François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
Part 9
Il vint pourtant ce jour; ce fut lorsque Louis et sa soeur, après avoir reçu de France la nouvelle de la mort de leur tante et son héritage, purent payer leur rançon et se préparer à passer au Canada. Mais Harthing ignora tout presque jusqu'au dernier moment; car d'Orsy, ayant ses raisons pour ne point admettre un étranger dans la confidence de ses démarches intimes et de ses projets d'avenir, n'en avait rien dit à son élève. Quatre jours seulement avant de quitter Boston, il avertit ce dernier qu'il leur faudrait bientôt cesser leurs études. Et en même temps le jeune baron instruisit Harthing de son prochain départ pour Québec.
Cette nouvelle frappa le lieutenant comme un coup de foudre. Il eut pourtant assez d'empire sur lui-même pour n'en rien laisser paraître tant qu'il fut en présence des orphelins; mais une fois sorti de leur demeure, il exhala par les plaintes les plus amères la douleur que lui causait l'annonce de cette séparation inattendue.
--Pourquoi donc, s'écria-t-il en étouffant un sanglot qui lui montait à la gorge, pourquoi donc avoir entrevu le bonheur?... seulement pour le voir s'évanouir, alors que j'avais lieu d'espérer d'en pouvoir goûter un jour toutes les délices! Insensé! pourquoi ne lui avoir point fait plus tôt l'aveu de l'affection, de l'admiration sans bornes qu'elle a su m'inspirer? C'en est fait! elle m'a vaincu sans le savoir; eh bien! dès demain, j'irai la trouver pour lui offrir de partager mon sort et de porter mon nom. Elle est pauvre, et elle voudra bien accepter sans doute. Ah! oui, j'irai!
Quand la matinée du jour suivant fut assez avancée pour lui permettre cette démarche, Harthing, le coeur partagé entre l'espérance et la crainte, frappa discrètement à la porte de la chambrette que Marie-Louise allait bientôt quitter.
Celle-ci vint ouvrir et recula de surprise à la vue du lieutenant. En ce moment elle était seule; car son frère parcourait la ville pour hâter les préparatifs du départ.
--M'accorderiez-vous, mademoiselle, la faveur d'un moment d'entretien, dit le visiteur en saluant profondément Mlle d'Orsy.
--Certainement, monsieur, veuillez entrer, répondit celle-ci, qui rougit pourtant à la pensée de se trouver seule avec le jeune homme.
Et, montrant un siège à l'officier, elle alla s'asseoir, mais à une certaine distance de l'étranger.
--Où veut-il en venir? pensa Marie-Louise de plus en plus embarrassée.
--Permettez-moi d'abord, continua John Harthing, de m'excuser auprès de vous d'avoir caché sous de vains prétextes les fréquentes visites que je vous ai faites depuis quelques semaines. Vous me pardonnerez peut-être, quand je vous aurai dit que je vous aimai dès le premier jour où je vous vis.
A ces derniers mots la jeune fille se redressa soudain, tandis que l'expression de sa figure devenait sévère, et que le sang fuyait ses joues.
Harthing, troublé lui-même, prit en bonne part l'émotion que ses paroles semblaient produire sur la jeune personne. Et, s'enhardissant à mesure qu'il croyait causer une impression de plus en plus favorable:
--Oh! oui, mademoiselle, je vous aime comme vous n'avez jamais été aimée sans doute et comme peut-être vous ne le serez jamais. Vous êtes devenue, sans vous en douter, le but de toutes les aspirations de ma vie, mon seul espoir, mon seul bonheur. Dans le culte que je vous ai voué, le plus indifférent de vos gestes fait ma joie. Que serait-ce donc, ô mon Dieu! si votre regard venait répondre au mien, et si d'un mot vous alliez réaliser mes craintives espérances!
Surprise par cette brusque déclaration, Marie-Louise restait muette.
--Oh! dites-moi, s'écria-t-il avec plus d'ardeur encore, dites-moi que vous ne refusez point mon amour. Mettez un terme, aussi éloigné que vous le voudrez, à l'accomplissement de mes voeux les plus chers, mais promettez-moi, Marie-Louise, d'être ma femme un jour.
Aussi pâle que le fichu qui recouvrait sa gorge agitée, Mlle d'Orsy se leva, et jetant à l'Anglais un regard où la colère et le dédain semblaient rivaliser:
--Jamais! dit-elle.
--Oh! n'est-ce pas que je n'ai point compris, s'écria le malheureux en se jetant à genoux devant elle.
--La fille des barons d'Orsy ne peut pas être la femme d'un homme dont les compatriotes ont tué mon père! Allez! monsieur.
Et d'un geste impérieux la noble enfant lui fait signe de sortir.
Mais l'insensé, oubliant tout dans sa déception, saisit la main de Mlle d'Orsy.
En ce moment la porte s'ouvre avec violence et Louis d'Orsy, d'un bond, se jette sur Harthing.
--Comment! monsieur, dit-il d'une voix qui tremble à faire peur, voudriez-vous abuser de la faiblesse d'une jeune fille? Seriez-vous un lâche, monsieur l'officier?
Celui-ci veut répondre, mais la honte de sa déconvenue et la rage qui le domine l'en empêchent; et les mots s'arrêtent dans sa gorge desséchée.
--Sans vouloir vous espionner, continue d'Orsy, j'ai entendu vos propositions avec le juste refus qu'elles vous ont attiré; et je confirme ce que vous a dit ma soeur. Maintenant, monsieur, vous savez ce qu'il vous reste à faire.
Harthing s'était relevé; il était là, le front haut, pâle comme un mort, les mâchoires contractées et l'oeil injecté de sang.
--Oh! enfers! cria-t-il enfin, éperdu, haletant. Je n'avais jamais daigné descendre jusqu'à l'amour... Il me semblait indigne d'un homme de guerre de perdre son temps aux genoux d'une femme... Et maintenant que j'en suis venu à mendier le regard d'une enfant, voilà qu'elle se rit de moi comme du dernier des bourgeois!
Il se dirigeait déjà vers la porte, quand il se retourna soudain, sombre comme le génie du mal, en s'écriant:
--Marie-Louise d'Orsy... je fais le serment de prendre une éclatante revanche... un jour... tôt ou tard... Au revoir, monsieur!
Et la fureur du malheureux était si grande qu'il ne pouvait plus se contenir. Il lui fallait de l'espace, et il quitta, pour n'y plus rentrer, cette demeure qui l'avait vu tant aimer et tant souffrir.
Quand d'Orsy eut finit ce récit que nous avons complété dans les détails qu'il devait nécessairement ignorer, Bienville, qui était devenu plus sombre encore, repartit:
--Je conçois maintenant le ton de sa lettre. C'est celui d'un homme qui, n'ayant plus rien à espérer par voie de persuasion, veut essayer les moyens violents pour voir s'ils ne lui réussiront pas mieux.
--Ce message, dit d'Orsy à son tour, est d'un insensé plus à plaindre qu'à craindre, je crois. Arrivé aux paroxysme d'une passion déçue et sentant bien qu'il n'a plus aucun ménagement à garder, il se laisse emporter par toute la fougue de son violent caractère.
--Mes pressentiments n'étaient pas menteurs, dit enfin Marie-Louise en sortant un peu de l'état de torpeur où le récit de son frère l'avait de nouveau jetée. Car depuis l'autre soir où cette sinistre figure m'est apparue par la fenêtre, un trouble, une angoisse indicible me tourmente. Il me semble qu'un affreux malheur me menace et m'atteindra bientôt. Pourquoi, mon Dieu! pourquoi donc avoir jeté ce forcené sur mes pas?
Un assez long silence suivit cette exclamation de la jeune fille. La sinistre figure de Harthing venait de surgir entre eux; adieu, doux propos! charmants rêves d'avenir, adieu!
Lorsque dans les beaux jours du printemps, les oisillons, ivres de joie, gazouillent sous la feuillée, ou traduisent en capricieuses roulades leurs naïves amours, ils semblent oublier alors tout danger qui pourrait les menacer. Mais le chasseur est là, qui guette, et, le doigt sur la détente, prend son temps et attend l'occasion pour mieux tuer. Soudain, le coup part et le plomb meurtrier traverse leur retraite. Adieu la joie! La volée s'enfuit en poussant des cris plaintifs. Bienheureuse encore, si la bande n'a pas trop d'absents à pleurer, quand elle s'abattra plus loin dans un secret recoin du bois.
Cependant les deux amis, tant pour rassurer Marie-Louise qu'afin de pourvoir à sa sûreté, car ils ne pouvaient se défendre eux-mêmes d'une certaine inquiétude, convinrent ensemble de veiller avec un soin extrême sur la petite maison de la rue Buade.
Ils décidèrent que durant le jour la jeune fille demanderait l'hospitalité aux dames ursulines, et que les nuits où Louis serait appelé au dehors par le service, François viendrait au logis.
Et comme il était déjà tard, Bienville prit congé et retourna au château.
M. de Frontenac y veillait encore. Bienville, lui ayant fait demander un moment d'entretien, lui raconta qu'une lettre partie du vaisseau amiral avait été apportée mystérieusement à Mlle d'Orsy. Comment avait-elle pu parvenir à sa destination? Était-ce par l'entremise d'un traître ou d'un espion?
--Le fait est grave, dit M. de Frontenac, et, si ce n'est un traître, l'espion qui pénètre ainsi dans nos murs est bien hardi; et je ne vois nullement par où quelqu'un peut s'introduire dans la place. J'ai fait poster des sentinelles partout où leur présence peut être requise. Mais je pensais, précisément avant votre arrivée, qu'il serait bon d'établir une barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot; car, à la faveur d'une nuit noire et de la marée haute, l'ennemi pourrait opérer un débarquement sur les bords de la rivière Saint-Charles et arriver, inaperçu, par la rue Sault-au-Matelot, jusqu'au pied de la côte de la Montagne. Je crois donc qu'il serait expédient de faire élever sans délai une barricade à l'endroit que je viens d'indiquer. Aussi vais-je donner mes ordres pour qu'on la commence immédiatement. D'ailleurs, dit le comte en congédiant le jeune homme, je vais voir à ce qu'on exerce une surveillance secrète.
CHAPITRE VIII
MOUSQUETADE ET MOUSQUETS.
Le matin du 17 octobre s'annonça sombre, humide et froid. Une forte brise de nord-est soulevait des vagues dans le port et les affolait en les irritant, tandis qu'une pluie fine et pénétrante jetait son manteau gris sur la ville engourdie.
Sept heures sonnaient au château, lorsque la sentinelle qui grelottait sur la terrasse, crut voir, au travers du brouillard, plusieurs embarcations se détacher des vaisseaux ancrés au milieu du fleuve. Le factionnaire se persuada bientôt, à n'en point douter, que ces chaloupes étaient chargées d'hommes. Aussitôt il donna l'alarme.
Nous avons vu que le château était bâti à l'endroit où est maintenant notre plate-forme. Située à quatre-vingts pieds au-dessus du niveau du fleuve et sur le sommet de la falaise, la maison du gouverneur général avait alors deux étages et cent vingt pieds de long, avec deux pavillons à chaque bout. La terrasse qui régnait en avant du château et regardait le fleuve et la basse ville, était longue de quatre-vingts pieds. Le château était irrégulier dans sa fortification, n'ayant que deux bastions situés tous deux à l'endroit où est maintenant le jardin du Gouverneur. Aucun fossé n'en défendait l'approche.
La garnison du château du Fort était de deux sergents et vingt-cinq soldats, outre la compagnie des gardes du gouverneur; celle-ci se composait d'un capitaine, d'un lieutenant et de dix-sept carabiniers.[28]
[Note 28: La Potherie.]
Dès que M. de Frontenac eut entendu le signal donné par la sentinelle, il s'empressa d'accourir. Et pourtant à peine avait-il pu reposer une heure, occupé qu'il avait été durant la nuit à donner ses ordres aux officiers. Le vieux militaire avait trop longtemps dormi sous la tente et au bivouac pour n'être pas brisé à cette vie d'alertes et de surprises qui est celle du soldat.
--Qu'y a-t-il? demanda le comte au factionnaire qui se tenait devant son chef, raide et au port d'armes.
--Il y a, monseigneur, répondit le soldat, que l'Anglais se prépare à prendre terre pour nous tomber dessus; voyez plutôt!
--Qu'on m'apporte ma lunette de longue-vue, demanda le gouverneur.
--La voici, monseigneur, lui dit bientôt une voix humble sortant d'un individu plus humble encore, qui courbait modestement l'échine devant le comte. Ce n'était autre que maître Saucier. Un bonnet de laine bleue, dont la mèche retombait paisiblement sur son oreille gauche, couvrait la tête du cuisinier, tandis que le classique tablier de sa caste dessinait les contours arrondis de son abdomen.
Maître Olivier avait très mal dormi durant la nuit précédente, ayant été berné par un cauchemar incessant. Il n'avait rêvé qu'assaut, saccage et massacre, et s'était réveillé baigné de sueurs froides, lorsque le jour commençait à poindre. Alors notre homme s'était levé tout de suite en essayant de chasser les idées sombres que ces rêves de la nuit suscitaient en lui. A peine entendit-il quelque bruit qu'il se mit à rôder dans les corridors du château. Aussi accourut-il un des premiers lorsque la sentinelle donna l'alarme. Puis ayant entendu le gouverneur demander sa lunette, il s'était empressé de l'aller quérir.
--Tiens! dit le comte, c'est vous, père Saucier! C'est bien, mais regagnez vos fourneaux, maintenant; car n'oubliez pas que j'aurai beaucoup d'hôtes à ma table d'ici à quelque temps. D'ailleurs, cet endroit-ci est très malsain pour un homme de votre corpulence.
--Jésus Dieu! je n'y pensais pas! fit Saucier en portant vivement les deux mains sur sa bedaine, comme s'il eût senti quelque biscaïen y faire une trouée.
Puis il prit sa course vers la cuisine.
M. de Frontenac braqua sa lunette sur la flotte, et resta quelques minutes à examiner les mouvements de plusieurs chaloupes ennemies qui se dirigeaient vers la terre.
--Vous aviez raison, mon brave, dit-il ensuite à la sentinelle; l'ennemi se prépare à débarquer. Allons! fit-il en se tournant vers quelques officiers qui l'avaient suivi, qu'on batte la générale et que chacun soit à son poste!
Alors un caporal tambour, escorté de deux soldats armés, parcourut toute la ville en sonnant la batterie d'alarme, tandis que, selon l'usage, tous les tambours de la place la répétaient à l'instant. Ce tapage mit en un moment le civil et le militaire en émoi.
Sir William Phipps avait compté sans l'orage et la marée pour le débarquement de ses troupes de terre.
Car le vent, prenant les embarcations en flanc, les entraînait vers la ville ou les poussait sur des brisants que la marée baissante laissait à découvert. L'un de ces bateaux, commandé par le capitaine Savage--Harthing était à son bord--parvint cependant, en forçant de rames, à se diriger vers la terre en droite ligne; mais le reflux laissa cette embarcation à sec entre la rivière Saint-Charles et l'église de Beauport; en vain voulut-elle regagner le large, il n'était plus temps.
Ceux qui la montaient se trouvèrent alors dans la plus critique des positions; car ils ne pouvaient plus communiquer avec les leurs, qui s'étaient empressés de rejoindre les vaisseaux. Leur situation était d'autant plus précaire qu'ils furent bientôt attaqués par quelques Canadiens qui accouraient déjà sur le rivage.[29]
Pendant plusieurs heures la barque anglaise, et ceux qui la montaient, souffrirent beaucoup d'une mousquetade bien nourrie dirigée sur eux par les habitants de Beauport que commandait leur seigneur M. Juchereau de Saint-Denis. Mais on dut se contenter de part et d'autre de s'attaquer de loin; car le terrain mouvant et vaseux des battures s'opposait à ce qu'on y pût marcher à l'ennemi sans danger.
[Note 29: "On the next morning, we attempted to land our men, but by a storm were prevented, few of the boats being able to row ahead, and found it would endanger our men, and wet our arms; at which time the vessel Capt. Savage was in went ashore, the tide fell, left them dry, the ennemy came upon them." (Journal du major Whalley, commandant en chef des troupes de terre.)]
Il serait impossible de rendre les accès de rage folle qui agitèrent Harthing durant tout ce temps. Certain que sa lettre avait été remise à Mlle d'Orsy la veille au soir, il sentait bien que ce message n'était pas de nature à lui concilier l'affection de la jeune fille et qu'il ne lui restait plus de ressource, pour parvenir à ses fins, qu'en la réalisation de ses menaces. D'ailleurs, il avait besoin de mouvement pour s'étourdir; et il était là, cloué sur un écueil, dans une complète inaction. Il appelait l'assaut de tous les voeux de son âme; et, loin de pouvoir y monter, il était, pour ainsi dire, assiégé lui-même, et exposé à tomber sous la fusillade que l'on entretenait du rivage contre le bateau qui le portait.
--Par Satan! grommelait-il, les éléments vont-ils donc se joindre aussi à tous les obstacles contre lesquels il me faut déjà lutter? Quelle puissance occulte te protége donc, Marie-Louise d'Orsy? ou quels démons acharnés contre moi me lient ainsi de leurs chaînes de fer? Tout semble conspirer contre moi: destins, préjugés, patrie, nature, ciel, enfer, tous me meurtrissent et m'écrasent et semblent s'égayer de ma longue agonie avant de jouir de mon dernier râle! Oh! allez! allez toujours! car je suis fort encore et je serai lent à mourir!
--Oh! que je l'aime! ajoutait-il; mais que je souffre au coeur!... J'ai du feu dans les veines!... Malédiction!...
Et ce supplice, d'autant plus insupportable qu'il était concentré, dura trois heures.
Aussi renonçons-nous à décrire l'état d'excitation du malheureux Harthing, quand la marée, venant déchouer leur bateau, permit aux Anglais de rejoindre la flotte.
Cependant l'émoi que la batterie de la générale avait jeté par la ville, y régnait encore. Tout le militaire était sous les armes, ainsi que les bourgeois en état de les porter. Pendant ce temps, les vieillards, les femmes et les enfants transportaient en grande hâte aux Ursulines leurs objets les plus précieux, voire même des marchandises, pour les mettre à l'abri dans les murs épais du couvent.[30]
[Note 30: "Notre classe des externes était encombrée de meubles et de marchandises, servant de magasin à beaucoup de personnes qui avaient apporté leur bagage." (_Annales des Ursulines._)]
Ce n'était que cris, confusion, vacarme et désordre depuis la "grande place" jusqu'au monastère des bonnes soeurs. Les rues des Jardins et du Parloir étaient encombrées de femmes et d'enfants, de meubles et d'effets, le tout criant, remuant et grouillant.
--Place donc! s'écriait dame Javotte Boisdon, robuste commère dont les reins solides et les jarrets musculeux pliaient à peine sous le poids d'un gros coffre où elle avait jeté pêle-mêle linge, habits, chaudrons et casseroles; mais rangez-vous donc, vous autres!
--Rangez-vous donc vous-même! riposte d'une voix aigre et chevrotante une petite vieille ridée et cassée qui chancelle sous la pesanteur d'un lit de plumes qu'elle traîne à la remorque.
--Allons! mère Picard, soyez tranquille, reprend l'autre. On ne déménage plus à votre âge; et vous auriez mieux fait de rester couchée sur votre paillasse que de la traîner avec vous.
--Et votre batterie de cuisine y gagnerait de passer par le feu, réplique la vieille; car il y a trop longtemps qu'elle n'a pas vu l'eau!
Dame Javotte irritée bouscule sa voisine, qui va donner de la tête dans la vitre d'une horloge; cette glace vole en éclats sur le dos d'un enfant qui la porte, tandis qu'un méchant clou, dont la pointe sournoise dépasse l'un des angles du coffre aux chaudrons, pénètre dans la couverture du matelas, qu'elle laboure dans sa longueur en y faisant une ample déchirure par où la plume s'échappe, roule sur la terre ou s'envole au vent. Et l'enfant de pleurer, la vieille de se lamenter, tandis que la gaillarde moitié du digne Boisdon continue son chemin sans remarquer le dommage qu'elle a fait.
Ici, un vieillard voulant mettre en sûreté les quelques jours qui lui restent à vivre, se traîne avec l'aide du faible bras de sa fille. Là, une jeune mère haletante, échevelée, emporte en courant un enfant à la mamelle et dont les yeux regardent avec étonnement la scène étrange qui les frappe.
Plus loin, c'est quelque pauvre invalide ou un moribond que l'on transporte sur une litière improvisée.
Partout le grotesque et le sublime, la faiblesse, l'empressement et l'effroi se heurtent et se poussent en tout sens dans la direction du monastère.
Tout à coup, la tête de cette cohorte alarmée s'arrête, ce qui occasionne un mouvement rétrograde parmi le reste de la cohue. Et les cris: _Place! place!_ dominent le tumulte.
On se range instinctivement de chaque côté de la rue; on se pousse, on s'écrase avec des cris de douleur étouffés. Alors dans l'espace laissé libre s'avancent des prêtres en habits d'office et précédés de quelques enfants de choeur portant en procession un tableau de la sainte Famille. On s'en va le suspendre au clocher de la cathédrale pour mettre la ville sous la protection de la sainte Famille.[31]
[Note 31: "Nous prêtâmes aussi en cette occasion notre tableau de la sainte Famille qui fut exposé au haut du clocher de la cathédrale, pour témoigner que c'était sous les auspices de cette famille et sous sa protection que l'on voulait combattre les ennemis de Dieu et les nôtres." (_Annales des Ursulines._)]
On s'incline au passage de la croix d'argent portée en tête du pieux cortège, et la confiance semble renaître dans les coeurs alarmés de ces êtres faibles et tremblants qui continuent d'avancer vers le monastère.
Mais si l'on voit la frayeur troubler cette partie naturellement timide des habitants de Québec, il n'en faut pas conclure que l'autre se laisse gagner par le mal souvent contagieux de la peur. Tous les citoyens auxquels leur âge le permet, se sont rangés sous les ordres de leurs officiers. Plus d'un vieillard en qui le souvenir des exploits d'autrefois ranime un reste de vigueur qui va s'éteignant, et bon nombre d'adolescents qu'un courage prématuré transporte, renforcent les rangs des miliciens rassemblés. Soldats du roi et volontaires attendent à leur poste que l'ordre de l'action soit donné: les troupes brûlant d'envie de donner l'exemple aux milices, et ces dernières frémissant d'ardeur de prouver aux autres que les enfants du sol sont encore Français.
Tous étaient répartis sur les différents points de la ville, d'après les ordres du gouverneur, qui attendait certains mouvements de l'ennemi pour se porter à sa rencontre. La majeure partie des troupes de ligne étaient concentrées sur la place d'armes, et s'amusaient à regarder une compagnie de miliciens composée des Québecquois âgés et mariés. Un capitaine exerçait ces derniers à manier l'arquebuse et le mousquet à mèche,[32] et ce au grand plaisir des soldats de ligne, qui pouffaient de rire à chacune des bévues commises par messieurs les bourgeois. Le grand nombre de ces derniers montrait cependant beaucoup de bon vouloir et satisfaisait même l'officier chargé de les exercer. Mais il y avait pourtant un milicien qui le désespérait par ses balourdises; c'était le numéro treize du rang de serre-file, ou, si vous l'aimez mieux, notre connaissance Jean Boisdon.
[Note 32: Aujourd'hui que l'on ne parle que de chassepots, ou de fusils à aiguille, il serait peut-être à propos de donner ici une idée des armes à feu de nos ancêtres.
L'arquebuse, plus lourde que le mousquet (il y en avait qui pesaient de cinquante à cent livres) nécessitait l'emploi d'une fourquerie, ou fourche ferrée sur laquelle on appuyait l'arme pour viser plus sûrement. Ce bâton d'appui était ferré par le bas, afin de pouvoir être fixé solidement en terre, et fourni par le haut d'une béquille ou fourchette sur laquelle reposait l'arme que l'on voulait ajuster, et qui prenait alors le nom d'arquebuse à croc. On ne se servait pourtant des plus pesantes que sur les remparts.
Le mécanisme de l'arquebuse et du mousquet à mèche était très simple. L'extrémité inférieure de la platine portait un chien, nommé serpentin à cause de sa forme, entre les dents duquel on adaptait la mèche. En appuyant fortement sur la détente, on faisait jouer une bascule inférieure qui abaissait le serpentin avec la mèche allumée sur le bassinet, où il faisait prendre feu à l'amorce.