François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
Part 6
--Alors, attends-moi quelques minutes, reprit l'officier, qui sortit à la hâte.
Harthing alla trouver un sien ami qui, après avoir passé plusieurs mois en captivité à Québec, venait d'être rendu à la liberté. Ce dernier, qui avait été laissé libre de circuler dans la capitale du Canada, s'écria soudain, aussitôt que Harthing lui eut fait le portrait du cabaretier:
--La tache de vin! Mais ce n'est autre que Jean Boisdon, l'hôtelier le plus en vogue à Québec, et chez qui, le jour de mon départ, j'ai bu, avec quelques officiers français, un carafon d'eau-de-vie si veloutée. Ces derniers, en gens bien appris, avaient voulu me féliciter de ma délivrance, et la guildive de l'aubergiste Boisdon cimenta cette fraternité d'armes temporaire entre Anglais et Français.
Il ajouta qu'il avait même remarqué l'enseigne que le vent faisait crier sur ses gonds au-dessus de la porte d'entrée du cabaret. C'était un barillet badigeonné d'un jaune sale, et sur lequel les mots suivants étaient écrits en caractères longs et tremblants:
AU BARIL DOR
JEN BOIS DONC
Cet affreux calembour avait attiré l'attention de l'officier anglais, qui put aisément donner tous ces renseignements à Harthing. Mais, malheureusement pour le lieutenant, son ami ne put lui donner une réponse aussi satisfaisante au sujet de Louis d'Orsy, car ce nom ne lui était pas connu.
--N'importe, se dit Harthing en revenant chez lui, n'importe, j'en sais maintenant assez pour apprendre tout ce qu'il me reste à connaître.
Il s'empressa de dépeindre à Dent-de-Loup l'auberge de Boisdon, qui se trouvait sur la grande place et près de la cathédrale.
A mesure que l'Anglais avançait dans sa description, l'attention de l'Iroquois semblait s'éveiller graduellement. Enfin, quand le lieutenant lui mentionna le baril jaune qui servait d'enseigne à l'auberge, le sauvage lui toucha le bras et dit:
--Les yeux du Chat-Rusé ont vu ce baril d'eau de feu suspendu à la porte d'un ouigouam.
En effet, les Québecquois qui faisaient partie de l'expédition contre Schenectady, n'avaient eu rien de plus pressé à leur retour que de se rendre à la cathédrale, pour y remercier Marie, sous la protection de laquelle ils s'étaient mis avant leur départ. Mais, comme ils n'avaient pu se défaire immédiatement de leurs captifs, ils les avaient amenés avec eux jusqu'à l'église, à la porte de laquelle on les avait laissés momentanément sous bonne garde. Et ce fut alors que les regards de Dent-de-Loup s'arrêtèrent sur la singulière enseigne de la première auberge canadienne. Il l'avait si bien remarquée, qu'il assura pouvoir retrouver le cabaret, même par la nuit la plus noire.
Harthing rayonnait.
Avec l'aide de Dent-de-Loup et de Boisdon, rien ne lui était plus facile, en effet, que de savoir où les d'Orsy demeuraient.
L'avarice de Boisdon lui était connue comme une mine d'exploitation très facile; restait à s'attirer l'amitié du chef agnier. Mais il fit si bien ressortir aux yeux de Dent-de-Loup l'avantage que celui-ci trouverait à s'allier avec lui pour conduire leurs projets respectifs à bonne fin, que l'Iroquois lui dit:
--C'est bon! Dent-de-Loup marchera dans le même sentier de guerre que son frère blanc.
Le sauvage n'avait aucune connaissance de la langue française, qui lui devait être cependant d'une si grande utilité pour s'aboucher avec l'aubergiste canadien; ce à quoi l'esprit méchamment inventif du lieutenant remédia de son mieux, en persuadant à Dent-de-Loup de se fourrer dans la tête assez de phrases françaises pour se faire comprendre de Jean Boisdon. A cet effet, Harthing se fit le maître de langue du sauvage; car il avait lui-même, dans la prévision d'aller un jour au Canada, pris des leçons de français d'un pauvre huguenot parisien qui végétait à Boston.
L'Iroquois, dont l'idée fixe de vengeance éperonnait toutes les facultés, se montra si bon élève, que deux mois plus tard, lorsque la flotte anglaise fit voile de Boston pour le Canada, il savait assez de français pour émerveiller le lieutenant Harthing, qui ne croyait pas qu'une tête de sauvage pût contenir autant d'intelligence.
Enfin, pour prévenir les soupçons de ses chefs au sujet de la présence de Dent-de-Loup sur la flotte, Harthing les prévint que cet homme lui était dévoué corps et âme, et qu'il se proposait de l'envoyer en espion pour explorer la place qu'on allait attaquer.
Comme les qualités précieuses des peaux-rouges à cet égard étaient bien connues en Amérique, la présence du Chat-Rusé fut non seulement tolérée, mais encore agréée par les chefs de l'expédition.
Nous n'entrerons dans aucun détail sur la marche de la flotte depuis Boston, qu'elle quitta au commencement de l'automne, jusqu'à l'île d'Orléans, où nous la savons mouillée le quatorzième jour d'octobre. Il nous suffira de dire que, sans les vents contraires qu'il lui fallut essuyer presque continuellement, elle eût paru huit jours plus tôt devant Québec, et qu'alors c'en eût été sans doute fait de la ville, vu qu'on ne s'y attendait nullement à cette attaque et que toutes les troupes étaient encore à Montréal.
A présent que nos lecteurs connaissent les antécédents de Dent-de-Loup, reprenons le récit au point où nous l'avons laissé vers le commencement du chapitre troisième, c'est-à-dire au moment où le chef agnier venait de quitter la flotte anglaise.
Poussée par un bras vigoureux, la pirogue du sauvage glissait, en dansant sur les vagues, avec la rapidité de la flèche. Pour assourdir le bruit que fait l'aviron en plongeant dans l'eau, l'Agnier avait eu soin d'envelopper le sien d'un lambeau d'étoffe.
Le canot rasa sans bruit les bords silencieux de l'île d'Orléans, où, à part les aboiements éloignés de quelques chiens de ferme, tout semblait dormir. Car les habitants, terrifiés par le voisinage des Anglais, n'osaient pas même allumer de feu dans leurs demeures, tant ils avaient peur qu'un indiscret rayon de lumière, en se glissant au dehors, n'attirât quelques rôdeurs nocturnes.
Après une heure de marche, le sauvage était en vue de la ville; la cime du cap paraissait alors se fondre dans l'obscurité de la nuit. Quelques coups d'aviron l'amenèrent à la Pointe-à-Carcy, qu'il doubla en entrant un peu dans la rivière Saint-Charles.
Arrivé à quelques brasses de terre, vis-à-vis de l'encoignure qui réunit aujourd'hui les rues Saint-Pierre et Saint-Paul, il rama quelques coups de l'arrière pour arrêter sa pirogue et tendit l'oreille.
Rien ne bruissait au proche, que le clapotement monotone des vagues sur la grève.
Rassuré, Dent-de-Loup dirigea doucement son canot vers la terre, qu'il atteignit bientôt. Après avoir tiré son embarcation à sec sur le sable du rivage, le Chat-Rusé se mit à ramper vers la ville, non sans jeter auparavant un regard scrutateur autour de lui. Aucun bruit ne trahissait ses pas, tant ils étaient bien mesurés; de sorte qu'un blanc fût passé à dix pieds du sauvage sans se douter de sa présence.
Pendant quelques minutes Dent-de-Loup longea le cap, et finit par s'arrêter près d'un endroit désert au-dessous du lieu où l'on voit aujourd'hui le vieux et modeste édifice du parlement provincial.
Il doit être à peu près inutile de faire remarquer ici que la basse ville a subi depuis des changements innombrables; car, à cette époque, il y avait à peine soixante maisons disséminées depuis la Pointe-à-Carcy jusqu'au lieu où se trouve aujourd'hui le quai de la Reine.
Comme c'était par là qu'il s'était échappé lors de sa captivité, Dent-de-Loup reconnut la place et se mit à escalader le cap, couvert alors de broussailles et d'arbustes assez solides pour pouvoir s'y retenir au besoin.
Après maints efforts, après s'être glissé comme un serpent entre les arbrisseaux desséchés par l'automne, le Chat-Rusé atteignit la cime du roc, et s'arrêta à l'endroit où vous pouvez voir aujourd'hui cette petite plate-forme qui touche à la clôture d'enceinte du parlement.[21]
[Note 21: Quelque temps après l'apparition de la première édition de ce livre, un arrêté du conseil de ville donnait à cette plate-forme le nom de Bienville, en l'honneur du héros dont nous venions d'exhumer le souvenir de nos vieilles chroniques.]
Dent-de-Loup prêta de nouveau l'oreille aux bruits qui pouvaient venir des environs, et, comme rien n'indiquait un danger prochain, il se hissa résolument sur le haut des palissades et se laissa descendre dans la cour de l'évêché, qu'il traversa en tapinois. Quand il eut atteint l'endroit où la clôture qui entourait la cour formait un angle en rejoignant celle du séminaire, il bondit vers le faîte de la muraille, s'y accrocha des mains et descendit dans la rue Port-Dauphin. Après s'être assuré que personne ne le voyait, il s'engagea dans la rue Buade. Quelques pas de plus l'eurent bientôt conduit au pied du mur qui soutient le clocher de la cathédrale.
Ici, l'espion s'arrêta en se faisant si petit que personne ne le pouvait voir, grâce à l'obscurité qui le favorisait. Ses prunelles se dilatèrent en se fixant sur une maison sise presque en face, et qui se trouvait à l'endroit de celle qui est occupée maintenant par l'hôtelier Grondin.
Cette maison, assez étroite et encaissée entre deux constructions plus hautes qui semblaient la regarder avec dédain lorsque le soleil éclairait leur toiture, était la seule où l'on veillait encore, si l'on en jugeait d'après un jet de lumière qui, partant de l'intérieur, dormait paisiblement sur le pavé de la rue.
Le Chat-Rusé inclina la tête de côté et d'autre pour mieux écouter; rien ne bougeait. Il traversa la rue et vint se blottir au-dessous de la fenêtre éclairée.
En ce moment un petit grincement aigre, qui se produit au-dessus de lui, le force à lever la tête; et il aperçoit un objet qui se meut lentement au-dessus de la porte. Il examine ce corps avec attention, s'assure de ses mouvements uniformes et fait quelques signes de tête qui annoncent le contentement intérieur qu'il éprouve en reconnaissant la nature de ce bruit. C'est l'enseigne de l'auberge qui gémit sur ses gonds rouillés.
Convaincu qu'il ne peut se tromper, Dent-de-Loup s'avance vers la porte en longeant la muraille; mais au même instant cette porte s'ouvre et le reflet d'une lumière de l'intérieur se répandant sur le sol, laisse voir dans la rue l'ombre d'un homme qui se tient sur le seuil.
La tête du sauvage touche presque les pieds de celui qui se trouve ainsi debout à l'entrée de l'auberge.
Dent-de-Loup hasarde un coup d'oeil au dedans de la maison. Il n'y a personne au rez-de-chaussée.
L'homme qu'il voit près de la porte est donc seul.
Alors l'aubergiste Boisdon, car c'était bien lui, voit comme une ombre surgir brusquement de terre, tandis qu'il sent cinq doigts d'acier se cramponner à son cou, et que la pointe acérée d'un poignard tâte sa poitrine.
--Mon frère est mort, s'il crie! murmure une voix étrange à l'oreille du pauvre Boisdon, dont la moelle semble se glacer dans ses os, tandis que ses genoux se donnent de nerveuses et rapides accolades.
On sait que Boisdon avait presque un aussi grand faible pour sa vie que pour son argent. Nous pouvons même avancer sans crainte qu'il lui passait souvent de petits frissons nerveux sur l'épine dorsale, quand il lui fallait s'aventurer seul par les rues, alors que le soleil ne pouvait être témoin d'une bravoure qu'il aurait volontiers affichée en plein midi.
Notre homme fut tellement effrayé en cette circonstance, qu'il promit de faire chanter dix grand'messes pour le soulagement des âmes souffrantes, si ce poignard menaçant s'émoussait sur sa poitrine.
Le sauvage, voyant l'hôtelier tremblant arrêter jusqu'au mouvement de ses yeux, pour ne point paraître opposer de résistance, avait repoussé Boisdon jusqu'au milieu de l'unique pièce du rez-de-chaussée, après avoir refermé du pied la porte qui s'ouvrait sur la rue. Puis, desserrant un peu l'étau de ses cinq doigts, il lui avait rendu la respiration plus facile, tout en lui faisant sentir que la pointe de son arme avait dû être aiguisée dans un dessein peu charitable.
Et approchant ses lèvres de l'oreille attentive de l'aubergiste, il lui dit tranquillement à voix basse:
--Que mon frère au visage pâle n'ait point peur.--Soit dit en passant, la figure du cabaretier avait en ce moment la couleur d'un citron malade.--Dent-de-Loup ne veut point de mal à son frère. Que celui-ci regarde.
Le sauvage, lâchant la gorge de l'aubergiste, introduisit sa main gauche sous une ceinture de peau d'orignal qui lui ceignait les reins, et exhiba quelques pépites d'or aux yeux doublement surpris de Jean Boisdon.
La vue du précieux métal fit refluer le sang aux joues de l'avare, qui se remit d'autant mieux que Dent-de-Loup avait aussi rengainé son arme.
Poussant alors un soupir mélancolique.
--Pourquoi donc me menacer ainsi? demanda-t-il d'un air à moitié convaincu.
--Dent-de-Loup n'est pas l'ami des Français, répondit celui-ci, et si les faces pâles du grand village s'emparaient du pauvre Iroquois, il partirait bientôt pour les plaines sans fin du Grand-Esprit. Il lui faut user de ruse pour revoir son frère.
--Dent-de-Loup! murmura Boisdon, stupéfait de reconnaître l'ancien prisonnier du château.
--Oui, Dent-de-Loup, qui te doit la liberté. Il ne l'a pas oublié; il t'apporte du métal rayonnant pour te l'offrir en retour d'un service qu'il va te demander. Mais le guerrier est seul au milieu de ses ennemis, et il exige un peu de sûreté, acheva le sauvage, qui jeta vers la porte un regard significatif.
La seule pensée de palper encore quelques pépites rendit toute sa confiance à l'avare, qui s'en alla verrouiller la porte et revint se placer en face de Dent-de-Loup.
--Que mon frère veuille bien m'écouter, fit le Chat-Rusé en montrant un siège à Boisdon, tandis qu'il en prenait un lui-même.
Boisdon redevint tout oreille.
--Dent-de-Loup a ramassé ces cailloux, dit le sauvage en montrant avec quelque dédain les pépites d'or qu'il tenait en sa main gauche, dans un vallon connu de lui seul.
Les yeux de l'avare se firent si grands, qu'il fallait tout le flegme d'un Iroquois pour ne pas éclater de rire.
Dent-de-Loup continua néanmoins avec impassibilité:
--Si mon frère aime tant ce métal que nous méprisons là-bas, il lui sera facile d'en remplir vingt fois ce tonneau d'eau-de-feu.
Et l'Agnier montra du doigt un baril qu'il y avait au fond de la salle.
Un sourire ineffable vient se suspendre aux lèvres de l'avare, qui ferma les yeux pour mieux se figurer la somme énorme que représenterait un pareil amas d'or.
--Mais, continua l'Agnier, pour que Dent-de-Loup consente à conduire son frère au vallon inconnu, ce dernier devra d'abord l'aider à trouver dans ce grand village une vierge pâle aux yeux bleus, dont tu peux voir ici le nom.
Et il tendit à Boisdon un papier sur lequel Harthing avait écrit le nom de celle qu'il convoitait.
--"Mademoiselle d'Orsy," lut l'aubergiste.
--C'est ainsi que s'appelle la vierge blanche, répliqua Dent-de-Loup.
--Elle demeure à quelques pas d'ici.
--Mon frère veut-il venir avec le chef pour être son guide? reprit l'Iroquois en faisant passer une des pépites d'or dans la main de l'hôtelier.
--J'y vais, répondit Boisdon, qui se leva aussitôt.
Une seconde pépite ayant suivi le chemin de la première, Jean Boisdon tout ébloui par leurs scintillations eut un moment d'extase. Mais il se remit bientôt, ouvrit la porte d'entrée, et, après avoir fait signe au sauvage de se tenir au dehors, il monta prévenir sa femme qu'il lui fallait sortir un instant et qu'elle eût à verrouiller la porte en son absence.
Tandis que dame Javotte, qui était un tantinet jalouse, maugréait contre une sortie à une heure aussi indue, l'aubergiste venait rejoindre le Chat-Rusé. Ce dernier l'attendait patiemment, et tous deux se dirigèrent vers la demeure de Louis d'Orsy, qui était à cent quarante pas de l'auberge et sur la même rue. Quand ils arrivèrent en face de la maison du jeune officier, Boisdon la désigna du doigt à Dent-de-Loup.
Celui-ci parut réfléchir durant quelques instants après avoir examiné la maison; puis se penchant vers l'aubergiste:
--Que mon frère me suive un peu, lui dit-il.
Comme Boisdon hésitait à aller plus loin, le sauvage lui glissa une paillette d'or dans la main, argument qui persuada l'avare. Il suivit Dent-de-Loup, qui traversa la rue, descendit un peu vers le palais épiscopal et vint s'arrêter à la jonction du mur de clôture de l'évêché avec celui du séminaire. A cette heure de la nuit, un homme se pouvait cacher là, près de la muraille, sans que les passants le pussent voir de la rue.
--Mon frère au visage pâle voudrait-il venir se poster ici chaque soir, pendant une semaine, et à cette heure? je lui donnerais de l'or.
--C'est bon, fit l'aubergiste; mais pourquoi cela?
--Le chef iroquois pénétrera plusieurs fois encore dans ce grand village ennemi, pour obéir aux ordres d'un homme pâle étranger qui aime la vierge blanche. Mais pour ne pas être surpris, il faut que quelqu'un m'avertisse de l'approche de mes ennemis, et veille à ce qu'on ne me remarque pas. Chaque soir le Chat-Rusé viendra se tapir contre ce mur, de l'autre côté; il imitera le miaulement du chat, et, si tu ne vois personne dans les environs, tu répondras de même à ce signal. Alors seulement je franchirai le mur. Mon frère m'a-t-il compris?
--Oui.
--Et consent-il?
--Certainement.
--Bien. Mais rentre en ton ouigouam; je n'ai plus besoin de toi maintenant. A la prochaine nuit, sois ici.
Tandis que Boisdon reprenait le chemin de sa demeure, Dent-de-Loup traversait de nouveau la rue, s'approchait de l'une des fenêtres de la maison de Louis d'Orsy, et ouvrait un volet pour regarder à l'intérieur.
Ce fut alors que Marie-Louise aperçut la figure tatouée du sauvage et qu'elle eut peur. L'Iroquois, se voyant découvert, prit sa course vers la demeure de l'évêque, bondit comme un tigre par-dessus la muraille, sans être remarqué, grâce aux ténèbres, traversa silencieusement la cour de l'évêché, se laissa glisser sur le flanc du cap et courut à la grève rejoindre son canot.
CHAPITRE V
AUX ARMES! AUX ARMES!
Le lendemain du jour où les événements qui précèdent s'étaient accomplis, le chevalier de Vaudreuil,--on doit se souvenir que M. de Frontenac l'avait envoyé à l'île d'Orléans,--ayant apporté la nouvelle qu'un mouvement inusité se faisait sur la flotte, on s'attendait donc à la voir bientôt paraître. En effet, le 16 au matin, c'était un lundi, on aperçut les premières voiles, qui semblaient planer au loin sur la Pointe-Lévis.
La ville qui, jusqu'à ce moment, était demeurée assez tranquille, s'émut tout à coup; et un sourd bourdonnement parcourant bientôt toutes les rues, fit sortir les citoyens de leurs maisons, tandis que les femmes effarées mettaient la tête aux fenêtres.
Puis, ce bourdonnement s'enfla, s'enfla et se fit dans un instant clameur immense, pendant que la voix des cloches sonnant à toute volée lançait l'alarme aux quatre coins du ciel.
Alors, tout se fit bruit, tout devint mouvement.
"Aux armes! aux armes! Voilà les Anglais!" Telles étaient cependant les notes dominantes de tout ce vacarme, pendant que le son aigu des clairons, appelant les soldats aux armes, éclatait de temps à autre en cris stridents et prolongés.
Les militaires couraient à leur poste, les bourgeois par les rues, et les femmes un peu partout, mais sans savoir où elles allaient.
Cependant les principaux citoyens s'étaient tout d'abord portés au château, où M. de Frontenac, entouré de son état-major, se tenait sur la terrasse suspendue au-dessus du cap, pour examiner les mouvements de la flotte ennemie. Le gouverneur fit prier les notables de se rendre auprès de lui, et les ayant salués gravement, il braqua de nouveau une lunette de longue-vue qu'il tenait à leur arrivée, sur la flotte dont les premiers vaisseaux débouchaient déjà dans le port.
--Monsieur de Bienville, dit le comte en se tournant vers celui-là, qui, jusqu'à ce moment, s'était quelque peu tenu en arrière, votre vue de jeune homme vaut mieux que la mienne; indiquez-moi donc le nombre et la capacité des vaisseaux à mesure qu'ils apparaîtront.
En ce moment toutes les voiles étaient en vue.
--Les premiers sont des vaisseaux de haut bord, répondit Bienville. L'amiral est en tête, et je crois qu'il se dispose à jeter l'ancre, vu qu'il serre déjà ses premières voiles.
--Est-ce bien l'amiral qui vient le premier?
--Oui, monseigneur. Je reconnais parfaitement son pavillon, qui flotte au grand mat. Je crois même qu'il a jeté son ancre, car il me semble que les voiles de perroquet battent les mâts et que la frégate commence à éviter.
En effet la marée montante faisait déjà tourner le vaisseau amiral sur lui-même, et M. de Frontenac, à l'aide de sa longue-vue, put distinguer un groupe d'officiers qui se tenaient sur la poupe du navire commandé par Phipps.
--Mais que font donc les plus petits bâtiments? on dirait qu'ils veulent dépasser l'amiral.
--Ils rangent la côte de Beauport, monseigneur, afin, je suppose, de trouver moins d'eau pour leur ancrage.
Bienville ne se trompait pas; car, les derniers vaisseaux, imitant la manoeuvre des premiers, avaient mouillé l'ancre près de la côte et commençaient à carguer leurs voiles.
--Combien sont-ils? demanda froidement M. de Frontenac.
--Trente-quatre, dont, je crois, trois frégates et cinq corvettes, qui tiennent le milieu du fleuve. Les autres, rangés près de la côte de Beauport, ne sont que des brigantins, des caiches, des barques et des flibots.
Suivirent quelques minutes de silence, durant lesquelles les yeux de ceux qui étaient sur la terrasse examinèrent avec anxiété les diverses manoeuvres de la flotte anglaise.
Il était à peu près neuf heures et demie du matin lorsque la dernière voile disparut repliée sous ses cargues.
Alors Bienville s'écria tout à coup:
--Voyez-vous ce canot qui se détache de l'amiral? Eh! parbleu! il doit y avoir un parlementaire à bord, car j'aperçois un pavillon blanc qui flotte à l'avant.
--Dans ce cas, repartit aussitôt le gouverneur, il faut aller au-devant de lui. Parlez-vous l'anglais, monsieur de Bienville?
--Je ne parle anglais qu'à coups d'épée, monseigneur. Mais voici mon ami M. d'Orsy à qui cette langue est familière, vu son séjour dans la Nouvelle-York.
--En effet, j'oubliais, reprit le gouverneur. Eh bien, monsieur d'Orsy, vous allez accompagner M. de Bienville en qualité d'interprète. Quant à vous, monsieur de Bienville, descendez en grande hâte à la basse ville et allez au-devant de cet envoyé, avec une escorte de trois canots montés par quatre hommes chacun. Si le parlementaire demande à descendre à terre, bandez-lui les yeux, afin qu'il ne remarque pas l'état précaire de la place. D'ailleurs, ayez pour lui tous les égards possibles. Allez!
Bienville et d'Orsy saluèrent le gouverneur pour le remercier de l'honneur qui leur était fait, sortirent du château et descendirent à grands pas la côte de la Montagne.
Bientôt quatre canots laissaient la terre et se portaient vivement à la rencontre de la chaloupe anglaise, poussés qu'ils étaient par de vigoureux rameurs.
Les cinq embarcations se joignirent au milieu du fleuve, à mi-chemin entre la terre et la flotte.
--Ohé! du canot! cria Bienville, quand il fut à portée de voix du parlementaire; puis il fit arrêter ses embarcations.
--_Stop!_ commanda l'officier anglais à ses hommes. Et l'on s'arrêta des deux côtés en s'observant d'un air menaçant.
--Qui êtes-vous et que voulez-vous? demanda alors en anglais Louis d'Orsy à celui qui commandait la chaloupe ennemie.
--Je suis envoyé par l'amiral sir William Phipps, pour traiter de la reddition de la place avec votre gouverneur, répondit l'Anglais avec suffisance.
--Harthing! grommela d'Orsy; et il serra les mâchoires pour arrêter au passage un énergique juron qui lui montait à la bouche.
--D'Orsy! murmura de son côté l'officier qui commandait la chaloupe anglaise.
--Que dit votre Anglais? demanda François de Bienville à son ami.
--Il vient prier le gouverneur de capituler!