François le Bossu

Chapter 7

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--Eh oui! déjà, mais vous vous reverrez bientôt et souvent. Isabelle te mènera promener de notre côté, et François ira se promener avec moi du côté des Ormes; vous jouerez pendant que je lirai au pied d'un arbre; et puis nous ferons des visites au château et à ta tante de Cémiane quand tu y seras.

M. de Nancé fit atteler; il monta dans la voiture avec François, Christine et Isabelle; un quart d'heure après, ils descendaient au château des Ormes. Ils trouvèrent M. et Mme des Ormes dans le salon.

MADAME DES ORMES

--Ah! vous voilà, Monsieur de Nancé; c'est fort aimable de m'avoir vous-même ramené Christine; je pensais bien que quelqu'un s'en serait chargé.

M. DES ORMES

--Comment est-ce M. de Nancé qui nous amène Christine? D'où venez-vous donc, mon cher Monsieur?

M. DE NANCÉ

--De chez moi, Monsieur.

MADAME DES ORMES

--Ah! c'est que vous ne savez pas, mon cher, que j'ai laissé Christine hier soir chez les Guilbert, la croyant avec vous. Ce n'est pas étonnant! Cet incendie était si terrible! Mais j'ai bien pensé ce matin, en la sachant encore absente, que M. de Nancé ou bien ma soeur de Cémiane l'aurait emmenée et nous la ramènerait.

M. DES ORMES

--Vous abusez de l'obligeance de M. de Nancé, Caroline.

MADAME DES ORMES

--Pas du tout. Je suis bien sûre que M. de Nancé est très heureux de me rendre ce service.

M. DE NANCÉ

--Celui-là, oui, Madame; je vous l'affirme bien sincèrement.

--Vous voyez bien, dit Mme des Ormes triomphante. Vous croyez toujours que les autres pensent comme vous. Je suis persuadée, moi, que si j'avais à faire un voyage, et si je demandais à M. de Nancé de garder Christine chez lui en mon absence, il le ferait avec plaisir.

M. DE NANCÉ

--Non seulement avec plaisir, Madame, mais avec bonheur. Essayez, vous verrez.

MADAME. DES ORMES

--Que vous êtes aimable, Monsieur de Nancé!

M. DES ORMES

--Caroline, ne faites donc pas des suppositions impossibles. Monsieur de Nancé, voulez-vous rester à déjeuner avec nous?

M. DE NANCÉ

Merci bien, Monsieur; j'ai chez moi nos pauvres voisins incendiés, et je ne les ai pas encore vus aujourd'hui.

M. de Nancé partit avec François quelques instants après; Christine monta dans sa chambre avec Isabelle.

XV

TRISTES SUITES DE L'INCENDIE

Aucun événement extraordinaire ne vint plus troubler la tranquillité des châteaux voisins. Christine continua à voir François, Gabrielle et Bernard, presque tous les jours, tantôt chez eux, tantôt au château des Ormes. François s'attachait de plus en plus à Christine, et, grâce au désir qu'avait Isabelle de se rapprocher de lui, ils se retrouvaient dans leurs promenades et aussi dans leurs visites au château de Cémiane. M. de Nancé, cédant au désir de François, donnait souvent des déjeuners et des goûters aux enfants des environs; c'étaient les beaux jours de François et de Christine. Paolo continuait avec un succès marqué ses leçons à ses deux élèves. Mme des Ormes avait voulu que Paolo les donnât à Christine sans payement, mais M. des Ormes, qui redoutait le ridicule, plus encore qu'il ne craignait l'humeur de sa femme, les paya assez largement pour fermer la bouche aux mauvaises langues; car dans le voisinage on s'amusait beaucoup de l'avarice de Mme des Ormes pour tout ce qui concernait sa fille.

La vie se passait donc heureuse et calme pour François et Christine; pour M. de Nancé, qui n'était heureux que par son fils; pour Isabelle, qui aimait beaucoup Christine à cause de la tendresse qu'elle témoignait à François, et aussi à cause des charmantes qualités qui se développaient par les soins de cette bonne intelligente et par ceux de M. de Nancé. Ce dernier portait à Christine une affection paternelle, et il cherchait à suppléer à la direction qui manquait à la pauvre enfant du côté de ses parents, par des conseils, toujours écoutés et suivis avec reconnaissance. Mme des Ormes oubliait sans cesse sa fille pour ne s'occuper que de toilette et de plaisirs. M. des Ormes, faible et indifférent, avait, comme nous l'avons vu, des éclairs de demi-tendresse qui ne duraient pas; tranquille sur le sort de Christine depuis qu'il la savait sous la direction sage et dévouée d'Isabelle, il ne s'occupait pas de sa fille, et cherchait, comme sa femme, à passer agréablement ses journées. Tous deux laissaient à Isabelle liberté complète d'élever Christine selon ses idées; c'est ainsi qu'aidée de M. de Nancé elle donna à Christine des sentiments religieux et des habitudes qui lui manquaient; elle la menait au catéchisme avec François, qui fit cette année sa première communion sous la direction du bon curé du village et guidé par son père, dont la piété touchait et encourageait François et Christine. Dès les premiers temps qui suivirent l'entrée d'Isabelle chez Christine, ils eurent occasion d'exercer la vertu de charité à l'égard de Maurice et d'Adolphe. Les brûlures d'Adolphe le faisaient souffrir beaucoup, mais ce n'était rien auprès de ce que souffrait Maurice. Outre des brûlures, le médecin lui avait trouvé les reins et le dos contusionnés et déviés et les jambes toutes disloquées.

On les transporta chez eux la nuit même de l'incendie; et ce fut après qu'ils furent installés dans leurs lits, que les deux médecins appelés commencèrent à panser les brûlures et à remettre les membres démis et brisés. Paolo avait demandé à assister à l'opération; il voulut donner des conseils, et faire autrement que ne faisaient les médecins pour remettre les membres disloqués et brisés. Mais on se moqua de ses avis, et on refusa de les suivre.

Paolo se retira en branlant la tête, et dit le lendemain à M. de Nancé:

«Mauvais, mauvais pour le Maurice! Sera bossou et horrible; les zambes mal arranzées; très mal! C'est abouminable! Moi z'aurais fait bien; pas comme ces zens imbéciles».

Maurice poussa des cris lamentables pendant cette opération, qui dura une demi-heure environ. Maurice se trouvait dans l'impossibilité de remuer, à cause des appareils qui maintenaient ses jambes et ses épaules; il fallait le faire boire et manger, le moucher et l'essuyer comme un petit enfant; il se désolait, se fâchait; ses colères et ses agitations augmentaient son mal.

Les premiers jours sa vie fut en danger, et personne ne put le voir; mais, après un mois, M. de Nancé demanda si François ne pouvait pas venir le distraire et le consoler; M. et Mme de Sibran acceptèrent la proposition avec joie, et ils annoncèrent à leurs fils la visite de François.

--Pourquoi l'avez-vous acceptée, dit Maurice en gémissant. Il va triompher de me voir si malade; Adolphe et moi, nous nous sommes moqués de sa bosse, et il doit nous en vouloir.

MADAME DE SIBRAN

--Mon pauvre ami, tu t'ennuies tant et tu souffres tant, que ton père et moi nous avons jugé utile de te donner une distraction.

MAURICE

--Jolie distraction!

ADOLPHE

--Agréable passe-temps!

Malgré l'humeur qu'ils témoignaient ils ne voulurent pas que Mme de Sibran écrivît à François pour l'empêcher de venir. Le lendemain, François arriva à une heure; ni Maurice ni Adolphe ne bougèrent ni ne parlèrent quand il entra chez eux et qu'il leur dit bonjour d'un air affectueux.

FRANÇOIS

--Vous avez bien souffert et vous souffrez encore beaucoup?...

Pas de réponse.

FRANÇOIS

--Nous avons été tous bien tristes de votre accident... Papa a envoyé tous les jours savoir de vos nouvelles... Dès que j'ai su que vous alliez un peu mieux, j'ai bien vite demandé la permission de venir vous voir... Vous surtout, pauvre Maurice, qui ne pouvez pas faire un mouvement... Je vous fatigue peut-être?... Dites-le moi franchement; je reviendrai demain ou après-demain...

Le pauvre François était un peu embarrassé; il ne savait s'il devait rester ou s'en aller; il attendit encore quelques minutes, et, Maurice et Adolphe persistant à garder le silence, il se leva.

--Adieu, Maurice; adieu, Adolphe; je reviendrai vous voir avec papa, et je ne resterai pas longtemps, pour ne pas vous fatiguer.

Le bon François sortit un peu triste du mauvais accueil que lui avaient fait ces garçons dont il avait déjà eu tant à se plaindre; mais, toujours bon et généreux, il se dit:

--Il ne faut pas leur en vouloir, à ces pauvres malheureux! Ils souffrent; peut-être que le bruit leur fait mal... Je verrai une autre fois à leur parler de choses qui les amusent.

Christine savait qu'il avait été voir les Sibran; le lendemain, elle alla chez lui savoir de leurs nouvelles.

--Ils souffrent toujours beaucoup, répondit François.

CHRISTINE

--Ont-ils été contents de te voir?

FRANÇOIS

--Je ne sais pas; ils ne me l'ont pas dit.

CHRISTINE

--T'ont-ils raconté comment le feu avait pris au salon?

FRANÇOIS

--Non, je ne leur ai pas demandé.

CHRISTINE

--De quoi avez-vous donc causé?

FRANÇOIS

--Mais ils n'ont pas causé; j'ai parlé tout seul.

CHRISTINE

--Ah! mon Dieu! est-ce que leur langue est brûlée!

FRANÇOIS, souriant.

--Non; seulement ils ne parlent pas...

Christine le regarda attentivement.

CHRISTINE

--François... ils t'ont fait quelque méchanceté, et tu ne veux pas le dire. Je le vois à ton air embarrassé.

--Et tu as deviné, Christine, dit M. de Nancé en riant. Ils ne lui ont pas dit un mot, pas répondu un oui ou un non; ils ne l'ont pas regardé. Et François veut y retourner.

CHRISTINE

--Tu es trop bon, François! Je t'assure que tu es trop bon. Ne trouvez-vous pas, cher Monsieur?

M. DE NANCÉ

--On n'est jamais trop bon, ma petite Christine, et rarement on l'est assez. En retournant chez Maurice et Adolphe, François fait un double acte de charité, il rend le bien pour le mal, et il visite des malheureux qui souffrent et qui ont longtemps à souffrir encore, surtout Maurice. Cette seconde visite les touchera peut-être; et, s'ils voient souvent François, ils deviendront probablement meilleurs.

CHRISTINE

--C'est vrai cela; on est toujours meilleur quand on a passé quelque temps avec François et avec vous... Et c'est pourquoi je serais si contente de ne jamais vous quitter tous les deux!..., Si vous vouliez?...

--Pauvre chère enfant, dit M. de Nancé en l'embrassant, n'y pense pas; c'est impossible.

CHRISTINE

--Quand je serai vieille, et que je serai ma maîtresse, je viendrai chez vous et j'y resterai toujours.

M. DE NANCÉ

--Alors, nous verrons; nous avons le temps d'y penser. En attendant, va jouer avec François; j'ai à travailler.

CHRISTINE

--Qu'est-ce que vous faites? A quoi travaillez-vous?

M. DE NANCÉ

--Tu es une petite curieuse. Je travaille à un livre que tu ne comprends pas.

CHRISTINE

--Vous croyez? Je crois, moi, que je comprendrai. De quoi parlez-vous?

M. DE NANCÉ

--De l'éducation des enfants, et des sacrifices qu'on doit leur faire.

CHRISTINE

Ce n'est pas difficile à comprendre. Il faut faire comme vous, voilà tout. Je comprends très bien tous les sacrifices que vous faites à François. Je vois que vous restez toujours à la campagne pour l'éducation de François; que vous ne voyez que les personnes qui peuvent être utiles ou agréables à François; que vous me laissez venir si souvent vous déranger et vous ennuyer chez vous, pour François; que vous m'apprenez à être bonne et pieuse, pour François; que vous m'aimez enfin pour François; que vous...

M. DE NANCÉ, l'embrassant.

--Assez, assez, chère enfant; tu es trop modeste pour ce qui te regarde et trop clairvoyante pour le reste. Dans l'origine, je t'ai aimée et attirée pour François, mais je t'ai bien vite aimée pour toi-même, et, après François, tu es la personne que j'aime le plus au monde. François le sait bien; nous parlons souvent de toi, et nous nous entendons très bien pour t'aimer.

CHRISTINE, se jetant à son cou.

--Je suis bien contente de ce que vous me dites là! Comme je vous aime, cher, cher Monsieur de Nancé! Et comme cela m'ennuie de vous appeler Monsieur! J'ai toujours envie de vous dire: PAPA.

M. DE NANCÉ

--Ne fais jamais cela, mon enfant; ce serait mal.

CHRISTINE

--Pourquoi mal?

M. DE NANCÉ

--Parce que ce serait presque un blâme pour ton papa; c'est comme si tu disais: M. de Nancé est meilleur pour moi que mon vrai papa, et je l'aime davantage.

CHRISTINE

--Mais... ce serait la vérité.

M. DE NANCÉ

--Chut! ma Christine: chut! Que personne ne t'entende dire pareille chose.

Christine resta un instant sans parler, la tête appuyée sur l'épaule de M. de Nancé.

M. DE NANCÉ

--A quoi penses-tu, Christine?

CHRISTINE

--Je pense que je suis très heureuse de vous avoir connus, vous et François. Il est si bon, François!

M. DE NANCÉ, souriant.

--Oui, il est bien bon, mais prends garde qu'il ne s'impatiente de perdre son temps à nous regarder au lieu de jouer.

CHRITINE

--Est-ce que cela t'ennuie? François?

FRANÇOIS

--Oh non! pas du tout. J'aime beaucoup à t'entendre dire des choses aimables à papa et à l'entendre te répondre.

CHRISTINE

--Iras-tu demain chez Maurice?

FRANÇOIS

--Oui, certainement; je l'ai promis.

CHRISTINE

--Veux-tu que j'y aille avec toi?

FRANÇOIS

--Oui, si papa veut bien t'emmener.

M. DE NANCÉ

--Tu ne peux pas y aller, Christine: tu as neuf ans; tu ne peux pas faire des visites à des grands garçons de treize et onze ans.

CHRISTINE

--C'était seulement pour que François ne s'ennuie pas chez eux que je demandais à y aller, car je les déteste... c'est-à-dire je ne les aime pas beaucoup.

M. DE NANCÉ

--Tu as bien fait de te reprendre, chère petite, car ton déteste n'était pas charitable; à présent, mes enfants, allez-vous-en; vous m'empêchez d'écrire.

Les enfants allèrent rejoindre Isabelle et jouèrent quelque temps. Paolo arriva pour donner à François ses leçons; et ils se séparèrent en disant:

«A demain!»

XVI

CHANGEMENT DE MAURICE

Le lendemain, avant la visite de Christine, qu'elle faisait toujours un peu tard, vers trois heures, à cause des leçons que lui donnait Paolo, François retourna avec son père chez les Sibran; il monta, comme la veille, chez Maurice et Adolphe, qui le virent entrer avec surprise. Maurice rougit et voulut parler, mais il ne dit rien.

FRANÇOIS

--Bonjour, Maurice; bonjour, Adolphe; j'espère que vous allez un peu mieux aujourd'hui... Vos yeux sont plus animés et vous êtes moins pâles... Je ne vous ferai pas une longue visite... comme hier... seulement pour vous raconter que M. de Guilbert va demain s'établir à Argentan, où il a trouvé une maison à louer, pendant qu'il fait rebâtir son château brûlé... Il paraît qu'il ne perdra rien, parce que la compagnie d'assurances lui paye tous ses meubles et son château... Adieu, pauvre Maurice; adieu, Adolphe; je prie toujours le bon Dieu qu'il vous guérisse bientôt.

François leur fit un salut amical et se dirigea vers la porte.

«François!» appela Maurice aune voix faible. François retourna bien vite près de son lit.

MAURICE

--François! pardonnez-moi; pardonnez à Adolphe. Vous êtes bon, bien bon! Et nous, nous avons été si mauvais, moi surtout! Oh! François! comme Dieu m'a puni! Si vous saviez comme je souffre! De partout! Et toujours, toujours! Ces appareils me gênent tant! Pas une minute sans souffrance!

FRANÇOIS

--Pauvre Maurice! Je suis bien triste de ce terrible accident. Je ne puis malheureusement pas vous soulager: mais si je croyais pouvoir vous distraire, vous être agréable, je viendrais vous voir tous les jours.

MAURICE

--Oh oui! Bon, généreux François! Venez tous les jours; restez bien longtemps.

FRANÇOIS

--A demain donc, mon cher Maurice; à demain, Adolphe.

Dès qu'il fut sorti, le regard douloureux de Maurice se reporta sur son frère.

--Pourquoi n'as-tu rien dit, Adolphe? Comment n'as-tu pas été touché de la bonté de ce pauvre François, que nous avons reçu si grossièrement avant-hier et qui veut continuer ses visites, malgré notre méchanceté?

ADOLPHE

--Je déteste ce vilain bossu; les bossus sont toujours méchants; c'est toi-même qui l'as dit.

MAURICE

--J'ai mal dit, car François est bon.

ADOLPHE

--Est-ce qu'on sait s'il est bon ou méchant?

MAURICE

--Ce qu'il fait nous prouve qu'il est bon. S'il vient demain, je t'en prie, sois poli pour lui, et parle-lui.

Adolphe ne répondit pas; Maurice était fatigué, il ne dit plus rien.

En revenant à la maison avec son père, François lui raconta avec bonheur ce que lui avait dit Maurice. M. de Nancé partagea le triomphe de François et lui fit voir combien la bonté et l'indulgence réussissaient mieux que la colère et la sévérité.

--Continue ta bonne oeuvre, cher ami, peut-être s'améliorera-t-il tout à fait. C'est un vrai bonheur quand on peut rendre bons les méchants.

Christine fut enchantée du résultat de cette seconde visite, et encouragea François à continuer et à tâcher de ramener aussi Adolphe à de meilleurs sentiments. Pendant deux mois, François retourna tous les jours chez les Sibran. Adolphe guérit de ses brûlures au bout d'un mois; il resta rebelle aux sollicitations de Maurice et insensible à la bonté, à l'amabilité de François. Le pauvre Maurice, au contraire, de plus en plus touché de la généreuse affection que lui témoignait François, devint plus doux, plus endurant, plus résigné de jour en jour; au bout de ces deux mois, le médecin lui permit de se lever et de faire usage de ses membres remis. Quand il se leva, sa faiblesse le fit retomber de suite sur son lit; un second essai, plus heureux, lui permit de s'appuyer sur ses jambes et de se tourner vers la glace; mais de quelle terreur ne fut-il pas saisi quand il vit ses jambes tordues et raccourcies, une épaule remontée et saillante, les reins ployés et ne pouvant se redresser, et le visage, jusque-là enveloppé de cataplasmes ou d'onguent, couturé et défiguré par les brûlures! Adolphe l'avait été aussi, mais beaucoup moins.

Le malheureux Maurice poussa un cri d'horreur et retomba presque inanimé sur son lit. Mme de Sibran se jeta à genoux, le visage caché dans ses mains, et M. de Sibran quitta précipitamment la chambre pour cacher son désespoir à son fils.

--Mon Dieu! mon Dieu! criait Maurice, ayez pitié de moi! Mon Dieu! ne me laissez pas ainsi! Que vais-je devenir? Je ne veux pas vivre pour être un objet d'horreur et de risée.

Puis, se relevant et se regardant encore dans la glace:

--Mais je suis horrible, affreux! François lui-même reculera d'épouvante en me voyant! Lui est bossu, c'est vrai, mais son visage, du moins, est joli, ses jambes sont droites... Et moi! et moi!... Maman, maman, secourez-moi; ayez pitié de votre malheureux Maurice!

Mme de Sibran releva son visage inondé de larmes, et, regardant encore Maurice, l'horreur et le chagrin dont elle fut saisie lui firent craindre un évanouissement; au lieu de répondre à l'appel de son fils, elle se releva et courut rejoindre son mari pour unir sa douleur à la sienne.

Maurice resta seul en face de la glace; plus il examinait ses difformités nouvelles, plus elles lui paraissaient hideuses et repoussantes; sa pâleur rendait plus apparentes les coutures et les plaques rouges de son visage; sa faiblesse faisait ployer ses reins et ses jambes. Pendant qu'il continuait l'examen de sa personne, la porte s'ouvrit doucement, et François entra. Toujours attentif à éviter ce qui pouvait peiner ou blesser les autres, il réprima, non sans peine, un cri de surprise et de frayeur à la vue de l'infortuné Maurice, qu'il devina plus qu'il ne le reconnut. Maurice se retourna, l'aperçut et examina l'impression qu'il produisait sur François. Il ne put découvrir que l'expression d'une profonde pitié et d'un sincère attendrissement.

FRANÇOIS

--Mon pauvre ami! Mon pauvre Maurice! Quel malheur! Mon Dieu, quel malheur!

François soutint dans ses bras Maurice prêt à défaillir; il le fit asseoir, resta près de lui, et pleura avec lui et sur lui.

--Du courage, mon ami, lui dit-il après quelques instants; ne perds pas l'espoir de redevenir ce que tu étais. Tu es faible à présent, tu ne peux pas te redresser ni te tenir sur tes jambes; dans quelques jours, quelques semaines au plus, tu retrouveras des forces et tu te tiendras droit comme avant.

MAURICE

--Non, non, François; je sens que je ne me tiendrai jamais droit. Et mes jambes?... Comment se redresseraient-elles? elles sont contournées et tortues. Et l'épaule? Comment s'aplatirait-elle et redeviendrait-elle ce qu'elle était? Regarde-moi et regarde-toi. Eh bien! moi qui me suis tant moqué de ton infirmité, qui t'ai ridiculisé et tourmenté, j'en suis réduit à envier ton apparence. Je n'oserai jamais me montrer; je ne sortirai plus de ma chambre.

FRANÇOIS

--Tu auras tort, mon pauvre Maurice; tu te rendras malade, tu t'ennuieras horriblement et tu souffriras bien plus.

MAURICE

--Crois-tu que ce soit agréable de voir tout le monde rire et chuchoter, d'entendre crier les petits enfants: Un bossu, un bossu! Venez voir un bossu!

FRANÇOIS. souriant.

--Ce n'est pas agréable, je le sais mieux que tout antre; c'est triste et pénible. Mais on se résigne à la volonté du bon Dieu et on s'y habitue un peu. Et puis, comme on est heureux quand on trouve quelqu'un de bon qui vous témoigne de la pitié, de l'amitié, qui prend votre défense, qui vous aime parce que vous êtes infirme! Ce bonheur-là, Maurice, compense ce qu'il y a de pénible dans ma position.

MAURICE

--Tu pourrais dire notre position... Ce que tu m'as dit me fait du bien; je ne me sens plus aussi désespéré; peut-être, en effet, serai-je moins difforme dans quelque temps.

François resta longtemps chez Maurice; quand il le quitta, le désespoir des premiers moments était calmé; il promit à François d'espérer, de se résigner et d'obéir docilement aux prescriptions du médecin, quand même il ordonnerait les promenades à pied et en voiture.

Adolphe ne parut pas, tant que François resta chez Maurice; il n'avait pas encore vu son frère levé. Quand Maurice fut seul, Adolphe entra; il poussa un cri en voyant la difformité de Maurice.

ADOLPHE

--Mon pauvre Maurice, que tu es laid! Quelle tournure tu as! Quelles épaules! Quelles jambes! Et ta figure!... En vérité, je te plains! c'est affreux! c'est horrible!

MAURICE, tristement.

--Je le sais, Adolphe; je le vois sans que tu me le dises.

ADOLPHE

--Toi qui te moquais tant de François, tu es bien pis que lui! Si tu voyais la figure que tu as!

MAURICE

--Je l'ai vue dans la glace.

ADOLPHE

--Et tu n'as pas eu peur en te voyant?

MAURICE

--Non, j'ai pleuré... Et le bon François a pleuré avec moi.

ADOLPHE

--Ce qui veut dire que je dois pleurer aussi... Je t'en demande bien pardon; je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais il m'est impossible de pleurer comme un enfant parce que tu as eu le malheur de devenir difforme!

MAURICE

--Comme c'est mal ce que tu dis, Adolphe! François m'a consolé, m'a encouragé; et toi, qui es mon frère et qui devrais me plaindre, tu ne trouves rien à dire pour me consoler de ce grand malheur.

ADOLPHE

--François a pleuré avec toi parce qu'il est bossu, lui; mais moi, que veux-tu que je fasse, que je dise?

MAURICE

--Adolphe. Laisse-moi seul, je t'en prie; ton indifférence me peine; elle m'afflige pour toi.

ADOLPHE

--Pour moi? tu es bien bon! Je suis très fâché de ce qui t'arrive, mais quant à pleurer et en mourir de chagrin, je laisse cette satisfaction au sensible François. Adieu, je sors avec papa; nous allons t'acheter quelque chose pour te consoler; nous serons de retour dans une heure.

Adolphe sortit. Maurice joignit les mains avec un geste de désespoir et gémit tout haut sur l'insensibilité de son frère; il en fit la comparaison avec François, et il se demanda d'où pouvait venir cette différence. Il crut comprendre qu'elle provenait de l'éducation différente qu'ils avaient reçue: Adolphe et lui, élevés légèrement, sans religion, sans principes, ne vivant que pour le plaisir et la dissipation; François, élevé pieusement, sérieusement, quoique gaiement, pratiquant la religion et la charité, s'oubliant pour les autres et faisant passer le devoir avant le plaisir. «Il faut que j'en parle à François, se dit-il, et si j'ai deviné juste, je changerai de manière de penser et de vivre, et je crois que j'en serai plus heureux.»

XVII

HEUREUSE BIZARRERIE DE MADAME DES ORMES