Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 1 (of 3)
Part 4
Rappelez-vous que je ne rapporte pas la vision d'un fou: ce que j'affirme est aussi vrai que le soleil brille dans les cieux. Que ce soit par un miracle, il n'en est pas moins vrai que les progrès de la découverte sont distincts et probables. Après des jours et des nuits d'un travail et d'une fatigue incroyables, je parvins à connaître la cause de la génération et de la vie; je devins même capable d'animer une matière inerte.
L'étonnement où me jeta cette découverte, fit bientôt place au plaisir et au ravissement. Après avoir consumé tant de temps à des travaux pénibles, n'était-ce pas pour moi la récompense la plus douce, que d'arriver enfin au terme de mes désirs? Mais cette découverte était si grande et si élevée, que tous les degrés par lesquels j'y avais été progressivement conduit, furent oubliés: je ne vis que le résultat. Ce qui, depuis la création du monde, avait été l'objet des études et des désirs des hommes les plus sages, était maintenant en mon pouvoir. Tout se présentait à moi comme une scène magique. Le résultat que j'avais obtenu, était de nature plutôt à diriger mes efforts dès que je les tournerais vers l'objet de mes recherches, qu'à me l'offrir sur-le-champ. J'étais comme l'Arabe qui avait été enseveli parmi les morts, et qui trouva un passage à la vie, guidé seulement par une lueur qui semblait ne devoir pas lui prêter ce secours.
Mon ami, je vois, à votre impatience, à l'étonnement et à l'espoir qu'expriment vos yeux, que vous vous attendez à ce que je vous instruise du secret de ma découverte; cela ne se peut: écoutez patiemment la fin de mon histoire, et vous verrez facilement pourquoi je me renferme dans le silence. Imprévoyant et ardent comme je l'étais alors, je ne vous conduirai pas à votre perte et à un malheur infaillible. Apprenez-de moi, sinon par mes préceptes, du moins par mon exemple, combien la science est dangereuse. Soyez-en certain: l'homme qui croit que sa ville natale est le monde, est plus heureux que celui qui aspire à s'élever plus qu'il ne peut prétendre.
Maître d'un pouvoir si étonnant, j'hésitai long-temps sur l'usage que j'en ferais. J'avais, il est vrai, la faculté d'animer; mais il restait encore un ouvrage d'une difficulté et d'une peine inconcevables, c'était de préparer un corps destiné à recevoir la vie, avec toutes ses combinaisons de fibres, de muscles et de veines. J'hésitai d'abord, si j'essayerais de créer un être semblable à moi-même ou d'une organisation plus simple; mais mon imagination était trop exaltée par mon premier succès, pour que je misse en doute mon habileté à donner la vie à un être aussi compliqué et aussi merveilleux que l'homme. Les matériaux, dont je pouvais disposer, me parurent à peine suffisants pour une entreprise aussi hardie; mais je ne doutai pas que je ne finisse par réussir. Je me préparai à une multitude de revers; il était possible que mes opérations fussent sans succès, et enfin que mon ouvrage fût imparfait. Cependant, en réfléchissant aux progrès qu'on faisait tous les jours dans la science et dans la mécanique, je me flattais que mes essais seraient du moins la base d'un prochain succès, et je ne pouvais croire que mon plan fût impraticable, par cela même qu'il était grand et compliqué. Ce fut dans ces dispositions que je commençai à créer un être humain. Comme la petitesse des parties formait une grande difficulté, je crus pouvoir accélérer mon ouvrage, en prenant la résolution, contraire à mes premières intentions, de le faire d'une stature gigantesque, c'est-à-dire, d'environ huit pieds de hauteur, et d'une grosseur proportionnée. Cette détermination prise, je m'occupai pendant plusieurs mois à rassembler et à arranger avec succès mes matériaux: enfin, je me mis à l'ouvrage.
On ne saurait imaginer la variété des sentiments qui m'agitaient, comme une tempête, dans le premier enthousiasme de mon heureuse entreprise. La vie et la mort me parurent des limites idéales; j'allais bientôt les franchir; j'allais verser un torrent de lumière sur l'obscurité du monde. Une nouvelle génération me bénirait comme son créateur et sa source: une foule d'êtres heureux et excellents me devraient leur existence. Aucun père ne pourrait réclamer la reconnaissance de son enfant, autant que je mériterais la sienne. En poursuivant ces réflexions, je pensai que si je pouvais animer une matière inerte, je pourrais, avec le temps (quoique je le regardasse alors comme impossible), rendre la vie à un corps que la mort semblait avoir destiné à la corruption.
Ces idées soutenaient mon courage, pendant que je poursuivais sans relâche mon entreprise. Mes joues étaient devenues pâles par l'étude, et mon corps s'amaigrissait par le défaut de nourriture. Quelquefois je pensais être parvenu au but, et j'échouais; mais je ne désespérais pas qu'au premier jour, ou au premier moment, mes espérances ne fussent réalisées. Le désir de posséder seul un pareil secret, me dominait entièrement: la lune éclairait mes opérations nocturnes, pendant que je poursuivais la nature jusque dans ses retraites les plus cachées, avec une ardeur sans relâche. Qui pourra concevoir l'horreur de mes travaux secrets, lorsque je profanais les tombeaux, ou que je torturais l'animal vivant, pour animer un froid argile? Mes membres en tremblent encore; tout est encore présent à mes yeux; mais alors j'étais entraîné par une impulsion irrésistible et presque fanatique; il me semblait n'avoir plus d'âme ou de sensation que pour la poursuite de cet objet. Ce n'était, il est vrai, qu'un enthousiasme passager, qui pouvait seulement contribuer à me faire sentir, avec une nouvelle force, dès que l'aiguillon surnaturel cesserait d'agir, que je retournerais à mes anciennes habitudes. Je ramassais des os dans les charniers; et de mes doigts profanes, je troublais les secrets effroyables du tombeau. Enfermé dans une chambre, ou plutôt dans une cellule solitaire, de la partie la plus élevée de la maison, et séparée de tous les autres appartements par une galerie et par un escalier, je me livrais au travail d'une création pleine de dégoût: mes yeux sortaient de leur orbite, pour suivre les détails de mes occupations. La salle de dissection et la tuerie me fournissaient un grand nombre de matériaux; souvent je me détournais avec horreur de mes travaux, lorsqu'excité encore par une ardeur toujours croissante, j'étais près d'achever mon ouvrage.
L'été se passa, pendant que j'étais engagé de cœur et d'âme dans n'était pas cette seule poursuite. La saison était magnifique: jamais moisson plus abondante ne couvrit les champs; jamais vendanges ne furent plus riches: mais j'étais insensible aux charmes de la nature; et les mêmes pensées qui me firent négliger les scènes qui se passaient autour de moi, me firent aussi oublier ces amis qui étaient éloignés de tant de lieues, et que je n'avais pas vus depuis si long-temps. Je savais que mon silence les inquiétait.
Je me rappelais, mot pour mot, ce que m'avait dit mon père: «Tant que vous serez satisfait de vous-même, vous penserez à nous avec affection, et nous recevrons régulièrement de vos nouvelles. Ne me blâmez pas si je regarde toute interruption dans votre correspondance, comme une preuve que vos autres devoirs sont également négligés».
Ainsi, je connaissais bien quelle devait être l'opinion de mon père, et pourtant je ne pouvais m'arracher à des occupations repoussantes en elles-mêmes, mais dont le pouvoir sur moi était in surmontable. Je remis alors tout ce qui avait rapport à mes sentiments d'affection, jusqu'à ce que j'eusse accompli le grand œuvre qui me détournait de toutes les habitudes de ma vie.
Je pensais que mon père serait injuste, s'il attribuait ma négligence à mes défauts ou à mes vices. Maintenant, je suis convaincu qu'il avait raison de penser que ma conduite n'était pas exempte de blâme. Un homme parfait doit toujours maintenir son esprit dans le calme et dans la paix; sa tranquillité ne doit jamais être troublée par une passion ou par un goût passager. Je ne crois pas que l'étude même soit une exception à cette règle. Si l'étude à laquelle on s'applique, doit affaiblir les affections, et ôter le goût de ces plaisirs simples dans lesquels on ne peut éprouver aucune altération, alors cette étude est sans aucun doute illégitime; c'est-à-dire, qu'elle ne convient pas à l'esprit humain. Si cette règle était toujours observée, si l'homme ne laissait aucune passion altérer le charme paisible de ses affections domestiques, la Grèce n'eût pas été réduite en esclavage; César n'eût pas immolé son pays; l'Amérique n'eût pas été découverte; et les empires du Mexique et du Pérou n'auraient pas été détruits.
Mais que fais-je? Je moralise au moment le plus intéressant de mon histoire, tandis que je lis dans vos regards l'invitation de continuer.
Mon père ne me faisait aucun reproche dans ses lettres, seulement mon silence l'engagea à s'informer de mes occupations, plus particulièrement qu'il ne l'avait fait jusque-là. L'hiver, le printemps et l'été s'écoulèrent pendant mes travaux, sans que je fisse attention à l'apparition successive des fleurs ou des feuilles, qui autrefois me faisait toujours éprouver le plus doux plaisir, tant j'étais plongé dans mon entreprise. Les vacances de cette année s'écoulèrent avant que mon ouvrage ne fut près d'être achevé. Je voyais alors, chaque jour, plus clairement combien j'avais réussi; mais mon enthousiasme était réprimé par mon inquiétude; et j'avais plutôt l'air d'un homme condamné à travailler aux mines, ou à tout autre objet malsain, que d'un artiste au milieu de ses occupations favorites. Toutes les nuits j'étais tourmenté d'une fièvre lente: je reconnus enfin que mon système nerveux était fortement attaqué. J'en éprouvai un grand chagrin, parce que j'avais jusqu'alors joui de la meilleure santé, et que je m'étais toujours vanté de la force de mes nerfs. Mais je croyais que l'exercice et l'amusement dissiperaient bientôt de pareils symptômes, et je me promettais de m'y livrer, dès que ma création serait terminée.
CHAPITRE IV
Ce fut en novembre, pendant une nuit affreuse, que je vis l'accomplissement de mes travaux. Dans une inquiétude voisine de l'agonie, je rassemblai autour de moi les instruments propres à donner la vie, pour introduire une étincelle d'existence dans cette matière inanimée qui était à mes pieds. L'airain avait déjà sonné la première heure après minuit; la pluie battait, avec un sifflement horrible, contre mes fenêtres; ma lumière était près de s'éteindre, lorsqu'à cette lueur vacillante, je vis s'ouvrir l'œil jaune et stupide de la créature: elle respira avec force, et ses membres furent agités d'un mouvement convulsif.
Comment décrire ce que j'éprouvai à cette vue, ou comment peindre le malheureux dont la formation m'avait coûté tant d'efforts, de peines, et de soins? Ses membres étaient d'une juste proportion, et les traits que je lui avais donnés n'étaient pas moins beaux. Beaux!... grand Dieu! sa peau jaune couvrait à peine le système des muscles et des artères: sa chevelure flottante était d'un noir brillant; ses dents étaient blanches comme des perles; mais ces avantages ne formaient qu'un contraste plus horrible avec des yeux insipides, qui paraissaient presque de la même couleur que leurs blanches et sombres orbites; une peau ridée, et des lèvres noires et serrées l'une contre l'autre. Les différents événements de la vie ne sont pas aussi variables que les sensations du cœur humain. Je n'avais pas cessé de travailler pendant près de deux ans, dans le seul but de donner l'être à un corps inanimé. Dans cette vue, j'avais négligé mon repos et ma santé: j'avais désiré atteindre ce but avec une ardeur immodérée; et, maintenant que j'y étais parvenu, la beauté du rêve s'évanouit; mon cœur se remplit d'une horreur et d'un dégoût affreux. N'ayant pas la force de soutenir la vue de l'être que j'avais créé, je sortis de mon laboratoire, et me promenai long-temps en parcourant ma chambre, en tous sens, et sans songer au sommeil. Enfin, la fatigue succéda à mon agitation, et je me jetai sur mon lit pour chercher, pendant quelques moments, l'oubli de ma situation. Ce fut en vain: je dormis pourtant; mais je fus troublé par les rêves les plus effrayants. Je crus voir Élisabeth, brillante de santé, se promener dans les rues d'Ingolstadt. Charmé et surpris, je l'embrassai; en imprimant mon premier baiser sur ses lèvres, je les vis devenir livides comme la mort; je vis ses traits changer, et je crus tenir entre mes bras le cadavre de ma mère. Elle était couverte d'un linceul, dans les plis duquel je voyais ramper les vers du tombeau. Je m'éveillai saisi d'horreur; une sueur froide couvrait mon front; mes dents claquaient les unes contre les autres; et tous mes membres étaient en convulsion, lorsqu'à la clarté faible et jaunâtre de la lune qui donnait sur les croisées, je distinguai le malheureux..., le misérable monstre que j'avais créé. Il tenait les rideaux du lit; et ses yeux, si je puis les appeler ainsi, étaient fixés sur moi. Sa bouche s'ouvrit, et il fit entendre quelques sons inarticulés, en faisant des grimaces affreuses. Peut-être avait-il parlé; mais je n'entendis pas; il étendit une main, sans doute pour me retenir, mais j'échappai, et descendis précipitamment les escaliers. Je me réfugiai dans la cour de la maison, où je passai le reste de la nuit à me promener en long et en large dans la plus grande agitation, prêtant attentivement et avec crainte l'oreille au moindre bruit, comme s'il m'annonçait l'approche du démon à qui j'avais si malheureusement donné la vie.
Ah! quel mortel pourrait soutenir l'horreur de cette situation! Une momie à qui on rendrait l'âme, ne serait pas aussi hideuse que ce monstre. Je l'avais observé lorsqu'il n'était pas encore achevé: il était laid alors; mais, lorsque les muscles et les articulations purent se mouvoir, il devint si horrible, que le Dante lui-même n'aurait pu l'imaginer.
Je passai la nuit dans des transes cruelles. Tantôt mon pouls battait si vite et avec tant de violence, que je sentais la palpitation de tous les artères; tantôt je succombais presque de langueur et de faiblesse. Saisi d'horreur, je compris avec amertume combien je m'étais abusé: les rêves, dont je m'étais bercé si long-temps et avec tant de plaisir, étaient maintenant devenus un tourment pour moi. Comment n'aurais-je pas éprouvé ce tourment? Mon changement fut si rapide; mes espérances furent si cruellement déçues en tous points!
Le jour commença enfin à paraître; le temps était sombre et pluvieux. Cependant, mes yeux découvrirent l'église d'Ingolstadt, ses blancs clochers, et l'horloge qui marquait six heures. Le gardien ouvrit les portes de la cour qui avait été mon asile pendant la nuit: je sortis dans les rues; je me mis à les parcourir avec précipitation comme si je cherchais à éviter le misérable, et en tremblant de le rencontrer à chaque détour de rue. Je n'osais retourner à l'appartement que j'habitais; et je me sentais entraîné avec une vitesse prodigieuse, quoique trempé par la pluie qui tombait à verse d'un ciel noir et couvert.
Je continuai pendant quelque temps à marcher ainsi, essayant, par l'exercice du corps, de me soulager du poids qui accablait mon esprit. Je traversais les rues sans savoir où j'étais, ni ce que je faisais. Mon cœur palpitait de frayeur, et et je marchais à pas irréguliers, sans oser regarder autour de moi:
Semblable à celui qui, en se promenant sur une route solitaire, est saisi de crainte et d'horreur, et qui, après s'être une seule fois retourné, presse le pas et n'ose plus détourner la tête; il craint qu'un ennemi effrayant ne marche derrière lui[2].
En continuant ainsi, j'arrivai enfin devant une auberge où descendaient ordinairement les voitures et les diligences. Je m'y arrêtai machinalement, et je restai pendant quelques minutes les yeux fixés sur une voiture qui arrivait par l'autre bout de la rue, et qui, en s'approchant, me parut être la diligence Suisse: elle s'arrêta à l'endroit même où j'étais; et, dès que la portière fut ouverte, je vis Henri Clerval, qui, en m'apercevant, s'élança dans mes bras. «Mon cher Frankenstein, s'écria-t-il, que je suis content de te voir! que je suis heureux de te rencontrer ici au moment même de mon arrivée»!
Rien ne put égaler le plaisir que j'éprouvai à la vue de Clerval; sa présence reportait toutes mes pensées vers mon père, Élisabeth, et toutes ces scènes domestiques dont le souvenir m'était si doux. Je tenais sa main; et, dans un moment, j'oubliai mes tourments et mon malheur; j'éprouvai tout à coup, et pour la première fois depuis plusieurs mois, une joie calme et sereine. J'accueillis mon ami de la manière la plus cordiale; et nous nous dirigeâmes vers mon collège. Clerval me parla pendant quelque temps de nos amis communs, et me dit combien il se félicitait d'avoir obtenu de venir à Ingolstadt. «Tu peux facilement, me dit-il, t'imaginer les efforts que j'ai dû employer, pour persuader à mon père qu'il n'était pas nécessaire à un négociant de ne connaître absolument que la tenue des livres; vraiment je ne me flatte pas d'avoir ébranlé son incrédulité; car sa réponse, constante à mes sollicitations, était toujours celle du maître d'école Hollandais dans le ministre de Wakefield: (j'ai 10,000 florins de rentes sans savoir le Grec, et cela ne m'empêche pas d'en jouir de bon cœur). Mais son affection pour moi a triomphé enfin de son mépris pour l'instruction; et il m'a permis d'entreprendre un voyage de découverte dans le pays de la science».
--«J'ai le plus grand plaisir à te voir, mais je n'en aurais pas moins à apprendre de toi comment se portent mon père, mes frères et Élisabeth».
--«À mon départ, ils étaient en bonne santé, et très-heureux, mais un peu fâchés de ne recevoir que si rarement de tes nouvelles. Cela me fait penser que j'ai à t'adresser des reproches de leur part. Mais, mon cher Frankenstein, continua-t-il, en s'arrêtant court, et en me regardant en face, je n'avais pas encore remarqué ta mauvaise mine, si maigre et si pâle; tu as l'air d'avoir veillé pendant plusieurs nuits.»
--«Tu as deviné juste; j'ai été dernièrement si plongé dans un travail, que je ne me suis pas donné assez de repos, comme tu vois. Mais j'espère bien sincèrement que je suis maintenant au terme de toutes ces occupations, et que j'en suis enfin délivré».
Je tremblais excessivement; je ne pouvais songer aux événements de la nuit précédente, ni à tout ce qui y faisait allusion. Je marchais d'un pas rapide, et nous arrivâmes bientôt à mon collège. Je réfléchis alors, et je frissonnai à l'idée que la créature que j'avais laissée dans mon appartement, pourrait y être encore, vivre et se promener. Je tremblais de voir ce monstre; mais je craignais encore plus qu'Henri ne le vit. Je le priai donc de rester quelques minutes au bas de l'escalier, et je montai dans ma chambre. J'allais ouvrir la porte, et je ne m'étais pas encore recueilli. Je m'arrêtai alors, en frissonnant. Je poussai la porte avec force, à la manière des enfants qui s'imaginent trouver un spectre qui les attend dans l'autre extrémité: mais rien ne parut. Je marchais avec crainte: l'appartement était vide, et ma chambre était aussi délivrée de son hôte hideux. J'avais peine à croire à mon bonheur; certain enfin de l'absence de mon ennemi, je frappai mes mains de joie, et je courus vers Clerval.
Nous montâmes dans ma chambre, où le domestique nous apporta aussitôt à déjeuner; mais je ne pouvais me contenir. Je n'étais pas seulement troublé par la joie; je me sentais agité aussi par un excès de sensibilité, et par les battements rapides de mon pouls. Je ne pouvais rester un seul instant à la même place; je sautais sur les chaises, je frappais des mains, et je riais aux éclats. Clerval attribua d'abord l'état extraordinaire dans lequel il me voyait au plaisir que me causait son arrivée; mais en m'observant avec plus d'attention, il vit dans mes yeux un égarement dont il ne put se rendre compte; et il fut aussi effrayé qu'étonné de mes éclats de rire immodérés, dont aucun ne venait du cœur.
--«Mon cher Victor, s'écria-t-il, pour l'amour de Dieu, dis-moi ce que tu as? Ne ris pas de cette manière. Comme tu es mal! Quelle est la cause de tout ce que je vois?
--»Ne me le demande pas, lui dis-je, en me mettant les mains sur les yeux, car je crus voir le monstre horrible se glisser dans la chambre; il peut dire.--ah! sauve moi! sauve moi»! Je m'imaginais que le monstre me saisissait; je me débattais avec fureur, et je cédai à un violent accès.
Pauvre Clerval, qu'a-t-il dû éprouver? En quelle amertume se changeait la joie qu'il s'était promise à nous revoir! Mais je n'étais pas le témoin de sa douleur; car j'étais sans vie, et je ne recouvrai les sens que long-temps, long-temps après.
Tel fut le commencement d'une fièvre nerveuse, qui me retint plusieurs mois. Pendant tout ce temps, Henri seul me soigna. J'appris par la suite qu'il avait caché à Élisabeth et à mon père l'excès de mon égarement, pour épargner des chagrins à l'un, qui, dans un âge avancé, ne pourrait entreprendre un aussi long voyage, et à l'autre, qui ne pourrait supporter l'idée de ma maladie. Il savait que je ne pourrais avoir de soins meilleurs et plus assidus que les siens, et ferme dans l'espérance que je recouvrerais la santé, il ne douta pas que loin de mal agir, il ne fit une très-bonne action vis-à-vis de mes parents.
J'étais réellement très-malade, et rien n'était plus propre à me rendre à la vie que les attentions excessives et continuelles de mon ami. Le monstre, à qui j'avais donné l'existence, était toujours devant mes yeux; il était sans cesse l'objet de mes discours dans mon délire. Sans doute Henry fut surpris de mes paroles: il les prit d'abord pour les égarements de mon imagination troublée; mais la ténacité qui me portait à revenir continuellement sur le même sujet, lui donna lieu de penser que ma maladie avait réellement pour cause quelqu'événement extraordinaire et terrible.
Je me rétablis lentement, et après des rechutes fréquentes, qui alarmèrent et affligèrent mon ami. Je me souviens que la première fois que je devins capable d'observer avec une sorte de plaisir les objets extérieurs, je vis que les feuilles tombées avaient disparu, et que de jeunes bourgeons poussaient aux arbres qui ombrageaient ma fenêtre. C'était un printemps délicieux, et la saison eut une grande influence dans ma convalescence. Je sentis aussi renaître dans mon cœur des sentiments de joie et d'affection. Mon chagrin s'était dissipé, et bientôt je devins aussi gai qu'avant que je fusse en proie à ma funeste passion.
«Cher Clerval, m'écriai-je, que tu es aimable, que tu es bon pour moi! Au lieu d'employer tout cet hiver à l'étude, ainsi que tu te l'étais promis, tu l'as passé dans la chambre d'un malade. Comment pourrais-je jamais reconnaître ce service? J'éprouve le plus grand remords de t'avoir détourné de tes projets; mais tu pardonneras à ton ami.
--»J'en serai suffisamment dédommagé si tu ne te troubles pas; si tu te rétablis aussi promptement qu'il est possible. À présent que ton esprit me paraît tranquille, je te puis parler sur un sujet;... ne le puis-je»?
Je tremblai. Quel pouvait être ce sujet? ferait-il allusion à un objet auquel je n'osais même penser?
«Calme-toi, dit Clerval, qui me vit changer de couleur, je ne t'en parlerai pas si cela t'agite; mais ton père et ta cousine seraient bien heureux de recevoir une lettre écrite de ta main. Ils ne savent pas combien tu as été malade, et sont inquiets de ton long silence.
«N'est-ce que cela, mon cher Henry? Comment as-tu pu supposer que ma première pensée ne se porterait pas vers ces amis si chers, que j'aime, et qui méritent tant que je les aime»?
«Si telles sont maintenant tes dispositions, tu seras peut-être bien aise, mon ami, de voir une lettre qui est arrivée ici pour toi depuis plusieurs jours: elle est, je crois, de ta cousine».
[Note 2: Coleridge's «Ancient Mariner».]
CHAPITRE V
Clerval me remit la lettre suivante: