François le Bossu

Chapter 9

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--Qui m'a pardonné comme vous me pardonnez, bonne Christine. Dieu m'a bien puni de mes méchantes moqueries à l'égard du bon François. Je riais de votre amitié pour lui, de votre généreuse défense contre mes ignobles attaques. A présent je comprends le bonheur d'être aimé et défendu par un ami, et j'envie son heureux sort d'avoir une amie telle que vous.

CHRISTINE

--Moi! je suis une pauvre petite amie qui doit tout à François et à M. de Nancé! Sans eux, je serais ignorante, sotte, méchante.

MAURICE

--Ignorante, peut-être! Mais sotte et méchante, jamais.

--Bonjour, mon bon Maurice, dit M. de Nancé qui entrait. Vous voilà bien mieux, mon ami; et votre courage se soutient; je sais par François combien vous êtes patient, résigné et... amélioré, pour tout dire.

MAURICE

--C'est François qui m'a fait du bien par sa bonté, Monsieur. Moi qui avais été méchant pour lui, et lui...

M. DE NANCÉ

--Ne parlons pas du passé, mon ami; et profitons du présent. Venez nous voir souvent; nous sommes très heureux ici. Ma petite Christine est gaie comme un pinson, douce comme une colombe et bavarde comme une pie: j'entends, une pie bien élevée et raisonnable, ce qui la rend très agréable et jamais incommode.

Christine sourit et baisa la main de M. de Nancé. Maurice voulut lui prendre le bras, car il marchait péniblement avec ses jambes tortues; le premier mouvement de Christine fut de céder à sa répugnance et de reculer; mais, rencontrant le regard peiné de François, elle se rapprocha et tendit son bras à Maurice.

MAURICE

--Vous aimez peut-être mieux courir ou marcher en liberté, Christine?

CHRISTINE

--Non, non, je vais vous aider à marcher; cela me fera plaisir. Appuyez-vous bien, Maurice, n'ayez pas peur; je peux vous soutenir.

MAURICE

--Bonne Christine, serez-vous aussi mon amie comme vous l'êtes de François?

CHRISTINE

--Comme de François, jamais. Je ferai ce que je pourrai pour vous, je vous aiderai, je vous amuserai, je vous rendrai des services. Mais pour François, c'est autre chose. Je ne peux aimer personne comme j'aime François et M. de Nancé.

François était enchanté de cette déclaration si franche de Christine; Maurice redevenait triste; bientôt il se plaignit d'éprouver de la fatigue, et on rentra; après une demi-heure de conversation, il se leva, dit adieu à tout le monde et s'en alla. Christine courut à lui, lui offrit son bras; il l'accepta en souriant tristement.

--Christine, dit-il en la quittant, je suis bien malheureux, et je n'ai pas un ami.

CHRISTINE

--Vous avez François. Et François vaut tous les amis du monde. Adieu, Maurice, à bientôt, j'espère.

Christine rentra dans le salon. Elle s'approcha de M. de Nancé, qui lisait dans un fauteuil, et, lui passant un bras autour du cou.

--Mon père, dit-elle.

--Ah! ah! ceci annonce une confidence ou une confession, dit M. de Nancé en l'embrassant et en posant son livre. Voyons, de quoi s'agit-il, mon enfant?

--Mon père, répéta-t-elle tout bas, Maurice me répugne: je le déteste; je sais que c'est mal. Je voudrais ne pas le toucher et il veut que je lui donne le bras. Et j'ai été bien fausse, car je lui ai offert mon bras pour l'aider à s'en aller et je lui ai dit: «A bientôt, j'espère», quand je voudrais ne le revoir jamais.

M. DE NANCÉ

--Tu n'as pas été fausse, ma fille; tu as été bonne; tu as senti que ton aversion était injuste et tu as voulu la vaincre. Mais pourquoi le détestes-tu?

CHRISTINE, s'animant.

--C'est depuis qu'il m'a demandé de l'aimer comme j'aime François. En moi-même, je le trouvais sot et ridicule. Lui! Maurice! que je connais à peine, l'aimer comme j'aime François, comme je vous aime, vous qui êtes si bon pour moi depuis quatre ans! François qui est mon frère, vous qui êtes mon père! Que j'aime un étranger comme vous! C'est bête et sot! Et pour cela, je ne peux plus le souffrir.

--Ma chère enfant, répondit M. de Nancé en l'embrassant à plusieurs reprises, tu as raison de nous aimer plus que les autres, car nous t'aimons de tout notre coeur; mais il ne faut pas que tu te moques de ceux qui te demandent de les aimer, et surtout d'un malheureux infirme, sans aucune affection au monde, car on m'a dit que depuis qu'il était difforme, son frère même rougissait de lui. Tu vois, ma chère petite, que c'est une vraie charité d'être bonne pour lui.

CHRISTINE

--Bonne, je veux bien, mon père, mais je ne peux pas et je ne veux pas l'aimer comme j'aime François et vous.

M. DE NANCÉ

--Tu n'y es pas obligée, mon enfant, mais tu ne dois pas le détester. Je serais bien triste de te voir détester quelqu'un.

CHRISTINE

--Vous! triste? Par ma faute? Oh! mon père! jamais je ne détesterai personne, pas même Maurice.

M. DE NANCÉ

--C'est bien, mon enfant; je te remercie de ta promesse et de ta confiance.

CHRISTINE

--Je serais bien fâchée de vous cacher quelque chose, mon cher père, surtout quand c'est du mal.

François entra au moment où un dernier baiser de Christine terminait la conversation.

FRANÇOIS

--Ce pauvre Maurice me fait pitié! il est parti si triste, plus triste que je ne l'ai vu depuis longtemps.

CHRISTINE

--Qu'est-ce qu'il a? Qu'est-ce qu'il veut?

FRANÇOIS

--Comment, ce qu'il a? Tu as bien vu comme il est tortu, bossu, défiguré?

CHRISTINE

--Oui, j'ai vu; il est horrible, affreux.

FRANÇOIS

--Et bien! c'est ça qui l'attriste; il a bien vu que tu t'approchais avec répugnance, presque avec dégoût, dit-il.

CHRISTINE

--C'est vrai, mais c'est sa faute.

FRANÇOIS

--Comment, sa faute? C'est sa chute pendant l'incendie qui l'a si terriblement défiguré.

CHRISTINE

--Oui, mais écoute, François; avant je ne l'aimais pas, parce qu'il était méchant pour toi. Le bon Dieu l'a puni; je l'ai plaint beaucoup et je lui ai pardonné quand il est devenu bon et qu'il t'a aimé. Aujourd'hui, quand il est entré, il m'a fait pitié et j'étais disposée à lui porter un peu d'amitié; mais il m'a demandé de l'aimer comme je t'aime, et alors... (le visage de Christine exprima une vive émotion), alors... je l'ai,... je ne l'ai plus aimé du tout. Je l'ai trouvé ridicule et bête! C'est sot de sa part; cela prouve qu'il n'a pas de coeur, qu'il ne comprend pas la reconnaissance, la tendresse que j'ai pour toi et pour notre père; il ne comprend pas que je ne peux aimer personne comme je vous aime; que je ne suis heureuse qu'ici, avec vous, et que chez maman et partout je serai malheureuse loin de vous. Et quand maman et papa reviendront je serai désolée.

Christine fondit en larmes; François la consola de son mieux, ainsi que M. de Nancé, qui lui dit qu'elle était une petite folle; que ses parents ne songeaient pas encore à revenir; que personne ne l'obligeait à aimer Maurice: qu'elle ne lui devait que de la compassion et de la bonté. Christine essuya ses yeux, avoua qu'elle avait été un peu sotte et promit de ne plus recommencer.

--Seulement, je te demande, François, de ne pas me laisser trop souvent pour aller voir Maurice et de ne pas l'aimer autant que tu m'aimes.

--Sois tranquille, Christine; tu seras toujours celle que j'aimerai par-dessus tout, excepté papa.

XX

SURPRISE DÉSAGRÉABLE QUI NE GATE RIEN

Les beaux jours du printemps arrivèrent et rendirent la campagne encore plus agréable aux habitants du château de Nancé; Paolo était devenu l'homme indispensable. Dévoué, affectionné comme un chien fidèle, il était toujours prêt à tout ce qu'on lui demandait; pour M. de Nancé, c'étaient les affaires, les comptes, l'arrangement de la bibliothèque, les courses lointaines et autres travaux, qu'il accomplissait avec un zèle, un empressement que rien n'arrêtait. Pour les enfants, c'étaient des commissions, des raccommodages, des inventions de jeux, des leçons de menuiserie, de gymnastique, des établissements de cabanes, de berceaux de feuillage, et mille autres inventions qui naissaient dans le cerveau fertile de ce Paolo, bizarre, ridicule, mais aimant et dévoué. M. de Nancé lui avait demandé de venir demeurer chez lui, l'éducation de François et de Christine exigeant beaucoup de temps et de surveillance. Il lui donnait cent francs par mois pour les deux enfants. M. et Mme des Ormes semblaient avoir oublié l'existence de leur fille; excepté une lettre que M. des Ormes écrivait à Christine à peu près tous les mois, elle n'entendait jamais parler de ses parents. Mme des Ormes ne s'était pas informée une seule fois de ses besoins de toilette ou de livres, de musique, de tout ce qui compose l'éducation d'un enfant. Christine ne songeait pas encore à ces détails, mais elle avait un sentiment vague et pénible de l'abandon de ses parents, et un sentiment tendre et reconnaissant de ce que M. de Nancé faisait pour son éducation, pour son amélioration; elle éprouvait aussi, une grande reconnaissance des soins que donnait Paolo à son instruction; elle l'aimait très sincèrement; lui, de son côté, admirait son intelligence, sa facilité à retenir et à comprendre: elle venait d'avoir dix ans; elle avait commencé son éducation à huit ans, et en piano, italien, histoire, géographie, dessin, elle était avancée comme l'est une bonne élève de dix à onze ans; elle avait donc regagné tout le temps perdu. Isabelle aussi lui inspirait une affection pleine de respect et de soumission. Isabelle ne cessait de remercier son cher François de l'avoir décidée à se charger de Christine, «Quelle heureuse position tu m'as faite, mon cher François, entre toi et Christine, chez ton excellent père; rien ne manque à mon bonheur. Puisse-t-il durer toujours!»

Il dura jusqu'à l'été. Un jour de juillet, que les enfants, aidés de M. de Nancé et de Paolo, construisaient un berceau de branchages au pied duquel ils plantaient des plantes grimpantes, une femme apparut au milieu d'eux; c'était Mme des Ormes. La surprise les rendit tous immobiles; rien n'avait fait pressentir sa visite.

MADAME DES ORMES

--Eh bien! Monsieur de Nancé; eh bien! mon cher esclave Paolo; eh bien! Christine, vous ne me dites rien?

M. de Nancé salua froidement et sans mot dire. Paolo salua gauchement et devint rouge comme une pivoine. Christine alla embrasser sa mère, mais Mme des Ormes arrêta une démonstration dangereuse pour son col garni de dentelles et pour sa coiffure emmêlée de fausses nattes et de faux bandeaux; elle lui saisit les mains, lui donna un baiser sur le front; et, la regardant avec surprise:

--Comme tu es grandie! Je suis honteuse d'avoir une fille si grande! Tu as l'air d'avoir dix ans!

CHRISTINE

Et je les ai, maman, depuis huit jours.

MADAME DES ORMES

--Quelle folie! Toi, dix ans! Tu en as huit à peine!

CHRISTINE

--Je suis sûre que j'ai dix ans, maman.

MADAME DES ORMES

--Est-ce que tu peux savoir ton âge mieux que moi? Je te dis que tu as huit ans, et je te défends de dire le contraire. Puisque j'ai à peine vingt-trois ans, tu ne peux avoir plus de huit ans.

Personne ne répondit; elle mentait et se rajeunissait de dix ans, car elle s'était mariée à vingt-deux ans, et Christine était née un an après son mariage.

--Monsieur de Nancé, continua-t-elle, je vous remercie d'avoir gardé Christine si longtemps; elle a dû bien vous ennuyer.

M. DE NANCÉ

--Au contraire, Madame, elle nous a fait passer un hiver et un printemps fort agréables.

MADAME DES ORMES

--En vérité! Mais... alors,... si vous vouliez la garder jusqu'au retour de mon mari? J'ai tant à faire, tant à arranger dans ce château! J'ai tout justement besoin de l'appartement de Christine, car j'attends beaucoup de monde. Je serais obligée de la mettre dans les mansardes, et la pauvre petite serait très mal. Et puis elle s'ennuierait à mourir, car je ne peux la laisser descendre au salon quand j'ai quelqu'un! Elle est trop grande pour..., pour perdre son temps. Vous me la rendrez quand je serai seule.

M. DE NANCÉ

--Donnez-la moi, Madame, quand vous voudrez et le plus que vous pourrez; mon fils et moi, nous sommes heureux de l'avoir.

MADAME DES ORMES

--Votre fils? Ah oui! c'est vrai! C'est ce joli petit là-bas. A la bonne heure! Il ne grandit pas comme une perche lui! il ne vous fait pas vieux par sa taille. Adieu, cher Monsieur! Paolo, venez avec moi; j'ai besoin de vous. Adieu, Christine.

Mme des Ormes fit quelques pas, puis revint.

--A propos, Christine, tu n'as pas besoin de venir me voir chez moi. Ne la laissez pas venir, cher M. de Nancé. Je viendrai la voir chez vous... Adieu... Eh bien! où est Paolo?.. Paolo!... mon pauvre Paolo! Il sera parti en avant dans son empressement de me voir.

Et Mme des Ormes hâta le pas, pour rentrer et retrouver Paolo, auquel elle voulait faire exécuter différents travaux dans ses appartements.

M. de Nancé fut quelques minutes, avant de revenir de son étonnement. Cette mère retrouvant sa fille sans aucune joie, aucune émotion, après une séparation de huit mois! ne s'occupant que de la taille et de l’âge de sa fille, qu'elle veut cacher pour se rajeunir elle-même! c'était plus révoltant encore que l'indifférence passée; et la tendresse de M. de Nancé pour Christine se révoltait d'un accueil aussi froid. François et Christine n'étaient pas encore revenus de leur frayeur d'être séparés, et de leur stupéfaction de se sentir réunis pour longtemps.

CHRISTINE

--Oh! François, François! quel bonheur que j'ai tant grandi! Je vais tâcher de beaucoup manger pour grandir plus encore et pour rester ici avec toi.

Christine et François sautaient et battaient des mains dans leur joie; M. de Nancé rit de bon coeur de la résolution de Christine. Chacun avait compris son bonheur et se livrait à une gaieté bruyante et à des plaisanteries réjouissantes, lorsque Paolo parut, l'air encore si effrayé et regardant de tous côtés si la tête de Méduse avait réellement disparu. Se voyant en famille, comme il disait, il se mit aussi à battre des mains, à gambader, à rire tout haut, au grand ébahissement de ses amis; François et Christine joignirent leur gaieté à la sienne; M. de Nancé riait en les regardant.

--Ze me souis cacé derrière le gros arbre! Z'avais oune peur terrible que la Signora ne m'aperçoût et ne me tirât de ma cacette. Quelle Signora terribila! Aïe! ze crois que ze l'entends.

Et Paolo se précipita derrière son arbre. C'était une fausse alerte; personne ne parut.

XXI

VISITES DE M. ET MADAME DES ORMES

Les habitants du château de Nancé ne s'aperçurent du retour de M. et Mme des Ormes que par quelques rares apparitions du père ou de la mère de Christine. M. des Ormes confirma la défense qu'avait faite sa femme à Christine de venir au château.

--Ta mère a toujours du monde; elle craint que tu ne t'ennuies, que tu ne déranges tes heures de travail; et puis il faudrait venir te chercher, te ramener, ce qui serait difficile avec tous ces messieurs et dames qu'il faut promener et voiturer. Puisque M. de Nancé a la bonté de te garder chez lui, nous sommes bien tranquilles sur ton compte; et je suis convaincu que tu n'es pas fâchée de cet arrangement.

CHRISTINE

--Du tout, du tout, papa, au contraire; je suis si heureuse avec ce bon M. de Nancé et mon ami François.

M. DES ORMES

--Allons, tant mieux, ma fille, tant mieux! J'espère que tu aimes M. de Nancé, que tu es aimable pour lui.

CHRISTINE

--Je l'aime de tout mon coeur, papa, et je le lui témoigne tant que je peux. Je voulais même l'appeler papa ou mon père, mais il n'a pas voulu; il croît que cela vous fera de la peine.

M. DES ORMES

--Pas le moins du monde. Appelle-le comme tu voudras.

CHRISTINE

--Merci, papa, merci, je le lui dirai. Vous êtes bien bon; je vous remercie bien.

M. DES ORMES

--Je suis bien aise de te faire plaisir, Christine, et que tu me le dises. Adieu, ma fille; je viendrai te voir souvent; mais pas de visites chez nous, ta mère m'a chargé de te le rappeler.

CHRISTINE

--Soyez tranquille, papa, je ne viendrai pas.

M. DES ORMES

--A propos, as-tu su que ton oncle et ta tante de Cémiane étaient en Italie pour quelques années!

CHRISTINE

--Non, papa; je croyais qu'ils reviendraient passer l'été à Cémiane.

M. DES ORMES

--Ils sont allés en Suisse, puis en Italie, pour la santé de ta tante, qui souffre de la poitrine. Adieu, Christine, bien des amitiés à M. de Nancé.

A peine M. des Ormes fut-il parti, que Christine s'élança vers l'appartement de M. de Nancé. Elle entra comme un ouragan.

--Papa! mon père! Je peux vous appeler comme je le voudrai; papa me l'a permis.

--Christine, Christine, dit M. de Nancé en hochant la tête, tu as eu tort de le lui demander. Je t'ai déjà dit que ce n'était pas bien.

CHRISTINE, avec affection.

--Pas bien? pourquoi? Ne faites-vous pas pour moi ce que vous feriez si j'étais votre fille? Ne me traitez-vous pas comme si j'étais votre fille? Ne m'aimez-vous pas comme une vraie fille, comme une vraie soeur de François? Ne croyez-vous pas que je vous aime comme un vrai père? Pourquoi donc m'obliger à vous parler comme à un étranger, à vous appeler Monsieur? Pourquoi m'imposer cette peine? Pourquoi me défendre de vous donner le nom que vous donne mon coeur, celui que vous donne François, qui ne peut pas vous aimer plus que je ne vous aime! Mon père, mon cher père, laissez-moi vous appelez mon père.

En achevant ces mots, Christine se laissa glisser à genoux devant M. de Nancé; elle appuya ses lèvres sur sa main, et le regarda avec ces grands yeux doux et suppliants qui faisaient de Paolo son très humble serviteur. M. de Nancé, de même que Paolo n'y résista pas; il releva Christine, la serra dans ses bras, l'embrassa à plusieurs reprises, et lui dit d'une voix émue:

--Ma fille! ma chère fille! appelle-moi ton père, puisque ton père te le permet, et crois bien que si je suis un père pour toi, tu es pour moi une fille bien tendrement aimée.

Christine remercia M. de Nancé, lui demanda pardon de l'avoir dérangé de son travail, et alla raconter ce qui venait de se passer à François, qui s'en réjouit autant qu'elle. Elle rentra ensuite dans son appartement, où l'attendait Paolo pour lui donner ses leçons.

L'été se passa ainsi, bien calme pour François et pour Christine; M. de Nancé refusa toutes les invitations de M. et de Mme des Ormes.

--C'est bien mal à vous, M. de Nancé, lui dit un jour Mme des Ormes dans une de ses rares visites; vous refusez toutes mes invitations; vous ne voyez aucune de mes fêtes, qui sont si jolies, aucun de mes amis, qui sont si aimables, qui m'aiment tant, qui sont si heureux près de moi! Vous ne goûtez à aucun de mes excellents dîners; j'ai un cuisinier admirable! un vrai Vatel!

M. DE NANCÉ

--Je suis vraiment contrarié, Madame, d'avoir toujours à vous refuser; mais les devoirs de la paternité s'accordent mal avec les plaisirs du monde, et je préfère une soirée passée avec mes enfants, aux fêtes les plus brillantes.

MADAME DES ORMES

--Comment dites-vous, mes enfants? Je croyais que vous n'aviez qu'un fils.

M. DE NANCÉ

--Et Christine, Madame? Ne m'avez-vous pas permis de la regarder comme ma fille?

MADAME DES ORMES

--Christine! Vous avez la bonté de vous en occuper vous-même? Vous ne la laissez pas à sa bonne?

M. DE NANCÉ

--Non, Madame. Je croirais manquer à la confiance que vous avez bien voulu me témoigner en me la... donnant..., car vous me l'avez bien donnée, n'est-il pas vrai?

MADAME DES ORMES, riant.

--Oui, oui. Gardez-la tant que vous voudrez! Mais... où est-elle? Je suis venue pour la voir.

M. DE NANCÉ

--Je vais la faire descendre, Madame; elle prend sa leçon de musique avec Paolo.

M. de Nancé sonna

--Faites venir Mlle Christine, dit-il au domestique.

MADAME DES ORMES

A propos de Paolo, il y a longtemps que je ne l'ai vu. J'ai besoin de lui pour une décoration de théâtre; nous allons jouer la Belle au bois dormant. C'est moi qui fais la BELLE. Tous ces messieurs ont déclaré que personne ne remplirait ce rôle mieux que moi. Ces dames étaient furieuses. Mais ils ont dit que les bras étaient très en évidence, car je serai dans un fauteuil, les bras pendants; on dit que j'ai de très beaux bras... Comment trouvez-vous mes bras?

M. DE NANCÉ, froidement.

--Probablement très beaux, Madame; mais je ne m'y connais pas.

--Mon père, vous me demandez!... s'écria Christine, qui arrivait en courant le croyant seul. Ah!

Christine venait d'apercevoir sa mère, que les dernières paroles de M. de Nancé avaient mise de mauvaise humeur.

MADAME DES ORMES

--A qui parlez-vous, si haut, Christine? Croyez-vous entrer dans une écurie?

CHRISTINE

--Pardon, maman: on m'avait dit que M. de Nancé me demandait. Je le croyais seul.

MADAME DES ORMES

--Et pourquoi l'appelez-vous votre père?

CHRISTINE

--Maman, papa m'a permis d'appeler M. de Nancé, mon père, parce qu'il est si bon pour moi...

MADAME DES ORMES

--Ah! Ah! ah! la bonne idée! Dieu! que c'est bête à M des Ormes!

M. de Nancé s'aperçut que les choses allaient tourner mal pour la pauvre Christine interdite, et il crut devoir intervenir.

M. DE NANCÉ

--Christine est d'une reconnaissance excessive du peu que je fais pour elle, Madame. Elle croit la mieux témoigner en m'appelant son père. Comment pourrai-je oublier qu'elle est votre fille, qu'elle me vient de vous; qu'en m'occupant d'elle, c'est à vous que je rends service; qu'elle est pour moi un souvenir perpétuel de vous?

Mme des Ormes, enchantée, serra la main de M. de Nancé, baisa Christine au front.

--Tu as bien raison, Christine, aime-le bien... et appelle-le ton père, car il est cent fois meilleur que ton vrai père. Au revoir cher Monsieur de Nancé; je viendrai très souvent vous voir. Et ne craignez pas que je vous enlève Christine: non, non; puisque vous y tenez, gardez-là en souvenir de moi. Adieu, mon ami.

M. de Nancé la salua profondément et la reconduisit jusqu'à sa voiture. Elle y était déjà montée et M. de Nancé s'en croyait débarrassé, lorsqu'elle sauta à terre et remonta le perron.

--Et Paolo que j'oublie! Christine, va me le chercher... Dieu! qu'elle est grande, cette fille! dit Mme des Ormes en la regardant courir pour exécuter l'ordre de sa mère. C'est vraiment ridicule d'avoir une fille si grande pour son âge; elle est encore grandie depuis mon retour, Ne craignez-vous pas, cher Monsieur de Nancé, en la laissant vous appeler son père, qu'elle ne vous vieillisse terriblement?

--Je ne crains rien dans ce genre, répondit M. de Nancé en souriant. François a quatorze ans, et je ne cherche pas à me rajeunir.

MADAME DES ORMES

--Vous avez l'air si jeune. Quel âge avez-vous?

M. DE NANCÉ

--J'ai quarante ans, Madame.

MADAME DES ORMES

--Quarante ans! Dieu! quelle horreur! j'espère bien n'avoir jamais quarante ans!... Il est vrai que j'en suis loin! J'ai à peine vingt-trois ans.

M. de Nancé ne put réprimer entièrement un sourire moqueur.

MADAME DES ORMES

--Vous ne le croyez pas? C'est à cause de cette ridicule taille de Christine, à laquelle on donnerait dix ans, en vérité? Et c'est à peine si elle en a huit. Je me suis mariée à quinze ans.

M. de Nancé ne pouvait répliquer sans dire une impertinence: il se tut.

--Maman, dit Christine qui revenait tout essoufflée, je ne trouve pas M. Paolo; il est sans doute parti, ne vous sachant pas ici.

MADAME DES ORMES

--Que c'est ennuyeux! Comment ne lui a-t-on pas dit que j'étais là. Ce bon Paolo! Il est si heureux quand il me voit! Envoyez-le-moi demain, mon cher Monsieur de Nancé. Adieu, à bientôt.

Elle monta dans son poney-duc et partit en envoyant des baisers avec ses doigts épatés qu'elle croyait effilés.

--C'est ennuyeux que Paolo soit parti, dit Christine; je n'avais pas fini ma leçon de piano, et je n'ai pas encore eu ma leçon d'histoire.

M. DE NANCÉ

--Il reviendra peut-être, mon enfant; et, s'il rentre trop tard, tu viendras chez moi, je te donnerai ta leçon d'histoire.

CHRISTINE

--Oh! merci, mon père! J'aime tant quand c'est vous qui me donnez mes leçons... Mais, dites-moi, mon père, est-ce vrai que vous ne me soignez que pour maman, et que vous ne m'aimez qu'en souvenir d'elle?

M. DE NANCÉ