François le Bossu

Chapter 6

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--Oui, je vous réponds de lui, ma chère Isabelle; il ne s'occupe pas de Christine, vous ne le verrez jamais; je ne sais quelle lubie lui a pris aujourd'hui.

ISABELLE

--Alors, puisque Madame veut bien me témoigner la confiance que je crois mériter, je suis prête à retourner chez Madame. Mais Mlle Christine est toute décoiffée et chiffonnée; elle ne peut pas dîner ainsi avec ces dames.

MADAME DES ORMES

--Vous viendrez avec nous et vous l'arrangerez là-bas ou en route; ça ne fait rien. Voyons, partons tous; nous sommes en retard, Monsieur de Nancé, venez avec moi dans ma voiture; les enfants et Isabelle suivront dans la vôtre.

M. de Nancé, trop poli pour refuser cet arrangement, offrit le bras à Mme des Ormes et monta dans sa calèche. Isabelle et les enfants montèrent dans le coupé de M. de Nancé. Ils arrivèrent tous un peu tard chez les Guilbert, mais encore assez à temps pour n'avoir pas dérangé l'heure du dîner. Quelques instants après, M. des Ormes entra; il avait perdu du temps en faisant un détour pour s'expliquer avec Isabelle au château de Nancé; tout le monde en était parti, et lui-même vint les rejoindre chez les Guilbert. Après avoir salué M. et Mme de Guilbert, il s'avança vivement vers M. de Nancé.

--J'ai bien des excuses à vous faire, Monsieur, du mauvais accueil que j'ai fait à la personne recommandée par vous, mais j'ignorais que vous eussiez écrit à ma femme, qu'elle eût vu la bonne de François, qu'elle l'eût prise de suite, et comme je ne connaissais pas de vue cette bonne, que je tenais beaucoup à elle précisément, et que je l'attendais d'un instant à l'autre, j'ai craint quelque originalité de ma femme; elle a déjà pris, sans aucun renseignement, cette Mina que j'ai renvoyée, et j'ai craint pour Christine une seconde Mina; je suis fort contrarié de ma bévue, et je vous demande de vouloir bien faire ma paix avec la bonne de François et d'obtenir d'elle qu'elle rentre chez moi pour le bonheur de Christine.

M. DE NANCÉ

--Mme des Ormes est déjà venue arranger votre affaire, Monsieur; Isabelle a repris son service près de Christine; elle est ici avec les enfants.

M. DES ORMES

--Mille remerciements, Monsieur; je suis heureux de savoir par vous cette bonne nouvelle.

Le dîner fut annoncé, et M. des Ormes quitta M. de Nancé pour offrir son bras à Mme de Sibran; on se mit à table. Les enfants dînaient à part dans un petit salon à côté; les jeunes Sibran et les Guilbert regardaient d'un air moqueur François et Christine qui avaient tous deux les yeux rouges; la toilette de Christine avait été imparfaitement arrangée.

--Pourquoi Mina t'a-t-elle si mal coiffée et habillée, Christine? demanda Gabrielle.

CHRISTINE

--D'abord, je n'ai plus Mina.

GABRIELLE

--Plus Mina! Que j'en suis contente pour toi! Pourquoi est-elle partie?

CHRISTINE

--C'est papa qui l'a chassée hier matin.

BERNARD

--Chassée? racontez-nous cela, Christine; ce doit être amusant.

HÉLÈNE

--Est-ce qu'il a mis sa meute après elle?

MAURICE

--Oui, sa meute composée du chien de garde et d'un basset.

CHRISTINE

--Je ne vous raconterai rien du tout, puisque vous parlez ainsi de papa et de ses chiens.

CÉCILE

--Oh! je t'en prie, Christine?

CHRISTINE

--Non, je le dirai après dîner à Bernard et à Gabrielle; mais à vous autres, rien.

CÉCILE

--Tu es ennuyeux, Maurice, avec tes méchancetés.

MAURICE

--Je n'ai rien dit de méchant; demande au chevalier de la Triste-Figure [2].

[Note 2: Surnom donné à un fou nommé don Quichotte.]

CHRISTINE

--Qui appelez-vous comme ça?

MAURICE

--Votre chevalier, ébouriffé comme vous, et qui a les yeux gonflés comme vous, ce qui fait croire qu'on vous a administré une correction à tous les deux.

CHRISTINE

--On administre des corrections aux méchants comme vous, à des garçons mal élevés comme vous. François est toujours bon, et s'il a les yeux rouges, c'est par bonté pour moi et pour sa bonne. Et s'il a l'air triste, c'est parce qu'il est bon: il est cent fois mieux avec son air triste et doux que s'il avait l'air sot et méchant.

ADOLPHE

--Avec ça, il a une belle tournure, une belle taille.

CHRISTINE

--Attendez qu'il ait vingt ans, et nous verrons lequel sera le plus grand et le plus beau de vous deux.

MAURICE

--Ha, ha, ha! quelle niaiserie? attendre huit ans!

Christine, rouge et irritée, allait répondre, lorsque François l'arrêta.

FRANÇOIS

--Laisse-les dire, ma chère Christine! Ces pauvres garçons ne savent ce qu'ils disent: ne te fâche pas, ne me défends pas. Quel mal me font-ils? Aucun. Et ils se font beaucoup de mal en se faisant voir tels qu'ils sont. Tu vois bien que toi et moi nous sommes vengés par eux-mêmes.

BERNARD

--Bien répondu, François! bien dit! Tu sais joliment te défendre contre les méchantes langues.

FRANÇOIS

--Je ne me défends pas, Bernard, car je ne me crois pas attaqué. Je calme Christine qui allait s'emporter.

Bernard, Gabrielle et Mlles de Guibert se moquèrent de Maurice et d'Adolphe, qui finirent par ne savoir que répondre à François et à Christine, et, tout en riant et causant, le dîner s'avançait et on en était au dessert. Maurice et Adolphe, pour dissimuler leur embarras, mangèrent si abondamment que le mal de coeur les obligea de s'arrêter.

Les autres enfants firent des plaisanteries sur leur gloutonnerie.

HÉLÈNE

--On dirait que vous mourez de faim chez vous.

CÉCILE

--Ou bien que vous ne mangez rien de bon à la maison.

BERNARD

--Vous serez malades d'avoir trop mangé.

GABRIELLE

--Et personne ne vous plaindra.

Maurice et Adolphe, mal à l'aise et honteux, ne répondaient pas; ils avaient fini leur repas. On sortit de table; tout le monde descendit au jardin; les enfants se mirent à jouer et à courir, à l'exception de Maurice et d'Adolphe, qui restèrent au salon à moitié couchés dans des fauteuils. Ils avaient comploté de s'emparer de quelques cigarettes qu'ils avaient vues sur la cheminée, et de fumer quand ils seraient seuls; leurs parents leur avaient expressément défendu de fumer, mais ils n'avaient pas l'habitude de l'obéissance, et ils firent en sorte qu'on ne s'aperçût pas de leur absence.

XIII

INCENDIE ET MALHEUR

M. de Guilbert proposa une promenade en bateau; on devait traverser l'étang, qui tournait comme une rivière et qui avait un kilomètre de long; on devait descendre sur l'autre rive, et assister à une danse à l'occasion de la noce d'une fille de ferme de M. de Guilbert. On s'embarqua en deux bateaux; on recommanda aux enfants de ne pas bouger; les messieurs se mirent à ramer. M. de Nancé avait placé François près de lui, et Christine s'était mise entre François et sa cousine Gabrielle. Quand on débarqua, la noce était très en train; on dansait, on chantait; on avait l'air de beaucoup s'amuser; les danseurs accoururent aussitôt pour inviter Mlles de Guilbert, Gabrielle et Christine; Bernard engagea à danser une des petites filles de la noce; les mamans, les papas dansèrent aussi; au milieu de l'animation générale, personne ne s'aperçut de l'absence de Maurice et d'Adolphe; à neuf heures, M. de Nancé parla de départ.

--Mais il n'est pas tard, dit Mme des Ormes.

M. DE NANCÉ

--Il est neuf heures, Madame, et, pour nos enfants, je crois qu'il est temps de terminer cette agréable soirée.

MADAME DES ORMES

--C'est ennuyeux, les enfants! Ils gâtent tout! Ils empêchent! Ne trouvez-vous pas?

M. DE NANCÉ

--Je trouve, Madame, qu'ils rendent la vie douce, bonne, intéressante, heureuse enfin; et, s'ils empêchent de goûter quelques plaisirs frivoles, ils donnent le bonheur. Le plaisir passe, le bonheur reste.

MADAME DES ORMES

--C'est égal, on est bien plus à l'aise pour s'amuser sans enfants.

Le jour baissait, et M. de Guibert avait fait allumer les lanternes du bateau, qui faisaient un effet charmant; elles étaient en verres de différentes couleurs, et formaient lustres aux deux bouts du bateau. Toute la société du château se rembarqua et on s'éloigna. M. et Mme de Sibran s'aperçurent enfin que Maurice et Adolphe ne les avaient pas accompagnés, ce qu'Hélène expliqua par le malaise qu'ils éprouvaient pour avoir trop mangé. On était arrivé au quart du trajet, à un tournant d'où l'on découvrait le château, et on vit avec surprise des jets de flammes qui éclairaient l'étang; chacun regarda d'où ils venaient, et on s'aperçut avec terreur qu'ils s'échappaient des croisées du château; les rameurs redoublèrent d'efforts pour aborder au plus vite; de nouveaux jets de flammes s'échappèrent des croisées de l'étage supérieur, et quand on put débarquer, les flammes envahissaient plus de la moitié du château. M. de Nancé fit rester les dames et les enfants sur le rivage; fit promettre à François de ne pas chercher à le rejoindre, et courut avec les autres pour organiser les secours. Les domestiques allaient et venaient éperdus, chacun criant, donnant des avis, que personne n'exécutait. M. de Sibran, fort inquiet de ses fils, les appela, les chercha de tous côtés; personne ne lui répondit; les domestiques, trop effrayés pour faire attention à ses demandes, ne lui donnaient aucune indication. M. de Guilbert ne s'occupait que du sauvetage des papiers, des bijoux et effets précieux; on jetait tout par les fenêtres, au risque de tout briser et de tuer ceux qui étaient dehors. Il n'y avait pas de pompe à incendie, pas assez de seaux pour faire la chaîne, personne pour commander; à mesure que les flammes gagnaient le château, le désordre augmentait; on avait heureusement pu sauver tout ce qui avait de la valeur, l'argent, les bijoux, les tableaux, le linge, les bronzes, la bibliothèque, etc. Mais tous les meubles, les tentures, les glaces furent consumés. M. de Guilbert travaillait encore avec ardeur à sauver ce que le feu n'avait pas atteint; M. de Sibran, éperdu, continuait à appeler et à chercher ses fils; M. de Nancé avait demandé aux domestiques ce qu'étaient devenus les jeunes de Sibran.

--Ils sont sans doute dans le parc, Monsieur; on suppose qu'ils auront mis le feu au salon, où ils étaient restés seuls, et qu'ils se sont sauvés; on n'a trouvé personne dans les salons quand on s'est aperçu de l'incendie. Au rez-de-chaussée il ne leur était pas difficile de s'échapper.

M. de Nancé, rassuré sur leur compte et se voyant inutile, retourna près de ces dames, pensant à l'inquiétude qu'avait certainement éprouvée François en le voyant s'exposer aux accidents d'un incendie, et aussi à l'inquiétude terrible de Mme de Sibran pour ses deux fils, qui étaient très probablement restés au salon, d'après le dire du valet de chambre.

Un cri de joie salua son retour. François se jeta à son cou; il l'embrassa tendrement, et il sentit un baiser sur sa main; Christine était près de lui, l'obscurité croissante l'avait empêché de l'apercevoir! il la prit aussi dans ses bras et l'embrassa comme il avait embrassé François. Ensuite il chercha Mme de Sibran, qui était profondément accablée et qui, assise au pied d'un arbre, pleurait la tête dans ses mains.

--Eh bien! mes enfants? dit-elle avec inquiétude.

M. DE NANCÉ

--Je crois qu'ils sont avec M. de Sibran, Madame; ils ne tarderont pas à venir vous rassurer.

MADAME DE SIBRAN

--Dieu soit loué! ils sont en sûreté! Les avez-vous vus? Où étaient-ils?

M.DE NANCÉ

--Je ne saurais vous dire. Madame, Nous étions tous trop occupés pour avoir des détails. Mais, comme le disait le domestique que j'ai questionné, il est clair qu'ils ne pouvaient courir aucun danger, quand même ils se seraient trouvés dans le foyer de l'incendie; au rez-de-chaussée, à six pieds de terre, il ne pouvait rien leur arriver.

MADAME DE SIBRAN

--Vous avez raison, mais un incendie est toujours si terrible; Dieu vous bénisse, mon cher Monsieur, pour les nouvelles rassurantes que vous êtes venu me donner, et que mon mari...

Un grand cri, cri de détresse et de terreur, interrompit sa phrase inachevée, A une mansarde du château, éclairée par les flammes, apparurent deux têtes livides, épouvantées, criant au secours; c'étaient Maurice et Adolphe, MM. de Sibran, des Ormes et les domestiques étaient en bas; leur cri d'épouvante avait répondu au cri de détresse des enfants. M. de Sibran se laissa tomber par terre; M. des Ormes, les mains jointes, la bouche ouverte, répétait: «Mon Dieu! mon Dieu!» mais ne bougeait pas. Les domestiques criaient et couraient.

Mme de Sibran se releva et se précipita pour secourir ses fils, mais Dieu lui épargna la douleur de voir ses efforts inutiles, en la frappant d'un profond évanouissement.

«Pauvre femme! dit M. de Nancé la regardant avec pitié; elle est mieux ainsi que si elle avait sa connaissance. François, ne bouge pas d'ici, je te le défends; je vais tâcher de sauver ces infortunés.»

--Papa, papa, ne vous exposez point! s'écria François les mains jointes.

--Sois tranquille, je penserai à toi, cher enfant, et Dieu veillera sur nous.

Et il s'élança vers le château.

«Des matelas, vite des matelas!» cria-t-il aux domestiques épouvantés.

A force de les exhorter, de les pousser, de répéter ses ordres, il parvint à faire apporter cinq ou six matelas, qu'il fit placer sous la mansarde où étaient encore Maurice et Adolphe, enveloppés de flammes et de fumée.

M. DE NANCÉ.

--Jetez-vous par la fenêtre, il y a des matelas dessous. Allons courage!

Maurice s'élança et tomba maladroitement, moitié sur les matelas et moitié sur le pavé. M. de Nancé se baissa pour le retirer et faire place à Adolphe; mais avant qu'il eût eu le temps de l'enlever, Adolphe se jeta aussi et vint tomber sur les épaules de son frère, qui poussa un grand cri et perdit connaissance.

--Malheureux! s'écria M. de Nancé, ne pouviez-vous attendre une demi-minute?

--Je brûlais, je suffoquais, répondit faiblement Adolphe.

Et il commença à gémir et à se plaindre de la douleur causée par les brûlures. M. de Nancé remit Adolphe aux mains des domestiques, qui l'emmenèrent à la ferme, et lui-même s'occupa de faire revenir Maurice: mais ses soins furent inutiles; les reins étaient meurtris ainsi que les épaules; les jambes, qui avaient porté sur le pavé, étaient contusionnées et brisées; il demanda qu'on allât au plus vite chercher un médecin, étendit Maurice sur l'herbe, et engagea M. de Sibran à donner des soins à ses fils au lieu de se lamenter.

--Ma femme! ma femme! dit M. de Sibran avec désespoir.

M. DE NANCÉ

--Que diable! mon cher, ayez donc courage! Que votre femme s'évanouisse, on le comprend. Mais vous, faites votre besogne de père, et voyez ce qu'il y a à faire pour secourir vos fils.

M. DE SIBRAN

--Mes fils! mes enfants! Où sont-ils?

M. DE. NANCÉ

Ils sont contusionnés et brûlés; Maurice, là, près de vous et Adolphe à la ferme.

--Maurice! Maurice! Il s'écria M. de Sibran en se jetant près de lui.

Maurice poussa un gémissement douloureux.

M. DE NANCÉ

--Prenez garde! ne lui donnez pas d'émotions inutiles, faites-lui respirer du vinaigre, bassinez-lui le front et les tempes, mais ne le secouez pas! Mettez deux matelas près de lui, et tâchons de l'enlever pour le placer dessus.

M. de Sibran demanda du monde pour l'aider à transporter Maurice. M. de Nancé appela M. des Ormes, lui répéta ce qu'il y avait à faire en attendant le médecin, et retourna près de ces dames. Il prit de l'eau dans son chapeau, en jeta quelques gouttes sur la tête et le visage de Mme de Sibran, toujours évanouie, lui bassina à grande eau les tempes, et le front, et demanda à ces dames de continuer jusqu'à ce qu'elle reprît ses sens. Mme des Ormes et Mme de Guilbert s'en chargèrent et apprirent par M. de Nancé le triste état de Maurice et d'Adolphe.

--Qu'est-ce qui a causé l'incendie, papa? demanda François? Où est ma bonne?

--Ta bonne va bien, mon enfant; elle est allée donner des soins à Adolphe. Quant à l'incendie et ce qui l'a occasionné, personne ne le sait; les domestiques étaient tous à table; il n'y avait au salon que Maurice et Adolphe; on ne comprend pas comment le feu a pris au salon, et comment ces deux garçons se sont trouvés dans les mansardes. Maurice est encore sans connaissance, et Adolphe gémit et ne parle pas; tous deux sont fortement brûlés et doivent souffrir beaucoup.

Mme de Sibran était revenue à elle pendant que M. de Nancé parlait aux enfants consternés. On lui dit que ses fils étaient sauvés; M. de Nancé lui expliqua de quelle manière et comment la précipitation d'Adolphe avait contusionné Maurice.

--On a été chercher un médecin, ajouta-t-il, et je pense qu'on pourra sans inconvénient les transporter chez vous, Madame.

Après quelques autres explications à ces dames et aux enfants, Mme de Guilbert lui demanda si toutes les chambres du château avaient été atteintes et consumées, et s'il n'y avait plus de logement pour elle et sa famille.

M. DE NANCÉ

--Tout est brûlé, Madame, mais on a pu sauver les effets d'habillement et les objets de valeur.

MADAME DE GUILBERT

--Qu'allons-nous devenir? Où irons-nous?

M. DE NANCÉ

--Si J'osais vous offrir un refuge provisoire, Madame, je vous demanderais de vouloir bien accepter mon château; je n'en occupe qu'une petite partie avec mon fils; le reste est à votre disposition.

MADAME DE GUILBERT

--Merci. Monsieur de Nancé; je suis bien reconnaissante de votre offre; si mon mari m'y autorise, je l'accepterai pour quelques jours, jusqu'à ce que nous trouvions à nous loger. Ce sera une gêne pour vous, je le sais, et je vous suis d'autant plus obligée.

M. DE NANCÉ

--Trop heureux de vous venir en aide dans un si grand embarras, Madame.

MADAME DE GUILBERT

--Permettez-vous que nous nous installions chez vous dès cette nuit?

M. DE NANCÉ

--Certainement, Madame. Je retourne chez moi pour donner les ordres necessaires. Viens, François; nous allons bientôt partir, mon ami.

Mmes des Ormes et de Cémiane proposèrent à Mme de Sibran de la ramener près de ses fils.

«Après quoi nous retournerons chacune chez nous; les pauvres enfants doivent être harassés de fatigue». dit Mme de Cémiane.

XIV

HEUREUX MOMENTS POUR CHRISTINE

Ils se dirigèrent tous vers la pelouse où se trouvait Maurice avec son père, toujours morne et accablé, et MM. des Ormes et de Cémiane. Maurice avait retrouvé sa connaissance et la parole; il se plaignait de ses brûlures, de vives douleurs dans les jambes, dans les reins; il ne pouvait faire un mouvement sans gémir. Mme de Sibran s'agenouilla près de lui sans parler; ses larmes tombèrent amères et abondantes sur le visage de son fils noirci par la fumée, et qui exprimait une souffrance aiguë. Elle déposa un baiser sur son front, puis resta immobile et silencieuse. Elle demanda à ces dames de la laisser près de son fils et d'emmener leurs enfants. Elle pria M. de Sibran de faire porter Maurice près d'Adolphe, afin qu'elle les eût tous deux sous les yeux. M. de Nancé se chargea de la commission et s'éloigna avec François, que Christine n'avait pas quitté un instant. Isabelle vint les joindre pour chercher Christine et la faire monter dans la voiture de Mme des Ormes. Mais quand ils arrivèrent dans la cour où étaient les voitures, ils trouvèrent Mme des Ormes partie. N'ayant trouvé ni Christine ni Isabelle, elle s'en était informée; on lui avait répondu qu'elles avaient sans doute été emmenées par M. des Ormes; ne poussant pas plus loin ses recherches, elle était partie pour les Ormes.

L'effroi de Christine en se voyant oubliée fut de suite calmé par M. de Nancé, qui lui dit:

--Ma petite Christine, je t'emmènerai avec François et Isabelle, et tu coucheras chez moi avec Isabelle qui nous sera fort utile pour préparer les logements des Guilbert.

--Merci, cher Monsieur de Nancé, répondit Christine en lui baisant la main qui tenait la sienne. Comme vous êtes bon! Comme François est heureux! et comme je suis contente pour lui que vous soyez son papa!

--Merci, papa! mon cher papal s'écria François dont les yeux brillèrent de joie. Montons vite en voiture, de peur que Mme des Ormes ne revienne chercher Christine.

Christine sauta dans la voiture près de M. de Nancé; François s'élança en face d'elle; Isabelle, près de lui: et M. de Nancé, souriant de l'inquiétude de François et de Christine, dit au cocher d'aller bon train. Quand ils arrivèrent, il chargea Isabelle d'installer Christine dans l'ancienne petite chambre de François donnant dans celle d'Isabelle; François, tout joyeux, mena Christine dans cette petite chambre, l'embrassa ainsi que sa bonne, et alla se coucher dans la sienne, près de son père. Il n'oublia pas dans sa prière de remercier le bon Dieu de lui avoir donné un si bon père et une si bonne petite amie, et il s'endormit heureux et reconnaissant.

M. de Nancé, au lieu de se reposer des fatigues de la journée, veilla, avec Isabelle et Bathilde, à l'arrangement des chambres destinées aux Guilbert, maîtres et domestiques: tout était prêt quand ils arrivèrent. Il les reçut à la porte du château, les installa chacun chez eux, leur recommanda de demander tout ce qu'ils désiraient, et s'échappa à leurs remerciements mille fois répétés, en rentrant dans son appartement: il embrassa son petit François endormi et se coucha après avoir, lui aussi, remercié le bon Dieu de lui avoir donné un si excellent fils.

Christine dormit tard et se réveilla le lendemain tout étonnée de ne pas connaître sa chambre; elle ne tarda pas à se ressouvenir des événements de la veille, et son coeur bondit de joie quand elle pensa qu'elle reverrait François et M. de Nancé et qu'elle déjeunerait avec eux, chez eux. A peine Isabelle l'eut-elle habillée et lui eut-elle fait faire sa prière, que François entra; Christine courut à lui et se jeta dans ses bras.

--Oh! François, garde-moi toujours chez toi! Je me sens si heureuse ici! mon coeur est tranquille comme s'il dormait.

FRANÇOIS

--Je serais bien, bien content de te garder toujours, mais ton papa et ta maman ne voudront pas.

CHRISTINE

--Pourquoi? qu'est-ce que ça leur fait? Tu vois bien qu'ils m'ont oubliée hier dans ce château brûlé.

FRANÇOIS

--C'est parce que tout le monde était agité par cet incendie, Tu vas voir qu'ils vont t'envoyer chercher... En attendant, je viens t'emmener pour déjeuner. Je déjeune toujours avec papa, et j'ai dit que tu déjeunerais avec nous. Veux-tu?

CHRISTINE

--Merci, merci, mon bon François. Quelle bonne idée tu as eue!

François embrassa sa bonne, qui les regardait avec tendresse, et, prenant la main de Christine, ils coururent tous deux chez M. de Nancé qui écrivait en attendant François.

--Bonjour, mon bon cher papa, dit François en lui passant les bras autour du cou.

Il se sentit en même temps embrassé de l'autre côté, et deux petits bras entourèrent aussi son cou. C'était Christine, qui faisait comme François.

Il sourit, les embrassa tous deux.

--Bonjour, chers enfants; vous voilà déjà ensemble?

--Cher Monsieur de Nancé, gardez-moi toujours avec vous et avec François. Je serais si heureuse chez vous! je vous aimerai tant! autant que François, dit Christine en l'entourant toujours de ses bras.

M. DE NANCÉ

--Ma pauvre chère enfant, j'en serais aussi heureux que toi; mais c'est impossible! Tu as un père et une mère.

--Quel dommage! dît Christine en laissant tomber ses bras.

M. de Nancé sourit encore une fois et l'embrassa.

--Notre déjeuner est prêt, dit-il. Nous avons bon appétit; mangeons.

Il servit à Christine et à François une tasse de chocolat, et prit lui-même une tasse de thé. Les enfants mangèrent et causèrent tout le temps; leurs réflexions amusaient M. de Nancé; leur amitié réciproque le touchait; il regrettait, comme Christine, de ne pouvoir la garder toujours; son petit François serait si heureux! Mais il se redit ce qu'il leur avait dit déjà:

«C'est impossible!»

Après les avoir laissés jouer quelque temps:

--Je crois, ma petite Christine, dit-il, que je vais à présent faire atteler la voiture pour te ramener chez tes parents, qui doivent être inquiets de toi.

--Déjà! s'écrièrent les deux enfants à la fois.