Chapter 4
Et Paolo se retira, laissant Christine dans une grande joie. François enchanté de la satisfaction de sa petite amie, M. de Nancé heureux d'avoir fait à si peu de frais le bonheur de la bonne petite Christine, de Paolo et surtout de son cher François; quand ils furent seuls, François remercia son père avec effusion du service qu'il rendait à la pauvre Christine, dont il lui expliqua l'abandon. Il lui raconta aussi tout ce qui s'était passé entre elle et Maurice, et tout ce qu'elle lui avait dit, à lui, de bon et d'affectueux.
--J'aime cette enfant, elle est réellement bonne! dit M. de Nancé; vois-la le plus souvent possible, mon cher François; c'est, de tout notre voisinage, la meilleure et la plus aimable.
VIII
MINA DÉVOILÉE
Le lendemain du dîner, Christine se leva de bonne heure, parce que sa bonne était invitée à une noce dans le village, et qu'elle voulait se débarrasser de Christine le plus tôt possible.
--Allez demander votre déjeuner, dit Mina quand Christine fut habillée; je n'ai pas le temps, moi; j'ai ma robe à repasser. Et prenez garde que votre papa ne vous voie; s'il vous aperçoit, je vous donnerai une bonne leçon de précaution.
Christine alla à la cuisine demander son pain et son lait; elle regardait de tous côtés avec inquiétude.
--De quoi avez-vous peur, mam'selle demanda le cocher qui déjeunait.
CHRISTINE
--J'ai peur que papa ne vienne et qu'il ne me voie.
LE CUISINIER
--Qu'est-ce que ça fait! Votre papa ne vous gronde jamais.
CHRISTINE
--Ma bonne m'a défendu que papa me voie à la cuisine.
LE COCHER
--Mais puisque c'est elle qui vous a envoyée!
CHRISTINE
--C'est qu'elle va à la noce, et elle repasse sa robe.
LE COCHER
--Et elle vous plante là comme un paquet de linge sale! Si j'étais de vous, mam'selle, je raconterais tout à votre papa.
CHRISTINE
--Ma bonne me battrait, et maman ne me croirait pas.
LE COCHER
--Mais votre papa vous croirait!
CHRISTINE
--Oui, mais il n'aime pas à contrarier maman... Il faut que je m'en aille; voulez-vous me donner mon pain et mon lait pour que je puisse déjeuner?
LE CUISINIER
--Mais vous ne pouvez pas emporter votre chocolat, mam'selle! il vous brûlerait.
CHRISTINE
--Je n'ai pas de chocolat; je mange mon pain dans du lait froid.
LE CUISINIER
--Comment? Votre bonne vient tous les jours chercher votre chocolat.
CHRISTINE
--C'est elle qui le mange; elle ne m'en donne pas.
LE CUISINIER
--Si ce n'est pas une pitié! Une malheureuse enfant comme ça! Lui voler son déjeuner! Tenez, mam'selle, voilà votre tasse de chocolat, mangez-le ici, bien tranquillement.
CHRISTINE
--Je n'ose pas; si papa venait!
--Venez par ici, dans l'office; personne n'y entre; on ne vous verra pas.
Le cuisinier, qui était bon homme, établit Christine dans l'office et plaça devant elle une grande tasse de chocolat et deux bons gâteaux. Christine mangeait avec plaisir cet excellent déjeuner, lorsqu'à sa grande terreur elle entendit la voix de sa bonne.
MINA
--Monsieur le chef, le chocolat de Christine, s'il vous plait.
LE CUISINIER, d'un ton bourru:
--Je n'en ai pas fait.
LA BONNE
--Comment? vous n'avez pas fait le déjeuner de Christine?
LE CUISINIER, de même.
--Si fait! Vous avez envoyé demander un morceau de pain sec et du lait froid: je les lui ai donnés.
LA BONNE
--Il me faut son chocolat pourtant.
LE CUISINIER
--Vous ne l'aurez pas.
LA BONNE.
--Je le dirai à Madame.
LE CUISINIER
--Dites ce que vous voudrez et laissez-moi tranquille.
Mina sortit furieuse; elle dut attendre le réveil de Mme des Ormes pour porter plainte contre le cuisinier; elle attendit longtemps, ce qui augmenta son humeur. Christine, inquiète et effrayée, n'osa pas rentrer dans sa chambre; elle resta dehors jusqu'à l'arrivée de Paolo, qu'elle attendait et qu'elle considérait comme son protecteur, même vis-à-vis de sa mère; il ne tarda pas à paraître avec un gros paquet sous le bras. L'accueil empressé et amical de Christine le toucha et augmenta sa sympathie pour elle.
--Tenez, Signorina, dit-il, voici un gros paquet pour vous.
CHRISTINE
--Pour moi? Pour moi? Qu'est-ce que c'est?
PAOLO
--C'est M. de Nancé qui vous envoie des livres, des cahiers, des plumes, des crayons, un pupitre, toutes sortes de choses pour vos leçons; seulement, il vous prie de ne pas montrer tout cela, et de ne parler que des livres, qu'il a promis devant votre maman.
CHRISTINE
--Pourquoi ça?
PAOLO
--Parce qu'on pourrait croire que votre maman vous refuse ce qu'il vous faut, et que cela lui ferait du chagrin.
CHRISTINE
--Oh! alors, je ne dirai rien du tout; dites-le à ce bon M. de Nancé, et remerciez-le bien, bien, et François aussi. Mais, si on me demande qui m'a envoyé ces choses, qu'est-ce que je dirai pour ne pas mentir?
PAOLO
--Si on vous demande, vous direz: «C'est bon Paolo qui a apporté tout.» Et c'est la vérité. Mais on ne demandera pas. Le papa croira que c'est la maman, et la maman croira que c'est le papa».
Pendant que l'heureuse Christine rangeait ses livres, papiers, etc., dans sa petite commode, et commençait une leçon avec Paolo, Mme des Ormes s'éveillait et recevait les plaintes de Mina contre le chef, qui refusait le chocolat de Christine.
MADAME DES ORMES
--Dieu! que c'est ennuyeux! Vous êtes toujours en querelle avec quelqu'un, Mina.
MINA
--Madame pense pourtant bien que je ne peux laisser Christine sans déjeuner.
MADAME DES ORMES
--Je le sais, mais vous pourriez arranger les choses entre vous, sans m'obliger à m'en mêler. Que voulez-vous que je fasse à présent? Que je fasse venir cet homme, que je le gronde! Quel ennui, mon Dieu, quel ennui! Allez chercher mon mari; dites-lui que j'ai à lui parler.
MINA
--Si Madame préfère, j'irai chercher le chef.
MADAME DES ORMES
--Mais non; c'est précisément ce qui m'ennuie.
MINA
--Si Madame voulait lui donner un ordre par écrit, ce serait mieux que de déranger Monsieur.
MADAME DES ORMES
--Quelles sottes idées vous avez, Mina! Que j'aille écrire à mon cuisinier, quand je peux lui parler! Allez me chercher mon mari.
MINA
--Mais, Madame...
MADAME DES ORMES
--Taisez-vous, je ne veux plus rien entendre: allez me chercher mon mari.
Mina sortit, mais se garda bien d'exécuter l'ordre de sa maîtresse; irritée des retards qu'éprouvait sa toilette pour la noce, elle se promit de se revenger sur la pauvre Christine, seule cause, pensait-elle, de ces ennuis.
«Où est-elle cette petite sotte? Je ne l'ai pas vue depuis ce matin».
Elle alla à sa recherche; ne l'ayant pas trouvée dans le jardin, elle rentra de plus en plus mécontente et finit par trouver Christine dans le salon, prenant une leçon d'écriture avec Paolo.
--Qu'est-ce que vous faites ici, Christine? Rentrez vite dans votre chambre! lui dit-elle rudement.
Christine allait se lever pour obéir à sa bonne, dont elle redoutait la colère, lorsque Paolo, la faisant rasseoir:
--Pardon, Signorina, restez là; nous n'avons pas fini nos leçons. Et vous, dona Furiosa, tournez votre face et laissez tranquille la Signorina.
--Laissez-moi tranquille vous-même, grand Italien, pique-assiette; je veux emmener cette petite sotte, qui n'a pas besoin de vos leçons, et je l'aurai malgré vous.
Paolo saisit Christine, l'enleva et la plaça derrière lui; Mina s'élançant sur lui, reçut un coup de poing qui lui aplatit le nez, mais qui redoubla sa fureur et ses forces; d'un revers de bras elle repoussa Paolo et attrapa Christine, qu'elle tira à elle avec violence.
«Si vous appelez, je vous fouette au sang!» s'écria-t-elle, tirant toujours Christine que retenait Paolo.
Au moment où Paolo, craignant de blesser la pauvre enfant, l'abandonnait à l'ennemi commun, Mina poussa un cri et lâcha Christine. Une main de fer l'avait saisie à son tour et la fit pirouetter en la dirigeant vers la porte avec accompagnement de formidables coups de pied. C'était M. des Ormes, qui, inaperçu de Paolo et de Christine, était entré par une porte du fond, et, assis dans une embrasure de fenêtre, assistait à la leçon. Quand Mina fut expulsée de l'appartement, M. des Ormes rassura Christine tremblante et serra la main de Paolo.
M. DES ORMES
--Ma pauvre Christine, est-ce qu'elle te traite quelquefois aussi rudement que tout à l'heure.
CHRISTINE
--Toujours, papa: mais ne lui dites rien, je vous en supplie: elle me battrait plus encore.
M. DES ORMES
--Comment, plus? Elle te bat donc quelquefois?
CHRISTINE
--Oh oui! papa, avec une verge qui est dans son tiroir.
--Misérable! scélérate! dit M. des Ormes, pâle et tremblant de colère. Oser battre ma fille!
--Monsieur le Comte, dit Paolo, si vous permettez, zé pounirai la dona Furiosa à ma façon; zé la foustizerai comme un rien.
M. DES ORMES
--Merci. Monsieur Paolo; cette punition ne convient pas en France. Je vais en causer avec ma femme; continuez votre leçon à la pauvre Christine, qui est depuis plus de deux ans avec cette mégère.
M. des Ormes entra chez sa femme; elle pensa qu'il venait appelé par Mina.
--Vous voilà, mon cher! Je vous ai prié de venir pour que vous parliez au cuisinier, qui refuse à Christine son déjeuner; et grondez-le, je vous en prie; ça m'ennuie de gronder, et cette Mina est si assommante avec ses plaintes continuelles.
M. DES ORMES
--Mina est une misérable; je viens de découvrir qu'elle battait Christine.
MADAME DES ORMES
--Allons! en voilà d'une autre. Comment croyez-vous ces sottises, et qui vous a fait ces contes?
M. DES ORMES
--C'est moi qui ai vu et entendu de mes yeux et de mes oreilles.
MADAME DES ORMES
--Mais puisque, au contraire, Mina s'est plainte que le cuisinier ne donnait pas à Christine son chocolat! Elle prend donc le parti de Christine!
M. DES ORMES
--Que m'importe les plaintes de Mina? Je l'ai vue et entendue traiter Christine et Paolo comme elle ne devrait pas traiter une laveuse de vaisselle, et je suis venu vous prévenir que je l'ai chassée du salon et que je la chasserai de la maison.
MADAME DES ORMES
--Encore un ennui; une bonne à chercher! Pourquoi vous mêlez-vous des bonnes? Est-ce que cela vous regarde?
M. DES ORMES
--Ma fille me regarde, et, à ce titre, la bonne me regarde aussi. Quant à ce chocolat, je parie que c'est quelque méchanceté de Mina.
MADAME DES ORMES
--Vous accusez toujours Mina; vérifiez le fait; parlez au cuisinier.
M. DES ORMES
--C'est ce que je vais faire, ici, et devant vous.
MADAME DES ORMES
--Non, non, pas devant moi, je vous en prie; c'est à mourir d'ennui, ces querelles de domestiques.
M. DES ORMES
--C'est plus qu'une querelle de domestiques, du moment qu'il s'agit de votre fille.
M. des Ormes avait sonné; la femme de chambre entra.
M. DES ORMES
--Brigitte, envoyez-nous le chef ici, de suite.
Cinq minutes après, le chef entrait.
LE CHEF
Monsieur le Comte m'a demandé?
M. DES ORMES
--Oui. Tranchant; ma femme voudrait savoir s'il est vrai que vous ayez refusé ce matin à Mina le chocolat de Christine.
LE CHEF
--Oui, Monsieur le Comte; c'est très vrai.
M. DES ORMES
--Et comment vous permettez-vous une pareille impertinence?
LE CHEF
--Monsieur le Comte, Mlle Christine venait de manger son chocolat dans l'office.
M. DES ORMES
--Dans l'office! Ma fille dans l'office! Qu'est-ce que tout cela? Je n'y comprends rien.
LE CHEF
--Je vais l'expliquer à Monsieur le Comte, qui comprendra parfaitement. Mlle Christine ne mange jamais son chocolat.
M. DES ORMES
Pourquoi cela?
--Parce que c'est Mlle Mina qui l'avale pendant que Mlle Christine mange du lait froid et son pain sec. Ce matin, la pauvre petite mam'selle (qui nous fait pitié à tous, par parenthèse) est venue chercher son pain et son lait; je l'ai cachée dans l'office pour qu'elle mangeât son chocolat une fois en passant, et quand Mlle Mina est venue le chercher, je l'ai refusé. Voilà toute l'affaire.
M. DES ORMES
--Pourquoi pensez-vous que Christine ne mange pas son chocolat le matin?
LE CHEF
--Parce que la servante a vu bien des fois comment ça se passait, et que Mlle Christine nous l'a dit elle-même.
M. DES ORMES
--C'est bien, Tranchant, je vous remercie; vous avez bien fait, mais vous auriez dû me prévenir plus tôt.
LE CHEF
--Monsieur le Comte, on n'osait pas.
M. DES ORMES
--Pourquoi?
LE CHEF
--Monsieur le Comte, c'est que.., Madame... n'aurait pas cru... et... Monsieur comprend... on avait peur de... de déplaire à Madame.
Tranchant sortit. M. des Ormes, les bras croisés, regardait sa femme sans parler. Mme des Ormes était confuse, embarrassée, et gardait le silence.
--Caroline, dit enfin M. des Ormes, il faut que vous fassiez partir aujourd'hui même cette méchante femme.
MADAME DES ORMES
--Dieu! quel ennui! Faites-la partir vous-même; je ne veux pas me mêler de cette affaire; c'est vous qui l'avez commencée, c'est à vous de la finir.
M. DES ORMES, sévèrement
--C'est vous qui la terminerez, Caroline, en expiation de votre négligence à l'égard de Christine. Moi je ne pourrais contenir ma colère en face de cette abominable femme qui rend depuis plus de deux ans cette malheureuse enfant l'objet de la pitié de nos domestiques, meilleurs pour elle que nous ne l'avons été. Chassez cette femme de suite.
MADAME DES ORMES
--Et que ferai-je de Christine? Ah!... une idée! je vais prendre Paolo pour la garder.
M. DES ORMES
--C'est ridicule et impossible! Mais il est certain que Christine serait bien gardée; Paolo est un homme excellent; on dit beaucoup de bien de lui dans le pays. En attendant que vous ayez une bonne (et il faut absolument en chercher une), dites à votre femme de chambre de soigner Christine.
M. des Ormes sortit, riant à la pensée de Paolo bonne d'enfant. Mme des Ormes sonna, se fit amener Mina, lui donna ses gages, et lui dit de s'en aller de suite. Mina commença une discussion et une justification; Mme des Ormes s'ennuya, s'impatienta, se mit en colère, cria, et, pour se débarrasser de Mina, après une discussion d'une heure et demie, elle lui doubla ses gages, lui donna un bon certificat et promit de la recommander.
IX
GRAND EMBARRAS DE PAOLO
Pendant que Mina faisait ses paquets et se promettait de se venger de Christine en disant d'elle tout le mal possible, Paolo continuait et achevait la leçon de Christine; il fut enchanté de l'intelligence et de la bonne volonté de son élève, qui, dès la première leçon, apprit ses chiffres, ses notes de musique, quelques mots italiens, et commença à former des a, des o, des u, etc. Quand Mme des Ormes entra au salon, elle la trouva rangeant avec Paolo ses livres et ses cahiers.
--Ah! vous voilà, mon cher Monsieur Paolo! Je viens vous demander de me rendre un service.
--Tout ce que voudra la Signora, répondit Paolo en s'inclinant.
--Je viens de renvoyer Mina, que mon mari a prise en grippe; je ne sais que faire de Christine. Aurez-vous la bonté de venir passer vos journées chez moi pour la garder et lui donner des leçons?
Paolo, étonné de cette proposition inattendue et dont lui-même devinait le ridicule, resta quelques instants sans répondre, la bouche ouverte, les yeux écarquillés.
--Eh bien! continua Mme des Ormes avec impatience, vous hésitez? Vous étiez prêt à exécuter toutes mes volontés, disiez-vous.
PAOLO
--Certainement, Signora... sans aucun doute... mais.., mais...
MADAME DES ORMES
--Mais quoi? Voyons, dites. Parlez...
PAOLO
--Signora... zé donne des leçons... à M. François.
MADAME DES ORMES
--Combien gagnez-vous?
PAOLO
--Cinquante francs par mois, Signora.
MADAME DES ORMES
--Je vous en donne cent...
PAOLO
--Mais, le pauvre François...
MADAME DES ORMES
--Eh bien! vous aurez deux heures de congé par jour; vous emmènerez Christine chez le petit de Nancé.
PAOLO
--Mais..., Signora, zé demeure bien loin..., M. de Nancé est loin..., pour revenir, c'est loin.
MADAME DES ORMES
--Mon Dieu! que de difficultés! Vous logerez ici... Voulez-vous, oui ou non?
Christine le regarda d'un air si suppliant qu'il répondit presque malgré lui:
--Zé veux, Signora, zé veux, mais...
--C'est bien, je vais faire préparer votre chambre. Venez déjeuner. Viens, Christine.
Paolo suivit, abasourdi de son consentement, qu'il avait donné par surprise. Christine avait l'air radieux; elle lui serra la main à la dérobée et lui dit tout bas:
«Merci, mon bon, mon cher Monsieur Paolo».
A table, Mme des Ormes annonça à son mari que Paolo allait demeurer au château et qu'il se chargeait de Christine. M. des Ormes eut l'air surpris et mécontent, et dit seulement:
--C'est impossible! Caroline, vous abusez de la complaisance de M. Paolo.
MADAME DES ORMES
--Mais non; je lui donne cent francs par mois.
Paolo devint fort rouge; le mécontentement de M. des Ormes devint plus visible; il allait parler, lorsque Mme des Ormes s'écria avec humeur:
--De grâce, mon cher, pas d'objection. C'est fait; c'est décidé. Laissez-nous déjeuner tranquillement... Voulez-vous une côtelette ou un fricandeau, Monsieur Paolo?
PAOLO
--Côtelette d'abord; fricandeau après, Signora.
Mme des Ormes le servit abondamment, et lui fit donner du vin, du café, de l'eau-de-vie. Quand on eut fini de déjeuner, elle lui demanda d'emmener Christine dans le parc.
M. DES ORMES
--Je vais emmener Christine; il faut bien que ce soit moi qui me charge de la promener ce matin, puisqu'il n'y a personne près d'elle. Viens. Christine.
Il emmena sa fille, la questionna sur Mina, se reprocha cent fois de n'avoir pas surveillé cette méchante bonne et d'avoir livré si longtemps la malheureuse Christine à ses mauvais traitements.
Paolo se rendit ensuite chez M. de Nancé. François fut le premier à remarquer l'air effaré et l'agitation du pauvre Paolo.
FRANÇOIS
Qu'avez-vous donc, cher Monsieur Paolo? Vous Est-il arrivé quelque chose de fâcheux?
PAOLO
--Oui..., non..., zé ne sais pas..., zé ne sais quoi faire.
M. DE NANCÉ
--Qu'y a-t-il donc? Parlez, mon pauvre Paolo. Ne puis-je vous venir en aide.
PAOLO
--Voilà, Signor! C'est la Signora des Ormes. Je donnais une leçon à la Christinetta; bien zentille! bien intelligente! bien bonne! Et voilà la mama qui mé dit..., qui mé demande..., qui me forcé... à garder la Christina, à venir dans le sâteau, à promener, élever, soigner la Christina... Elle sasse la Mina; c'est bien fait; la Mina! qué canailla! qué Fouria!... Mais comment voulez-vous! Quoi pouis-zé faire? Le papa pas content! Ah! zé lé crois bien! Moi Paolo, moi homme, moi médecin, moi maître pour leçons, garder comme bonne oune petite Signora de huit ans! c'est impossible! Et moi comme oune bête, zé dis oui, parce que la povéra Christinetta me regarde avec des yeux... que zé n'ai pou résister. Et pouis me serre les mains; et pouis me remercie tout bas si zoyeusement, que zé n'ai pas le courage de dire non. Et pourtant, c'est impossible. Que faire, caro Signor? Dites, quoi faire?
M. DE NANCÉ
--Dites que vous donnez des leçons pour vivre.
PAOLO
--Z'ai ait; elle me donne deux fois autant.
M. DE NANCÉ
--Dites que vous m'avez promis de donner des leçons à mon fils.
PAOLO
--Z'ai dit: elle mé donne deux heures.
M. DE NANCÉ
--Dites que vous demeurez trop loin pour revenir le soir chez vous.
PAOLO
--Z'ai dit; elle mé fait préparer une sambre au sâteau.
M. DE NANCÉ
--Sac à papier! quelle femme! Mais qu’elle prenne une bonne.
PAOLO
--Elle n'en a pas. Où trouver?
M. DE NANCÉ
--Ma foi, mon cher, faites comme vous voudrez; mais c'est ridicule! Vous ne pouvez pas vous faire bonne d'enfant. N'y retournez pas; voilà la seule manière de vous en tirer.
PAOLO
--Mais la povéra Christina! Elle est seule, malheureuse. La maman n'y pense pas; le papa n'y pense pas; la poveretta ne sait rien et voudrait savoir; ne fait rien et s'ennouie; ça fait pitié; elle est si bonne, cette petite!
François n'avait encore rien dît; il écoutait tout pensif.
FRANÇOIS
--Papa, dit-il, me permettez-vous d'arranger tout cela? M. Paolo sera content, Christine aussi, et moi aussi.
M. DE NANCÉ
--Toi, mon enfant? Comment pourras-tu arranger une chose impossible à arranger?
FRANÇOIS
--Si vous me permettez de faire ce que j'ai dans la tête, j'arrangerai tout, papa.
M. DE NANCÉ
--Cher enfant, je te permets tout ce que tu voudras, parce que je sais que tu ne feras ni ne voudras jamais quelque chose de mal. Comment vas-tu faire?
FRANÇOIS
--Vous allez voir, papa. Vous savez que je suis grand, c'est-à-dire, ajouta-t-il en souriant, que j'ai douze ans et que je suis raisonnable, que je travaille sagement, que je me lève, que je m'habille seul, que je suis presque toujours avec vous.
M. DE NANCÉ
--Tout cela est très vrai, cher enfant; mais en quoi cela peut-il arranger l'affaire de Paolo.
FRANÇOIS
--Vous allez voir, papa. Vous voyez d'après ce que je vous ai dit, que je n'ai plus besoin des soins de ma bonne, que j'aime de tout mon coeur, mais qu'il me faudra quitter un jour ou l'autre. Je demanderai à ma bonne d'entrer chez Mme des Ormes pour me donner la satisfaction de savoir Christine heureuse.
M. DE NANCÉ
--Ta pensée est bonne et généreuse, mon ami; elle prouve la bonté de ton coeur; mais ta bonne ne voudra jamais se mettre au service de Mme des Ormes, qu'elle sait être capricieuse, désagréable à vivre. Elle est chez moi depuis ta naissance; elle sait que nous lui sommes fort attachés; elle t'aime comme son propre enfant, et il vaut mieux qu'elle reste encore près de toi pour bien des soins qui te sont nécessaires.
FRANÇOIS
--Pour les soins dont vous parlez, papa, nous avons Bathilde, la femme de votre valet de chambre; elle m'aime, et je suis sûr que ma bonne serait bien tranquille, la sachant près de moi. Voulez-vous, papa? Me permettez-vous de parler à ma bonne?
M. DE NANCÉ
--Fais comme tu voudras, cher enfant; mais je suis très certain que ta bonne n'acceptera pas ta proposition.
François remercia son père et courut chercher sa bonne; il l'embrassa bien affectueusement.
--Ma bonne, dit-il, tu m'aimes bien, n'est-ce pas, et tu serais contente de me faire plaisir?
LA BONNE
--Je t'aime de tout mon coeur, mon François, et je ferai tout ce que tu me demanderas.
FRANÇOIS
--Je te préviens que je vais te demander un sacrifice.
LA BONNE
--Parle; dis ce que tu veux de moi.
François fit savoir à sa bonne ce que Paolo venait de lui raconter; il lui expliqua la triste position de Christine, son abandon; il dit combien Christine l'aimait, combien elle lui était attachée et dévouée, et combien il serait heureux de la savoir aimée et bien soignée. Il finit par supplier sa bonne de se présenter chez Mme des Ormes pour être bonne de Christine.
LA BONNE
--C'est impossible, mon cher enfant; jamais je n'entrerai chez Mme des Ormes, je serais malheureuse, chez elle et loin de toi.
FRANÇOIS
--Tu ne serais pas malheureuse, puisqu'elle ne s'occupe pas du tout de Christine et que Christine est très bonne; et puis tu serais tout près de moi.
LA BONNE
--Mais je serais obligée de rester près de Christine et je ne pourrais pas te voir.
FRANÇOIS
--Tu demanderas à venir ici tous les jours, et papa te fera reconduire en voiture. Je t'en prie, ma chère bonne, fais-le pour moi; ce me sera une si grande peine de savoir Christine malheureuse comme elle l'a été avec cette méchante Mina.
La bonne lutta longtemps contre le désir de François; enfin, vaincue par ses prières et par l'assurance que Bathilde resterait près de lui, elle y consentit et elle permit à François de la faire proposer chez Mme des Ormes.
X
FRANÇOIS ARRANGE L'AFFAIRE
François courut triomphant annoncer à son père la réussite de sa négociation, et Paolo fut chargé d'aller de suite offrir à Mme des Ormes, la bonne de François. Paolo, enchanté de se tirer de l'embarras où l'avait plongé la proposition étrange de Mme des Ormes, approuva vivement l'idée de François, et alla en toute hâte la faire accepter par M. et Mme des Ormes, Il rencontra à la porte du parc, M. des Ormes avec Christine.
«Signor! lui cria-t-il du plus loin qu'il l'aperçut, hé! Signor! (M. des Ormes s'arrêta), zé vous apporte oune bonne nouvelle, oune nouvelle excellente; la Signora sera très heureuse.
--Quoi? qu'est-ce? répondit M. des Ormes avec surprise. Quelle nouvelle?
PAOLO