François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle

Part 8

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--J'ai vu mieux que ça...... à la baie d'Hudson...... le printemps dernier, dit Bienville qui, nageur émérite, avait déjà quelques pieds d'avance sur ses compagnons. Il nous fallait... emporter un petit fort... dont nous étions séparés... par une rivière... de deux arpents...de large... Mais nous avions compté ... sans la fonte des neiges... et l'inondation... La rivière coulait... à pleins bords... quand nous y arrivâmes... Vingt-deux hommes seulement... savaient nager dans ma compagnie... Cinquante Anglais... nous attendaient de l'autre côté... N'importe, je donnai... le signal et l'exemple... et houp! en avant!... nous y étions... Diable d'eau!... qu'elle était froide!... Elle aurait gelé celle-ci.

--Et vos Anglais? demanda Louis d'Orsy, qui suivait son ami de près.

--Bah! repartit Bienville en se tournant sur le dos pour faire la planche, afin de permettre à Clermont, qui tirait de l'arrière, de le rejoindre, bah! nous en eûmes... bientôt raison. Allons! chevalier, arrivez donc... Êtes-vous engourdi?

--Depuis que j'ai reçu... certain coup... de tomahawk... sur la jambe gauche... je nage ... avec peine.

--Dans ce cas... retournez à terre.

--Bienville... vous voulez me rendre... la monnaie de ma pièce... de tantôt... Vous êtes... dans votre droit... En avant!... messieurs... en avant!

Les trois nageurs, qui se trouvaient alors vis-à-vis de l'ancienne douane, mais à dix arpents de terre, piquèrent au large vers le pavillon. Ce dernier était encore à huit cents pieds plus bas; mais la marée montante l'entraînait vers les trois gentilshommes.

Ils virent jaillir l'eau en plusieurs endroits dans les environs du pavillon, que le flux leur apportait, et plusieurs fortes détonations parties de la flotte leur firent lever la tête.

D'autres décharges succédèrent aux premières et quelques projectiles vinrent en sifflant tomber auprès des trois amis.

--Parbleu! dit alors Bienville avec un admirable sang-froid, il paraît que... nous allons au feu dans l'eau... Mais ces messieurs...

Un boulet qui vint s'engloutir à dix pieds de lui et le couvrit d'eau en tombant, lui coupa la parole.

--Ces messieurs... nous prennent décidément... pour des cibles... puisqu'ils tirent à côté, continua-t-il, comme si de rien n'était.

Le pavillon flottait alors à quelques cinquante pieds en avant.

Bienville redouble de vigueur, tandis que balles et boulets pleuvent autour de lui. Quelques brasses énergiques l'amènent enfin près du pavillon, qui tient encore au tronçon du mât coupé par le boulet de Maricourt.

Appuyant alors ses deux mains sur ce dernier débris, et sortant hors de l'eau son buste qui ruisselle:

--Vive la Nouvelle-France! crie Bienville aux Anglais, de toute la force de ses poumons.

Et trois fois ce cri de victoire s'en va déchirer l'oreille de l'amiral, qui rugit sur son banc de quart.

--Feu partout sur ces démons! s'écrie Phipps d'une voix étranglée par la rage.

Un réseau de flamme et de fumée enveloppe un instant le gaillard d'arrière du vaisseau amiral, qui ne peut faire feu des deux côtés de ses sabords, vu la position que lui donne le flot.

Quelques projectiles passent en miaulant près de Bienville, qui a pris soin de rentrer dans l'eau jusqu'au cou, après avoir jeté ses trois défis. Une balle vient même couper la drisse qui rattache le mât au pavillon.

--Ça me va, dit-il, car j'avais oublié mon couteau. Merci, messieurs, ajouta-t-il, en tournant le dos aux Anglais. Puis, il saisit le pavillon avec ses dents et l'entraîne à la remorque.

Bienville avait cependant perdu ses amis de vue depuis quelques minutes, et, lorsqu'il les rejoignit, à son retour, il s'aperçut que d'Orsy soutenait le chevalier.

--Diable! êtes-vous blessé, Clermont? lui dit-il en voyant une teinte rougeâtre colorer l'eau.

--Ne m'en parlez pas, Bienville... ces mécréants m'ont... entamé la jambe droite... justement la meilleure... les chiens!

--Es-tu fatigué, d'Orsy? demanda Bienville.

--Pas le moins du monde...

--Dans ce cas... continue de nager... à droite de notre ami; je vais en faire autant... à sa gauche... pour le soutenir aussi.

--Messieurs, repartit alors le chevalier de Clermont, j'ai bien peur... que vous ne puissiez pas... gagner terre... en me soutenant ainsi... Laissez-moi donc... m'en tirer seul... Bah! en supposant... que je périsse... un jour plus tôt... un jour plus tard.... cela ne fait rien.

--Or çà, chevalier, répliqua Bienville, pour qui nous prenez-vous donc? Allons! laissez-nous faire... et tout ira bien.

Ils continuèrent d'avancer vers la terre, tout en entendant passer des projectiles autour d'eux.

Les artilleurs de la ville ne restaient pas inactifs, et pour protéger la retraite des trois braves, ils nourrissaient un feu d'enfer entre eux et la flotte ennemie; ce qui eut pour effet d'empêcher les Anglais de mettre leurs chaloupes à l'eau, et de poursuivre les trois Canadiens.

Ceux-ci avançaient lentement; car M. de Clermont, dont la blessure n'était pas grave, mais qui pourtant perdait beaucoup de sang, ne pouvait presque pas s'aider à nager.

--Soyez raisonnables... mes chers amis, dit-il bientôt. Laissez-moi... je vais faire la planche... Peut-être la marée... me portera-t-elle.... à terre.... et...

--Dieu me pardonne! chevalier... mais vous divaguez... Allons! courage, ami...voici qu'on vient à nous.

Des chaloupes que M. de Maricourt envoyait pour les recueillir, accouraient à force de rames.

Quelques minutes plus tard, les trois nageurs étaient hissés sur la première embarcation venue, par dix bras empressés.

--Ouf! les dents me font mal, le pavillon était lourd à traîner, dit Bienville en reprenant haleine.

--C'est qu'il est chargé de gloire, repartit d'Orsy.

Une véritable ovation attendait les trois braves. A peine eurent-ils mis pied à terre, que vingt robustes gaillards les enlevèrent du sol pour les porter à la haute ville. Clermont eut beau se défendre sur sa blessure, rien n'y fit; et après avoir bandé sa jambe, tant bien que mal, il lui fallut suivre ses amis à la hauteur de leur triomphe. Et les enthousiastes porteurs se dirigèrent en acclamant vers la côte de la Montagne.

Le véritable triomphateur était François de Bienville. Fièrement drapé dans le pavillon anglais, les bras croisés sur sa forte poitrine, il semblait se dire que ces honneurs ne lui étaient que justement dus. Aussi jetait-il un regard assez calme sur la foule de militaires, de bourgeois, de femmes et d'enfants qui se pressaient sur son passage en le saluant de mille joyeux vivats. Car le Français, brave et glorieux par excellence, n'est jamais étonné des honneurs de la victoire.

A l'entrée de la rue Buade, M. de Frontenac, qu'on avait mis au courant des hauts faits des trois amis, s'en vint au-devant d'eux.

--Bien! messieurs! très bien! s'écria le gouverneur en les apercevant. Ces Anglais fussent-ils cinq mille, avec cinq cents hommes comme vous à mes côtés, je ne les crains pas.

--Vive monseigneur! Vive Bienville! Vive la France! vociféra la foule qui encombrait la place.

Bienville détourna la tête pour cacher l'émotion qui le gagnait. Il aperçut alors Marie-Louise qui le regardait de sa fenêtre; elle applaudissait de tout coeur, tandis que des larmes de bonheur glissaient sur ses joues.

Ces doux pleurs de sa fiancée lui allèrent au coeur, et, saisi d'une indicible émotion, il déroula vivement le drapeau qu'il avait jeté autour de son buste; et, se levant debout sur les épaules de ses porteurs, il agita son glorieux trophée sur la foule qui endoyait à ses pieds, en criant d'une voix tonnante:

--Vive la France! et mort à l'Anglais!

Le peuple répondit par un écho terrible qui s'en alla s'éteindre sur la flotte ennemie.

Le cortège continua sa marche vers la "grande église." Bourgeois et soldats, enfants, femmes et vieillards, tous, tant qu'ils purent, entrèrent dans la cathédrale, à la voûte de laquelle on suspendit le glorieux trophée.[27]

[Note 27: "Les batteries de la basse ville ouvrirent le feu bientôt après. Les premiers coups abattirent le pavillon de Phipps; des Canadiens allèrent l'enlever à la nage, malgré un feu très vif dirigé sur eux de la flotte. Ce drapeau a resté suspendu à la voûte de la cathédrale de Québec, jusqu'à l'incendie de cette église pendant le siège de 1759." (M. Garneau.)]

Et les prières ardentes de tous ces hommes de foi montèrent des dalles et des parvis vers l'Eternel, qui entendit la voix suppliante d'un peuple héroïque.

A peine François de Bienville et ses deux compagnons avaient-ils enfin repris pied sur le sol, sortaient-ils de la cathédrale, que le bruit mat de plusieurs tambours battant aux champs se fit entendre.

D'abord éloignés, ces sons qui viennent des plaines semblent se rapprocher.

On court vers la rue Saint-Louis, et les vivats d'ébranler de nouveau les airs en joyeuses acclamations.

M. de Callières entrait dans la ville, à la tête de huit cents hommes du "gouvernement de Montréal." Craignant d'être surpris sur le fleuve par quelque vaisseau anglais, M. de Callières avait, la nuit précédente, fait débarquer ses troupes à la Pointe-aux-Trembles; et le reste du trajet s'était fait à pied.

Bienville et d'Orsy, avant de retourner à leur poste auprès de M. de Maricourt--Clermont était allé faire panser sa blessure--purent voir les nouveaux venus, qui semblaient des plus joyeux d'arriver.

--Quel dommage, s'il n'était rien resté pour nous, disaient entre eux les gens de Montréal en défilant par la rue Saint-Louis. Mais, Dieu merci, les violons seuls ont commencé à jouer; nous serons donc à temps pour la danse! bravo!

CHAPITRE VII

ANGLAIS ET FRANÇAIS.

Sur les huit heures du soir de la même journée, François de Bienville se reposait de ses nobles fatigues auprès de son ami d'Orsy et de son heureuse fiancée.

Comme rien ne laissait présager une attaque nocturne, les deux officiers avaient obtenu congé pour la nuit; seulement ils étaient avertis qu'un coup de canon tiré du fort Saint-Louis devait rappeler, en cas d'alerte, officiers et soldats à leur poste.

La conversation roulait naturellement sur les événements de la journée. Aussi, point n'était besoin de lieux communs, cette peste de nos soirées bourgeoises inventée pour la grande mortification des gens d'esprit.

--Mon Dieu! si vous saviez ce que j'ai souffert aujourd'hui! disait, avec un tendre accent de reproche, Marie-Louise à son fiancé.

--Qu'est-ce donc qui vous a causé cette souffrance?

--La crainte.

--Mais vous n'avez couru nul danger, que je sache?

--Oh! je n'ai pas tremblé pour moi, mais pour vous seulement.

--Pour moi!

--Cela vous étonne? Mais vous ne savez donc pas que je vous ai vu lutter contre les flots, et que chacun de vos mouvements resserrait cet étau d'angoisse qui broyait mon coeur. Oh! dites-moi, auriez-vous agi de la sorte, si vous aviez pensé que j'étais peut-être témoin de votre téméraire action?

--Ne vous fâchez pas de cet aveu, Marie-Louise, mais je crois, au contraire, que le pressentiment que j'avais d'agir sous vos yeux est bien entré pour quelque chose dans la hardiesse de mon entreprise.

--Méchant! fit la jeune fille, qui le caressa d'un regard moitié grondeur et moitié satisfait.

Car il n'est pas de femme dont l'amour-propre reste insensible aux beaux faits qu'elle sait inspirer.

--Mais, je vous en prie, dites-moi, reprit Bienville, quelle est la cause de la frayeur que vous avez manifestée ce matin.

--Ce matin! mais à quelle occasion?

--Ne vous rappelez-vous pas ce cri qui vous est échappé lorsque nous avons passé devant la maison, avec le parlementaire anglais?

--Ah! mon Dieu! ne me parlez point de cela, monsieur de Bienville.

--Mais pourquoi donc?

--C'est qu'il en est de certains souvenirs comme des morts, il ne faut point les évoquer.

--Mille pardons de mon indiscrétion, repartit Bienville, mais je n'insisterais pas si votre frère ne m'avait déjà promis des révélations.

--Qu'as-tu donc dit à M. de Bienville? demanda Marie-Louise à son frère.

Celui-ci faisait en ce moment une guerre acharnée aux tisons ardents qui s'ébaudissaient dans l'âtre. Il se donnait cette occupation afin de ne point prendre part à la conversation des deux amoureux, et partant de les laisser causer tout à leur aise.

Cependant la question de sa soeur lui fit lever la tête, et il répondit tranquillement:

--Je lui ai dit que la vue de Harthing est la cause du cri que tu as jeté lors de son passage.

--Tu aurais bien dû...

En ce moment on frappa deux coups secs à la porte.

--Qui diable peut venir à cette heure? dit Louis.

Et il alla ouvrir.

--Est-ce bien ici la demeure de M. Louis d'Orsy? demanda quelqu'un du dehors.

Telle était l'obscurité que Louis distingua seulement l'ombre d'un homme, le nez dans son manteau et le feutre tiré sur les sourcils.

--Oui, monsieur, répondit Louis.

--Alors, veuillez remettre cette lettre à Mlle d'Orsy, reprit l'inconnu, qui mâchonna ces mots, fit un pas en avant et tendit à Louis la missive. Mais la lumière qui éclairait l'intérieur de la maison, vint, par le mouvement qu'il fit, frapper le messager à la figure; et, malgré la précaution que ce dernier avait prise de se voiler le visage d'un pan de son manteau, Louis entrevit assez son homme pour le reconnaître plus tard, quand la marche des événements lui indiqua que cet individu était Jean Boisdon.

Aussitôt qu'il se fut acquitté de son message, le porteur ne se fit point prier pour tourner les talons et disparaître dans la nuit.

--Une lettre pour toi, dit Louis en tendant à sa soeur une missive cachetée d'un grand sceau de cire rouge.

--Pour moi!.... Mon Dieu! qui peut m'écrire ainsi?

--Déachète-la donc! lui dit son frère, moitié souriant et moitié sérieux.

--Harthing!......s'écria Marie-Louise qui, après avoir lu la signature, recula d'un pas et resta quelques instants immobile et comme pétrifiée par la terreur.

Instinctivement, le même cri déchira la gorge des deux amis.

--Harthing! grommela Louis, qui se rapprocha de sa soeur.

--Harthing! toujours cet homme! gronda Bienville.

Frissonnante, Marie-Louise tendit la lettre à son frère en lui disant:

--Tiens, lis, toi.

Celui-ci lut alors à voix haute ce qui suit, sans pouvoir empêcher pourtant le dédain et la colère d'assourdir sa voix.

"Mademoiselle,

"L'éloignement ni le temps n'ont pu affaiblir en moi l'ardeur de mes sentiments à votre égard. Et malgré le refus cruel et la malheureuse scène qui précédèrent votre départ de Boston, je vous aime encore avec, au moins, toute la passion d'autrefois.

"Pourquoi donc faut-il qu'une simple question de nationalité mette entre nous deux une muraille plus dure que le fer? Hélas! mon seul nom d'Anglais amena sur vos lèvres un méprisant sourire, alors que je vous fis, là-bas, le premier aveu de mon affection pour vous!

"Et pourtant, depuis quand l'amour s'est-il pu choisir une patrie?

"De toutes les femmes que j'ai rencontrées, vous seule, mademoiselle, avez pu faire vibrer les fibres d'un coeur toujours insensible à tout autre regard que le vôtre. En vain ai-je voulu étouffer en moi votre souvenir par les moyens les plus énergiques, et souvent, hélas! les plus opposés à ce culte idéal que je vous avais voué; non seulement je n'ai jamais pu l'éteindre, mais encore a-t-il vaincu ma force et ma fierté blessée. Sans cesse ni relâche, ce souvenir me poursuit le jour, et, quand vient la nuit, il se suspend à mon chevet pour se glisser dans chacun des rêves qui passent sur mon front brûlant. Il me tuera, sans doute!

"Le seul fait de vous avoir écrit vous prouvera que j'ai cessé, de guerre lasse, cette lutte impossible contre moi-même. Aussi dois-je avouer que je ressens plus que jamais l'affreux malheur de vous être non seulement indifférent, mais presque odieux.

"Car, tant que je résistai à cet entraînement, les raisons que je trouvais pour me persuader de la démence de ma passion, me forçaient de rompre avec toute espérance; je voyais un refuge seulement dans la mort, que je cherchais partout sans qu'elle vînt jamais.

"Mais maintenant qu'un hasard--l'appellerai-je heureux?--me rapproche de vous, maintenant que je ne combats plus parce que, peut-être, j'incline à espérer encore, je souffre horriblement à la seule pensée qu'un autre que moi vous pourra posséder.

"Car je sais que vous aimez un jeune Canadien nommé Bienville. Oh! qu'il est heureux, celui-là! et que je l'exècre!"

--Je te le rends bien, va! interrompit François.

"Mais, cet homme vous aime-t-il autant que je sais vous aimer, moi?... Sa constance a-t-elle fait ses preuves ainsi que la mienne? Aurait-elle pu tenir contre un refus sanglant et près de trois ans de séparation? A-t-il, comme moi, fait partie d'une expédition lointaine et grosse de périls, rien que pour apercevoir le toit qui vous abrite, ou seulement voir un coin du ciel sous lequel vous vivez?

"Et encore, quelles sollicitations, que d'adresse ne m'a-t-il pas fallu employer pour obtenir d'être envoyé comme parlementaire, afin d'avoir le bonheur de vous entrevoir au moins une fois. Mais, ô fatalité! le sort ne l'a pas voulu...

"Voilà comment j'ai su prouver à quel point vous méritez d'être aimée.

"Vous remarquerez peut-être qu'il aurait été bien plus court de m'adresser ce matin à votre frère, que la fortune semblait envoyer à ma rencontre. Hélas! je ne le pouvais pas. Ma qualité de parlementaire s'opposait d'abord à ce que je traitasse d'un sujet aussi étranger à ma mission. Et d'ailleurs, vous l'avouerai-je? j'avais peur que d'un seul mot, tant votre frère était froid à mon égard, il ne détruisît les chères illusions qui seules m'ont fait vivre depuis quelque temps.

"Maintenant, dites-moi, est-ce ainsi que ce Bienville a su vous prouver son amour? Et pourtant, vous l'aimez! tandis que moi...

"Oh! non, vous ne serez pas à lui! sous peu de jours, peut-être dans quelques heures, on donnera le signal de l'assaut. Sans doute que la ville sera emportée... et alors...

"Mais que la place soit prise ou non, n'importe! Je te veux revoir, Marie-Louise, et je te reverrai! Je le jure par les puissances de l'enfer! Dussé-je, pour cela, traverser le fleuve à la nage, passer sur le corps sanglant de vos sentinelles, et, seul, escalader, l'épée aux dents et l'espoir au coeur, l'abrupte rocher qui te protège! Oui, j'irai te chercher bientôt, fût-ce le jour ou la nuit et au péril de mille morts. Il te faudra bien me suivre alors, ou sinon, malheur à toi!....et sur moi malédiction!

JOHN HARTHING."

Un éclair brûla l'oeil de Bienville. Et ce lion rugit:

--Oh! veuille le sort, infâme, que nous nous rencontrions face à face dans la mêlée!

--Ah! tais-toi! tais-toi! s'écria Marie-Louise éperdue.

Et joignant les mains, elle leva sur son fiancé des yeux pleins de prière et de larmes, en lui disant, au milieu des sanglots qui l'étouffaient:

--Par grâce, tu le fuiras, n'est-ce pas?... Mais dis-moi donc que tu le fuiras... C'est qu'il te tuerait, vois-tu.... Fuir! qu'ai-je dit? je te demande de fuir, à toi?... O malheureuse que je suis! mon Dieu! mon Dieu!

Et, vaincue par la souffrance et la terreur où la jetaient ces pensées, la pauvre enfant s'affaissa sur elle-même.

--Revenez à vous, Marie-Louise, s'écria Bienville en se jetant à genoux aux pieds de sa fiancée. Pourquoi cette terreur et ces larmes? Ne voyez-vous donc point que cet homme est fou? Vouloir à lui seul pénétrer dans la ville!...

--Et prendre la place d'emblée! repartit Louis, qui se mit à rire afin de rassurer un peu sa soeur.

--Oh! si vous l'aviez vu comme moi, François, si vous saviez quelle énergie se peint sur sa figure, vous verriez bien alors qu'il est capable de tout!

--Oui, de tout ce qui est humainement possible, peut-être, mais point de ce dont il se vante.

Puis voyant l'excitation nerveuse de Marie-Louise se calmer un peu:

--Mais il est bien temps, ce me semble, que je connaisse la funeste cause qui jeta cet homme sur votre voie. Je vous supplie de ne m'en plus faire un mystère?

--Oh! moi, je ne pourrais point... Mais, mon bon Louis, parle, toi, dis-lui tout!

Celui-ci fit alors à son ami le récit qui va suivre.

--C'était un homme de caractère que John Harthing, comme l'indiquaient des sourcils épais et deux plis entamant son front de bas en haut à la naissance du nez, ainsi que des lèvres plates qui semblaient adhérer aux dents. Son front pâle, sillonné de rides, était comme un voile agité toujours par le souffle intérieur des passions. Et lorsque ses yeux, d'un gris verdâtre, s'animaient sous leurs paupières inquiètes, on y voyait passer les fauves reflets de ses appétits désordonnés. Une chevelure épaisse et rousse recouvrait négligemment ses tempes et son cou. Sa taille était un peu au-dessus de la moyenne, et sa figure accusait au moins trente ans.

Si cet homme, dont les désirs n'admettaient point d'obstacles, eût mis son énergique volonté au service d'une passion généreuse, il eût fait de grandes choses. Malheureusement ses instincts mauvais se faisant jour à chaque instant, la fièvre du mal dévorait aussitôt les bons sentiments qui dormaient en lui.

Pour peu qu'on veuille bien se reporter aux événements qui figurent dans le second chapitre, on se souviendra quelle passion subite la beauté de Mlle d'Orsy avait inspirée tout d'abord à Harthing, lorsque des circonstances deux fois fatales avaient amené l'officier anglais en la demeure des nouveaux orphelins. A peine fut-il sorti de leur habitation, alors que les pauvres enfants pleuraient le bon père qu'ils venaient de perdre, que John Harthing se mit à chercher un moyen pour revoir Marie-Louise.

--Oh! qu'elle est belle! s'était-il dit en sortant. Voici que je l'aime, sans lui avoir jamais parlé, sans que son regard ait rencontré le mien pour me dire si je pourrai lui faire partager un jour l'émotion que sa vue m'a causée. Qu'elle est belle! combien je l'aime! et que je serai heureux.... si toutefois elle le veut bien! ajouta-t-il avec un soupir.

Au bout de huit jours, qui avaient paru bien longs à Harthing, celui-ci se présentait chez Louis d'Orsy, et cachait le but de sa visite sous deux prétextes assez plausibles. D'abord, il venait assurer les orphelins de la part qu'il prenait à leur juste douleur. Et ensuite, il demandait à Louis de vouloir bien lui donner, outre ses leçons d'escrime, quelques notions de français qu'il viendrait prendre chez M. d'Orsy lui-même, vu qu'il avait à sa caserne deux compagnons de chambrée qui les gêneraient dans leurs études. D'Orsy, sans défiance, se rendit aisément à ces raisons spécieuses, et consentit à recevoir ainsi l'officier chez lui quatre fois la semaine.

Les sévères vêtements de deuil que portait Marie-Louise, donnaient encore plus de relief à la pureté de son teint ainsi qu'à la distinction peu commune de sa personne.

Aussi, durant les quelques semaines qui suivirent, le malheureux Harthing sentit sa passion s'accroître de jour en jour; tandis que la blessure qu'elle lui causait devenait de plus en plus cuisante, à mesure qu'il voyait combien peu Marie-Louise paraissait lui porter d'attention.

C'était le soir que d'Orsy donnait ses leçons au lieutenant; et, pendant tout le temps qu'elles duraient, Marie-Louise, assise à l'écart, se livrait à des travaux d'aiguille, sur lesquels ses yeux restaient obstinément arrêtés, tandis que l'officier lui jetait de temps à autre un regard à la dérobée.

Mais n'importe; il la rencontrait assez souvent pour se dire qu'un jour viendrait peut-être où la jeune fille s'apercevrait enfin d'une admiration aussi constante que respectueuse. Ensuite, il la voyait presque chaque jour; que lui importait l'avenir? Et il était loin de penser qu'une brusque séparation pourrait bien mettre un terme à ces douces entrevues.