François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
Part 5
La première pensée de l'avare fut de regarder aux oreilles du prisonnier; et ce qu'il vit alors lui arracha, malgré lui, un petit cri de surprise.
Le soldat qui veillait dans le corridor, ayant pris cette exclamation pour la conséquence d'une simple et naïve curiosité, haussa les épaules de dédain, et, croyant n'avoir affaire qu'à un niais en admiration devant une brute, il se remit à marcher de long en large en sifflant un air guerrier.
Le sauvage avait cependant levé la tête, et, voyant les yeux de Boisdon, qui, démesurément ouverts cette fois, semblaient vouloir fondre au feu de leurs regards les deux pépites d'or brut accrochées aux oreilles de Dent-de-Loup, celui-ci avait à son tour arrêté sa vue sur Jean Boisdon.
--Ah! Jésus Seigneur! marmotta ce dernier, ils pèsent au moins quatre onces chacun!
L'homme des bois ne comprit rien à ces paroles, et pourtant un éclair d'espérance et de joie brilla dans son ardente prunelle. L'homme de la civilisation déguisait si peu son étonnement et sa convoitise, que l'homme de la nature, le Chat-Rusé, avait deviné l'avare.
--Et c'en est... du vrai! continua de murmurer Boisdon en joignant les mains.
Ici, Dent-de-Loup fit un signe pour attirer l'attention de l'aubergiste; et, se voyant observé par lui, il fit le geste d'un homme qui lime une matière dure; puis son doigt indicateur toucha l'une des pépites d'or. Ensuite, il imita les mouvements de celui qui coupe quelque objet à l'aide d'un instrument tranchant; et son index montra l'autre morceau d'or. Enfin il fit mine d'ôter les deux pendants d'oreilles et de les remettre à l'aubergiste. Pantomime qui voulait dire, et Boisdon l'avait parfaitement comprise: "Procure-moi une lime et un couteau, et cet or est à toi."
L'avare jeta un rapide coup d'oeil en arrière afin de voir si le soldat ne l'examinait pas. Complètement rassuré, il pencha son corps au dedans de la chambre, hocha la tête d'une manière affirmative, mit un doigt sur ses lèvres et murmura le mot "demain." Après quoi, donnant à sa physionomie l'air le plus bénin qu'il put trouver, maître Boisdon referma doucement la porte, dit quelques mots insignifiants au soldat, qui avait peine à s'empêcher de rire à la vue de la figure grotesque de notre homme, et il s'en alla rejoindre Saucier à la cuisine.
Le sauvage n'avait pas compris le mot "demain"; mais il avait saisi le geste.
--Eh bien, dit le cuisinier en voyant rentrer Boisdon, eh bien, est-ce de l'or, oui ou non?
--Il faudrait voir ça de plus près, répondit ce dernier d'un air de doute.
--Ta, ta, ta, qu'on vous le donne et vous le prendrez bien les yeux fermés. Mais parlons d'autre chose: avez-vous du vin blanc de Grave?[20]
[Note 20: J'ai longtemps cherché quels pouvaient être les vins que buvaient nos ancêtres, sans pouvoir trouver nulle part à ce sujet des données certaines. Tant qu'enfin, après avoir consulté nombre d'autorités, je m'étais vu contraint de m'en tenir à des probabilités. Les trois premiers feuillets de ce volume étaient même imprimés, lorsque des livres de comptes tenus par mon trisaïeul maternel, M. Jean Taché--le premier du nom en Canada--et négociant à Québec avant la conquête, me tombèrent sous la main. Quelle ne fut pas ma joie lorsqu'en feuilletant ces vieux manuscrits rongés de moisissures, j'y trouvai les noms des vins qui suivent, vendus par M. Taché à des particuliers, de 1734 à 1754: vin de Grave, rouge et blanc; vin de Bordeaux; vin de Chérès (Xérès); vin muscat; vin de Rancio (vin rouge d'Espagne).
Quant au vin de Champagne, qui ne fut, comme on le sait, perfectionné qu'à la fin du XVIIe siècle par dom Pérignon, il devait être fort peu en usage en Canada au commencement et même au milieu du dix-huitième siècle, puisque, de 1734 à 1754, je n'en trouve que quelques bouteilles achetées par certains riches Québecquois, tandis que les vins de Grave, de Bordeaux et de Chérès se vendaient par barriques. Au nombre des boissons alcooliques, je trouve mentionnées dans ces livres la guildive (eau-de-vie de sucre) et l'eau-de-vie proprement dite.]
--Oui, tonnerre! et du bon!
--De quelle année?
--De mil six cent soixante.
--Bon, bon, apportez-en demain une bouteille; M. le comte y goûtera, et, s'il a seulement dix ans de moins que vous ne lui donnez, nous prendrons tout ce que vous en pouvez avoir. Car notre provision est épuisée.
--Ça me va, père Saucier, ça me va. A demain donc.
--A demain, répondit le cuisinier, qui tendit la main à l'hôtelier d'un air de protection tant soit peu railleur.
Ce dernier sortit le coeur à la joie, et suivi de son fils, qui l'ennuyait déjà par ses questions au sujet du sauvage. Mais Boisdon père était trop préoccupé pour répondre à Boisdon fils.
--Deux fois quatre font huit, grommelait l'avare. Et c'en est... bien sûr... Huit onces! hum!
Et il hâta le pas pour regagner son logis.
Le même soir, Boisdon, qui ne savait comment s'y prendre pour trouver le temps moins long, tant il avait hâte de voir arriver le jour suivant, était occupé à faire le coup de dés avec quelques habitués du cabaret, lorsqu'il vit entrer le même soldat qui avait bien voulu lui laisser voir Dent-de-Loup.
--Bon! pensa l'aubergiste, en voilà un que je n'attendais pas, mais qui n'en est pas moins le bienvenu.
Puis, allant au devant de lui, il l'accabla de prévenances, l'abreuva largement d'un gros vin du goût de la soldatesque, et feignit d'abord de ne point s'apercevoir que le militaire lui payait seulement la moitié du prix ordinaire d'un écot. L'histoire n'en parle pas, mais je me sens porté à croire que Boisdon avait auparavant mis de l'eau dans ce vin.
Afin, cependant, de ne point faire naître de soupçon chez l'homme de guerre, il prit soin de lui laisser entendre qu'il agissait ainsi pour le remercier de la complaisance que le soldat avait eue à son égard.
Et, tout en faisant causer son homme, Boisdon parvint à savoir qu'il serait de garde le lendemain, à la même heure que la veille.
--Allons! se dit Boisdon, en frottant ses doigts crochus d'un air satisfait, tandis que le soldat s'en allait plein de jus de la treille et de gaieté bruyante, je n'ai perdu ni mon vin ni mon temps.
La nuit parut doublement longue au cabaretier; car en calmant son excitation, elle lui fit songer qu'il s'embarquait dans une affaire qui pouvait très bien aboutir au pilori, à la prison, à l'amende... à l'amende surtout, ce qu'il craignait le plus au monde, après sa femme.
Il resta longtemps éveillé entre la peur et l'avarice qui se livraient sous son crâne un combat singulier. Enfin, vers le matin, la soif de l'or l'emporta. "Quel danger puis-je courir? s'était-il dit pour porter le coup de grâce à son indécision. Depuis l'arrivée du sauvage, on assiège la porte de sa prison pour le voir. Il ne se passe point de jour sans que les curieux aillent l'examiner du dehors par sa fenêtre. Pourquoi donc me soupçonnerait-on plus qu'un autre? Je saurai d'ailleurs si bien prendre mes précautions avec la sentinelle, qu'elle ne se doutera de rien. Pût-il même, par la suite, avoir quelque soupçon sur mon compte, le soldat se gardera bien d'en faire part à personne, tant il craindra le châtiment qu'on lui infligerait pour avoir manqué à la consigne. Car si on tolère qu'il laisse ainsi les badauds regarder le prisonnier, il est certainement tenu de veiller de près à ce que personne ne puisse faciliter l'évasion du sauvage."
--Allons! allons! Boisdon mon ami, vous n'êtes point si sot que votre femme le prétend, pensa-t-il en fermant les yeux pour inviter le sommeil.
Et notre homme s'endormit en faisant des rêves d'or.
Le matin, après avoir tout rangé dans sa boutique,--madame Boisdon ne s'occupait que du pot-au-feu et de son intéressante famille, demeurant au second étage, où elle régnait en souveraine absolue,--le cabaretier prit, sur les dix heures, le chemin du château.
Il avait ostensiblement sous le bras une bouteille de vin blanc de Grave, et dans la poche droite de ses braies deux petits objets qu'il y avait enfouis secrètement.
Ainsi qu'au jour précédent, Boisdon s'en alla droit à la cuisine; mais cette fois Saucier était absent de son office.
Alors, sous prétexte de voir le maître d'hôtel au sujet de son vin, Boisdon sortit de la cuisine et s'engagea dans le même corridor qu'il avait parcouru la veille.
Habitués à de fréquentes visites de sa part, les gâte-sauce ne prêtèrent aucune attention à ses mouvements et le laissèrent aller où bon lui semblait.
Notre homme savait plus d'un tour. Il passa devant la sentinelle, qu'il reconnut avec une grande satisfaction intérieure, et salua d'un air affairé. Le soldat, le voyant passer outre, lui demanda s'il ne voulait pas voir le sauvage.
--Apparemment mon vin a été bien apprécié et l'on désire y goûter encore, se dit Boisdon.
--Non, répondit-il au soldat; pas à présent, du moins, car j'ai affaire au maître d'hôtel.
Et il tourna le corridor d'un pas pressé.
Un quart d'heure après, Boisdon revint, causa de choses indifférentes avec le militaire, et ne parut céder qu'à ses instances pour jeter un coup d'oeil dans la chambre du captif.
Enfin la porte s'ouvrit et l'heureux avare, répétant à peu près ses manoeuvres de la veille, introduisit la moitié de son corps par la porte entrebâillée, tandis que la sentinelle continuait nonchalamment sa marche.
Le Chat-Rusé était étendu sur son grabat. A peine eut-il aperçu celui de qui dépendait sa délivrance, que son oeil s'illumina d'un rayon de farouche espoir.
Il se lève en silence, et marche doucement vers Boisdon, qui lui a fait un signe.
Dans un clin d'oeil le couteau et la lime apportés par l'aubergiste passent dans la main du sauvage, tandis que ce dernier met furtivement les deux précieuses pépites d'or dans la main difforme de l'hôtelier, qui tremble de désir.
Puis la porte se referme, et l'aubergiste revient tranquillement à son logis.
Quelques jours après, Dent-de-Loup avait disparu, sans qu'on pût expliquer comment il était parvenu à scier un des barreaux qui montaient si bonne garde à la fenêtre de son cachot.
Un mois plus tard, vers le milieu de juin, Dent-de-Loup amaigri, harassé, épuisé, rentrait au village agnier, où l'on n'attendait rien moins que son retour.
Comment l'Iroquois était-il parvenu, seul et sans armes, à rejoindre ses frères au milieu des périls sans nombre que lui suscitait sans cesse le dangereux voisinage des blancs?
Le premier soin de Dent-de-Loup, lorsqu'il se trouva dans les bois et à l'abri de toute poursuite immédiate, fut de se confectionner un arc et des flèches, à l'aide du couteau que lui avait procuré Jean Boisdon. La corde était toute trouvée, car le prévoyant sauvage l'avait tirée de son grabat dont il avait mis, durant le dernier jour de sa captivité, les meilleurs fils à profit.
Ces armes primitives l'avaient empêché de mourir de faim dans sa longue marche à travers les forêts. Un orignal qu'il surprenait se désaltérant au bord d'un lac, une perdrix que son trait allait chercher sous la feuillée, un lièvre que sa flèche arrêtait sur le bord d'un terrier, tels étaient les aliments dont il soutenait son aventureuse existence.
C'est ainsi qu'après maintes fatigues, après maintes angoisses causées par la possibilité de retomber entre les mains de ses ennemis, le Chat-Rusé revit les bords aimés de la rivière Mohawk.
Mais de cruelles déceptions l'attendaient dans sa bourgade. D'abord le prestige d'invincibilité attaché à son passé venait de subir un rude échec, par suite de sa défaite et de sa captivité récentes; ensuite, comme on l'avait cru mort, un autre chef avait été élu durant son absence. Dent-de-Loup trouva donc fort peu de sympathie à son retour, et vit aussitôt dans son remplaçant un homme fort jaloux du titre qu'on lui avait conféré. Ce que voyant, le Chat-Rusé se tint à l'écart et rendit dédain pour froideur.
Cependant les colons anglais, qui s'occupaient alors activement de leur expédition contre le Canada, avaient gagné l'alliance des cantons iroquois. Déjà le Connecticut et la Nouvelle-York avaient obtenu des Agniers, des Sokoquis et des Loups la promesse de se joindre aux deux mille hommes de troupes que ces deux États dirigeaient par le lac Champlain contre la Nouvelle-France.
Nous avons vu, dans le premier chapitre, le résultat de ce projet avorté; il n'est donc nullement besoin de s'y arrêter ici. Disons seulement que Dent-de-Loup, dont le ressentiment contre les Français augmentait en raison du mauvais accueil qu'il recevait des siens, rêvait dans l'ombre à de cruels projets de vengeance. Mais bien que sa haine fût vouée à tous les habitants du Canada, elle s'attaquait de préférence à ceux qui l'avaient vaincu et fait captif, c'est-à-dire aux Québecquois, qui composaient en partie l'expédition de Schenectady.
Aussi, dès qu'il apprit que l'on armait une flotte à Boston pour s'emparer de Québec, rumina-t-il un projet qu'il s'empressa de mettre à exécution.
Quelques heures lui suffirent pour préparer ses armes, et, trois jours après son arrivée, Dent-de-Loup ressortait de son village d'un pas leste et fier comme au temps d'autrefois.
--Où va donc mon frère Dent-de-Loup? lui demanda le chef qui l'avait supplanté.
Dent-de-Loup lui lança un regard chargé de mépris, et, lui montrant son costume et ses armes:
--Mon frère a-t-il des yeux pour ne point voir? dit-il en passant outre.
Quelques jours après, un Iroquois de haute taille secouait la poussière de ses mocassins aux portes de Boston.
--Je veux voir un des chefs blancs qui vont porter la guerre au Canada sur leurs grands canots, dit-il en mauvais anglais au premier passant qu'il rencontra.
Celui auquel il s'adressait était un soldat nouvellement enrôlé pour l'expédition de Québec. Il conduisit le sauvage chez le lieutenant qui l'avait engagé dans sa compagnie; car il était plus facile au lieutenant qu'au soldat de présenter l'Iroquois aux officiers supérieurs.
--Qu'attends-tu de nous? demanda l'officier au sauvage.
--Je veux me venger des faces pâles de là-bas.
L'homme blanc envisagea l'homme rouge qui, de son côté, riva ses yeux sur ceux de son interlocuteur. Une lueur de satisfaction passa sur la figure du blanc, qui se dit: "J'ai mon homme."
--Je suis moi-même un des chefs que tu veux voir, dit-il au sauvage. Consens-tu à venir combattre avec moi?
L'Iroquois parut content aussi de la première impression que lui avait causée l'autre. Aussi s'empressa-t-il d'accepter sa proposition.
Ces deux hommes avaient deviné leur valeur respective au premier coup d'oeil.
L'un se nommait Dent-de-Loup; l'autre était le lieutenant John Harthing.
CHAPITRE IV
L'ESPION
Que l'on veuille bien nous permettre de placer ici, avant de suivre Dent-de-Loup dans son expédition nocturne à Québec, le court exposé des causes qui amenèrent contre le Canada l'attaque de 1690. Car il est bien temps d'expliquer comment une flotte anglaise se trouvait mouillée au pied de l'île d'Orléans le quatorzième jour d'octobre de cette même année.
Par suite de l'accession de l'Angleterre à la ligue d'Augsbourg contre Louis XIV, la Nouvelle-France allait avoir à lutter contre les colonies anglaises. On se battait là-bas, dans la mère patrie, il fallait conséquemment s'entr'égorger de ce côté-ci de l'Atlantique; rien de plus logique alors. Tel fut pourtant le premier mobile de ces luttes si fréquentes qui désolèrent, dès leur naissance, les colonies anglaises et françaises de notre continent.
Mais comme le parti victorieux finissait naturellement par y trouver son profit, ces querelles entre les parents de la vieille Europe dégénéraient en personnalités chez leurs remuants enfants d'Amérique. Ils ne se battaient plus, en fin de compte, pour le bon plaisir de leurs auteurs, mais bien plutôt pour faire tort à leurs voisins et empiéter sur les possessions ennemies.
Voilà le second et plus proche motif de ces guerres incessantes, motif qui n'était pourtant qu'une conséquence de l'autre.
En 1689, la guerre étant donc résolue entre la France et son antique rivale de l'autre côté de la Manche, les colons anglais et français du nouveau monde se mirent aussitôt à dérouiller leurs vieux mousquets et à fourbir leurs épées de combat.
Cette fois-ci, les Canadiens voulurent être agresseurs et prévenir leurs ombrageux voisins, en portant la guerre au sein même du territoire ennemi. "Leur premier plan, dit M. Garneau, était de l'assaillir à la fois à la baie d'Hudson, dans la Nouvelle-York et sur différents points des frontières septentrionales."
Le premier coup fut en effet porté dans la baie d'Hudson, que d'Iberville rendit à la France par de glorieux combats qui n'étaient cependant que les préludes de ses futures victoires.
Mais le projet de M. de Callières, qui consistait à attaquer la Nouvelle-York et par terre et par mer, bien qu'agréé d'abord, ne reçut ensuite aucune exécution. Car on intima aux colons français l'ordre de se borner à la défensive, vu qu'on avait assez à faire en France et qu'il était impossible, disait-on, de leur venir en aide d'une manière efficace. Il fallut donc abandonner ce projet qui souriait tant à M. de Callières et à M. de Frontenac.
Ce dernier gouverneur, voyant la colonie livrée à ses propres ressources, ne voulut cependant pas renoncer complètement à ses desseins; et, dans l'hiver de 1689-90, il organisa, coup sur coup, les trois expéditions de Schenectady, de Salmon-Falls et de Casco. On sait qu'elles furent toutes trois couronnées de succès, la première surtout, qui produisit une terrible sensation dans la Nouvelle-York.
Ces divers avantages commençaient à alarmer sérieusement les ennemis; aussi nommèrent-ils, dans le mois de mai de l'année 1690, des députés qui se réunirent pour la première fois à New-York sous le nom de "congrès."
L'envahissement du Canada par terre et par mer y fut décidé. Winthrop, à la tête de trois mille cinq cents colons et Iroquois, devait pénétrer chez nous par le lac Champlain, tandis que le chevalier Phipps était chargé, à l'aide d'une flotte dont on lui donnait le commandement, de conquérir l'Acadie et Québec.
C'était presque un plagiat du plan de M. de Callières.
Nous avons dit comment le corps d'armée commandé par Winthrop se dispersa tout à coup, avant même d'avoir touché notre sol. Quant à l'expédition de Phipps, ce récit fera voir combien peu ses auteurs en retirèrent de gloire et de profit.
Nous avons aussi démontré plus haut que la mésintelligence de Winthrop et de ses officiers avait grandement contribué à faire échouer l'expédition de terre; voyons un peu maintenant quel était l'homme qui devait commander la flotte chargée de prendre Québec.
William Phipps était né à Pémaquid vers l'an 1650. Le pauvre forgeron, père de ce fils aîné de vingt-cinq frères et soeurs, ne se doutait certainement pas, à la naissance de son fils, de la bonne fortune réservée à ce premier fruit des bénédictions célestes.
D'abord berger par nécessité, le jeune homme apprit ensuite le métier de charpentier. La vue de la mer lui inspira alors l'idée de tenter le destin sur le perfide élément; car il se construisit un petit navire qu'il lança sur les flots avec ses espérances, et peut-être ses pressentiments de bonheur à venir.
Devenu heureux marin plutôt par habitude que par talent, sa bonne étoile voulut qu'il parvînt au commandement d'une frégate; c'était déjà joli pour un ex-berger. Mais sa chance ne devait pas s'arrêter là; elle le conduisit sur les côtes de Cuba, où il parvint à retirer des flancs d'un gallion espagnol qui avait autrefois coulé à fond près de cette île, la belle trouvaille de 300,000 livres sterling, tant en or et en argent qu'en perles et en bijouteries, ce qui lui procura d'abord une petite fortune, et ensuite le titre de chevalier anglais.
Notre heureux aventurier était donc devenu sir William Phipps, lorsque au mois de mai 1690, il fut nommé amiral de la flotte destinée à faire la conquête de l'Acadie et du Canada.
Sa bonne fortune sembla d'abord vouloir continuer à lui tendre la main sur ce nouvel échelon qu'elle lui mettait sous les pieds.
Le 20 mai, l'escadre de Phipps, composée d'une frégate de quarante canons, de deux corvettes et de plusieurs transports, avec sept cents hommes de débarquement, parut devant Port-Royal, capitale de l'Acadie.
Le gouverneur, M. de Menneval, n'avait avec lui, dans cette place dont les fortifications étaient en ruines, que soixante et douze soldats. Voyant que résister serait folie, le gouverneur capitula à des conditions honorables.
Mais l'éducation première de sir William Phipps ne l'avait pas fait plus fort en théorie qu'en pratique sur la courtoisie et le droit des gens; aussi ne se gêna-t-il nullement pour manquer aux termes de la reddition, quand il eut vu dans quel état de délabrement était la ville, et quel petit nombre de défenseurs elle contenait. Il livra les habitations au pillage, et, après avoir fait prêter serment de fidélité aux colons, il partit, emmenant prisonnier M. de Menneval, malgré les belles promesses qu'il lui avait faites.
Ensuite, il passa par Chedabouctou et l'île Percée, où il ne laissa que des ruines.
Après ces hauts faits, le glorieux amiral retourna vers ses concitoyens, chargé de faciles dépouilles qu'il devait plutôt à une indigne violence et à un heureux hasard, qu'à une réelle habileté.
Sir William était cependant rendu à l'apogée de sa grandeur lorsqu'il fit voile pour le fleuve Saint-Laurent, dans l'automne de l'année de grâce mil six cent quatre-vingt-dix. Nous verrons par la suite comment son étoile pâlissant d'abord en face du Cap-aux-Diamants, le put voir se heurter plus tard contre les rochers de l'île d'Anticosti, puis des Antilles, et s'abîmer dans ce même Océan d'où elle l'avait vu sortir si radieux et souriant à l'avenir.
C'est que William Phipps n'était en résumé qu'un de ces hardis et heureux aventuriers que la Providence agite un moment au-dessus des masses afin d'attirer sur eux l'attention de la foule et de faire surgir aussi, par ce moyen, de nouvelles ambitions. Doué d'une intelligence assez bornée, d'un jugement des plus médiocres, ils s'éleva tant que ses succès furent dans le plan providentiel; mais une fois livré à ses seules ressources, William Phipps, incapable de se maintenir par lui-même sur les hauteurs, perdit l'équilibre et se cassa les reins dans sa lourde chute.
On nous trouvera peut-être un peu sévère dans notre jugement sur un malheureux vaincu; mais l'histoire de sa vie, qui montre combien il était superstitieux, ignorant et borné, puis, en particulier, les fautes qu'il commit dans son expédition contre le Canada, sont là pour corroborer notre opinion sur cet homme.
On a pu voir dans le chapitre précédent le résultat immédiat de la rencontre fortuite de Dent-de-Loup et du lieutenant Harthing. Bien qu'il eût pu se figurer tout d'abord le grand avantage qu'il retirerait d'un homme aussi résolu que le paraissait Dent-de-Loup, quelle ne dut pas être sa joie lorsque ce dernier lui raconta les aventures de sa captivité et de sa fuite de Québec.
Après avoir réfléchi quelques instants, Harthing demanda à Dent-de-Loup s'il reconnaîtrait l'homme dont la convoitise avait contribué si puissamment à sa délivrance.
A cette question, l'indien, malgré son flegme habituel, ne put s'empêcher de sourire et dit:
--Il faudrait que le Chat-Rusé eût des yeux de taupe pour n'avoir pas remarqué l'homme à la joue de feu. On reconnaîtrait ce blanc, dont la moitié de la face est rouge, au milieu des guerriers de dix mille tribus, après l'avoir vu seulement une fois. Jamais plus beau tatouage n'orna le visage d'un chef à l'entrée du sentier de la guerre.
Dent-de-Loup avait gardé si bonne souvenance de la tache de vin de Boisdon, il dépeignit si bien l'aubergiste, qu'il ne fut pas difficile à Harthing de se faire une assez juste idée du physique de l'hôtelier.
--Sais-tu où il demeure? demanda Harthing au sauvage.
Celui-ci secoua négativement la tête.