François le Bossu

Chapter 8

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Christine arriva le lendemain comme d'habitude pour savoir des nouvelles du malade; les larmes lui vinrent aux yeux quand elle sut combien l'incendie et la chute avaient défiguré le pauvre Maurice, et le désespoir dans lequel il était plongé à l'arrivée de François; elle fut très contente du second succès de son ami.

CHRISTINE

--Je suis sûre que tu finiras par le rendre excellent. C'est comme moi; tu m'obliges à devenir bonne, rien que par amitié pour toi. Je ne sais ce que je serais capable de faire pour toi.

FRANÇOIS

--Tu ne ferais pas de mauvaises choses, bien certainement.

CHRISTINE

--Oh non! d'abord parce que tu ne m'en conseillerais jamais, et puis parce que je te ferais de la peine et à ton papa aussi en faisant mal.

FRANÇOIS

--Bonne Christine! je plains le pauvre Maurice, s'il doit rester infirme, de n'avoir pas une chère petite Christine comme moi.

CHRISTINE

--Il n'a qu'à prendre pour amie une des demoiselles Guilbert.

FRANÇOIS

--Ce ne sont pas des Christine.

Un domestique entra.

--M. de Nancé demande M. François et Mlle Christine.

--Vous nous demandez, papa? dit François.

--Oui, chers enfants; je reçois un petit mot de Mme des Ormes qui me demande d'aller de suite chez elle avec toi, François, et avec toi, Christine; je ne sais pas ce qu'elle désire de nous. Il faut y aller, mes enfants; apprêtez-vous, nous irons à pied par les prairies.

Les enfants et Isabelle furent prêts en cinq minutes; M. de Nancé les attendait sur le perron; ils coururent gaiement en avant. M. de Nancé les suivait avec Isabelle.

--Que peut me vouloir Mme des Ormes? se demandait-il. Elle est si bizarre, si absurde, que je crains toujours quelque sottise dont ma petite Christine serait victime... et mon pauvre François aussi par conséquent... Je vais le savoir bientôt, au reste; la voici qui vient au-devant de nous.

Effectivement, Mme des Ormes, ne pouvant attendre patiemment l'arrivée de M. de Nancé, accourait comme une jeune personne de quinze ans, cueillant une fleur, poursuivant un papillon, gambadant et pirouettant.

MADAME DES ORMES

--Venez vite, Monsieur de Nancé, que je vous dise une bonne nouvelle. M. des Ormes vient d'acheter un hôtel à Paris, superbe hôtel! Je donnerai des bals, des concerts... Non, pas de concerts; je n'aime pas la musique. Des tableaux vivants; c'est charmant. Vous figurerez dans mes tableaux vivants; vous ferez le roi Assuérus, et moi la reine Esther, et mon mari l'oncle Mardochée; ah, ah, ah! mon mari en Mardochée avec une grande barbe blanche! N'est-ce pas que ce sera amusant?

--Très amusant, Madame, répondit gravement M de Nancé; mais ce n'est pas pour cela que vous m'avez fait venir avec les enfants?

MADAME DES ORMES

--Si fait, si fait; c'est pour vous proposer de venir demeurer avec nous dans mon hôtel; vous prendrez le rez-de-chaussée, que je vous louerai dix mille francs, mais à la condition que, les jours de réception, on soupera dans votre appartement.

M. DE NANCÉ

--C'est impossible, Madame. D'abord je ne joue pas la comédie; ensuite je passe mes hivers à la campagne avec mon fils.

MADAME DES ORMES

--A la campagne! Quel dommage! J'avais si bien arrangé tout cela! Vous auriez fait un superbe Assuérus».

M. de Nancé ne put s'empêcher de sourire: tout cela lui parut d'un tel ridicule, que pour le faire sentir à Mme des Ormes et pour l'en dégoûter, il lui dit:

--Prenez Paolo, Madame! Ordonnez-lui de laisser pousser sa barbe et ses moustaches; il jouera tout ce que vous voudrez.

MADAME DES ORMES

--Tiens! c'est une idée. Quand vous serez chez vous, envoyez-moi Paolo. Adieu, mon cher Monsieur de Nancé; au revoir, je pars demain. Christine, dis adieu à tes amis, nous partons demain.

CHRISTINE

--François, mon cher François! je ne veux pas le quitter! Laissez-moi avec lui, maman; je vous en supplie, ne m'emmenez pas.

FRANÇOIS

--Madame, Madame, laissez-moi ma chère Christine! Je serai si malheureux sans elle! De grâce, je vous en prie, ne l'emmenez pas.

Et tous deux se jetèrent en sanglotant au cou l'un de l'autre.

MADAME DES ORMES

--Eh bien! eh bien! qu'est-ce que cela? Quelle scène absurde! Vas-tu finir de pleurer, Christine. Cela m'ennuie de voir pleurer.

CHRISTINE

--Je pleurerai toujours tant que je serai séparée de François.

MADAME DES ORMES

--Je t'enverrai à Séraphin, à Franconi.

CHRISTINE

--Je ne veux pas de Séraphin sans François; je veux rester avec François.

MADAME DES ORMES

--Dieu! quel ennui! Que vais-je devenir avec une figure pleurante en face de moi? Mon bon Monsieur de Nancé, de grâce, venez faire Assuérus.

M. DE NANCÉ

--Impossible, Madame: je ne me ferai jamais comédien.

MADAME DES ORMES

--Que faire alors? Venez à mon secours.

M. DE NANCÉ

--Madame,... M. de Nancé hésita.

MADAME DES ORMES

--Quoi, quoi? dites, dites, mon cher Monsieur de Nancé. Délivrez-moi de cet ennui; je ne peux pas supporter la lutte.

M. DE NANCÉ

--Madame... je vous offre un moyen de vous en délivrer. Laissez-moi Christine; vous serez bien plus libre, sans aucun embarras, aucune gêne.

MADAME DES ORMES

--Mais pour vous quel ennui! quelle charge!

M. DE NANCÉ

--Non, Madame; je jouirai d'abord du bonheur de ces deux enfants, et puis de la satisfaction de vous rendre un service, quelque léger qu'il soit.

MADAME DES ORMES

--Léger? mais c'est un énorme service que vous me rendez. C'est vrai! Cette pauvre Christine! elle serait sans cesse dérangée de sa chambre pour mes soirées, mes dîners: elle serait mal, très mal. Chez vous elle sera très bien; c'est une chose décidée alors. Je vous l'envoie demain avec Isabelle. Seulement, comme j'ai besoin de mes chevaux et de mes gens, je l'enverrai dans la charrette de la ferme avec ses effets.

M. DE NANCÉ

--Ne dérangez personne, Madame, j'irai prendre moi-même Christine et Isabelle.

MADAME DES ORMES

--Merci, cher Monsieur; vous me rendez un service d'ami; je vous en remercie infiniment. Envoyez-moi Paolo pour Assuérus.

M. de Nancé, délivré de son inquiétude pour François et Christine, rit bien franchement à la pensée de Paolo en Assuérus. Mais il promit de l'envoyer le soir même. Il allait s'éloigner, lorsque Mme des Ormes le rappela.

--Monsieur de Nancé!... cher Monsieur de Nancé, vous êtes si bon, que vous voudrez bien, j'en suis sûre, compléter votre obligeance en prenant Christine aujourd'hui même; j'ai tant à faire! M. des Ormes est parti ce matin; je dîne chez ma belle-soeur de Cémiane; je ne verrai pas Christine; alors j'aime mieux vous la donner de suite.

M. DE NANCÉ

--De tout mon coeur, chère Madame: quand faut-il que je vienne la prendre?

MADAME DES ORMES

--Tout de suite! Remmenez-la, et envoyez votre carriole pour ses effets, qu'Isabelle mettra dans une malle. Adieu, Christine; adieu, ma fille; sois bien sage, bien obéissante; ne fais pas enrager ce bon M. de Nancé, qui veut bien de toi. Au revoir, dans six ou sept mois.

Elle embrassa Christine sur les deux joues, serra la main de M. de Nancé, et s'éloigna en courant et sautillant comme elle était venue.

Quand elle se fut éloignée, Christine et François, dont le coeur bondissait de joie, se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, puis Christine se jeta dans ceux de M. de Nancé, qu'elle embrassait en répétant:

--Mon père! mon père! mon bon père! Vous m'avez sauvée! Que je vous aime, cher, cher père! M. de Nancé, attendri, lui rendit ses baisers.

--Chère enfant! Oui, je suis ton père d'adoption; tu sais si je t'aime tendrement.

Et il réunit dans ses bras ces deux enfants dont l'un était à lui, et dont fautre lui était seulement confié, mais il les aimait presque d'une égale tendresse. La rentrée au château de Nancé fut triomphale; des cris de joie annoncèrent à Bathilde le séjour de Christine au château. Le dîner, la soirée furent une fête et un éclat de rire continuel. Christine se coucha, installée dans la maison de son cher François et fut longtemps à s'endormir, tant la joie l'agitait. François était au moins aussi heureux; et M. de Nancé l'était plus sérieusement et plus profondément.

XVIII

PAOLO, PRIS, S'ÉCHAPPE

Aussitôt après être rentré, M. de Nancé envoya chercher Paolo et le fit mener de suite chez Mme des Ormes, qui l'attendait avec impatience. Dès qu'elle l'aperçut, elle courut à lui.

MADAME DES ORMES

--Arrivez, arrivez vite, mon cher Paolo; j'ai besoin de vous. M. de Nancé vous a-t-il parlé?

PAOLO

--Non, Signora; il m'a seulement dit, avant que z'aie pou descendre de la voiture: «Partez vite, mon cer, «Madame des Ormes vous attend. Et la voiture m'a remmené si vite que z'en avais le vertize, Ce bon M. de Nancé, il a des ceveaux qui courent comme des diavolo.

MADAME DES ORMES

--Bon! c'est très bien! Je pars demain pour Paris; je laisse Christine à M. de Nancé; mon mari a acheté un hôtel charmant, je donnerai des soirées, des bals et j'ai besoin de vous.

PAOLO

--De moi! Oh! Signora! ze ne sais pas danser, voltizer en tournant comme la sarmante Signora des Ormes. Ze ne peux vous servir à rien et z'aime mieux rester avec M. de Nancé.

MADAME DES ORMES

--Du tout, du tout. J'ai besoin de vous pour mes charades; vous ferez Assuérus.

PAOLO

--Quoi c'est des sarades, Signora? Quoi c'est Souérousse?

MADAME DES ORMES

--Des charades sont des choses charmantes; je vous expliquerai cela plus tard. Assuérus est un roi; ce sera vous.

PAOLO

--Mais ze ne peux pas être roi, Signora. Ze ne souis qu'un pauvre médecin italien.

MADAME DES ORMES

--Que vous êtes nigaud, mon cher! Vous ne serez pas roi pour de bon, ce sera pour rire; et je serai votre Esther, votre femme.

PAOLO, effrayé.

--Oh! Signora, c'est impossible! Ce bon M. des Ormes! Non, non! Ze ne pouis pas accepter ça, Signora. Ze souis trop zeune pour que vous soyez ma femme.

MADAME DES ORMES

--Mais puisque je vous dis que tout cela est pour rire, pour s'amuser. Il faut absolument que je vous emmène.

PAOLO

--Signora, de grâce! laissez-moi avec M. de Nancé mon bon ami. Ze souis trop bête pour être un roi.

MADAME DES ORMES

--Ça ne fait rien, Assuérus était très bête. Vous allez coucher ici; je vous emmènerai demain avec moi. Brigitte, faites préparer un lit pour M. Paolo, je l'emmène à Paris. Sans adieu, mon cher Paolo.

Brigitte, faîtes préparer un dîner pour M. Paolo. Je pars; à demain.

Mme des Ormes sauta dans un coupé, qui s'éloigna rapidement. Paolo resta sur le perron sans voix et sans mouvement. Revenant à lui enfin et se frappant la tête de ses poings:

--Imbécile! qu'ai-ze fait? Elle va m'emmener! ze ne veux pas moi avoir oune femme si horrible et si ridicoule! Ze veux la laisser au pauvre M. des Ormes!... Quel diable d'Assouérous! Ze ne souis pas Assouérous! ze souis le pauvre Paolo, et ze veux être le pauvre Paolo et rester avec le bon M. de Nancé qui ne me fait zamais enrazer comme cette femme ridicoule. Et ze veux rester et donner des leçons à mon petit François... Quel bon garçon!... Et à ma Christinetta!... Quelle bonne, douce demoiselle! Si vive, si gaie, et qui vous entortille avec ses grands yeux bleus si doux, et qui rient toujours... Quoi faire? Ze vais parler à M. de Nancé; ze me moque bien du dîner de la Signora; ze ne veux pas de son dîner, moi.

Paolo partit en courant, malgré les cris de Brigitte, et arriva tout essoufflé chez M. de Nancé au moment où les enfants venaient de se coucher.

M. DE NANCÉ

Qu'y a-t-il donc, mon pauvre Paolo? Vous arrivez comme un homme poursuivi par des loups.

PAOLO

Oh! caro Signor, z'aimerais mieux une bande de loups que Mme des Ormes; ze me souis sauvé cé vous; elle veut m'emmener, me faire roi Assouérous, m'épouser. C'est impossible, Signor! impossible! Ze ne veux pas être son mari! Ze ne veux pas sasser ce pauvre M. des Ormes! Quoi faire Signor! elle va me relancer partout; à Arzentan, cé vous, partout!

M. de Nancé riait à se tenir les côtes; il calma le pauvre Paolo, lui expliqua ce que Mme des Ormes voulait de lui, et qu'elle serait la vie qu'il mènerait à Paris. Paolo frémit, pria M. de Nancé de le cacher jusqu'après le départ de sa persécutrice et de lui permettre de venir passer quelques jours chez lui, de peur que Mme des Ormes ne le fit enlever à Argentan. M. de Nancé lui promit secours et protection, consentit volontiers à le garder tant qu'il voudrait rester à Nancé, et lui demanda où il avait dîné.

PAOLO

--Noulle part, Signor! Cette femme m'a fait perdre la tête et l'appétit.

M. DE NANCÉ

--Vous aller dîner ici, mon pauvre Paolo. Je vais dire qu'on vous prépare à dîner et à coucher.

Pendant que Paolo tremblait d'être enlevé, Mme des Ormes se fâchait et grondait tous ses gens pour avoir laissé échapper ce pauvre Paolo. Elle commanda qu'on allât au petit jour à Argentan, et qu'on le lui ramenât de gré ou de force; mais le lendemain la carriole revint sans Paolo, qu'on n'avait pu trouver nulle part. Grande colère de Mme des Ormes, qui n'avait plus le temps d'aller à sa recherche: elle partit furieuse, arriva de même et trouva à redire à tout ce que son mari avait fait dans l'appartement; elle donna divers ordres contraires à ceux qu'avait donnés M. des Ormes, et, aussitôt arrivée, elle annonça qu'elle aurait une grande soirée dans quinze jours, vers le 15 décembre. Et dès le lendemain elle commença sa vie dissipée et tourbillonnante visites, emplettes, dîners, spectacles, soirées, se couchant à trois et quatre heures du matin, se levant à midi, une vie de femme du monde, c'est-à-dire de folle. Elle se mit à organiser les charades, mais elle trouvait difficilement des acteurs et actrices. Quand on sut qu'elle voulait faire le rôle d'Esther, personne ne voulut faire Assuérus. Dans son désespoir, elle écrivit à Paolo:

«Mon cher, mon bon Paolo, je vous demande de grâce de me donner huit jours. Prenez demain le chemin de fer; descendez chez moi, dans mon hôtel, rue de la Femme-Sans-Tête, 18. Je ne vous garderai que huit jours au plus; et comme je ne veux pas vous faire perdre l'argent que vous font gagner vos leçons, je vous donnerai cinq cents francs le jour de votre départ. J'ai absolument besoin de vous; sans vous, ma fête est manquée. Si vous me refusez, je ne vous reverrai de ma vie et je vous défendrai de voir Christine. Ne répondez pas, mais arrivez vite.»

«CAROLINE DES ORMES.»

Quand Paolo reçut cette lettre, il retomba dans le désespoir; M. de Nancé, après avoir ri de la persévérance de Mme des Ormes, conseilla à Paolo de se rendre à ses voeux et de prendre le chemin de fer de midi qui l'amènerait à Paris à quatre heures. Paolo soupira, pleura même, se tapa la tête et partit, maudissant la Signora et ses charades. Il était attendu; on le reçut avec enthousiasme; sans lui donner le temps de se reposer, Mme des Ormes l'entraîna dans le salon où se faisaient les répétitions; tous les acteurs y étaient; ils accueillirent Paolo avec des éclats de rire que ne justifiaient que trop son air effaré, étrange, son attitude embarrassée et son apparence misérable; car pour ménager son habit de parade, il avait mis sa redingote râpée et tachée, des souliers ferrés, le reste à l'avenant, Mme des Ormes le traînant par la main, le présentant à tout le monde:

--Voici mon Assuérus, disait-elle; commençons la répétition.

On plaça Paolo sur une estrade; l'un lui leva le bras, l'autre la jambe; on lui ouvrit la bouche, on lui tira le nez, on hérissa ses cheveux; tous riaient à se tordre, excepté Paolo, qui, impatienté de ces plaisanteries et de ces rires, bondit de dessus l'estrade au milieu du salon, et cria avec colère:

--Ze ne veux pas qu'on me tiraille comme un veau qu'on égorge. Ze veux qu'on me respecte et qu'on me donne à manzer. Si la Signora me fait des farces comme ça, moi, Paolo, ze prends la dilizence et m'en retourne à Arzentan.

Toute la société rit de plus belle, mais se retira devant les yeux enflammés et les gestes furieux de Paolo. Mme des Ormes lui expliqua que c'était une répétition, qu'on allait lui servir un bon repas; elle le flatta, le calma, et puis elle sonna pour qu'on le menât dans sa chambre. Elle pria ces messieurs et ces dames de ne pas se décourager, que tout irait bien maintenant qu'elle tenait son Assuérus, et qu'elle se chargeait de lui faire répéter son rôle et ses pauses.

Le jour de la représentation arriva. Le salon était plein de monde; deux tableaux avaient été passablement exécutés. Esther et Assuérus, qui excitaient d'avance les rires de l'assemblée, étaient attendus avec impatience; enfin la toile se leva. Assuérus, raide comme un soldat au port d'armes, le sceptre sur l'épaule en guise de fusil, regardait les spectateurs d'un oeil hébété et terrifié; Esther, demi-agenouillée devant lui, les bras tendus, le regardait d'un oeil suppliant.

«Abaissez, votre sceptre sur ma tête», avait-elle dit tout bas, au moment où la toile allait se lever. Assuérus l'abaissa, mais trop tard, convulsivement et si durement que le sceptre tomba de tout son poids sur la tête de Mme des Ormes; le coup était si violent, si imprévu, qu'elle ne put s'empêcher de porter la main à sa tête en poussant un léger cri. Assuérus, éperdu, jeta sceptre, couronne et manteau, sauta à bas de l'estrade et disparut. Mme des Ormes se releva, regarda d'un air courroucé ses invités, qui riaient à qui mieux mieux, s'approcha de la rampe et voulut parler; sa grande bouche ouverte, son nez osseux et détaché, ses pommettes saillantes, son front bas, son air oie enfin, redoublèrent les éclats de rire; on n'avait jamais vu pareille Esther. Mme des Ormes, furieuse, se retira, se promettant de se venger sur Paolo de l'échec qu'elle subissait. Mais Paolo n'y était plus; devinant la confusion et la colère de Mme des Ormes, il fit lestement un paquet de ses effets, mit dans son portefeuille les cinq cents francs que lui avait donnés M. des Ormes le matin même, et courut au chemin de fer pour y attendre le premier départ. Le lendemain, de bonne heure, il était à Nancé, racontant sa mésaventure qu'il bénissait puisqu'il lui devait d'être débarrassé de Mme des Ormes. Les enfants furent enchantés de le revoir; il leur raconta les beautés de Paris telles qu'il les avait vues et jugées, et les ennuis des répétitions, des dîners et des soirées de Mme des Ormes tels qu'il les avait éprouvés.

Peu de jours après, il reçut une lettre furieuse de son Esther; elle le traitait de mal élevé, de brutal, de goujat, de voleur même, pour avoir accepté et emporté les cinq cents francs que son mari avait eu la sottise de lui donner.

«Ze les ai bien gagnés, se dit Paolo en riant; quant à ses inzures, ze m'en moque et je m'en bats l'oeil et le mollet. Mas ze vais la défourioser. Ze vais lui dire des soses... des soses qui lui feront ouvrir sa grande bouce comme oune bouce de crocodile».

Et se mettant à table, il écrivit:

«O Signora! ô bella, ô adorable! comment est-il possible qu'Assouérous reste comme oune homme de carton devant la belle Esther! Z'ai fait tomber sur votre ceveloure admirable, sur vos ceveux éparpillés, mon sceptre de bois, z'ai donné une calotte sans le vouloir, ze vous zoure, Signora bella. Et pouis, la douleur de votre douleur a si rempli de douleur ma cétive personne, que moi, Paolo, roi Assouérous, zé mé souis sauvé et z'ai couru comme un dératé zousqu'à la dilizence du cemin de fer. Pardonnez, Signora de mon coeur, Signora de mon âme, et recevez encore votre humble, soumis et éternel esclave.»

«PAOLO PERONNI».

Il faut que ze montre à M. de Nancé; c'est zoliment zoli ce que z'ai écrit.

--Monsieur de Nancé, Signor, venez, ze vous prie, lire ma réponse, dit Paolo en entrant chez M. de Nancé. Vous me direz si ce n'est pas sarmant. Voici la lettre, voilà la réponse.

M. de Nancé sourit à la lecture du style de Mme des Ormes, et éclata de rire en lisant la réponse de Paolo. Celui-ci, enchanté de l'effet qu'il avait produit, attendait, en ouvrant la bouche jusqu'aux oreilles, que M. de Nancé témoignât tout haut son admiration.

M. DE NANCÉ, lui rendant les lettres.

--Mon cher Paolo, votre lettre est, dans son genre, aussi ridicule que celle de Mme des Ormes. Elle vous injurie comme un Auvergnat, et vous lui répondez par une moquerie par trop évidente.

PAOLO

--Cer Monsieur de Nancé, ze ne souis pas bête, quoique z'aie l'air d'oune imbécile; c'est comme ça qu'il faut faire avec cette Signora absourdissima. Elle croit qu'elle est souperbe, ze lui dis qu'elle est souperbe; elle croit que zé l'adore. Voilà la Signora ensantée; ze zouis peut-être le seul qui dise comme elle; alors elle pardonne et ne se fasse pas quand ze viens donner des leçons à ma Chnstinetta. Voilà pourquoi z'ai écrit comme oune imbécile.

M. DE NANCÉ

Nous verrons si vous avez deviné juste, mon cher Paolo; je le désire pour vous.

Deux jours après, Paolo entra triomphant chez M. de Nancé, et lui présenta une lettre.

--Prenez, Signor, lisez, voyez si Paolo est oune bête!

«Mon bon et cher Paolo, votre charmante lettre m'a touchée et m'a bien fait regretter les injures que je vous ai écrites. Pauvre Paolo! Pardonnez-moi; je vous accepte pour esclave et je vous traiterai en bonne maîtresse. Adieu. mon esclave. Je m'amuse beaucoup, je donne des bals; je danse toute la nuit.»

»CAROLINE DES ORMES».

--Folle! dit M. de Nancé en levant les épaules. Que je suis heureux d'avoir pu tirer ma chère Christine de cette maison de folie et de dissipation!

XIX

CHRISTINE EST BONNE MAURICE EST EXIGEANT

L'hiver se passait doucement et agréablement au château de Nancé. François et Christine accompagnaient M. de Nancé dans ses promenades de propriétaire, aidaient à la plantation des arbres, au tracé des chemins, etc. Elles étaient précédées et suivies des leçons de Paolo et de M. de Nancé. François sacrifiait quelquefois une promenade pour aller voir le pauvre Maurice, toujours si heureux de ces visites; Maurice questionnait beaucoup François, lui demandait des conseils et en profitait au point d'avoir amené un changement complet dans son caractère. Il devenait doux, humble, raisonnable. Adolphe, tout en reconnaissant ce changement favorable, s'éloignait de plus en plus de son frère et détestait François chaque jour davantage. Maurice sortait depuis quelque temps, mais il ne s'était encore fait voir à personne. Un jour, il demanda à François si M. de Nancé voudrait bien lui permettre d'aller le voir au château. François l'assura que M. de Nancé serait charmé de le recevoir ainsi que Christine.

MAURICE

--Christine? Je croyais Mme des Ormes partie depuis longtemps.

FRANÇOIS

--Oui, il y a trois mois qu'elle est partie, mais elle nous a laissé Christine et Isabelle.

MAURICE

--Christine est avec toi? Comme tu es heureux d'avoir une si bonne et si gentille petite fille!

FRANÇOIS

--Oui, tu dis vrai! très heureux! Si tu la connaissais mieux, tu verrais comme elle est bonne, dévouée, aimable, gaie, charmante! Et comme elle nous aime, papa et moi! Elle nous dit, tout en riant, des choses si aimables, si affectueuses, que nous en sommes attendris, papa et moi.

MAURICE

--Oh oui! Je la connais bien.

FRANÇOIS

--Je ne t'en parlais jamais, parce que je croyais que tu ne l'aimais pas.

MAURICE

--Je la détestais comme je te détestais quand j'étais méchant; mais, à présent que je me souviens comme elle te défendait, comme elle t'aimait, je l'aime moi-même beaucoup, et je voudrais qu'elle m'aimât. Quand pourrai-je venir chez toi?

FRANÇOIS

--Veux-tu venir demain? je préviendrai papa.

MAURICE

--Très bien; au revoir, à demain à deux heures.

Ils se séparèrent et François annonça la visite de Maurice. M. de Nancé en fut bien aise pour François, qui formait là une nouvelle et agréable intimité. Le lendemain, quand Maurice entra, embarrassé et honteux de sa ridicule apparence, François et Christine coururent à lui. Christine fut presque effrayée et repoussée au premier aspect, mais, surmontant sa répugnance par un sentiment de bonté, elle s'approcha de Maurice et l'embrassa.

--Pauvre Maurice, dit-elle, je sais combien vous avez souffert; j'ai tout su par François.

MAURICE