Frankenstein, ou le Prométhée moderne Volume 1 (of 3)

Part 2

Chapter 23,902 wordsPublic domain

»Il parut alors satisfait, et consentit à venir à bord. Bon Dieu! Marguerite, si vous aviez vu l'homme qui capitulait ainsi pour son salut, vous n'auriez pu revenir de votre surprise. Ses membres étaient presque gelés, et son corps horriblement maigri par la fatigue et la souffrance. Je n'ai jamais vu d'homme dans un état aussi pitoyable. Nous essayâmes de le porter dans la chambre; mais dès qu'il eut quitté le grand air, il s'évanouit. Nous le reportâmes donc sur le pont, et le rendîmes à la vie en le frottant d'eau-de-vie et en le forçant d'en avaler un peu. Dès qu'il montra signe de vie, nous eûmes soin de l'envelopper dans des couvertures, et de le placer auprès de la cheminée du poêle de cuisine. Il recouvra lentement connaissance, et mangea une petite soupe qui le restaura merveilleusement.

»Deux jours se passèrent ainsi, sans qu'il fût capable de parler; et je craignais souvent que ses souffrances ne l'eussent privé de la raison. Lorsqu'il fut un peu rétabli, je le mis dans ma chambre, et eus pour lui autant de soin que mes devoirs purent me le permettre. Je n'ai jamais vu un être plus intéressant: ses yeux ont ordinairement une expression de fureur, et même de folie; mais, dans certains moments, quand on a une attention pour lui, ou qu'on lui rend le plus léger service, toute sa figure est adoucie, et sa physionomie respire un sentiment de bienveillance et de douceur tel que je n'ai jamais vu. Il est ordinairement plongé dans la mélancolie et le désespoir; quelquefois même il grince les dents, comme s'il n'était plus capable de supporter le poids des malheurs qui l'accablent.

»Lorsque mon hôte fut un peu rétabli, j'eus beaucoup de peine à éloigner ceux qui voulaient lui faire une foule de questions; car je ne voulais pas le laisser tourmenter par leur inutile curiosité, dans un état de corps et d'âme dont l'amélioration dépendait évidemment d'un entier repos. Une seule fois, cependant, le lieutenant lui demanda pourquoi il était venu si loin sur la glace, dans un équipage si singulier.

»Sa figure prit aussitôt l'expression du plus profond chagrin; et il répliqua: «Afin de poursuivre quelqu'un qui me fuyait.--Et l'homme que vous poursuiviez, voyageait-il de la même manière?--Oui, dit-il.--Alors je crois que nous l'avons vu; car, la veille du jour où nous vous avons rencontré, nous avions aperçu quelques chiens tirant à travers la glace, un traîneau dans lequel était un homme».

»Ce peu de mots éveilla l'attention de l'étranger; et il fit une multitude de questions pour savoir la route qu'avait tenue le démon (c'est ainsi qu'il l'appelait). Bientôt après, lorsqu'il fut seul avec moi, il me dit: «J'ai, sans doute, excité votre curiosité, aussi bien que celle de ces braves gens; mais vous êtes trop délicat pour me faire des questions.

»--Certainement; il serait très-indiscret et très-inhumain de ma part de vous faire de la peine pour satisfaire ma curiosité personnelle.

»--Et cependant vous ni avez tiré d'une position étrange et dangereuse; vous m'avez généreusement rendu à la vie».

»Ensuite il me demanda si je croyais que la rupture de la glace eût anéanti l'autre traîneau. Je lui dis que je ne saurais répondre avec certitude; car la glace ne s'était guère brisée avant minuit, et le voyageur pouvait être arrivé ayant ce temps en lieu de sûreté; mais que je n'en pouvais juger.

»Depuis ce temps, l'étranger paraissait très-empressé à être sur le pont, pour épier le traîneau qu'on avait vu auparavant; mais je l'ai engagé à rester dans la chambre, car il est beaucoup trop faible pour soutenir la rigueur de l'atmosphère. J'ai promis que l'on observerait pour lui, et qu'il serait averti sur-le-champ, si quelque nouvel objet s'offrait à la vue.

»Voilà mon journal jusqu'aujourd'hui, sur ce qui a rapport à notre étrange rencontre. L'étranger a insensiblement recouvré la santé, mais il est très-silencieux, et parait embarrassé lorsqu'un autre que moi entre dans sa chambre. Cependant, ses manières sont si engageantes et si douces, que les matelots s'intéressent tous à son sort, quoiqu'ils aient eu très-peu de communication avec lui. Pour moi, je commence à l'aimer comme un frère; et son chagrin profond et continuel m'attire vers lui, et m'inspire de la compassion. Il faut qu'il ait été un homme bien remarquable dans des jours plus heureux pour lui, puisque dans le malheur il est encore si attrayant et si aimable.

»Je disais dans une de mes lettres, ma chère Marguerite, que je ne trouverais pas d'amis sur le vaste Océan, et pourtant j'ai trouvé un homme que mon cœur aurait été heureux d'aimer comme un frère, avant que son âme eut été brisée par le malheur.

»Je continuerai de temps en temps mon journal sur cet étranger, si j'ai quelque chose de nouveau à vous apprendre».

13 août 17--

«Mon affection pour mon hôte augmente de jour en jour. Il excite du moins mon admiration et ma pitié d'une manière étonnante. Comment pourrai-je voir un être aussi noble abîmé par le malheur, sans éprouver la plus vive douleur? Il est si doux et si sage à la fois; son esprit est si cultivé; et lorsqu'il parle, ses paroles, quoique choisies avec l'art le plus délicat, coulent avec une rapidité et une éloquence incomparables.

»Il est maintenant très-bien rétabli, et il se tient continuellement sur le pont, pour épier sans doute le traîneau qui a précédé le sien. Cependant, quelque malheureux qu'il soit, il n'est pas si entièrement occupé de sa propre infortune, qu'il ne s'intéresse vivement aux occupations des autres. Il m'a fait beaucoup de questions sur mon projet, et je lui ai raconté franchement ma petite histoire. Il a paru charmé de la confidence et a fait sur mon plan plusieurs observations dont je pourrai faire mon profit. Il n'y a pas de pédanterie dans ses manières, et tout ce qu'il fait semble ne provenir que de l'intérêt qu'il prend naturellement au bien-être de ceux qui l'entourent. Il est souvent abattu par le chagrin, et alors il s'observe beaucoup, et cherche à chasser tout ce qu'il y a de sombre ou d'insociable dans son humeur. Ces paroxysmes fuient devant lui comme un nuage devant le soleil, quoique sa tristesse ne l'abandonne jamais. J'ai tâché de gagner sa confiance, et je crois y avoir réussi. Je lui parlais un jour du désir que j'avais de trouver un ami qui pût sympathiser avec moi et me diriger de ses conseils. Je lui dis que je n'appartenais pas à cette classe d'hommes qui s'offensent d'un avis. «Je n'ai reçu qu'une demi-éducation, et je ne puis avoir assez de confiance en mes propres moyens. Je désire donc que mon compagnon soit plus sage et plus expérimenté que moi, afin de m'affermir et de me soutenir; je n'ai pas cru qu'il fût impossible de trouver un véritable ami».

«Je conviens avec vous, répliqua l'étranger, que l'amitié est non-seulement un bien désirable, mais possible. J'eus autrefois un ami, dont l'âme était la plus noble qui fut sous le ciel: il m'est donc permis de juger de la véritable amitié. Vous avez l'espérance et le monde devant vous: ne désespérez de rien. Mais moi.... j'ai tout perdu, et je ne puis recommencer une nouvelle vie».

»En disant ces paroles, sa figure prit l'expression d'un chagrin calme et profond, qui me toucha le cœur. Il se tut et se retira bientôt dans sa chambre.

»Malgré l'abattement de son esprit, personne ne peut jouir plus vivement que lui des beautés de la nature. Un ciel étoilé, la mer et toutes les vues que présentent ces régions étonnantes semblent encore avoir le pouvoir d'élever son âme au-dessus de la terre. Un tel homme a une double existence: il peut supporter le malheur et être accablé par les revers; quand il est rentré en lui-même, on dirait d'un esprit céleste, entouré d'un nuage au travers duquel le chagrin ou la folie ne peuvent pénétrer.

»Si vous riez de l'enthousiasme avec lequel je m'exprime sur cet aventurier extraordinaire, vous devez avoir certainement perdu de cette simplicité qui était autrefois votre charme caractéristique. Cependant, si vous le voulez, souriez de la chaleur de mes expressions, tandis que j'ai tous les jours de nouveaux sujets de les répéter».

19 août 17--

«L'étranger me dit hier: «Vous pouvez voir facilement, capitaine Walton, que j'ai éprouvé de grands et incomparables malheurs. J'étais décidé d'abord à ensevelir avec moi le souvenir de ces maux, mais vous avez changé ma résolution. Vous cherchez les connaissances et la sagesse; moi aussi j'ai cherché ces biens. J'espère avec ardeur que l'accomplissement de vos vœux ne deviendra pas pour vous, comme pour moi, une cause de douleur. Je ne sais si l'histoire de mes infortunes vous sera utile; mais si vous le désirez, je vous en ferai le récit. Je crois que les événements étranges qui se lient à ma destinée, vous feront envisager la nature sous un point de vue capable d'agrandir vos facultés et votre intelligence. Vous entendrez parler de puissances et d'aventures que vous êtes habitué à croire impossibles. Mais je ne doute pas que mon histoire ne porte avec elle l'évidence de la vérité des événements qui la composent».

»Vous devez concevoir facilement que je fus enchanté d'une offre de ce genre. Cependant je craignais qu'il ne renouvelât sa douleur par le récit de ses infortunes. Je sentis le plus vif empressement d'entendre l'histoire qu'il m'avait promise, tant pour satisfaire ma curiosité, que par un grand désir d'améliorer son sort, s'il était en mon pouvoir. Je lui exprimai ces sentiments dans ma réponse.

»Je vous remercie, répliqua-t-il, de votre bonne volonté, mais elle est inutile; ma destinée est presque accomplie. Je n'attends plus qu'une chose, et alors je reposerai en paix. Je vous comprends, continua-t-il, en s'apercevant que je voulais l'interrompre; mais vous vous trompez, mon ami, si vous me permettez de vous appeler ainsi; rien ne peut changer ma destinée: écoutez mon histoire, et vous verrez qu'elle est irrévocablement fixée».

»Il me dit alors qu'il commencerait le lendemain son récit, lorsque j'en aurais le temps. Cette promesse me fit faire de profondes réflexions, et j'ai résolu de consacrer mes loisirs du soir à écrire ce qu'il m'aura raconté pendant le jour, en rapportant autant que possible, ses propres expressions. Si je n'en ai pas le temps, je prendrai du moins des notes. Ce manuscrit vous fera sans doute le plus grand plaisir: mais pour moi, qui le connais, et qui apprendrai cela de sa bouche, avec quel intérêt et quelle émotion je le relirai un jour»!

CHAPITRE Ier

Je suis né à Genève, et ma famille est une des plus considérables de cette république. Mes ancêtres avaient été, depuis bon nombre d'années, conseillers et syndics; et mon père avait rempli des fonctions publiques avec honneur et distinction. Il était respecté de tous ceux qui le connaissaient, à cause de son intégrité, et de son application infatigable à veiller aux intérêts de l'État. Il passa les années de sa jeunesse continuellement occupé des affaires de son pays, et il n'attendit pas le déclin de sa vie pour penser à se marier, et à laisser à l'État des fils qui pussent transmettre à la postérité ses vertus et son nom.

Comme les circonstances de son mariage font honneur à son caractère, je ne puis m'empêcher de les rapporter. Il comptait parmi ses plus intimes amis un négociant qui, d'un état brillant, tomba dans la pauvreté, après toutes sortes de malheurs. Cet homme, qui se nommait Beaufort, était d'un caractère orgueilleux et facile à se décourager. Il ne put soutenir l'idée de vivre pauvre et oublié dans le même pays où il avait brillé par son rang et sa magnificence. Ayant donc payé ses dettes de la manière la plus honorable, il se retira avec sa fille dans la ville de Lucerne, où il vécut inconnu et malheureux. Mon père aimait Beaufort de l'amitié la plus vraie; et il fut profondément affligé d'une retraite à laquelle des circonstances malheureuses avaient donné lieu, et qui le privait d'une société qui lui était chère. Il résolut d'aller le chercher et de l'engager à recommencer le commerce, en profitant de son crédit et de son assistance.

Beaufort avait pris toutes les mesures pour se cacher, et ce ne fut que dix mois après que mon père découvrit sa demeure. Charmé de cette découverte, il se rend à sa maison, qui était située dans une petite rue près le Reuss; mais lorsqu'il entra, il eut sous les yeux le spectacle de la misère et du désespoir. Beaufort avait sauvé des restes de sa fortune, une très-petite somme d'argent, mais qui était suffisante pour le soutenir pendant quelques mois; il espérait alors obtenir un emploi respectable dans la maison d'un négociant. En attendant, il n'avait pas d'occupation; et, se livrant, dans son loisir, aux plus tristes pensées, il fut en proie au chagrin le plus profond et le plus cruel, et tellement accablé d'esprit, que trois mois après, il fut sur un lit de douleur, incapable d'aucun mouvement. Sa fille le soignait avec la tendresse la plus touchante; mais elle voyait avec douleur que leur petite somme diminuait rapidement, et qu'ils n'avaient plus d'autre ressource. Caroline Beaufort avait une âme d'une trempe peu commune, et elle s'arma de courage pour se soutenir dans son adversité. Elle se procura une occupation honnête, tressa de la paille, et, par différents moyens, tâcha de gagner de quoi subvenir aux premiers besoins de la vie.

Plusieurs mois se passèrent ainsi. Son père devint plus mal; son temps était plus occupé à le soigner; ses moyens de subsistance diminuaient; et, en dix mois, son père mourut dans ses bras, la laissant orpheline et sans ressources. Ce dernier coup l'accabla; et elle était à genoux devant le cercueil de Beaufort, pleurant à chaudes larmes, lorsque mon père entra dans la chambre. Il arriva comme un ange protecteur pour cette pauvre jeune fille, qui se confia à ses soins; après l'enterrement de son ami, il la conduisit à Genève et la confia à une de ses parentes. Deux ans après cet événement, Caroline devint sa femme.

Lorsque mon père fut devenu époux et père, il se trouva tellement occupé par les devoirs de sa nouvelle position, qu'il abandonna plusieurs de ses fonctions publiques pour se vouer à l'éducation de ses enfants. J'étais l'aîné, et je devais lui succéder dans tous ses travaux et dans ses fonctions. Personne n'eut de plus tendres parents que les miens. Mon éducation et ma santé étaient l'objet de leur sollicitude continuelle, et d'une sollicitude d'autant plus vive, que pendant plusieurs années je fus leur unique enfant. Mais, avant de continuer mon récit, je dois rapporter un événement qui eut lieu lorsque j'étais âgé de quatre ans.

Mon père avait une sœur qu'il aimait tendrement, et qui avait épousé, très-jeune, un gentilhomme Italien. Peu de temps après son mariage, elle avait accompagné son mari dans son pays; et, depuis quelques années, mon père n'avait eu que très-peu de rapport avec elle. Elle mourut vers l'époque dont j'ai parlé; et, peu de mois après, il reçut une lettre de son mari. Celui-ci lui faisait part de son intention d'épouser une Italienne, et priait mon père de se charger de sa fille Élisabeth, seul enfant qu'il eut eu de sa sœur. «Je désire, dit-il, que vous la considériez comme votre propre fille et que vous l'éleviez de même. La fortune de sa mère lui est assurée, et je vous en remettrai les titres. Réfléchissez à cette proposition, et choisissez si vous voulez que votre nièce soit élevée par vous-même ou par une belle-mère».

Mon père n'hésita pas, et alla aussitôt en Italie pour accompagner la petite Élisabeth dans sa nouvelle demeure. J'ai souvent entendu dire à ma mère, qu'elle était alors le plus bel enfant qu'elle eut jamais vu, et qu'elle montrait même un caractère doux et aimant. Ces dispositions, et le désir de resserrer aussi étroitement que possible les nœuds de l'amour domestique, déterminèrent ma mère à regarder Élisabeth comme ma femme future, projet dont elle n'eut jamais à se repentir.

Dès-lors Élisabeth Lavenza devint ma compagne de jeu; et lorsque nous avançâmes en âge, elle fut mon amie. Elle était douée d'un excellent naturel, aussi gaie et aussi folâtre qu'un papillon. Quoiqu'elle fut vive et animée, ses sensations étaient fortes et profondes; son caractère prodigieusement aimant. Personne ne savait mieux qu'elle jouir de sa liberté, personne aussi ne se soumettait avec plus de grâce à la nécessité et au caprice. Son imagination était brillante quoiqu'elle fût capable d'une grande application. Ses traits étaient l'image de son âme; ses yeux bruns, quoiqu'aussi vifs que ceux d'un oiseau, avaient une douceur attrayante; sa figure était vive et animée. Capable de supporter une grande fatigue, elle avait l'air de la femme la plus délicate du monde. Plein d'admiration pour son intelligence et son esprit, j'aimais à la suivre, comme j'aurais pu le faire pour un animal favori; et je n'ai jamais vu tant de charmes dans la personne et dans l'esprit unis à si peu de prétention.

Tout le monde adorait Élisabeth. Si les domestiques avaient quelque chose à solliciter, c'était toujours par son intercession. Nous étions étrangers à toute espèce de désunion et de dispute; il existait, il est vrai, une grande différence dans nos caractères, mais il y avait même de l'harmonie dans cette opposition. J'étais plus calme et plus réfléchi que ma compagne; cependant mon caractère n'était pas aussi doux. Mon application durait plus long-temps; mais elle était moins opiniâtre pendant sa durée. J'aimais à rechercher les faits qui ont rapport au monde physique; elle se plaisait à suivre les inspirations hardies des poètes. Le monde était pour moi un secret que je désirais pénétrer; pour elle, c'était un vide qu'elle cherchait à peupler d'êtres de sa propre imagination.

Mes frères étaient bien plus jeunes que moi; mais j'avais dans un de mes condisciples un ami dont l'âge répondait au mien. Henry Clerval était fils d'un négociant de Genève, intime ami de mon père. C'était un enfant d'un talent et d'une imagination extraordinaires. Je me souviens, qu'à l'âge de neuf ans, il composa un conte de fées, qui faisait les délices et l'étonnement de tous ses camarades. Son étude favorite était celle des romans et des livres de chevalerie; et, lorsque nous étions fort jeunes, je me rappelle que nous jouions des pièces qu'il composait lui-même d'après ses livres, dont les principaux personnages étaient Roland, Robin Hood, Amadis, et Saint-George.

Personne n'a pu passer une jeunesse plus heureuse que la mienne. Mes parents étaient indulgents et mes camarades aimables. Nos études n'étaient jamais forcées; et, par quelques moyens, nous avions toujours devant nous un but qui nous excitait à les poursuivre avec ardeur. Ce fut de cette manière, et non par l'émulation, que nous prîmes goût au travail. Ce n'était pas la crainte d'être surpassée par ses compagnes, qui excitait Élisabeth à s'appliquer au dessin; mais le désir qu'elle avait de plaire à sa tante, en lui mettant sous les yeux quelque joli paysage qu'elle avait fait elle-même. Nous apprîmes le latin et l'anglais, afin de pouvoir lire les auteurs de ces deux langues; et, au lieu de nous rendre l'étude odieuse par les punitions, nous ne cessions d'aimer l'application; nos distractions eussent été des travaux pour d'autres enfants. Peut-être n'avons nous pas lu autant de livres, ou n'avons nous pas appris les langues aussi promptement que ceux qui sont enseignés d'après les méthodes ordinaires; mais ce que nous avons appris nous est resté plus profondément gravé dans la mémoire.

Je place Henri Clerval dans la description de notre cercle domestique, car il était constamment avec nous. Il allait à l'école avec moi, et passait chez nous presque tous les après-midi; son père qui n'avait que ce fils, était bien aise qu'il trouvât dans notre maison les camarades qu'il ne pouvait lui donner chez lui; aussi nous n'étions jamais tout-à-fait heureux lorsque Clerval était absent.

J'ai du plaisir à m'arrêter sur les souvenirs de mon enfance, avant que le malheur n'eût atteint mon esprit et changé ses idées lumineuses sur l'utilité générale en des réflexions sur moi-même, profondes et rétrécies. Mais, en traçant le tableau de mes jeunes années, je ne dois pas omettre ces événements qui me conduisirent insensiblement au dernier degré du malheur: car, lorsque je me rends compte de la naissance de cette passion qui régla ensuite ma destinée, je la vois sortir de sources impures et presqu'oubliées, comme un fleuve qui sort des flancs d'une montagne; mais, en croissant insensiblement, elle est devenue le torrent, qui, dans sa course, a détruit toutes mes espérances et mon bonheur.

La philosophie naturelle est le génie qui a réglé ma destinée; je désire donc, dans ce récit, établir les faits qui m'ont inspiré une prédilection pour cette science. J'avais treize ans, lorsque nous fîmes tous une partie de plaisir, aux bains près de Thonon: le mauvais temps nous obligea de rester toute une journée renfermés dans l'auberge, et le hasard fit tomber entre mes mains, dans cette maison, un volume des œuvres de Cornelius Agrippa. Je l'ouvris avec indifférence; la théorie qu'il cherche à démontrer et les faits étonnants qu'il rapporte, changèrent bientôt ce sentiment en enthousiasme. Une nouvelle lumière sembla éclairer mon esprit; je bondis de joie, et fis part de ma découverte à mon père. Je ne puis m'empêcher de faire remarquer ici les nombreuses occasions qu'ont les instituteurs, pour diriger les idées de leurs élèves vers des connaissances utiles, et qu'ils négligent entièrement. Mon père regarda avec indifférence le titre de mon livre, et dit: «Ah! Cornélius Agrippa! Mon cher Victor, ne perdez pas voire temps là-dessus, c'est une triste occupation».

Si, au lieu de cette remarque, mon père eût pris la peine de m'expliquer que les principes d'Agrippa avaient été tout-à-fait rejetés, et qu'on avait introduit un nouveau système de science, basé sur des raisonnements plus puissants que l'ancien, parce que ceux-ci étaient chimériques, tandis que les autres étaient réels et mis en usage; oh! alors, j'aurais certainement jeté Agrippa de côté, et, avec une imagination échauffée comme la mienne, je me serais probablement appliqué à la théorie d'alchimie, la plus raisonnable qui soit résulté des découvertes modernes. Il est même possible que le cours de mes idées n'eussent jamais reçu la funeste impulsion qui m'a conduit à ma perte. Mais le mépris vague que mon père avait montré pour mon livre, ne me prouvait nullement qu'il connût ce qu'il contenait, et je continuai de le lire avec la plus grande avidité.

Lorsque je fus de retour à la maison, mon premier soin fut de me procurer tous les ouvrages de cet auteur, et ensuite ceux de Paracelse et du Grand Albert. Je lus et j'étudiai avec délices les rêves ténébreux de ces écrivains; ils me parurent des trésors connus à peu d'autres personnes que moi; et, quoique je désirasse souvent faire connaître à mon père ces secrètes profondeurs de la science, j'étais toujours retenu par la critique indéterminée qu'il avait faite de mon auteur favori. J'appris ma découverte à Élisabeth, sous le sceau du secret le plus strict; mais elle ne prenait pas d'intérêt à mon travail, et elle me laissait poursuivre seul mes études.

Il peut sembler très-étrange de voir dans le 18e siècle un disciple du Grand Albert; mais notre famille n'était pas scientifique, et je n'avais pas suivi les lectures recommandées aux écoles de Genève. Mes rêves n'étaient donc pas troublés par la réalité; et je me livrai avec ardeur à la recherche de la pierre philosophale et de l'élixir de vie. Ce dernier objet obtint toute mon application: je le préférai à la richesse; et quelle gloire suivrait ma découverte, si je réussissais à chasser la maladie du corps humain, et à ne rendre l'homme accessible qu'à une mort violente!