Chapter 10
--Ma pauvre petite, je te soigne pour toi, je ne t'aime que pour toi. Ce que j'en ai dit à ta maman, c'était pour adoucir sa mauvaise humeur, pour détourner son intention du reproche qu'elle t'adressait, et de crainte que ta grande tendresse pour nous ne lui donnât la pensée de te faire revenir chez elle. Tu juges quel chagrin c'eût été pour moi, pour François et pour toi-même.
CHRISTINE
--Je crois que j'en serais morte! Vous quitter, rentrer là-bas après avoir été heureuse et aimée ici, vous savoir dans le chagrin, vous et François! Mon Dieu! mon Dieu! oui, j'en serais morte!
--Pst! pst! est-elle partie? dit une voix qui semblait venir du ciel.
M. de Nancé et Christine levèrent la tête et virent apparaître à une lucarne du grenier la tête de Paolo, inquiet et alarmé.
M. DE NANCÉ
--Vous voilà! Que faites-vous donc là-haut? Je vous croyais sorti.
--Attendez Paolo oune minute, Signor. Ze descends. Deux minutes après, Paolo apparut; il paraissait content, mais encore un peu inquiet.
--Ze me souis sauvé; z'avais peur que la Signora ne me poursuivît; z'ai couru au grenier, et, comme ze n'entendais plus rien, z'ai regardé et ze souis venu.
M. DE NANCÉ
--Mon cher, vous n'avez pas gagné grand'chose, car je suis chargé de vous envoyer demain chez Mme des Ormes.
Paolo fit une mine allongée qui fit rire M. de Nancé, mais il fit signe à Paolo de se taire à cause de Christine.
--A présent, mon ami, allez continuer les leçons de ma petite Christine; finissez votre temps de galères.
--O Dio! quelle galère! avec oune si sarmante Signora! si douce, si obéissante, si intellizente, si...
M. DE NANCÉ, riant
--Assez, assez, mon cher, assez. Vous allez donner de l'orgueil à ma fille.
CHRISTINE
--A moi, mon père? De l'orgueil? et de quoi? Que fais-je, moi, que suivre vos conseils et ceux du bon Paolo! C'est vous et lui qui devez avoir de l'orgueil, si je fais bien; vous surtout, mon père, vous qui m'apprenez à être ce que dit Paolo, douce et obéissante, et à demander au bon Dieu de me rendre bonne et pieuse comme François.
--Voyez, voyez, Signor! Quel anze que cet enfant! s'écria Paolo en joignant les mains et en s'élançant ensuite sur Christine, que, dans son admiration, il enleva de six pieds, et qu'il remit à terre avant qu'elle eût le temps de pousser un cri de frayeur.
--Vous m'avez fait peur, Paolo, lui dit Christine d'un air de reproche.
--Pardon. Signorina, pardon, dit Paolo confus; c'était la zoie, l'admiration.
Et il rentra un peu honteux, précédé de M. de Nancé et de Christine.
XXII
MAURICE CHEZ M. DE NANCÉ
François rentrait un jour de chez Maurice, qu'il continuait à voir une ou deux fois par semaine, et dont la santé et l'état physique ne s'amélioraient guère. Ses jambes et ses reins ne se redressaient pas; son épaule restait aussi saillante, son visage aussi couturé. Il s'affaiblissait au lieu de prendre des forces. Sa difformité et l'insouciance de son frère lui donnaient une tristesse qu'il ne pouvait vaincre; il allait assez souvent chez M. de Nancé, où il était toujours reçu avec amitié; Christine était bonne et aimable pour lui; elle lui témoignait de la compassion, mais pas l'amitié qu'il aurait désiré lui inspirer et qu'il éprouvait pour elle. Plusieurs fois il lui représenta qu'il avait les mêmes droits que François à son affection, puisqu'il était infirme et malheureux comme lui.
--François n'est pas malheureux, répondit Christine; il a eu du courage; il s'est résigné... D'ailleurs,... Christine se tut.
MAURICE
--D'ailleurs quoi, Christine? Parlez.
CHRISTINE
--Non, j'aime mieux me taire. Seulement personne ne pourra faire pour moi ce qu'ont fait M. de Nancé et François, je vous l'ai déjà dit. Et je vous ai dit aussi que je ferais ce que je pourrais pour vous témoigner la compassion et l'intérêt que vous m'inspirez.
Maurice recommençait son exhortation, Christine répondait de même, et quand elle se trouvait seule avec M. de Nancé, elle se plaignait à lui des importunités de Maurice.
--Chaque fois qu'il me dit de ces choses, je l'aime moins; je le trouve de plus en plus ridicule; il demande plus qu'il ne le devrait; et comme je ne sais que lui répondre, ses visites me sont désagréables... Que faire, cher père? Je crains de ne pouvoir m'empêcher de le détester.
M. DE NANCÉ
--Non, chère petite; il t'ennuie; mais tu ne le détesteras pas, car tu penseras qu'il est l'ami de François...
CHRISTINE
--Oh!... l'ami!... François y va par charité.
M. DE NANCÉ
--Et toi, tu le recevras par charité. Et tu prieras le bon Dieu de te rendre bonne et charitable; et tu n'oublieras pas que tu vas faire ta première communion l'année prochaine.
CHRISTINE, l'embrassant
--Et puis je penserai à vous et à François pour vous imiter; la première fois que Maurice viendra, vous verrez, cher père, comme je serai bonne!
Les bonnes résolutions de Christine portèrent leur fruit; Maurice crut voir que Christine l'aimait enfin comme il désirait en être aimé, et il devint plus gai et plus aimable pendant ses visites.
Le jour où François revint de chez Maurice, comme nous l'avons dit, il avait trouvé son pauvre protégé fort triste; ses parents lui avaient annoncé que, n'ayant pas été à Paris depuis près d'un an, leurs affaires s'étaient dérangées et les obligeaient à y aller passer un ou deux mois; que, de plus, leur père était assez gravement malade et les demandait; qu'il fallait s'apprêter à partir sous peu de jours, et qu'Adolphe entrerait au collège dès leur arrivée à Paris.
--Alors, dit Maurice, j'ai supplié maman de me laisser ici et de ne pas m'exposer à la honte, aux humiliations pénibles que je subirais à Paris. Maman, inquiète de ma santé, ne veut pas me quitter, et pourtant elle est obligée d'aller à Paris pour ses affaires et pour mon grand-père. Il faut donc que je me laisse emmener, que je subisse toutes les peines que je prévois. Si papa pouvait y aller seul, je m'y résignerais encore; et quant à Adolphe, je comprends bien qu'ici il ne travaille pas, il perd son temps et il a besoin d'aller au collège; mais, maman partant, il faut que je parte aussi? Quel chagrin pour moi de quitter la campagne et ma vie calme et retirée! Maman, me voyant si malheureux de ce voyage, m'a dit qu'elle ferait le sacrifice que je lui demandais qu'elle me laisserait ici, et qu'elle se séparerait d'avec moi si nous avions dans le voisinage un parent ou un ami intime qui voulût bien me recevoir chez lui pendant un mois ou deux, et encore, à la condition que moi ou le médecin nous lui écririons tous les jours pour la rassurer sur ma santé. C'est vrai que je suis malade, plus malade même qu'elle ne le croit, car je lui cache la plus grande partie, de mes souffrances pour ne pas l'inquiéter davantage. Ce fatal voyage me tuera! Et, par malheur, nous n'avons dans le voisinage aucun parent aucun ami qui puisse me recueillir! Oh! François, que je suis malheureux!
François, ne trouvant aucune parole pour consoler le pauvre Maurice, pleura avec lui et l'engagea à recourir à Dieu et à la sainte Vierge. Il lui promit de lui écrire souvent; il chercha à le rassurer sur sa santé, sur les terreurs que lui causait son séjour à Paris, et le laissa un peu moins abattu, mais bien malheureux encore.
François vint raconter à son père et à Christine le nouveau et vif chagrin du pauvre Maurice.
--Pauvre garçon! pauvre Maurice! dit Christine; que pouvons-nous faire pour le consoler dans sa douleur?
M. DE NANCÉ
--Ses chagrins sont malheureusement de nature à ne pouvoir être effacés; mais nous pouvons les adoucir en redoublant de soins et d'affection jusqu'à son départ. Demain, François pourra y retourner, et nous l'accompagnerons.
CHRISTINE
--Mon père, je crois que j'ai trouvé un moyen excellent de le rendre non seulement moins triste, mais heureux.
M. DE NANCÉ
--Toi, tu as trouvé cela, Christine? Dis-le nous bien vite.
CHRISTINE
--C'est que vous allez être... pas content.
M. DE NANCÉ
--Pas content? Pourquoi? Ton invention est donc mauvaise, méchante?
CHRISTINE.
--Au contraire, mon père; excellente et très bonne. Devinez! Ce n'est pas difficile.
M. DE NANCÉ
--Comment veux-tu que je devine, si tu ne me dis pas quelque chose pour m'aider?
CHRISTINE
--Et toi, François, devines-tu?
François la regarda attentivement.
--Je crois que j'ai trouvé, s'écria-t-il.
Et il dit quelques mots à l'oreille de Christine.
--C'est ça, tu as deviné, répondit-elle en riant. A votre tour, mon père; vous ne devinez pas.
M. DE NANCÉ
--Hem! je crois que je devine aussi. Tu veux que je lui propose...
CHRISTINE
--C'est cela! c'est cela! Eh bien! papa, voulez-vous?
M. DE NANCÉ, souriant
--Mais tu ne m'as pas laissé achever! tu ne sais pas ce que j'allais dire!
CHRISTINE
--Si fait, si fait! Et je vous demande encore: Le voulez-vous?
M. DE NANCÉ, avec malice
--Il faut bien, puisque tu le désires si vivement. Mais je te demande instamment que ce ne soit pas pour longtemps. Huit jours au plus.
CHRISTINE
--Ce sera assez mon père, pour le consoler; pourtant, j'aimerais mieux un mois que huit jours.
M. DE NANCÉ, de même
--Nous verrons si nous pouvons nous y habituer, François et moi.
CHRISTINE
--Oh! vous vous y habituerez très bien. François ira le lui demander demain.
M. DE NANCÉ, souriant.
--Il vaut mieux que tu y ailles toi-même avec Isabelle: tu verras en même temps la chambre que te donnera Mme de Sibran pour toi et pour Isabelle.
CHRISTINE, effrayée
--Quelle chambre? Pourquoi une chambre?
M. DE NANCÉ
--Mais pour demeurer chez Mme de Sibran pendant huit jours, jusqu'à son départ, comme tu le désires.
CHRISTINE
--Moi, demeurer là-bas? Moi, vous quitter? aller chez ce Maurice que je ne peux pas souffrir? Oh! mon père! vous ne m'aimez donc pas, puisque vous me renvoyez avec tant de facilité! Vous ne croyez pas à ma tendresse, puisque vous me supposez le désir, la possibilité de vouloir vous quitter! François, tu avais deviné, toi; tu m'aimes!
Christine, désespérée et tout en larmes, se jeta au cou de François, qui regardait son père avec tristesse.
M. DE NANCÉ, la saisissant dans ses bras et l'embrassant.
--Christine! ma fille! mon enfant! Ne pleure pas! Ne t'afflige pas! C'est une plaisanterie; je devinais très bien que tu me demandais de faire venir Maurice ici avec nous. Tu ne m'as pas laissé achever, et j'ai profité de l'occasion pour te guérir de ta précipitation à vouloir comprendre les pensées inachevées. Je suis désolé, chère enfant, du chagrin que tu témoignes! Et crois bien que je ne t'aurais jamais permis l'inconvenance que je te proposais en plaisantant; et que je tiens trop a toi, que j'aime trop, pour me séparer de toi volontairement.
Christine, consolée, embrassa tendrement ce père et ce frère tant aimés, et renouvela la proposition d'avoir Maurice à Nancé.
M. DE NANCÉ
--Tout ce que vous voudrez, mes enfants; je m'associe à votre acte de charité, quoiqu'il ne me soit pas plus agréable qu'à Christine; mais, comme elle, je supporterai les ennuis d'un malade étranger et je vaincrai mes répugnances.
Quand François retourna le lendemain chez Maurice, et lui fit part de l'invitation de M. de Nancé, le visage de Maurice exprima une telle joie, une telle reconnaissance, que François en fut touché. Il remercia François dans les termes les plus affectueux, et annonça le départ de sa mère pour le lendemain matin, parce qu'on avait reçu de mauvaises nouvelles de son grand-père.
FRANÇOIS
--Alors tu viendras à Nancé dans l'après-midi?
MAURICE
--J'en parlerai à maman; elle le voudra bien, j'en suis sûr, et alors je viendrai le plus tôt que je pourrai. Mais, dis-moi, François, Christine ne sera-t-elle pas ennuyée de mon long séjour près de vous?
FRANÇOIS
--Pas du tout, puisque c'est elle qui en a eu l'idée et qui l'a demandé à papa.
MAURICE
--En vérité? Christine! Oh! qu'elle est bonne! Quelle bonne petite amie j'ai là!
François réprima un petit mouvement de mécontentement du vol que voulait lui faire Maurice de l'amitié de Christine. Mais il réfléchit que Christine n'avait pour Maurice que de la compassion, et que ce n'était qu'un acte de charité qu'elle exerçait envers lui.
--A demain! lui dit François.
--Oui, à demain, cher ami! dit gaiement Maurice. Eh bien! tu pars sans me donner la main?
FRANÇOIS
--C'est vrai! Je n'y pensais pas! Viens de bonne heure.
MAURICE
--Le plus tôt que je pourrai; merci, mon ami.
François s'en retourna à Nancé un peu pensif; il rencontra à moitié chemin Christine et son père qui venaient a sa rencontre.
M. de Nancé demanda des nouvelles de Maurice, pendant que Christine disait à François:
--Qu'as-tu, tu es triste!
--Oui, je suis fâché contre moi-même.
Et il raconta à son père et à Christine ce que lui avait dit Maurice.
--Et alors..., dit-il.
CHRISTINE, vivement.
--Et alors, tu es fâché contre lui, et tu as eu envie de lui dire que je n'étais pas son amie et que tu étais et serais mon seul ami, et que je ne l'aimerais jamais comme je t'aime? Et puis, tu ne l'aimes pas; tout comme moi, dit Christine en riant et en l'embrassant.
FRANÇOIS. Surpris.
--Tiens! comment as-tu deviné?
CHRISTINE
--C'est que cela m'a fait la même chose quand il m'a demandé de l'aimer comme je t'aime: je le trouvais bête, je me sentais fâchée contre lui, et depuis ce temps je ne peux pas l'aimer pour de bon; mais papa dit que ça ne fait rien, qu'on peut tout de même être bon et aimable pour lui, sans l'aimer.
FRANÇOIS
--Je crains que ce ne soit mal de ma part, papa; c'est vrai que je ne l'aime pas. Et pourtant il me fait pitié, je le plains; mais je n'aime pas à le voir.
M. DE NANCÉ
--Et pourtant tu y vas de plus en plus, mon ami.
FRANÇOIS
--Parce que je l'aime de moins en moins; et c'est pour me punir de ce mauvais sentiment, que je fais plus pour lui que si je l'aimais.
M. DE NANCÉ
-Tu ne peux faire ni plus ni mieux, mon ami, car tu agis par charité; tu fais donc plus et mieux que si tu agissais par amitié... Sois bien tranquille, et, quand il sera ici, continue à lui laisser croire que tu es son ami. Le bon Dieu te récompensera de ce grand acte de charité.
CHRISTINE
--Mon père, vous avez raison de dire grand acte de charité, parce que c'est bien difficile d'être avec les gens qu'on n'aime pas, comme si on les aimait.
L'arrivée de Paolo interrompit leur conversation, que François reprit avec son père avant de se coucher. Ils dirent beaucoup de choses que nous n'avons pas besoin de savoir, et dont le résultat fut pour François une tranquillité de coeur complète, un redoublement de tendresse pour Christine et de compassion pour Maurice, qu'il résolut de traiter plus amicalement encore que par le passé.
XXIII
FIN DE MAURICE
Le lendemain, Maurice arriva pâle et défait, les yeux rouges et gonflés, la poitrine oppressée. Le départ de ses parents lui avait causé une douleur profonde, malgré la promesse de sa mère de revenir dès qu'il y aurait une amélioration dans la santé de son grand-père. Quand il vit François et Christine qui accouraient au-devant de lui, il sourit, un éclair de joie illumina son visage; il hâta le pas pour les joindre plus vite; dans son empressement, une de ses jambes accrocha l'autre, et il tomba tout de son long par terre; aussitôt un flot de sang s'échappa de sa bouche: une veine s'était rompue dans sa poitrine. François et Christine coururent à lui pour le relever, et, malgré leur frayeur, ils n'en témoignèrent aucune, de peur d'effrayer Maurice.
--Va chercher papa, dit François à l'oreille de Christine, qui partit comme une flèche.
CHRISTINE
--Mon père, venez vite; Maurice vomit du sang: François le soutient.
M. DE NANCÉ, se levant.
--Où sont-ils?
CHRISTINE
--Dans le vestibule.
M. DE NANCÉ
--Va vite appeler ta bonne, ma chère enfant; qu'elle apporte ce qu'il faut.
Isabelle, en entendant le récit de Christine, prit une fiole d'eau de Pagliari, en versa une cuillerée dans un verre d'eau, et se hâta d'arriver près de Maurice, auquel elle fit boire la moitié de cette eau. Quelques instants après il but l'autre moitié, et le vomissement de sang, qui avait déjà diminué, s'arrêta tout à fait. Isabelle obligea Maurice à se mettre au lit, malgré sa résistance. Il témoignait un tel chagrin d'être séparé de ses amis François et Christine, que M. de Nancé lui promit de les lui amener, pourvu qu'il parlât le moins possible, ce que Maurice promit avec joie.
M. de Nancé ne tarda pas à ramener les enfants.
MAURICE
--François, Christine, mes chers, mes bons amis; je suis bien malade, je le sens... Je suis trop malheureux; j'ai demandé au bon Dieu de me faire mourir.
FRANÇOIS
--Oh! Maurice, que dis-tu? Tu veux donc nous quitter; tu ne nous aimes donc plus?
MAURICE
--C'est parce que je vous aime trop que je suis malheureux. Je voudrais être toujours avec vous, et je vous vois si peu. Je voudrais être avec maman et papa, et les voilà partis! Je voudrais que mon frère m'aimât, et il ne me témoigne que de l'indifférence. Toi, François, et toi, chère et bonne Christine, si vous pouviez être mon frère et ma soeur. Mais vous ne l'êtes pas! Je voudrais que vous m'aimiez de telle sorte que vous n'aimiez que moi, et cela aussi est impossible.
M. DE NANCÉ
--Maurice, vous parlez trop; je vais renvoyer vos amis si vous continuez.
MAURICE
--Pardon. Monsieur; je ne dirai plus rien.
François et Christine s'assirent près du lit de Maurice et cherchèrent à le distraire en causant, avec M. de Nancé, de leurs projets d'hiver et de l'été prochain. Ils mêlaient toujours Maurice à leurs projets, pensant lui faire plaisir. Il souriait tristement; à la longue, une larme qu'il retenait, coula le long de sa joue.
FRANÇOIS
--Maurice, tu pleures? Souffres-tu? Qu'as-tu?
MAURICE
--Je ne souffre que d'une grande faiblesse. Je pleure parce que je vous aurai quittés depuis longtemps quand le printemps arrivera.
M. DE NANCÉ
--Pourquoi? Si votre bonheur et votre santé dépendent de votre séjour chez moi, je ne serai pas assez cruel pour vous renvoyer, mon pauvre garçon.
MAURICE
--Ce n'est pas ce que je veux dire, Monsieur... Je crois que je n'ai plus longtemps à vivre.
FRANÇOIS
--Maurice, ne pense donc pas à des choses si tristes!
MAURICE
--Mes bons amis, le peu d'affection que m'a témoigné mon frère, le départ de maman et de papa, que je croyais ne jamais quitter dans l'état où je suis, la crainte de mourir loin d'eux, sans les revoir, sans recevoir leur bénédiction, sans les embrasser, tout cela me tue! Depuis longtemps je me sens mourir, et je le cache à mes parents; je les regrette amèrement, et pourtant je suis heureux d'être ici, parce que je veux mourir bien pieusement, et vous m'y aiderez. Vous êtes tous si bons, si pieux! Chez moi, personne ne prie; personne ne parle du bon Dieu; personne n'a l'air d'y penser, Monsieur de Nancé, ajouta-t-il en joignant les mains, ayez pitié de moi! Je voudrais faire ma première communion comme l'a faite François, et je ne sais comment la faire; je ne sais rien; je ne sais même pas prier. Ayez pitié de moi! Dites, que dois-je faire?
--Mon pauvre garçon, répondit M. de Nancé attendri, il faut vous soumettre à la volonté de Dieu; vivre s'il le veut, et ne pas vous préoccuper de la crainte de mourir. Il faut vous soigner comme on vous l'ordonne, offrir à Dieu les chagrins qu'il vous envoie, et lui demander du courage et de la patience. Quant à la première communion, nous en reparlerons demain. A présent, restez bien tranquille jusqu'à l'arrivée du médecin, que j'ai envoyé chercher. Isabelle ou Bathilde restera près de vous. Soyez calme, mon ami, et remettez-vous entre les mains du bon Dieu, notre père et notre ami à tous.
M. de Nancé lui serra la main.
--Merci, Monsieur, merci: vous m'avez déjà consolé.
--M. de Nancé sortit, emmenant François et Christine qui pleuraient et qui envoyèrent à Maurice un baiser d'adieu, auquel il répondit par un sourire.
--Le croyez-vous bien malade, papa? dit François avec anxiété.
M. DE NANCÉ
--Je ne sais, mon ami; il est possible qu'il voie juste en se croyant près de sa fin; il est extrêmement changé et affaibli depuis quelque temps déjà. Aujourd'hui son visage est très altéré. Le départ de ses parents l'a beaucoup affligé.
FRANÇOIS
--Pauvre Maurice! et moi qui ne l'aimais pas!
CHRISTINE
--Et moi donc? Mais nous allons le soigner comme si nous l'aimions tendrement; n'est-ce pas, François?
FRANÇOIS
--Oh oui! Et je l'aime réellement à présent; il me fait trop pitié.
CHRISTINE
--Je suis comme toi, et je crois que je l'aime.
Quand le médecin arriva, il traita légèrement le vomissement de sang de Maurice; il l'attribua à sa chute, et pensa que ce serait un bien pour le fond de la santé; il engagea Maurice à se lever, à manger, à sortir, à faire, enfin, ce que lui permettraient ses forces. M. de Nancé lui demanda pourtant d'écrire à M. et à Mme de Sibran pour les avertir de l'accident arrivé à leur fils. Lui-même leur en raconta tous les détails en ajoutant l'opinion du médecin, et promit de les avertir de la moindre aggravation dans l'état de Maurice. Cette consultation rassura tout le monde, excepté Maurice lui-même, qui persista à vouloir hâter sa première communion.
M. de Nancé, n'y voyant que de l'avantage, et ayant reçu de M. et Mme de Sibran l'autorisation de céder à ce qu'ils croyaient être une fantaisie de malade, fit venir tous les jours un prêtre pieux et distingué, pour donner à Maurice l'instruction religieuse qui lui manquait. M. de Nancé lui-même, développa, par son exemple et par ses paroles, la foi et la piété de Maurice; François lui racontait les pieuses impressions de sa première communion, et, un mois après son entrée chez M. de Nancé, Maurice faisait aussi sa première communion avec les sentiments les plus chrétiens et les plus résignés.
La faiblesse avait insensiblement augmenté, au point qu'il se soutenait difficilement sur ses jambes. Mais le médecin n'en concevait aucune inquiétude et attendait une guérison complète au retour du printemps. Peu de jours après sa première communion, il fut pris d'un nouveau vomissement de sang. M. de Nancé s'empressa d'écrire à M. et Mme de Sibran, en ne dissimulant pas sa vive inquiétude.
Le vomissement de sang ne put être complètement arrêté, et plusieurs fois dans la matinée il reprit avec violence. La faiblesse de Maurice augmentait d'heure en heure. Dans l'après-midi, il demanda François et Christine.
--François, bon et généreux François, dit-il, je ne veux pas mourir sans te demander une dernière fois pardon de ma méchanceté passée. Ne pleure pas, François; écoute-moi, car je me sens bien faible. Quand je ne serai plus prie pour moi, demande au bon Dieu de me pardonner; aime-moi mort comme tu m'as aimé vivant; ton amitié a été ma consolation dans mes peines, elle a sauvé mon âme en me ramenant à Dieu. Que Dieu te bénisse, mon François, et qu'il te rende le bien que tu m'as fait!
--Et toi, Christine, ma bonne et chère Christine, qui m'as aimé comme un frère, comme un ami; ta tendresse, tes soins ont fait le bonheur des derniers mois de ma triste et pénible existence. Que Dieu te récompense de ta bonté, de ta charité, de ta tendresse! Que Dieu te bénisse avec François! Puisses-tu ne jamais le quitter pour votre excellent père!... Oh! Monsieur de Nancé, mon père en Dieu, mon sauveur, je vous aime, je vous remercie, ma reconnaissance est si grande, que je ne puis l'exprimer comme je le voudrais. Que Dieu!...
Un nouveau vomissement de sang interrompit Maurice. François et Christine, à genoux près de son lit, pleuraient amèrement; M. de Nancé était vivement ému. Maurice revint à lui; il demanda M. le curé, que M. de Nancé avait déjà envoyé prévenir et qui entrait. Maurice reçut une dernière fois l'absolution et la sainte communion; il demanda instamment l'extrême-onction, qui lui fut administrée.
Depuis ce moment, un grand calme succéda à l'agitation et à la fièvre; il pria M. de Nancé, dans le cas où ses parents arriveraient trop tard, de leur faire ses tendres adieux et de leur exprimer ses vifs regrets de n'avoir pu les embrasser avant de mourir.