même avant sa naissance.

»Avec ces titres, il peut paraître inconvenant que je m'explique dans cette occasion; mais, au moment de voir une malheureuse créature livrée à la mort par la lâcheté de ses prétendus amis, je désire qu'on me permette de rendre témoignage à son caractère. Je connais bien l'accusée. J'ai vécu avec elle dans la même maison, d'abord pendant cinq ans, et ensuite pendant près de deux ans. Durant tout ce temps, elle m'a paru la plus aimable et la meilleure créature du monde. Dans le cours de la dernière maladie de madame Frankenstein, ma tante, elle l'a soignée avec la plus tendre affection et le plus grand zèle. Depuis, elle a donné ses soins à sa mère, qui souffrait d'une cruelle maladie; et elle est devenue un objet d'admiration pour tous ceux qui la connaissaient. À la mort de sa mère, elle est revenue à la maison de mon oncle, où elle était aimée de toute la famille. Elle était fort attachée à l'enfant qui n'est plus, et elle était, pour lui, comme la mère la plus tendre. Quant à moi, je n'hésite pas à déclarer que, malgré toute l'évidence qui s'élève contr'elle, je la crois entièrement innocente. Rien n'a pu la porter à commettre l'action atroce qui lui est imputée. Je dirai du bijou, dont on se sert pour la charger le plus gravement, que je lui aurais volontiers donné, elle l'eût vivement désiré; tant je l'estime et l'apprécie».

Excellente Élisabeth! Un murmure d'approbation s'éleva; mais pour la généreuse personne qui intercédait, et non en faveur de la pauvre Justine, qu'on accusa d'une plus noire ingratitude, et qui excita l'indignation publique avec une violence nouvelle. Elle pleura pendant le discours d'Élisabeth; mais elle ne répondit pas. Mon agitation et mon angoisse furent extrêmes, tant que dura le jugement. J'étais convaincu de l'innocence de Justine; j'en avais la certitude. Le démon, qui avait assassiné mon frère (car je n'en doutai pas une minute), allait aussi, dans son plaisir infernal, livrer une personne innocente à la mort et à l'infamie. Je ne pus supporter l'horreur de ma situation; et, dès que la voix du peuple, et la figure des juges, eurent annoncé la condamnation de ma malheureuse victime, je sortis de la cour dans des transes cruelles. Les souffrances de l'accusée ne pouvaient égaler les miennes; elle était soutenue par son innocence; je me sentais déchiré par des remords dont je ne pouvais me délivrer.

Je passai la nuit la plus affreuse. Le matin j'allai à la cour, dans un état qui enchaînait ma langue: je n'osai faire la fatale question; mais j'étais connu, et l'officier devina la cause de ma visite. L'urne fatale avait reçu les boules; toutes étaient noires; Justine était condamnée.

Il me serait impossible de décrire ce que j'éprouvai alors. J'avais auparavant connu des sensations d'horreur, et j'ai tâché de les peindre par des expressions équivalentes; mais les mots ne pourraient donner une idée du désespoir horrible auquel je fus en proie dans ce moment. La personne, à qui je m'adressai, m'apprit que Justine venait d'avouer son crime. «Cet aveu, observa-t-il, était à peine nécessaire dans un cas aussi clair; mais je suis content qu'on l'ait obtenu, car aucun de nos juges ne voudrait condamner un criminel d'après les apparences, lors même qu'elles seraient aussi décisives qu'aujourd'hui».

À mon retour à la maison, Élisabeth me demanda avec empressement quelle était l'issue du procès.

«Ma cousine, répliquai-je, la décision est celle à laquelle vous devez vous être attendue; tous les juges aimeraient mieux voir dix innocents souffrir, que de laisser échapper un coupable. Au reste, elle a fait l'aveu du crime».