Chapter 11
--Dites-leur aussi que j'ai été bien heureux chez vous, que je les bénis et les remercie de m'avoir permis de venir mourir près de vous. Dites-leur qu'ils aiment François et Christine pour l'amour de moi. Dites-leur que je meurs en les aimant, en les bénissant; que je meurs sans regrets et en bon chrétien. Adieu... adieu... à maman...
Il baisa le crucifix qu'il tenait sur sa poitrine, et il ne dit plus rien. Ses yeux se fermèrent, sa respiration se ralentit, et il rendit son âme à Dieu avec le sourire du chrétien mourant.
M. de Nancé avait fait éloigner ses enfants avec Isabelle, pour éviter l'impression de ces derniers moments; lui-même ferma les yeux du pauvre Maurice, et resta près de lui à prier pour le repos de son âme.
Le lendemain, de grand matin, M. et Mme de Sibran, inquiets et tremblants, entraient précipitamment chez M. de Nancé. Il leur apprit avec tous les ménagements possibles la triste et douce fin de leur fils. Le désespoir des parents fut effrayant. Ils se reprochaient de n'avoir pas deviné le danger, de l'avoir abandonné le dernier mois de son existence, de l'avoir laissé mourir dans une famille étrangère. Ils demandèrent à voir le corps inanimé de leur fils, et là, à genoux près de ce lit de mort, ils demandèrent pardon à Maurice de leur aveuglement.
--Mon fils, mon cher fils! s'écria la mère, si j'avais eu le moindre soupçon de la gravité de ton état, je ne t'aurais jamais quitté. Plutôt perdre toute ma fortune et la dernière bénédiction de mon père; que le dernier soupir de mon fils.
Ils restèrent longtemps près de Maurice sans qu'on pût les en arracher. M. de Nancé se rendit près d'eux et parvint à leur rendre un peu de calme en leur parlant de la douceur, de la résignation de Maurice, de sa tendresse pour eux, des efforts qu'il avait faits pour dissimuler ses souffrances, dans la crainte de les inquiéter et de les chagriner. Il leur parla de sa piété, des sentiments profondément religieux qui lui avaient tant fait désirer sa première communion. Isabelle les rassura sur les soins qu'il avait reçus, sur la tendresse que lui avaient témoignée M. de Nancé, François et Christine; elle leur redit toutes ses paroles, toutes ses recommandations, et enfin elle leur représenta si vivement la triste vie qu'il était destiné à mener, et ses propres terreurs devant les misères et les humiliations qu'il pressentait, qu'ils finirent par comprendre que sa fin prématurée était un bienfait de Dieu qui l'avait pris en pitié.
Ils voulurent voir, remercier et embrasser François et Christine et ils pleurèrent avec eux près du corps de Maurice.
Les jours suivants, M. de Nancé éloigna le plus possible les enfants de ces scènes de deuil. Paolo contribua beaucoup à distraire François et Christine de l'impression douloureuse qu'ils avaient ressentie.
--Que voulez-vous, mes sers enfants? Le pauvre Signor Maurice est mort comme ze mourrai, comme vous mourrez, comme le Signor de Nancé mourra, un zour. Voulez-vous qu'il vive avec les zambes crossues? Ce n'est pas zouste, ça, puisqu'il était horrible. Pourquoi voulez-vous qu'il vive horrible? Ce n'est pas zentil, ça. Puisqu'il est heureux avec le bon Zézu et les petits anzes, pourquoi voulez-vous qu'il reste à Nancé ou à Sibran, à zémir, à crier: «Mon Dieu, faites que ze meure!»
CHRISTINE
--C'est égal, Paolo, ça me fait de la peine qu'il ne soit plus là...
PAOLO
--Ça n'est pas zouste. Pourquoi voulez-vous oune si grande fatigue pour la Signora Isabella, et pour votre ser papa qui se relevait la nuit pour voir ce pauvre garçon? Et moi donc, qui vous voyais tous misérables, et qui avais les leçons toutes déranzées? «Pas de mousique auzourd'hui, Paolo, Maurice me demande de rester. Pas de zéographie, Paolo, Maurice veut zouer aux cartes; il s'ennouie.» Vous croyez que c'est zouste, ça; que c'est agréable de voir mes pauvres élèves ainsi déranzés? Et pouis..., et pouis... tant d'autres sozes que ze ne veux pas dire.
CHRISTINE
--Quoi donc, Paolo? Dites, qu'est-ce que c'est! Mon cher Paolo, dites-le nous.
PAOLO
--Eh bien! ze vous dirai que ce pauvre Signor Maurice vous empêçait de vous promener, de zouer, de courir, de causer, et que vous étiez si bons, si zentils pour lui... Ecoutez bien ce que dit Paolo!... non pas parce que vous aviez de l'amour pour ce garçon, mais parce que... vous aviez de l'amour pour le bon Dieu, et que vous êtes tous les deux bons, sarmants et saritables. Est-ce vrai ce que ze dis?
FRANÇOIS
--Chut! Paolo. Pour l'amour de Dieu, ne dites pas ça; ne le dites à personne.
PAOLO, content
--Eh! eh! on pourrait bien le dire à Signor de Nancé.
FRANÇOIS
--A personne, personne! Je vous en prie, je vous en supplie, mon bon, bon Paolo.
PAOLO, hésitant
--Moi,... ze veux bien,... mais...
CHRISTINE
--Le jurez-vous? Jurez, mon cher Paolo.
--Ze le zoure! dit Paolo en étendant les bras.
A force de raisonnements pareils, Paolo finit par les distraire. M. de Nancé était obligé à de fréquentes absences pour les obsèques du pauvre Maurice et pour venir en aide aux malheureux parents. Aussitôt après l'enterrement, M. et Mme de Sibran retournèrent à Paris, où ils avaient leur fils Adolphe et toute leur famille.
A Nancé on reprit la vie habituelle, tranquille, occupée, uniforme et heureuse. Pourtant la mort du pauvre Maurice attrista pendant longtemps leurs soirées d'hiver.
XXIV
SÉPARATION, DÉSESPOIR
L'été suivant ramena M. et Mme des Ormes et la bande joyeuse et dissipée que M. de Nancé continua à éviter. Leurs relations avec Christine ne furent ni plus tendres ni plus fréquentes. Ils semblaient avoir entièrement abandonné leur fille à M. de Nancé. Cette position bizarre dura quelques années encore; Christine arriva à l'âge de seize ans et François à vingt. Christine était devenue une charmante jeune personne, sans être pourtant jolie; grande, élancée, gracieuse et élégante, ses grands yeux bleus, son teint frais, ses beaux cheveux blonds, de belles dents, une physionomie ouverte, gaie, intelligente et aimable, faisaient toute sa beauté; son nez un peu gros, sa bouche un peu grande, les lèvres un peu fortes, ne permettaient pas de la qualifier de belle ni de jolie, mais tout le monde la trouvait charmante; elle paraissait telle, surtout aux yeux de ses trois amis dévoués, M. de Nancé, François et Paolo. Son caractère et son esprit avaient tout le charme de sa personne; l'infirmité de François, qui leur faisait éviter les nouvelles relations et fuir les réunions élégantes du voisinage, avait donné à Christine les mêmes goûts sérieux et le même éloignement pour ce qu'on appelle plaisirs dans le monde. M. de Nancé les menait quelquefois chez Mme de Guilbert et chez Mme de Sibran, mais jamais quand il y avait du monde. Une fois, il les avait forcés à aller à une petite soirée de feu d'artifice et d'illuminations chez Mme de Guilbert; mais Christine avait tant souffert de l'abandon dans lequel on laissait François, des regards moqueurs qu'on lui jetait, des ricanements dont il avait été l'objet, qu'elle demanda instamment à M. de Nancé de ne plus l'obliger à subir ces corvées.
--Comme tu voudras, ma fille. Je croyais t'amuser; c'est François qui m'a demandé de te procurer quelques distractions.
--François est bien bon et je l'en remercie, mon père. Mais je n'ai pas besoin de distractions; je vis si heureuse près de vous et près de lui, que tout ce qui change cette vie douce et tranquille m'ennuie et m'attriste.
M. DE NANCÉ
--J'ai en effet remarqué hier que tu étais triste, mon enfant, et que tu ne prenais plaisir à rien; toi, toujours si gaie, si animée, tu ne parlais pas, tu souriais à peine.
CHRISTINE
--Comment pouvais-je être gaie et m'amuser, mon père, pendant que François souffrait et que vous partagiez son malaise? Je n'entendais autour de moi que des propos méchants, je ne voyais que des visages moqueurs ou indifférents. Ici c'est tout le contraire; les paroles sont amicales, les visages expriment la bonté et l'amitié. Non, cher père, je voudrais ne jamais sortir d'ici.
M. de Nancé avait compris le tendre dévouement de sa fille; il n'insista pas et l'embrassa en lui rappelant que sa mère revenait le lendemain.
--Il faut que j'aille la voir, dit-il.
CHRISTINE
--Faut-il que j'y aille avec vous, mon père?
M. DE NANCÉ
--Non, mon enfant; tu sais qu'elle détend tes visites au château.
--Je n'en suis pas fâchée, dit Christine en souriant, quand elle me voit, c'est toujours pour me gronder; je resterai avec François toujours bon, toujours aimable.
M. de Nancé alla voir M. et Mme des Ormes; il leur représenta qu'il était obligé de mener son fils dans le Midi pour sa santé et pour d'autres motifs; qu'il était impossible qu'il emmenât Christine avec lui, et que, malgré le vif chagrin que leur causerait à tous cette séparation, il la jugeait absolument nécessaire.
MADAME DES ORMES
--Je ne peux pas la reprendre, Monsieur de Nancé; que ferais-je d'une grande fille comme Christine? Je ne saurais pas m'en occuper, la diriger; elle courrait risque d'être fort mal élevée.
M. DE NANCÉ
--Ce ne serait pas impossible, Madame, si vous ne vous en occupez pas; mais il faut que vous preniez un parti quelconque, car enfin Christine a seize ans et elle est votre fille.
MADAME DES ORMES
--Elle est bien plus à vous qu'à nous. Christine n'a jamais eu de coeur, et c'est ce qui m'en a détachée. D'abord et avant tout, je ne veux pas d'elle chez moi: ma maison n'est pas montée pour cela, et mon genre de vie ne lui conviendra pas.
M. DE NANCÉ
--Alors, Madame, me permettrez-vous un conseil dans votre intérêt à tous?
MADAME DES ORMES
--Oui, oui, donnez vite.
M. DE NANCÉ
--Mettez-la au couvent pour deux ou trois ans.
MADAME DES ORMES
--Parfait! admirable! Mais pas à Paris! Je ne veux absolument pas l'avoir à Paris.
M. DE NANCÉ
--Le couvent des dames Sainte-Clotilde, qui est à Argentan, est excellent, Madame.
MADAME DES ORMES
--Très bien. C'est arrangé; n'est-ce pas, Monsieur des Ormes? Vous donnez, comme moi, pleins pouvoirs à M. de Nancé?
M. des Ormes, plus que jamais sous le joug de sa femme, consentit à tout ce qu'elle voulut, et M. de Nancé rentra chez lui le coeur plein de tristesse, pour annoncer à ses enfants la fatale nouvelle de leur séparation.
Au retour de sa visite, M. de Nancé fit venir François et Christine.
--Qu'avez-vous, mon père? dit Christine en entrant; vous êtes pâle et vous semblez triste et agité.
--Je le suis en effet, mes enfants, car j'ai une fâcheuse nouvelle à vous annoncer.
M. de Nancé se tut, passa sa main sur son front, et, voyant la frayeur qu'exprimait la physionomie de François et de Christine, il les prit dans ses bras, les embrassa, et, les regardant avec tristesse:
--Mes enfants, mes pauvres enfants, notre bonne et heureuse vie est finie; il faut nous séparer... Ma Christine, tu vas nous quitter.
CHRISTINE, avec effroi
--Vous quitter?... Vous quitter? Vous, mon père? toi, mon frère? Oh non!... non... jamais!
M. DE NANCÉ
--Il le faut pourtant, ma fille chérie; ta mère te met au couvent, parce que moi je suis obligé de mener François finir ses études dans le Midi, et que je ne puis t'y mener avec moi.
--Ma mère me met au couvent! Ma mère m'enlève mon père, mon frère, mon bonheur! s'écria Christine en tombant à genoux devant M. de Nancé. O mon père, vous qui m'avez sauvée tant de fois, sauvez-moi encore; gardez-moi avec vous!
François releva précipitamment Christine, la serra contre son coeur, et mêla ses larmes aux siennes. M. de Nancé tomba dans un fauteuil et cacha son visage dans ses mains. Tous trois pleuraient.
--Mon père, dit Christine en se mettant à genoux près de lui et en passant un bras autour de son cou, pendant que de l'autre main elle tenait celle de François, mon père, votre chagrin, vos larmes, les premières que je vous aie jamais vu répandre, me disent assez qu'une volonté plus forte que la vôtre dispose de mon existence et me voue au malheur, j'obéirai, mon père; je ne serai plus heureuse que par le souvenir; je penserai à vous, à votre tendresse, à votre bonté, à mon cher, mon bon François; je vous aimerai tant que je vivrai, de toute mon âme, de toutes les forces de mon coeur, j'ai été, grâce à vous, à vous deux, heureuse pendant huit ans. Si je ne dois plus vous revoir, j'espère que le bon Dieu aura pitié de moi, qu'il ne me laissera pas longtemps dans ce monde. François, mon frère, mon ami, n'oublie pas ta Christine, qui eût été si heureuse de consacrer sa vie à ton bonheur.
François ne répondit que par ses larmes aux tendres paroles de Christine.
--Comment pourrai-je vivre sans toi, ma Christine? lui dit-il enfin en la regardant avec une tristesse profonde.
CHRISTINE
--La vie n'a qu'un temps, cher François... Et, se penchant à son oreille, elle lui dit bien bas:
--Ayons du courage pour notre pauvre père, qui souffre pour nous plus que pour lui-même.
François lui serra la main et fit un signe de tête qui disait oui.
--Mon père, dit Christine en baisant les mains et les joues inondées de larmes de M. de Nancé, mon père, le bon Dieu viendra à notre secours; il nous réunira peut-être. Qui sait si cette séparation n'est pas notre bonheur à venir? M. de Nancé releva vivement la tête.
--Que Dieu t'entende, ma chère fille bien-aimée! Qu'il nous réunisse un jour pour ne jamais nous quitter!
Le courage de Christine excita celui de François; quand M. de Nancé vit ses enfants plus calmes, son propre chagrin devint moins amer. Il entra dans quelques détails sur leur existence future, encore animée par l'espoir de la réunion.
CHRISTINE
--Quand j'aurai vingt et un ans, mon père, je pourrai disposer de moi-même; je viendrai alors chercher un refuge près de vous, et nous jouirons d'autant mieux de notre bonheur que nous en aurons été privés pendant... cinq ans.
--Cinq ans! s'écria François. Oh! Christine serons-nous réellement cinq ans séparés?
M. DE NANCÉ
--Qui sait ce qui peut arriver mon ami? Peut-être nous retrouverons-nous bien plus tôt.
CHRISTINE
--Vous m'écrirez bien souvent, n'est-ce pas, mon père? n'est-ce pas François?
FRANÇOIS
--Tous les jours! Un jour mon père, et moi l'autre.
CHRISTINE
--Et moi de même, si on me le permet à ce couvent; on y est peut-être très sévère.
M. DE NANCÉ
--Non, ma fille; la supérieure est une ancienne amie de ma femme; elle est excellente et te donnera toute la liberté possible; c'est pour cette raison que j'ai indiqué ce couvent à ta mère, de peur qu'elle ne te plaçât dans quelque maison inconnue et éloignée. Ici, du moins, tu auras ta tante de Cémiane, qui revient à la fin de l'année, après une absence de six ans.
CHRISTINE
--Oui, mon père, Gabrielle m'a écrit que ma tante était tout à fait remise depuis les deux ans qu'elle a passés a Madère. Et vous, mon père, vous serez bien loin avec François?
M. DE NANCÉ
--Dans le Midi, chère enfant, près de Pau, où François finira ses études, Nous reviendrons dans deux ans avec le bon Paolo, que j'emmène.
CHRISTINE
--Bon Paolo! lui aussi! Plus personne!
M. DE NANCÉ
--Isabelle, seule, te restera, ma fille; et nos coeurs seront toujours près de toi.
Les journées passèrent vite et tristement; Paolo partageait les chagrins de Christine; il cherchait à relever son courage.
PAOLO
--Cère Signorina, prenez couraze! Vous serez heureuse; c'est moi, Paolo, qui le dis.
CHRISTINE
--Heureuse! Sans eux, c'est impossible!
PAOLO
--Avec eux! Qué diable! deux ans sont bien vite passés!... Deux ans, ze vous dis.
Christine secoua la tête.
PAOLO
--Vous remuez la tête comme une cloce; et moi ze vous dis que ze sais ce que ze dis, et que dans deux ans vous ferez des cris de zoie: «Vive Paolo!»
Christine ne put s'empêcher de sourire.
CHRISTINE
--Je crierai: Vive Paolo! quand vous aurez obtenu de ma mère la permission pour moi de revenir près de mon père et de François.
PAOLO
--Eh! eh! ze ne dis pas non! ze ne dis pas non!
Cet espoir et l'air d'assurance de Paolo tranquillisèrent un peu Christine, mais ce ne fut pas pour longtemps; les préparatifs de départ qui se faisaient autour d'elle, et auxquels elle eut le courage de prendre part, la replongeaient sans cesse dans des accès de désespoir. A mesure qu'approchait l'heure de la séparation, ce père et ses enfants, si tendrement unis, semblaient redoubler encore d'affection et de dévouement.
Le jour du départ de Christine, les adieux furent déchirants. M. de Nancé voulut la mener lui-même au couvent, mais François restait au château avec Paolo. M. de Nancé fut obligé d'arracher la malheureuse Christine d'auprès de François pour la porter dans la voiture. M. de Nancé soutint sa fille presque inanimée. La tête appuyée sur l'épaule de son père, Christine sanglota longtemps. La désolation de M. de Nancé lui fit retrouver le courage qu'elle avait momentanément perdu, et quand ils arrivèrent au couvent, Christine parlait avec assez de calme de leur correspondance et de l'avenir auquel elle ne voulait pas renoncer, quelque éloigné qu'il lui apparût.
La supérieure était une femme distinguée et excellente. Mise au courant de la position de Christine par M. de Nancé, qui lui avait raconté ce que nous savons et même ce que nous ne savons pas, elle reçut Christine avec une tendresse toute maternelle, et quand il fallut dire un dernier adieu à son père chéri, Christine tomba défaillante dans les bras de la supérieure.
Quand M. de Nancé fut de retour, il trouva François et Paolo pâles et silencieux; François se jeta dans les bras de son père, qui le tint longtemps embrassé.
M. DE NANCÉ
--Partons, partons vite, mon cher enfant. Ce château sans Christine m'est odieux.
FRANÇOIS
--Oh oui! mon père! Il me fait l'effet d'un tombeau! le tombeau de notre bonheur à tous.
Les chevaux étaient mis, les malles étaient chargées. Les domestiques étaient d'une tristesse mortelle; personne ne put prononcer une parole. M. de Nancé, François et Paolo leur serrèrent la main à tous. Paolo, en montant en voiture, s'écria:
--Dans deux ans, mes amis! Dans deux ans ze vous ramènerai vos bons maîtres, et vous serez tous bien zoyeux! Vous allez voir! En route, cocer! et marcez vite!
La voiture roula, s'éloigna et disparut. La tristesse et la désolation régnèrent à Nancé comme au coeur des maîtres. Le voyage se fit et s'acheva rapidement; mais, ni l'aspect d'un pays nouveau, ni les agréments d'une habitation charmante, ni les distractions d'un nouvel établissement ne purent dissiper la morne tristesse de François et de M. de Nancé. Paolo réussit pourtant quelquefois à les faire sourire en leur parlant de Christine, en racontant des traits de son enfance. Tous les jours arrivait une lettre de Christine, et tous les jours il en partait une pour elle. Peu de temps après leur arrivée dans les environs de Pau, un espoir fondé vint ranimer le coeur et l'esprit de François et de son père; chaque jour augmentait leur sécurité; quelle était cette espérance? Nous ne la connaissons pas encore, mais nous pensons qu'une indiscrétion de Paolo ou la suite des événements nous la révélera un jour. L'attitude de Paolo est triomphante; son langage est mystérieux comme ses allures. M. de Nancé paraît heureux; il ne s'attriste plus en nommant Christine, pour laquelle il éprouve une tendresse de plus en plus vive. Mais il ne lui échappe aucune parole qui puisse expliquer le changement qui se fait en lui. François aussi cause plus gaiement; il ne parle que de Christine et d'un heureux avenir. Leur correspondance continue active et affectueuse. Paolo même écrit et reçoit des lettres. Les mois se passent, les années de même; enfin, après deux années de séjour à Pau, un jour, après avoir reçu une lettre de Christine et de Mme de Cémiane et en avoir longuement causé avec son père, François lui dit:
--Mon père, pouvons-nous parler à Christine aujourd'hui? Je suis si malheureux loin d'elle!
--Oui, mon ami, nous le pouvons. Paolo vient tout juste de me dire qu'il m'y autorisait et qu'il répondait de toi sur sa tête.
François serra vivement la main de son père et le quitta en disant:
--Mon père, écrivez et faites des voeux pour moi; j'ai peur.
--Je suis fort tranquille, moi, mon ami; comment pouvons-nous douter de ce coeur si rempli de tendresse?»
M. de Nancé n'était pourtant pas aussi calme qu'il le disait; quand François fut parti, il se promena longtemps avec agitation dans sa chambre et relut plusieurs fois la lettre de Christine. Puis il se mit à écrire lui-même. Pendant qu'il était ainsi occupé, nous allons savoir ce qu'avait fait et pensé Christine pendant ces deux longues années.
XXV
DEUX ANNÉES DE TRISTESSE
Lorsque Christine se trouva seule avec la supérieure, qu'elle fut assurée de ne plus revoir M. de Nancé ni François, son courage faiblit et elle se laissa aller à un désespoir qui effraya la supérieure: elle parla à Christine, mais Christine ne l'entendait pas; elle la raisonna, l'encouragea, mais ses paroles n'arrivaient pas jusqu'au coeur désolé de Christine. Ne sachant quel moyen employer, la supérieure la mena à la chapelle du couvent.
--Priez, mon enfant, lui dit-elle; la prière adoucit toutes les peines. Rappelez-vous les sentiments si religieux de votre père et de votre frère. Imitez leur courage, et n'augmentez pas leur douleur en vous laissant toujours aller à la vôtre.
Christine tomba à genoux et pria, non pour elle, mais pour eux; elle ne demanda pas à souffrir moins, mais que les souffrances leur fussent épargnées. Elle se résigna enfin, se soumit à son isolement, et se promit de revenir chercher du courage aux pieds du Seigneur, toutes les fois qu'elle se sentirait envahie par le désespoir. Quand la supérieure revint la prendre, Christine pleurait doucement; elle était calme et elle suivit docilement la supérieure dans la chambre qui lui était destinée; elle y trouva Isabelle, arrivée depuis quelques instants, qui lui donna des nouvelles du départ de M. de Nancé, de François et de Paolo; elle lui redit les paroles de Paolo, lui peignit la douleur et l'abattement de François et de son père; Christine trouva une grande consolation à se retrouver avec Isabelle, qui partageait ses sentiments douloureux et ses affections.
Les premiers jours se traînèrent péniblement. Christine n'avait pas encore de lettres; elle écrivait tous les jours, et reçut enfin une première lettre de François: lui aussi était triste, se sentait isolé et malheureux; le lendemain M. de Nancé lui donna quelques détails sur leur établissement, et la correspondance continua ainsi, animée et intéressante.
Six mois après, Mme de Cémiane revint chez elle après une absence de six années; son premier soin fut d'aller voir sa nièce et de lui mener Bernard et Gabrielle; les deux cousines ne se reconnurent pas, tant elles étaient métamorphosées; Gabrielle était aussi grande que Christine, mais brune, avec des couleurs très prononcées, des yeux noirs et vifs, les traits délicats; c'était une fort jolie personne. Bernard était devenu un grand garçon de dix-neuf ans, bon, intelligent, raisonnable, mais un peu paresseux pour le travail de collège; il était très bon musicien, il peignait remarquablement bien, et avec ces deux talents il prétendait pouvoir se passer de grec et de latin. Leur joie de revoir Christine réjouit un peu le coeur de la pauvre délaissée: ils causèrent ou plutôt parlèrent sans arrêter pendant une heure et demie que se prolongea la visite de Mme de Cémiane. Christine écouta beaucoup et parla peu. Sa tante l'observait attentivement et avec intérêt.
--Ma pauvre Christine, lui dit-elle en se levant pour partir, qu'est devenu ton rire joyeux, ta gaieté d'autrefois? Tu as le regard malheureux, le sourire triste, presque douloureux. Es-tu malheureuse au couvent, mon enfant? Je t'emmènerai de suite chez moi si c'est ainsi.
Christine embrassa sa tante et pleura doucement, mais amèrement, dans ses bras.
MADAME DE CÉMIANE
--Viens, ma pauvre enfant; viens! C'est affreux de t'avoir enfermée dans cette prison; tu vas venir chez moi.
CHRISTINE