François le Bossu

Chapter 13

Chapter 133,973 wordsPublic domain

«Je ne sais pourquoi, disait-elle, ma tante a peur que la lettre de ma mère ne vous chagrine. Je suis bien sûre, moi, que vous n'en éprouverez aucune peine par rapport a moi. Je vous dois tout depuis huit ans, je continuerai à tout vous devoir, cher bien-aimé père; bien loin de m'en trouver humiliée, j'en ressens plutôt du bonheur et de l'orgueil; ma reconnaissance est plus solide et ma tendresse plus vive. Je suis votre création et votre bien, et je vous reste telle que vous, m'avez reçue de mes parents. Quand donc reviendrez-vous, cher père? Quand donc pourrai-je vous embrasser avec mon cher François? Je viens de lui écrire la reconnaissance dont mon coeur est rempli pour vous comme pour lui. Il faut qu'il vous lise ma lettre, afin de prendre votre bonne part de ma tendresse. Adieu, père chéri; je vous attends chaque jour, presque chaque heure! Que je voudrais savoir l'heure de votre retour! Je vous embrasse, cher père, encore et toujours, avec mon bien cher François. J'embrasse, aussi notre bon Paolo.»

«Votre fille, CHRISTINE».

Le lendemain du départ de cette lettre, elle reçut celle de François annonçant leur arrivée pour le jour suivant; elle fit part à Isabelle de cette bonne nouvelle, et obtint de sa tante la permission d'aller à Nancé, avec Isabelle et Gabrielle, pour tout préparer au château; elles devaient y passer la journée, y dîner, si c'était possible, et ne revenir chez sa tante que le soir. Elle et Gabrielle furent enchantées de cette permission; Bernard voulut aussi les accompagner, mais elles lui dirent qu'il les gênerait dans leurs occupations de ménage.

--Alors, dit-il, je vais m'enfermer pour achever mon cadeau à François.

CHRISTINE

--Quel cadeau? Que lui destines-tu?

BERNARD

--C'est un secret.

CHRISTINE

--Pas pour moi, qui suis la femme de François!

BERNARD

--Pour toi comme pour Gabrielle, comme pour tout le monde. Adieu, curieuse; au revoir.

Christine, qui avait retrouvé toute sa gaieté, rit avec Gabrielle du prétendu mystère de Bernard. En arrivant dans la cour, Christine poussa un cri de joie; elle avait aperçu le cuisinier.

--Mallar! s'écria-t-elle, mon cher Mallar, vous voilà revenu? Ils reviennent demain; à quelle heure?

MALLAR

--A deux heures, Mademoiselle, ils seront ici.

CHRISTINE

--Quelle joie, quel bonheur! Je viendrai les attendre. Pouvez-vous nous donner à dîner aujourd'hui Mallar, à ma cousine, à Isabelle et à moi?

MALLAR

--Certainement, Mademoiselle; seulement je prierai ces dames de m'excuser si le dîner est un peu mesquin, n'ayant pas beaucoup de temps pour le préparer.

CHRISTINE

--Cela ne fait rien, mon bon Mallar: donnez-nous ce que vous pourrez. Allons, vite à l'ouvrage, Gabrielle; nous avons beaucoup à faire et pas beaucoup de temps.

Elles travaillèrent toute la journée à ranger les meubles, à mettre en ordre les affaires de M. de Nancé et de François, à orner le salon de fleurs, à découvrir et épousseter les bronzes et les tableaux de prix, à ranger et essuyer les livres, à faire marcher les pendules, etc. Les heures s'écoulèrent rapidement; l'heure du dîner approchait. Christine emmena Gabrielle dans la bibliothèque, qui était le cabinet de travail de M. de Nancé.

--Pauvre bon père! dit Christine en s'asseyant dans le fauteuil de M. de Nancé, que de fois nous sommes venus ici, François et moi, le déranger de son travail! Quand je passais mon bras autour de son cou, il m'embrassait et me regardait si tendrement, que je me sentais heureuse de rester là, la tête sur son épaule. Gabrielle, je prie le bon Dieu de t'envoyer le bonheur qu'il me donne: un François pour mari, un M. de Nancé pour père.

GABRIELLE

--Pour rien dans le monde, je n'épouserais un infirme, ma pauvre Christine.

CHRISTINE

--Qu'importe, chère Gabrielle? Si tu connaissais François comme je le connais, tu ne songerais pas plus à son infirmité que je n'y songe, et tu l'aimerais comme je l'aime!

GABRIELLE

--Oh non! par exemple! Pense donc que tu ne pourras jamais aller avec lui au bal, au spectacle!

CHRISTINE

--Je déteste bals et spectacles.

GABRIELLE

--Tu ne pourras pas du tout aller dans le monde.

CHRISTINE

--Je déteste le monde; il m'attriste et m'ennuie.

GABRIELLE

--Tu ne pourras pas aller aux promenades ni dans les environs.

CHRISTINE

--Je n'aime que les promenades que peut faire François, et je déteste les environs.

GABRIELLE

--Mais tu ne pourras même pas avoir du monde chez toi.

CHRISTINE

--Je n'ai besoin de personne que de François et de mon père; toi, Bernard et tes parents, vous ne comptez pas comme monde, et je vous verrai sans craindre les moqueries pour mon pauvre François.

GABRIELLE

--Enfin, je ne sais, mais un mari infirme est toujours ridicule; tu ne pourras seulement pas lui donner le bras; il a un pied de moins que toi.

CHRISTINE

--S'il est ridicule aux yeux du monde, c'est pour moi une raison de l'aimer davantage, de me dévouer à lui et à mon père pour leur témoigner ma vive reconnaisance de tout ce qu'ils ont fait pour moi; et, quant au bras, je sais marcher seule; je déteste de donner le bras.

GABRIELLE

--Alors tout est pour le mieux; mais je n'envie pas ton bonheur.

Le dîner vint interrompre la conversation des deux cousines; les domestiques restés au château avaient fait la grosse besogne, les chambres, les lits, etc. Le cocher reçut l'ordre de se trouver le lendemain à l'heure voulue au chemin de fer, et Christine retourna chez sa tante, heureuse et joyeuse de l'attente du lendemain; elle s'attendait peu à la surprise qu'elle devait éprouver.

XXVIII

MÉTAMORPHOSE DE FRANÇOIS

Ce lendemain si désiré arriva; Christine, un peu pâle, les yeux un peu battus, parut au déjeuner après lequel elle devait aller attendre M. de Nancé et François au château.

MADAME DE CÉMIANE

--Tu es pâle, Christine; souffres-tu?

CHRISTINE

--Non, ma tante; j'ai mal dormi: la joie m'a agitée; c'est pourquoi je me sens un peu fatiguée.

Le déjeuner sembla long à Christine; dès qu'Isabelle fut prête à l'accompagner, elle dit adieu à sa tante, à Gabrielle et à Bernard, et s'élança dans la voiture qui devait l'emmener. Ses yeux rayonnaient, son visage exprimait le bonheur; arrivée à Nancé, elle ne voulut pas quitter le perron, de crainte de manquer le moment de l'arrivée; l'attente ne fut pas longue; la voiture parut, s'arrêta au perron, et M. de Nancé sauta à bas de la voiture et reçut dans ses bras sa fille, sa Christine qui versait des larmes de joie.

CHRISTINE

--Mon père! mon père! quel bonheur! Et François, mon cher François, où est-il? Oh! mon Dieu! François! Qu'est-il arrivé?

M. DE NANCÉ, l'embrassant encore

--Le voilà, ton François! Tu ne le vois pas? Ici, devant toi.

Et, au même instant, Christine se sentit saisie dans les bras d'un grand jeune homme.

Christine poussa un cri, s'arracha de ses bras, et, se réfugiant dans ceux de M. de Nancé, regarda avec surprise et terreur.

FRANÇOIS

--Comment, ma Christine, tu ne reconnais pas ton François? tu le repousses?

CHRISTINE

--François, ce grand jeune homme? François?

FRANÇOIS

--Moi-même, ma Christine chérie, bien-aimée! C'est moi, guéri, redressé par Paolo.

Christine poussa un second cri, mais joyeux cette fois, et se jeta à son tour dans les bras de François.

PAOLO

--Ah çà! et moi? Ze souis là comme oune buce, sans que personne me regarde et m'embrasee. Ma Christinetta oublie son cer Paolo!

--Mon bon, mon cher Paolo! dit Christine en quittant François et en embrassant Paolo à plusieurs reprises. Non, je n'oublie pas ce que je vous dois. Si vous saviez combien je vous aime! quelle reconnaissance je me sens pour vous! Oh! François! cher François! mon coeur déborde de bonheur. Pauvre ami! te voilà donc dépouillé de cette infirmité qui gâtait ta vie!

FRANÇOIS

--Et que je bénis, ma soeur, mon amie, puisqu'elle m'a fait connaître les adorables qualités de ton coeur et le degré de dévouement auquel pouvait atteindre ce coeur aimant et dévoué.

--Dévouement? dit Christine en souriant; ce n'était pas du dévouement: c'était l'affection, la reconnaissance la plus tendre et la mieux méritée; je n'y avais aucun mérite; j'aimais toi et mon père parce que vous avez été toujours pour moi d'une bonté constante, si pleine de tendresse, que je m'attendrissais en y pensant... Mais pourquoi, mon père, ne m'avez-vous pas dit ou écrit ce que faisait notre bon Paolo pour mon cher François?

M. DE NANCÉ

--Parce que le traitement pouvait ne pas réussir, et que tu pouvais en éprouver du mécompte et du chagrin. Paolo avait inventé un système mécanique qui agissait lentement et qui pouvait ne pas avoir le succès qu'il en espérait. Je t'ai donc laissée au couvent, me trouvant dans la nécessité d'habiter un pays chaud pendant deux années que devait durer le traitement de François.

CHRISTINE

--Et pourquoi ne m'avoir pas emmenée?

M. DE NANCÉ, souriant.

--Parce que tu avais seize ans, que François en avait vingt, et que ce n'eût pas été convenable aux yeux du monde que je t'emmène avec moi.

CHRISTINE

--Ah oui! le monde! c'est vrai. Et avez-vous reçu ma lettre et celle de ma mère?

M. DE NANCÉ

Le matin même de notre départ, mon enfant. Tu nous as parfaitement jugés; bien loin de regretter ta fortune, nous sommes enchantés de n'avoir d'eux que toi, ta chère et bien-aimée personne, et d'avoir même à te donner ta robe de noces.

CHRISTINE

--Emblème de mon bonheur, père chéri! Et moi, je suis heureuse de tout vous devoir, tout, jusqu'aux vêtements qui me couvrent.

Les premières heures passèrent comme des minutes. Quand il fut temps pour Christine de partir:

--Mon père, dit-elle en passant son bras autour du cou de M. de Nancé comme aux jours de son enfance; mon père,... ne puis-je rester?

M. DE NANCÉ

--Chère enfant, je n'aimerais pas à te voir rentrer trop tard.

CHRISTINE

--Je ne rentrerais pas du tout, mon père; je reprendrais près de vous notre chère vie d'autrefois.

M. DE NANCÉ

--Cela ne se peut, chère petite; aie patience; dans trois semaines nous te reprendrons.

CHRISTINE

--Trois semaines! comme c'est long! N'est-ce pas François?

François ne répondit qu'en l'embrassant. Le domestique vint annoncer la voiture, et Christine partit avec Isabelle.

Le lendemain, M. de Nancé vint présenter son fils à M. et Mme de Cémiane et à Gabrielle et Bernard stupéfaits. Paolo, le fidèle Paolo, les accompagnait; il voulait être témoin de l'entrevue. Christine était convenue la veille, avec François, son père et Paolo, qu'elle ne parlerait pas du changement survenu dans la personne de François. Les cris de surprise qui furent successivement poussés enchantèrent Christine, firent sourire M. de Nancé et François et provoquèrent chez Paolo une joie qui se manifesta par des sauts, des pirouettes et des cris discordants. Gabrielle resta ébahie; elle ne se lassait pas de considérer François, devenu grand comme son père, droit, robuste, le visage coloré, la barbe et les moustaches complétant l'homme fait.

--François, dit Gabrielle en riant, ne bouge pas, laisse-moi tourner autour de toi, comme nous l'avons fait, Christine et moi, la première fois que tu es venu nous visiter... C'est incroyable! Droit comme Bernard, le dos plat comme celui de Christine! Comme tu es bien! comme tu es beau! Jamais je ne t'aurais reconnu! Vraiment, Paolo a fait un miracle!

Ce fut une joie, un bonheur général; Paolo, M. de Nancé et Christine étaient rayonnants. Pendant que les jeunes gens causaient, riaient, et que Paolo racontait à sa manière la guérison et le traitement de François. M. de Nancé causait avec M. et Mme de Cémiane du mariage, du contrat, et les rassurait sur la dot de Christine.

--C'est moi qui me suis arrogé le droit de la doter, mes chers amis, dit-il; j'ai été son père adoptif; je deviens son vrai père, et je partage ma fortune avec mes deux enfants, revenu et capital. Nous en aurons chacun la moitié; j'ai soixante mille francs de revenu, chacun de nous en aura trente mille, le jeune ménage comptant pour un. Nous vivrons tous ensemble; nous ne quitterons guère Nancé, à ce que je vois. Ne vous occupez donc pas de la fortune de Christine; le contrat de mariage lui en donnera autant qu'à François. Je ne veux même pas que son trousseau lui vienne d'un autre que moi.

MADAME DE CÉMIANE

--Oh! quant à cela, cher Monsieur, laissez-nous en faire les frais.

M. DE NANCÉ

--Pardon, chère Madame; je crois avoir acquis le droit de traiter Christine comme ma fille. Faites-lui le présent de noces que vous voudrez, mais laissez-moi le plaisir de lui donner trousseau et meubles. Vous le voulez bien, n'est-il pas vrai? Ne faites pas les choses à demi, et abandonnez-moi entièrement ma fille, ma Christine.

Ce point décidé, M. de Nancé demanda encore la permission de presser le contrat et le mariage, «afin, dit-il, de nous laisser rentrer dans notre bonne vie calme, qui ne peut être heureuse et complète qu'avec Christine.»

M. et Mme de Cémiane consentirent à tout ce que désirait M. de Nancé. Il fut convenu que, jusqu'au jour du mariage, François et Christine passeraient leurs journées ensemble, soit à Nancé, soit chez Mme de Cémiane. La visite terminée, M. de Nancé emmena Christine pour la ramener le soir chez sa tante. Il en fut de même tous les jours; après déjeuner, François venait à Cémiane; et, dans l'après-midi, quand M. de Nancé avait terminé ses affaires, il emmenait ses enfants, pour voir Paolo, dîner à Nancé, et les ramenait achever la soirée avec Gabrielle et Bernard.

Au bout de quinze jours, il annonça que tout était en règle, que le contrat de mariage pouvait se signer le surlendemain, et le mariage avoir lieu le jour d'après. On fit des préparatifs de soirée chez Mme de Cémiane pour le contrat, auquel on engagea tout le voisinage. Paolo prépara des surprises de chant, des vers composés pour Christine, des bouquets, etc. Le jour du mariage, on devait dîner chez M. de Nancé, mais il demanda à n'engager que les Cémiane, selon le désir de ses enfants.

La veille du contrat, Christine reçut un trousseau charmant, mais simple et conforme à ses goûts et à la vie qu'elle désirait mener.

Ce fut Paolo qui fut chargé de le lui remettre.

--Voyez, disait-il, voyez, ma Christinetta, comme c'est zoli! Quelle zentille robe! vous serez sarmante avec toutes ces zoupes, ces dentelles, ces cacemires, et tant d'autres soses.

La soirée du contrat commençait lorsqu'on apporta une caisse avec recommandation de l'ouvrir de suite, ce qui fut exécuté. Elle contenait un beau portrait de Christine, peint par Bernard pour François. Christine et François furent touchés de cette attention et en remercièrent tendrement Bernard.

--C'est là ton secret, lui dit Christine.

François fut l'objet de la curiosité et de l'admiration générales; Adolphe, qui eut l'audace d'accepter l'invitation, fut aussi étonné que furieux; il espérait pouvoir se venger du refus de Christine en se moquant de son bossu, et il ne put qu'enrager intérieurement sans oser faire paraître son déplaisir.

Le jour du mariage se passa dans un tranquille bonheur; Christine, après la messe, fut emmenée par son père et François.

--A vous, mon père; à toi, mon François, dit Christine quand la voiture roula vers Nancé; à vous pour toujours.

Et, s'appuyant sur l'épaule de son père, elle pleura. Ses larmes furent comprises par son père et son mari, car c'étaient des larmes de tendresse et de bonheur. Arrivés à Nancé, ils trouvèrent le bon Paolo, qui, parti un peu avant, attendait les mariés à la porte avec tous les gens de la maison; il embrassa la mariée, serra François dans ses bras, et fut serré à son tour dans ceux de M. de Nancé.

Christine ayant demandé à passer chez elle pour enlever son voile et sa belle robe de dentelle (présent de sa tante), son père la mena dans son nouvel appartement, arrangé et meublé élégamment et confortablement. Isabelle avait sa chambre près d'elle. Christine et François passèrent quelques heures à arranger avec Isabelle les petits objets de fantaisie dont leurs chambres étaient ornées; entre autres, les marbres et albâtres que François avait apportés pour Christine. Elle se retrouva enfin à Nancé comme jadis chez elle, et pour n'en plus sortir.

XXIX

PAOLO HEUREUX, CONCLUSION

A partir du jour de leur mariage, François et Christine jouirent d'un bonheur calme et complet, augmenté encore par celui de leur père, qui semblait avoir redoublé de tendresse pour eux. Il ne cessait de remercier Dieu de la douce récompense accordée aux soins paternels dont il avait fait l'objet constant de ses pensées et de sa plus chère occupation. Paolo aussi était l'objet de sa reconnaissante amitié.

--A vous, mon ami, lui disait-il souvent, je dois la grande, l'immense jouissance de regarder mon fils, de penser à lui sans tristesse et sans effroi de son avenir. Il n'est plus un sujet de raillerie: il ne craint plus de se faire voir; Christine aussi est délivrée de cette terreur incessante d'une humiliation pour notre cher François. Je vous aime bien sincèrement, mon cher Paolo, et mon coeur paternel vous remercie sans cesse.

--O carissimo Signor, ze souis moi-même si zoyeux, que ze voudrais touzours les embrasser! Tenez, les voilà qui courent dans le zardin après ce poulain ésappé! Voyez qu'ils sont zentils! La Christinetta! voyez qu'elle est lézère comme oune petit oiseau! Et le zeune homme! le voilà qui saute une barrière. Le beau zeune homme! C'est que z'en souis zaloux, moi! Voyez quelle taille! quel robuste garçon!

Et Paolo sautait lui-même, pirouettait.

--Signor mio, dit-il un jour, ze souis oune malheureux, oune profond scélérat!... Ze m'ennouie de la patrie! Il faut que ze revoie la patrie! O patria bella! O Italia! Signor mio, laissez-moi zeter un coup d'oeil sur la patrie, seulement oune petite quinzaine.

--Quand vous voudrez et tant que vous voudrez, mon pauvre cher garçon; je vous payerai votre voyage, votre séjour, tout.

--O Signor! s'écria Paolo, vous êtes bon, vraiment bon et zénéreux! Alors ze pourrai partir demain?

--Certainement, mon ami, répondit M. de Nancé en riant de cet empressement. Demandez malles, chevaux, voiture, quand vous voudrez. Ce soir, je vous remettrai mille francs pour les frais du voyage. Paolo serra les mains de M. de Nancé et voulut les baiser, mais M. de Nancé l'embrassa et lui conseilla de s'occuper de ses malles.

L'absence de Paolo dura deux mois; à la fin du premier mois, il écrivit à M. de Nancé:

«O Signor de Nancé! qu'ai-ze fait, malheureux! Pardonnez-moi! Pitié pour votre Paolo dévoué!... Voilà ce que c'est, Signor. Z'ai retrouvé oune zeune amie que z'aimais et que z'aime parce qu'elle est bonne et sarmante comme Christinetta; cette pauvre zeune amie n'a rien que du malheur; elle me fait pitié, et moi ze loui dis: «Cère zeune amie, voulez-vous être ma femme? Il zouste comme notre cer François à la Christinetta; et la zeune amie se zette dans mes bras et me dit: «Ze serai votre femme», zouste comme notre Christinetta à François. Et moi, ze n'ai pas pensé à vous, excellent Signor; et ze ne veux pas vivre loin de vous, et ze ne veux pas laisser ma femme à Milan. Alors quoi faire, cer Signor? Ze souis au désespoir, et ze pleure toute la zournée; et ma zeune amie pleure avec moi! Quoi faire, mon Dieu, quoi faire? Si ze reste loin de vous, ze meurs! Si ze laisse ma zeune amie, ze meurs. Alors, quoi faire? Ze vous embrasse, mon cer Signor; z'embrasse mon François céri, ma Christinetta bien-aimée; cers amis, conseillez votre pauvre Paolo et sa zeune amie.

«PAOLO PERRONI.».

M. de Nancé s'empressa de faire voir cette lettre à ses enfants.

--Que faire? leur dit-il en riant. Que faire?

CHRISTINE

--C'est de les faire venir ici, chez nous, père chéri; nous les garderons toujours, n'est-ce pas, François?

FRANÇOIS

--Oui, mon père; je suis de l'avis de Christine.

M. DE NANCÉ

--Et moi aussi; de sorte que nous sommes tous d'accord, comme toujours.

CHRISTINE

--Oh! cher bien-aimé père! comment ne serions-nous pas d'accord? Nous sommes si heureux!

M. de Nancé écrivit à Paolo de se marier vite et de leur amener sa jeune amie, qui resterait à Nancé toute sa vie si elle le voulait, et que lui M. de Nancé et François lui donnaient pour cadeau de noces, une rente de trois mille francs.

Le bonheur de Paolo fut complet; un mois après, il présentait sa jeune épouse à ses amis; Christine trouva en elle une jeune compagne aimable et dévouée: elles convinrent que si Christine avait des filles, Mme Paolo (qui s'appelait Elena) l'aiderait à les élever. Elle eut, en effet, filles et garçons, deux filles et deux fils; Mme Paolo en eut un peu plus, trois filles et quatre fils; tous ces enfants répandirent la gaieté et l'entrain dans le château de Nancé, dont les habitants vivent tous plus heureux que jamais.

M. des Ormes, abruti, hébété par le joug de sa femme, mourut subitement peu d'années après le mariage de Christine. Il lui avait écrit à cette occasion une lettre assez affectueuse et lui promettait d'aller la voir; mais il n'accomplit pas cette promesse et se contenta de lui écrire tous les ans. Sa femme, vieille et plus laide que jamais, continue à se croire jeune et belle; elle donne des dîners qu'on mange, des soirées où l'on danse; elle a des visiteurs, mais pas d'amis; la mauvaise mère inspire de l'éloignement à tout le monde. Elle se sent vieillir, malgré ses efforts pour paraître jeune; elle se voit seule, sans intérêt dans la vie; personne ne l'aime et elle déteste tout le monde. Elle a toujours repoussé les avances de Christine et refusé de la voir de peur que l'âge de sa fille ne fit deviner le sien. En somme, elle traîne une existence misérable et malheureuse.

Mme de Guilbert vint un jour à Nancé annoncer à Christine le mariage de sa fille Hélène avec Adolphe. Ce fut un triste ménage. Hélène aimait le monde et ne vivait que de bals, de concerts et de spectacles; Adolphe aimait le jeu; il y perdit une partie de sa fortune, se battit en duel, y fut blessé et périt misérablement à la suite de cette blessure.

Cécile se maria avec un banquier qui lui apporta de l'argent, et qui la rendit malheureuse par son caractère brutal et emporté.

Gabrielle épousa un jeune député plein d'intelligence et de bonté; elle fut très heureuse avec son mari et continua à venir passer tous ses étés chez sa mère à Cémiane, et à voir presque tous les jours Christine et François.

Bernard ne se maria pas; il aima mieux aider son père à cultiver ses terres. Il s'occupait de musique et de peinture et il passait presque tous ses hivers à Nancé; Christine et François étaient excellents musiciens, de sorte que tous les soirs, aidés de Paolo, de sa femme et de Bernard, ils faisaient une musique excellente qui ravissait M. de Nancé.

Un jour que Christine questionnait affectueusement Bernard sur la vie qu'il menait et qui lui semblait bien isolée:

--Christine, répondit-il, je vis et je mourrai seul. Quand je t'ai bien connue, à notre retour de Madère, je me suis dit que je ne serais heureux qu'avec une femme semblable à toi, bonne, pieuse, dévouée, intelligente, gaie, instruite, raisonnable, charmante enfin. Je ne l'aie pas trouvée; je ne la trouverai jamais. Voilà pourquoi je reste garçon et pourquoi je suis sans cesse à Nancé.

Christine l'embrassa pour toute réponse, et fit part de l'explication de Bernard à François et à M. de Nancé, qui l'en aimèrent plus tendrement.

Isabelle resta et est encore chez ses enfants, comme elle continue d'appeler François et Christine; elle soigne et élève tous leurs enfants, et elle déclare qu'elle mourra chez eux. Christine et François la comblent de soins et d'affections; elle est heureuse plus qu'une reine.

Quant à Christine et à François, ils ne se lassent pas de leur bonheur; ils ne se quittent pas; ils n'ont jamais de volontés, de goûts, de désirs différents. Ils ne vont pas à Paris, et ils vivent à Nancé chez leur père.

Mme de Sibran est morte peu après la triste fin du malheureux Adolphe. M. de Sibran, bourrelé de remords de l'éducation qu'il avait donnée à ses fils, s'est fait capucin; il prêche bien et il est très demandé pour des missions.