François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle

Part 7

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Les Canadiens accueillirent ces paroles par un immense éclat de rire.

D'Orsy les fit taire d'un regard, et s'adressant au parlementaire:

--Si vous voulez voir M. le comte de Frontenac, il faut vous soumettre à ses conditions, qui sont, de vous bander les yeux pour vous conduire au château Saint-Louis, et de nous suivre à terre sans votre escorte.

A ces paroles, le rouge monta à la figure du lieutenant Harthing, qui répondit avec un emportement mal contenu:

--Remarquez bien, monsieur d'Orsy, que je ne viens pas en espion!

--Les ordres de M. le comte de Frontenac sont formels, répliqua froidement d'Orsy, et monsieur Harthing est parfaitement libre de retourner à son bord si ces conditions lui déplaisent.

Harthing se mordit les lèvres, et, après avoir réfléchi quelques instants:

--Sachez au moins que je représente une nation, et qu'à ce titre ma personne est inviolable.

--Vous ne m'apprenez rien, monsieur, répondit d'Orsy, et je sais très bien quels égards vous sont dus.

--C'est bon! je vous suis, reprit flegmatiquement l'envoyé.

Bienville fit alors approcher son embarcation bord à bord avec la chaloupe anglaise, et Harthing prit place sur le canot canadien, en ordonnant à ses gens d'attendre son retour.

Pendant les quelques instants qu'ils se trouvèrent côte à côte, les Canadiens et les Anglais se toisèrent d'un air fort peu bienveillant; mais, grâce à la présence de leurs officiers respectifs, pas un mot ne fut échangé, pas un geste ne trahit ce bouillonnement intérieur de vieilles haines nationales qui n'auraient pas mieux demandé que de se manifester activement.

--Nage à terre! commanda Bienville à ses gens, dont les rames mordirent la vague.

--J'en suis bien fâché, monsieur, dit d'Orsy au lieutenant anglais, mais ma consigne est de vous bander les yeux.

--Faites.

Au bout de dix minutes les quatre canots accostaient la levée aujourd'hui nommée quai de la Reine.

M. de Frontenac n'avait cependant pas perdu son temps dans l'inaction. Chez cet homme énergique les idées décisives ne se faisaient point attendre; à peine convoquées, elles arrivaient vigoureuses, sages et hardies, et l'action suivait chez lui la pensée de près.

Bienville et d'Orsy avaient à peine mis le pied dans le canot qui les devait conduire au-devant du parlementaire, que déjà le gouverneur avait donné les ordres suivants aux officiers qui l'entouraient.

Il enjoignit d'abord à M. LeMoyne de Maricourt, frère de François de Bienville, d'aller prendre position à la basse ville, avec la compagnie qu'il commandait, sur la _plate__forme_, qui était défendue par trois pièces de canon. M. de Maricourt était arrivé de Montréal avec son frère, M. LeMoyne de Sainte-Hélène, durant la nuit précédente, apportant la nouvelle que les troupes de cette ville ne tarderaient pas d'arriver. M. de Sainte-Hélène devait occuper un autre quai fortifié à la ville basse, avec le détachement dont il venait d'être fait capitaine. Puis, afin de tromper le parlementaire sur l'état de la place, vu que les troupes de Montréal et des Trois-Rivières n'étaient pas encore arrivées, ordre fut donné aux seuls trois cents hommes en état de combattre qui se trouvaient alors dans la ville, de faire un grand bruit d'armes sur le passage de l'envoyé de Phipps. Pour ajouter à l'illusion du parlementaire, qui n'y verrait rien au travers de son bandeau, le major Provost devait disséminer les troupes en différents endroits et les faire manoeuvrer bruyamment par toutes les rues de la ville.

Les ordres du comte furent si bien exécutés que les premiers sons qui frappèrent l'oreille du lieutenant Harthing quand il mit le pied sur la levée, ne laissèrent pas que de l'étonner; car les Anglais croyaient, et non sans raison, la ville hors d'état de se défendre. Quelques artilleurs traînaient lourdement les pièces; d'autres roulaient des projectiles à quelques pouces de ses pieds ou faisaient cliqueter leurs épées à ses oreilles.

--Fanfaronnades que tout cela, se dit Harthing.

Mais il n'était pas à bout de mystifications.

D'après l'ordre du gouverneur, on lui fit faire les plus longs détours, le ramenant souvent au même point de départ, et toujours avec un grand bruit d'armes.

Harthing atteignit ainsi le pied de la côte de la Montagne; mais ici ce fut bien pis encore. J'ai déjà dit que la montée du port à la haute ville était barricadée par trois retranchements formés de chaînes et de tonneaux remplis de terre et de pierres. Aussi l'Anglais trébuchait-il à chaque instant. Ici un tonneau lui barrait le passage, là il serait infailliblement tombé sur un amas de pierres, sans la précaution que ses guides avaient de le soutenir; plus loin une chaîne tendue bien raide heurtait ses tibias.

--Diables de Français! grommelait-il.

Il parvint enfin à la haute ville. Mais bien loin de le conduire directement au château, ses guides s'engagèrent avec lui dans la rue Buade, en se dirigeant vers la grande place. En ce moment une compagnie d'infanterie les dépassa au pas de course; les trente hommes qui la composaient frappaient si bien du talon, que notre Anglais crut qu'il y en avait deux cents.

Il n'y eut pas jusqu'aux femmes qui ne s'avisèrent de mystifier le pauvre envoyé. La soeur Juchereau de Saint-Ignace rapporte, dans l'_Histoire de l'Hôtel-Dieu_, que les dames de Québec assaillirent de quolibets le parlementaire ahuri, et qu'elles l'appelèrent colin-maillard, à cause du bandeau qui l'empêchait de voir.

Cependant Marie-Louise d'Orsy s'était mise à sa fenêtre dès le commencement du vacarme qui régnait dans la ville. Voyant approcher plusieurs militaires qui entouraient un officier anglais dont les yeux étaient bandés, la curieuse jeune fille mit la tête hors de la croisée.

Harthing n'était en ce moment qu'à quelques pas de la maison, et toujours escorté par MM. de Bienville et d'Orsy.

L'attention de Marie-Louise se trouvait tellement concentrée sur l'homme au bandeau, qu'elle ne remarqua pas d'abord son fiancé, qui lui envoyait le plus gracieux des saluts. Son regard s'attachait à la figure de l'étranger à mesure qu'il approchait. Lorsqu'il passa devant sa fenêtre, les yeux de la jeune fille devinrent d'une fixité étrange; puis elle pâlit, et se rejeta brusquement en arrière en poussant un cri qu'on entendit de la rue.

--Qu'avez-vous donc, mademoiselle? lui dit aussitôt la vieille Marthe, sa servante, qui se trouvait auprès d'elle.

--Mon Dieu! c'est lui! je l'ai reconnu! répondit Marie-Louise, dont la pâleur devint encore plus prononcée.

--Qui donc, mademoiselle?

--Harthing! Marthe, Harthing!

--L'Anglais!............

--Oui! O mon Dieu! s'écria-t-elle en fondant en larmes, faites, je vous prie, que ce pressentiment soit menteur! Mais quand j'ai vu cet homme près de mon fiancé, mon coeur s'est serré, Marthe, et il m'a semblé voir un nuage de sang qui passait entre eux! Mon Dieu! mon Dieu!

Et ses sanglots redoublèrent.

Le premier mouvement de l'officier anglais, lorsqu'il entendit le cri poussé par la jeune fille, fut de porter la main au bandeau qui l'empêchait de voir; mais d'Orsy, prompt comme l'éclair, arrêta son bras à moitié chemin, et lui dit d'une voix qu'il s'efforça de rendre calme:

--Monsieur Harthing, n'oubliez pas les conditions auxquelles vous vous êtes soumis.

L'Anglais laissa retomber son bras.

Oh! s'il eût pu s'imaginer qu'il venait de passer à trois pas de cette demeure qu'il brûlait de connaître!

Ce n'était pourtant que dans le but d'apercevoir l'habitation de Mlle d'Orsy qu'il avait sollicité, puis obtenu d'être envoyé comme parlementaire. Et dire qu'il lui fallait parcourir la ville sans rien y voir!

Au cri jeté par sa fiancée, Bienville avait fait un pas rétrograde; mais d'Orsy rappela son ami près de lui d'un regard si impératif, que le pauvre amoureux ne put s'empêcher d'obéir, tout en se demandant s'il ne rêvait pas, et quelle pouvait être la cause de ce drame muet dont il venait d'être le témoin.

Harthing et son escorte continuaient cependant leur marche.

Quand ils arrivèrent sur "la grande place," aujourd'hui le marché, trois compagnies y paradaient, tambours et fifres en tête.

--Ces démons-là sortent donc de terre! se dit Harthing; on nous assurait pourtant que la ville était complètement dépourvue de garnison.

Après maints détours, après mille circuits pour dépister notre homme, après l'avoir laissé se heurter plusieurs fois sur les quelques chaînes dont on avait barré les rues principales, l'escorte du parlementaire prit enfin le chemin du château.

M. de Frontenac y attendait l'envoyé de Phipps dans la grande salle, avec les officiers qui se trouvaient à Québec, et les gentilshommes des environs, que la première nouvelle du danger avait amenés auprès de lui.

Aussi, rien ne saurait peindre la surprise du parlementaire lorsque le bandeau tomba de ses yeux, et qu'il se trouva en si nombreuse et surtout en si bonne compagnie.

Ils étaient en effet dignes de figurer à côté de leur chef, ces braves gentilshommes qui n'attendaient qu'un mot de sa part pour sauver leur patrie d'adoption, ou mourir comme on mourait alors, le mousquet ou l'épée à la main.

Auprès du comte de Frontenac, dont l'extérieur imposait tant à ceux qui l'approchaient, venaient, d'abord le chevalier de Vaudreuil, le sieur Juchereau de Saint-Denis,[22] qui par sa belle conduite durant ce siège devait mériter des lettres d'anoblissements, M. LeMoyne de Sainte-Hélène, que la mort allait bientôt frapper au champ des braves, ses dignes frères MM. de Bienville et de Maricourt, et le major Provost, que le lecteur connaît déjà.

[Note 22: Il fut l'ancêtre des Duchesnay.]

Vous auriez pu voir encore M. de La Touche, fils du seigneur de Champlain, et le chevalier de Clermont, qui tombèrent glorieusement tous deux sur le champ d'honneur, trois jours plus tard.

Il y avait enfin les de Saint-Ours, les Linctôt, les Couillard, les Boucher, les d'Ailleboust, les Chambly, les Dugué, les d'Arpentigny, les Tilly, les Baby, les de Lotbinière, et maints autres nobles gens d'épée qui se signalèrent tous dans les fréquents combats de ces temps chevaleresques dont les annales font aujourd'hui notre orgueil.

Harthing, qui s'était cependant remis de sa surprise première, s'avança le front haut vers le gouverneur, qu'il n'avait pas eu de peine à reconnaître au milieu de son état-major. Et, tendant un parchemin au comte, il lui dit en anglais, avec aplomb:

--Voici la sommation par écrit que mon commandant l'amiral sir William Phipps vous envoie.

--Monsieur d'Orsy, dit le gouverneur qui, sans toucher au parchemin, garda son poing gauche sur la hanche, à la royale, et demeura le front ombragé de son large chapeau, d'où jaillissait une gerbe de plumes blanches, veuillez prendre cet écrit et nous en traduire à haute voix la teneur.

D'Orsy prit le papier des mains du parlementaire et en traduisit le contenu à voix haute.

Un religieux silence règne dans la grande salle pendant cette lecture, silence à peine interrompu par le cliquetis des fourreaux d'épées qui heurtent le parquet, par suite de quelques mouvements nerveux de ceux qui les portent. Car elle est des plus propres à agacer les nerfs, cette sommation de l'amiral anglais.

Phipps accusait d'abord les Français de souffler la discorde en Amérique, témoin les hostilités qu'ils avaient commencées l'hiver précédent dans la Nouvelle-Angleterre et sur plusieurs points des frontières. Les colons anglais, craignant justement tout de gens qui les attaquaient en traîtres comme ils avaient fait à Schenectady, voulaient mettre fin à cette guerre de guet-apens, d'embûches et de massacres qui désolait depuis trop longtemps le continent américain.

En conséquence, l'amiral Phipps, venu au nom du roi Guillaume et de la reine Marie, sommait les Français d'avoir à rendre tous leurs châteaux forts et leurs forteresses, avec armes et munitions, enfin à se remettre eux-mêmes et leurs biens en la bonne disposition de l'amiral anglais vainqueur des Acadiens.

"Ce que faisant," ajoutait la sommation de Phipps, "je vous pardonnerai en bon chrétien, ainsi qu'il sera jugé à propos pour le service de Leurs Majestés et la sûreté de leurs sujets."

A mesure que M. d'Orsy traduisait cette impertinente sommation, le rouge montait à la figure des Canadiens. Lorsqu'il en vint à l'accusation de traîtres que Phipps lançait aux colons de la Nouvelle-France, un sourd murmure d'imprécations circula dans l'assemblée. Mais quand il s'agit de reddition et du pardon de l'amiral, la voix de l'interprète fut couverte un moment par les menaces bruyantes qui grondaient de toutes parts.

--Pendons l'envoyé! s'écria même M. de Valrennes d'une voix vibrante qui domina toutes les autres.[23]

[Note 23: Historique.]

Harthing comprenait bien le français; mais il n'en avait voulu jusque-là rien laisser paraître; aussi pâlit-il un peu quand il entendit cette voix qui demandait sa pendaison.

Mais il eut honte de laisser percer quelque crainte, et, tirant sa montre d'une main qu'il eût pourtant voulu être plus ferme, il dit que dans une heure, au plus, l'amiral désirait avoir une réponse positive.

Comme les murmures de ses officiers irrités devenaient de plus en plus prononcés, M. de Frontenac promena son regard fier et calme sur l'assemblée, et ces grondements s'éteignirent aussitôt.

Se tournant ensuite vers le parlementaire, qui s'était entièrement remis:

"Monsieur, lui dit-il avec dignité, vous nous avez laissé voir, il n'y a qu'un instant, que vous entendez parfaitement le français, veuillez donc transmettre à votre amiral ce que je vais vous dire.

"D'abord, sachez que je ne reconnais nullement Guillaume, prince d'Orange, pour roi de la Grande-Bretagne; il n'est à mes yeux qu'un lâche usurpateur qui a foulé aux pieds les droits les plus saints en jetant à bas du trône son beau-frère, Jacques II, dont il a pris la place. Je n'ai donc rien à démêler avec lui.

"Quant aux accusations dont vous nous gratifiez si légèrement, laissez-moi vous dire que vous les méritez bien plus que nous. Quelle est en effet la cause qui m'a fait ordonner l'expédition de Corlar,[24] dont la réussite vous a causé tant d'émoi? Rappelez-vous, monsieur, cet odieux massacre de Lachine dont vous fûtes les instigateurs. Comment appeler l'acte de gens qui, semblant craindre de faire la guerre à leurs propres frais et périls, soudoient ces cruels enfants des bois qui méconnaissent tout droit des gens, et se réjouissent ensuite à huis-clos des cruautés auxquelles ils paraissent étrangers, mais dont ils sont pourtant bien les auteurs?

[Note 24: Les Français appelaient ainsi Schenectady, du nom de son fondateur.]

"La destruction de Corlar n'a été qu'une légitime représaille de cette oeuvre ténébreuse et sanglante de Lachine, à tout jamais marquée du sceau de l'Angleterre. La postérité, j'en suis sûr, comprendra la dure nécessité du sang versé par nous dans la Nouvelle-Angleterre, mais elle flétrira de toute son indignation la lâcheté des fauteurs du massacre de Lachine.

"Quant à accepter les conditions par trop humiliantes que nous offre si peu courtoisement sir William Phipps, quant à nous _rendre_, en un mot, croyez-vous que si j'inclinais à le faire, tant de braves gens ne s'y opposeraient pas?

"Vous avez ouï les murmures d'indignation que votre arrogante sommation a soulevés autour de moi; eh bien! sachez que ces sentiments sont communs à tous nos gentilshommes ainsi qu'au dernier de nos paysans.

"Enfin, quand même les conditions que vous nous offrez seraient plus douces et courtoises, croiriez-vous par hasard que nous voudrions nous y fier? Pensez-vous, monsieur, que la parole d'un homme qui n'a pas rougi de violer la capitulation de Port-Royal, soit de bon aloi sur le sol canadien?

"Détrompez-vous alors, et allez dire à votre maître qu'il n'est à mes yeux qu'un rebelle, puisqu'il a manqué à la foi qu'il devait à Jacques II, son roi légitime, et qu'au nom de Louis le Grand, roi de France, je méprise l'insolent défi que votre amiral n'a pas craint de m'envoyer."

Harthing restait confus et humilié par la rude réponse du gouverneur, à laquelle il ne s'attendait guère. Mais comme il n'aurait pas été prudent pour lui de transmettre mot pour mot, à sir William, les paroles du gouverneur, il demanda une réponse écrite.

--Allez! lui dit le comte de Frontenac, dont l'indignation si longtemps contenue se faisait jour enfin, allez! Je vais répondre à votre maître par la bouche de mes canons! Qu'il apprenne que ce n'est pas de la sorte qu'on fait sommer un homme comme moi![25]

[Note 25: Historique.]

--Messieurs de Bienville et d'Orsy, dit-il ensuite à ceux-ci, reconduisez monsieur avec les mêmes égards et les mêmes précautions qui ont accompagné sa descente à terre.

Quand il entendit prononcer le nom de Bienville, Harthing lança un regard haineux à ce dernier. Dent-de-Loup, qui lui-même tenait ce renseignement de Boisdon, lui avait appris que François était le fiancé de Marie-Louise d'Orsy.

Une demi-heure plus tard, Harthing rejoignait de nouveau sa chaloupe, après avoir toutefois circulé à satiété parmi les chausse-trapes et les chevaux de frise qui semblaient naître sous ses pas.

--Au revoir, d'Orsy, grommela l'Anglais hors de lui, en mettant le pied sur son embarcation. Et son regard acéré alla tâter celui de Bienville, qu'il rencontra prêt à la riposte.

--A bientôt, monsieur Harthing, répondit courtoisement le jeune d'Orsy, qui salua le parlementaire et lui tourna le dos pour revenir à la ville.

--Cet Anglais ne me plaît pas du tout, dit alors Bienville à son ami.

--Peut-être te plaira-t-il encore moins, quand tu sauras qu'il est la cause du cri que ma soeur a jeté tantôt en le voyant.

--Oh! enfin! enfin! dis-moi par quelle fatalité cet homme............

--Mystère! pour le moment, mystère! interrompit d'Orsy. Et d'un bond, il s'élança sur la levée, que son canot venait d'accoster.

CHAPITRE VI

LE TROPHÉE.

Lorsque MM. de Bienville et d'Orsy abordèrent le quai de la Reine, l'animation bruyante qui régnait dans la ville quand les deux amis l'avaient laissée pour la seconde fois, avait presque complètement cessé.

D'après les ordres du gouverneur, toutes les troupes et les milices disponibles en ce moment étaient échelonnées sur les remparts, où les soldats, le mousquet au poing, devaient se tenir prêts à toute éventualité.

On se souvient que le major Provost avait, en l'absence du comte de Frontenac, disposé trois batteries de canons à la haute ville; la première, composée de huit pièces, était placée à l'endroit où l'on voit aujourd'hui le jardin du vieux château; trois autres canons étaient montés auprès d'un moulin à vent sur le Mont-Carmel; on avait enfin pointé quelques petites pièces au-dessus de la rue Sault-au-Matelot, à l'endroit même où l'on voit aujourd'hui la grande batterie.

Cette artillerie était servie par des canonniers de l'armée régulière.

Les deux autres batteries, chacune de trois canons, que l'on avait établies à la basse ville, étaient confiées à deux compagnies de la marine commandées par Paul LeMoyne de Maricourt et par Jacques LeMoyne de Sainte-Hélène. Et certes, elles étaient entre bonnes mains, puisque MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène passaient pour les meilleurs canonniers pointeurs de la colonie.

François LeMoyne de Bienville et Louis d'Orsy, servant tous deux dans la compagnie commandée par M. de Maricourt, se trouvaient donc rendus à leur poste lorsqu'ils mirent le pied sur la levée où nous avons vu accoster leur canot.

Les pièces étaient déjà chargées, et l'on n'attendait plus pour faire feu que le premier coup de canon qui devait partir de la haute ville.

--Vous arrivez à temps, messieurs, dit alors le sieur de Maricourt à son frère et à Louis d'Orsy; car je viens de parier avec le chevalier de Clermont que j'abats le pavillon de l'amiral des trois premiers coups que je tire sur l'ennemi. Le chevalier prétend que le vaisseau de Phipps se trouve hors de la portée d'une pièce de vingt-quatre. Qu'en dis-tu, Bienville?

Celui-ci mesura du regard l'espace libre qu'il y avait entre la flotte et le quai, puis se tournant vers son frère:

--Je soutiens ton pari contre le chevalier de Clermont.

--Vraiment? Bienville, fit celui-là.

--Oui, chevalier.

--Bien que l'habileté de notre commandant comme artilleur me soit connue, je ne crois pas qu'un boulet de vingt-quatre puisse atteindre sûrement le but que vous lui donnez.

--Vous pourriez bien vous tromper.

--Parbleu! je le souhaite, mais je tiens à mon opinion.

--Fort bien! chevalier. Mais moi je parie toujours pour mon frère. Bien plus, la marée monte; or je m'engage à aller chercher à la nage ce pavillon anglais qui flottera sur les eaux avant un quart d'heure.

--Ah! Bienville, si je ne savais pas que la forfanterie est aussi loin de votre coeur que le courage en est proche, je croirais cette offre-là fort hasardée. Qu'en dois-je donc conclure?

--Ce que vous en devez conclure, mille bombes! s'écria Bienville piqué au vif, c'est que nous voulons montrer aux Anglais, mon frère et moi, quels sont les gens qu'ils viennent attaquer. Tiens-tu pour moi, d'Orsy?

--Certes! répondit celui-ci, le beau moment pour reculer!

--Pardonnez-moi, Bienville, reprit alors le chevalier de Clermont en tendant la main à son compagnon d'armes. Mordiable! votre projet de bain glacé me sourit assez, et je vous demande sérieusement la faveur d'être de la partie.

--Oh! bien volontiers! d'ailleurs la baignoire est assez grande pour nous trois.

M. de Maricourt venait cependant de pointer lui-même sa dernière pièce, lorsqu'une forte détonation qui partait de la cime du cap, fit lever la tête aux artilleurs.

--Le signal! s'écria Bienville.

--Haut la mèche! haut le bras! commanda Maricourt.

Trois artilleurs rapprochèrent de leur pièce respective les étoupilles allumées.

--Première pièce! feu! cria le commandant.

Un long jet de flamme jaillit de la gueule du premier canon qui, en reculant, parut se cabrer d'aise de montrer enfin sa grosse voix.

Les officiers, qui avaient eu soin de se tenir en dehors du nuage de fumée que devait produire l'embrasement de la poudre, avaient les yeux rivés sur le vaisseau amiral.

--Bien visé, Maricourt! s'écria Bienville; le projectile a coupé les haubans de bâbord du dernier hunier, quelques pieds plus bas que le pavillon.

--Voyons ce que fera le second, dit le commandant, qui ordonna le feu d'une autre pièce.

--Très bien! exclama de nouveau Bienville, le bois est entamé, cette fois! Bas les habits, d'Orsy.

--Eh! corbleu! Bienville, oublies-tu que j'en suis, repartit le chevalier de Clermont en ôtant son justaucorps.

Le troisième coup de feu couvrit sa voix.

--Bravo! bravo! s'écria Bienville en applaudissant de la voix et des mains. Voyez un peu maintenant, chevalier.

Le projectile avait porté en plein bois, fracassant le mât et hachant les haubans de tribord.

Alors une immense acclamation roula sur les flancs du cap, car le pavillon de l'amiral, dépourvu d'appui, venait de tomber sur les eaux du fleuve, entraînant sa drisse avec lui.[26]

[Note 26: "M. de Maricourt abattit avec un boulet le pavillon de l'amiral." (_Hist. de l'Hôtel-Dieu._)]

Et les détonations se succédèrent sans interruption sur les remparts et les quais.

Cependant d'Orsy, Bienville et Clermont, en simple costume natatoire, se tenaient sur le bord de la levée, prêts à sauter dans le fleuve aussitôt que le pavillon serait en vue.

Bienville fut le premier à l'apercevoir.

--En avant, messieurs, dit-il en piquant une tête dans le Saint-Laurent.

Les trois plongeons n'en firent qu'un, puis la tête des nageurs reparut ruisselante hors de l'eau.

--Brrrrrr! fit d'Orsy en secouant la tête, froide en diable cette eau-là!