François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
Part 4
Durant la conversation précédente, Marie-Louise, assise à l'écart, n'avait rien dit; et, hormis quelques furtifs coups d'oeil jetés de temps à autre sur son fiancé, on aurait pensé que son esprit et son coeur étaient bien loin de lui, tant elle paraissait mélancolique et préoccupée.
--Mon Dieu, Louise, dit Bienville en s'approchant d'elle, vous me semblez bien triste!
La blonde enfant, fixant sur lui un de ces longs regards qui font battre deux jeunes coeurs avec force:
--Comment voulez-vous que je ne le sois pas, lorsque je vous sais toujours exposé? répondit-elle, tandis qu'une larme perlait au bord de ses longs cils. A peine arrivez-vous de la baie d'Hudson, d'où je tremblais qu'on m'apportât chaque jour la nouvelle horrible de quelque malheur, et voici qu'il me va falloir passer encore par toutes les angoisses qui ont déchiré mon coeur depuis que je vous aime.
--Vous êtes une enfant, Louise, avec vos terreurs puériles. Vous voyez bien que la Providence me protège, puisque, depuis huit ans que je guerroye de côté et d'autre, je n'ai reçu aucune blessure sérieuse.
Marie-Louise secoua sa belle tête d'un air de doute, ce qui fit s'échapper de son oeil cette larme que nous y avons aperçue.
François, l'ayant vue glisser sur la joue subitement pâlie de la jeune fille, puis retomber sur sa main mignonne, saisit les doigts de sa fiancée, et les portant à ses lèvres, il but dans un long baiser cette première larme que l'amour jetait entre eux.
--Que voulez-vous, mon amie, reprit-il en caressant la jeune fille du regard, le soldat se doit à son pays et à son roi. Est-ce que vous me voudriez voir quitter le service?
--Oh! non, cher ami--et Marie-Louise mit ses deux mains dans celles du militaire--oh! non, François. Car je vous aime tel que vous êtes aujourd'hui, avec votre bravoure, vos beaux faits d'armes, et cette grande épée que vous portez si bien. Mais pourtant......
--Voyons, ne pleurez plus, Marie-Louise, ou sinon, je ne vous ferai pas certaine confidence que j'avais réservée pour la fin de la soirée.
--Oh! dans ce cas, c'est fini, dit-elle en imprimant à sa tête un de ces mouvements coquets dont les femmes ont seules le secret. Eh! dites donc!
--C'est que je veux vous voir porter mon nom aussitôt que nous aurons repoussé l'Anglais; ce qui, à mon avis, ne prendra pas plus d'une quinzaine.
--Dieu! quel bonheur!...
Et elle détourna un peu la tête pour dissimuler la rougeur que cet aveu inattendu faisait monter à ses joues.
Mais, soudain, ses yeux s'arrêtent avec effroi sur une fenêtre de la cuisine qu'elle peut apercevoir de la place où elle est assise. Puis elle jette un cri perçant en se rapprochant du jeune homme.
--Qu'est-ce donc, Louise?
--Regardez!
Bienville arrête ses regards dans la direction indiquée par la main tremblante de la jeune fille; mais il ne voit autre chose que le mouvement d'un volet qui se referme bruyamment à l'extérieur.
--Mais, mon amie, c'est le vent, sans doute?
--Non! non! je le vois encore............qu'il est affreux!
Alors François et Louis--le cri de sa soeur vient d'amener ce dernier auprès de la jeune fille--sortent pour explorer les environs.
Il était onze heures, et quelques étoiles jetaient seulement une clarté douteuse sur la ville endormie.
Les deux amis purent cependant voir comme deux ombres: l'une fuyait en courant vers l'évêché, tandis que l'autre remontait la rue Buade et se dirigeait vers la cathédrale d'un pas tranquille.
--Sus au drôle qui se sauve! fit Bienville en dégaînant son épée.
Et tous deux se lancèrent à la poursuite du fuyard.
Mais ce dernier, qui avait un peu d'avance, n'en joua que mieux des jambes en se voyant poursuivi; si bien qu'il disparut soudain près d'une porte cochère qui donnait accès dans la cour de l'évêché.
--Je veux être scalpé, s'écria d'Orsy, si j'y comprends quelque chose! Cette porte est pourtant bien fermée, et je crois le mur un peu haut pour qu'on puisse l'escalader si vite.
Ils tendirent l'oreille, sondèrent des yeux la nuit, explorèrent les alentours, mais vainement; l'ombre qu'ils avaient poursuivie s'était évanouie comme un fantôme.
Jugeant toute autre recherche inutile, Bienville et d'Orsy revinrent sur leurs pas.
De retour à la maison, ils virent Mlle d'Orsy occupée à charger les pistolets de son frère. Les deux jeunes gens ne purent s'empêcher de sourire, mais ne trouvèrent cependant rien d'étrange en cela.
En ces temps de guerre où la surprise et l'attaque marchaient de front et se répétaient si souvent, le maniement des armes à feu n'était pas étranger aux dames canadiennes. Quelques-unes même surent s'illustrer à jamais par le sang-froid et la bravoure qu'elles déployèrent en certaines occasions critiques: Mme de Verchères et sa fille, par exemple, qui ont leur nom écrit dans l'histoire, aussi bien que Jeanne Hachette et autres femmes de cette forte trempe.
--Allons, allons, charmante amazone, dit en souriant Bienville à sa fiancée, laissez là ces armes qui vont si mal à vos jolis doigts, et dites-nous ce qui a causé votre frayeur.
--Mon Dieu! fit-elle en frissonnant, il me semble voir encore cette figure hideuse qui était collée à la fenêtre, et me regardait avec des yeux ardents!
--C'est une illusion, repartit François qui, voulant ôter toute inquiétude à son amante, ajouta:
--D'ailleurs, nous n'avons rien vu.
--Absolument rien?
--Rien.
--C'est étrange; pourtant......
--Voyons, remettez-vous. Je vais retourner au château, et si je rencontre quelque figure suspecte sur mon chemin, je vous assure que je lui ôterai l'envie de venir grimacer à votre fenêtre. Et d'ailleurs, qu'avez-vous à craindre avec votre frère?
Bienville salua galamment Marie-Louise, serra la main de d'Orsy et sortit.
Mais ce fut en vain que ses yeux questionnèrent les ténèbres. La nuit ne répondit pas, et les échos de la paisible ville lui renvoyèrent à peine, par intervalles, le cri des factionnaires:
--Sentinelles!......garde à vous!
CHAPITRE III.
DENT-DE-LOUP.
Le soir même où se passaient les événements qui précèdent, plusieurs vaisseaux de haut bord, ainsi qu'un grand nombre de transports, étaient mouillés au pied de l'île d'Orléans, vis-à-vis l'église Saint-Laurent de l'Arbre-Sec. C'étaient les trente-quatre voiles de sir William Phipps, dont nous expliquerons plus loin l'arrivée subite à la pointe est de l'île.
La nuit vient vite en octobre; aussi l'obscurité régnait-elle autour de la flotte vers sept heures du soir, lorsque la lumière d'un falot brilla soudain sur le pont du vaisseau amiral. Après l'avoir traversé dans sa largeur, elle s'arrêta pour se pencher à bâbord. On put alors voir deux hommes se cramponner d'une main à l'échelle qui descendait sur le flanc du navire, et tenir de l'autre, par chacune des extrémités, un léger canot d'écorce.
La pirogue fut descendue avec mille précautions et mise à l'eau. Enfin, l'un des hommes, passant à bord de la frêle embarcation, s'y agenouilla, tout en s'armant d'une pagaie qu'il saisit d'une main nerveuse. D'un coup d'aviron, il fit retourner le canot, que la marée montante éloignait déjà du navire, et vint se placer de manière à pouvoir parler à voix basse avec son compagnon. Celui-ci descendit sur le dernier échelon, quitte à se faire mouiller les pieds par les vagues qu'une légère brise de sud-est faisait quelque peu moutonner, et s'inclina vers l'homme du canot en lui disant à l'oreille:
--Te rappelles-tu bien toutes mes instructions?
--Dent-de-Loup a toujours les oreilles ouvertes pour entendre la voix d'un ami, répondit l'autre.
--Bien, mais sois prudent.
--Les frères de Dent-de-Loup l'ont aussi appelé le Chat-Rusé, repartit l'homme du canot.
--C'est bon! pars et reviens vite, fit l'homme de l'échelle en congédiant l'autre du geste.
Ce dernier plongea son aviron dans l'eau et disparut.
Dent-de-Loup appartenait à la grande nation iroquoise et faisait partie de la tribu des Agniers, qui habitait les bords de la rivière Mohawk, laquelle se jette dans l'Hudson. C'était l'un des plus puissants chefs de sa tribu, comme l'un des plus intrépides guerriers qui aient jamais réveillé de leurs cris de combat l'écho des forêts de la Nouvelle-France.
Dent-de-Loup mesurait six pieds de haut, et ses membres avaient atteint un développement en harmonie avec sa grande taille. Doué d'une force musculaire peu commune, il était la terreur des tribus rivales.
Aussi, lorsque, au retour d'une expédition de guerre, Dent-de-Loup rentrait au village en regardant d'un oeil fier les femmes mohawkes se presser sur son passage pour compter les scalps sanglants qui pendaient à sa ceinture en guise de trophée, plus d'une jeune indienne disait-elle en soupirant: "Heureuse sera celle qui habitera le ouigouam du plus vaillant des braves!"
Ce qui n'empêchait pas que Dent-de-Loup comptât vingt-huit printemps au moment où nous l'amenons en scène, sans qu'aucune femme eût jamais trouvé la voie de son coeur. L'amour n'avait pu mordre sur cet homme d'acier, qui ne semblait s'enivrer que de sang, et ne ressentir de bonheur que dans l'exaltation de la mêlée.
Nonobstant son bras terrible et ses jarrets nerveux, Dent-de-Loup fut fait prisonnier par les Canadiens qui composaient l'expédition de Schenectady. Le chef s'était posté en embuscade sur le passage de ces derniers et tomba sur eux à l'improviste, comme ils revenaient au pays. Mais, cette fois, la victoire lui lâcha la main, et il s'affaissa blessé sur un monceau de cadavres que son terrible tomahawk avait abattus autour de lui.
En le voyant tomber, les siens prirent la fuite, et Dent-de-Loup, solidement garrotté, fut amené à Québec au printemps de l'année 1690.
Ses blessures s'étaient cependant cicatrisées en chemin, et les forces lui étaient presque complètement revenues, lorsqu'on l'enferma dans une des salles basses du château Saint-Louis. On savait qu'il était chef et c'était un précieux otage, qui aurait son prix dans un échange de prisonniers.
Comme les fenêtres de l'appartement où il était logé se trouvaient défendues par des barreaux de fer de vigoureuse apparence, on n'avait aucune inquiétude à son égard, et il pouvait arpenter son logis en tous sens et en toute liberté de mouvement. Ce que voyant, le Chat-Rusé se livra à la pratique de la gymnastique; c'est-à-dire qu'il passait ses journées à sauter, à s'étirer bras et jambes, probablement pour se remettre des grandes fatigues de la route qu'il venait de faire. Mais du reste, il se montrait si bon homme, qu'on ne voyait aucun mal à ce qu'il pût charmer ainsi les ennuis de sa captivité; on ne restreignit donc en rien le jeu de ses muscles.
Ses gardiens auraient pourtant conçu les soupçons les plus graves, s'ils avaient pu voir quelles furieuses accolades il donnait, la nuit, au grillage qui le séparait de la liberté. Car, lorsque venaient les ténèbres, l'enfant de la forêt, quittant son grabat en silence, allait se suspendre aux barreaux de sa prison; et là, arc-boutant son corps, roidissant ses muscles, il donnait d'effroyables secousses à ces solides tiges de fer. Ses doigts saignaient, ses bras se tordaient, ses muscles craquaient en vain dans ses efforts effrénés; rien ne cédait, rien ne ployait.
Alors, brisé par la fatigue, vaincu par l'inutilité d'une pareille lutte, éperdu, haletant, Dent-de-Loup retombait tout rompu, en jetant un regard de désespoir vers les étoiles qui scintillaient là-haut dans le libre espace du firmament.
Quinze jours se passèrent ainsi; ainsi s'écoulèrent quinze nuits terribles, où l'homme des bois se tordit enragé contre les barreaux inébranlables de sa prison.
Or, à cette époque, vivait à Québec un certain Jean Boisdon, hôtelier de son métier. Son père, Jacques Boisdon, avait été le premier Canadien autorisé à tenir hôtellerie à Québec, et cela à l'exclusion de tout autre.[17]
[Note 17: On peut voir cet acte d'autorisation parmi ceux qui nous restent du conseil organisé en 1648 par le gouverneur M. d'Ailleboust. "Jacques Boisdon logera," y est-il dit, "sur la grande place, près de l'église, afin que tous puissent aller se chauffer chez lui. Il ne gardera personne pendant la grand'messe, le sermon, le catéchisme et les vêpres."]
Maître Jean Boisdon, qui, vers l'an 1680, avait succédé à son père que nous avons déjà vu figurer dans _le Chevalier de Mornac_, était un homme de trente-cinq ans, à l'époque où Dent-de-Loup était prisonnier au château du Fort. Gros et court, notre hôtelier avait de prime abord l'apparence d'un baril de vin. Mais il gagnait encore en originalité lorsqu'on l'examinait en détail. Ce qui frappait quand on envisageait notre homme, c'était, d'abord, une grande tache de vin d'un violet enflammé qui s'étendait en zigzag, comme les ailes d'une chauve-souris, du bout de son nez crochu jusqu'à son oreille gauche; ensuite, le combat dont son nez et son menton semblaient se menacer, tant ils avançaient l'un vers l'autre avec jactance; tandis que sa bouche, paraissant craindre de les voir en venir aux prises, se retirait prudemment en arrière, dans l'enfoncement produit par la proéminence de ses deux voisins. Puis, sur ses joues bouffies et enluminées, témoignant qu'il daignait souvent boire à... la soif éternelle de ses clients, apparaissaient çà et là quelques poils rares et roussâtres, qui semblaient regarder avec dédain le curieux terrain sur lequel ils ne pouvaient se décider à croître. Sous son front bas se cachaient de petits yeux gris toujours en mouvement et à l'air maraudeur.
Ce qu'il y avait enfin de remarquable chez Jean Boisdon, c'était la tendance de ses doigts à se crisper sur tout ce qu'ils saisissaient; et, comme notre aubergiste passait pour aimer plus ses écus que sa digne femme, dame Javotte, née Boivin, les médisants ne manquaient pas de dire que l'habitude de retenir et de compter dans son gousset les écus qui y entraient, était la seule cause de la difformité de ses doigts. Entre nous, les mauvaises langues avaient bien un peu raison, et nous serons à même de le constater bientôt.
L'hôtelier avait la monomanie de thésauriser; or ce genre de folie suppose l'existence d'un agent qui active et alimente à la fois cette gourmandise du métal, laquelle est la faim des avares. Cet agent est l'or, et Boisdon n'en manquait pas.
En effet, comme Boisdon, le père, avait longtemps abreuvé ses contemporains sans concurrence, il s'était amassé un certain magot, que son digne fils ne songeait qu'à augmenter encore en continuant le négoce paternel.
Pour preuve de ce que les aubergistes d'alors avaient déjà une certaine vogue et qu'il se devait faire une assez bonne consommation de liquides, on peut lire une ordonnance de l'intendant Jacques Raudot, "faite à Québec, en son hôtel, le dix-septième d'août mil sept cent six." Cette ordonnance commence ainsi:
"Ayant été informé des désordres qui arrivent tous les jours dans cette ville, à cause de la liberté que les cabaretiers et hôteliers se donnent de donner à boire toute la nuit; pour remédier à cet abus: Nous ordonnons que tous les cabaretiers et hôteliers seront fermés à neuf heures du soir," etc., etc.
Rien ne nous indiquant que cet abus n'avait pas pris naissance chez les Boisdon (nom tout à fait engageant pour les pratiques), nous avons tout lieu de croire que Jean, second du nom, était en train de faire tranquillement fortune, bien qu'il ne fût plus le seul hôtelier à Québec, comme son père, lorsqu'il se présenta au château Saint-Louis par une belle journée de mai de l'an 1690. Il portait un chapeau pointu, un habit brun, des chausses hautes et enrubannées, un pourpoint serré avec un collet de batiste à glands.[18]
[Note 18: Tel était, selon Monteil, le costume d'un homme du peuple à la fin du 17e siècle.]
L'hôtelier, qui fournissait de certains vins l'office du château, était suivi d'un petit Boisdon, premier fruit de ses amours légitimes avec dame Javotte, son épouse.
Tandis que le jeune garçon portait à force de bras un panier de vin, le père s'essuyait le visage en respirant bruyamment, fatigué qu'il était par l'ascension du monticule sur lequel était bâti le château.
Suant et soufflant, notre homme opéra son entrée dans la résidence du gouverneur par une porte qui ouvrait sur une des dépendances.
Jean Boisdon, toujours suivi de son fils, fit quelques pas dans un corridor assez sombre, et se dirigea vers une porte enfoncée qui donnait sur les cuisines. Ici, en homme bien appris, notre aubergiste frappa pour s'annoncer.
--Ouvrez! cria de l'intérieur une voix nasillarde.
--Bonjour, père Saucier, dit Boisdon, qui, en ouvrant la porte, salua fort amicalement un petit homme gras, à figure réjouie, à ventre rebondi. Celui-ci écumait gravement un pot-au-feu dont le fumet alla chatouiller le nez recourbé du nouveau venu.
--Tiens! c'est vous, monsieur Boisdon; entrez, entrez. Asseyez-vous, monsieur Boisdon. Voyons, toi! fit-il, en rudoyant un aide qui tournait la broche à la sueur de son visage, allons! donne ta chaise à monsieur Boisdon.
Le lecteur trouvera peut-être drôle l'obséquieuse politesse de maître Olivier Saucier, cuisinier en chef du gouverneur, à l'égard de l'hôtelier. Mais si j'ajoute qu'il devait dix écus à l'aubergiste pour maintes mesures de vin dégusté au comptoir du dernier, on n'y verra rien qui ne soit naturel.
Boisdon, qui, malgré sa grande dévotion pour l'argent comptant, avait le sens commun des avares, l'esprit de calcul, prenait bien garde de se brouiller avec Saucier au sujet de l'argent dont celui-ci lui était redevable. Car les bonnes grâces du cuisinier lui valaient de fort jolis profits au château. Aussi ne lui parlait-il qu'indirectement de sa dette, et lui montrait-il un visage toujours riant. Bien entendu que, de son côté, Olivier Saucier n'avait garde de se fâcher de certaines allusions que Boisdon se permettait quelquefois à l'adresse de son débiteur.
--Et comment va la santé, père Saucier? fit notre homme en s'asseyant lourdement.
--Assez bonne, comme vous voyez, monsieur Boisdon; et la vôtre?
--Pas mauvaise.
--Le vin se vend bien, je suppose?
--Euh! oui....... mais...... pas toujours au comptant.
--Ah! dame, c'est un des inconvénients du métier, repartit sans sourciller maître Olivier Saucier, qui ne parut pas avoir compris la méchanceté décochée par son créancier.
--Mais, puisque nous en sommes sur la question du vin, reprit Boisdon, en voici quelques bouteilles que je vous apporte pour l'office, comme vous me l'avez fait demander.
--C'est bon! c'est bon! Je vais vous les payer tout de suite, répondit le cuisinier, à qui l'argent de son maître pesait moins aux doigts que le sien. Rien de nouveau, en ville, monsieur Boisdon?
--Non; et par ici?
--Pas grand'chose.........à part le sauvage.
--Quel sauvage?
--Le chef de ceux que nos gens ont amenés d'en haut, l'autre jour.
--Oh! oui; on m'a dit, en effet, que beaucoup de monde venait le voir de ce temps-ci. Eh bien, s'est-il sauvé, votre sauvage?
--Se sauver! vous croyez que c'est aussi aisé que ça, vous? Il a eu beau s'affiler les dents sur les os de ses semblables, je vous assure qu'elles ne sont pas encore assez pointues pour ronger les murs et les barreaux de son cachot. Mais il est drôle à voir, tout de même.
--Comment donc? fit l'aubergiste dont la curiosité entr'ouvrit tant soit peu les yeux microscopiques.
--Imaginez-vous, monsieur Boisdon, répondit avec empressement le cuisinier, tout charmé d'avoir amené la conversation sur un terrain moins glissant que le premier, imaginez-vous que c'est une espèce de singe que ce sauvage-là. Pendant les deux premiers jours qu'il a passés ici, il s'est tenu tranquille. Mais, depuis la semaine dernière, ne voilà-t-il pas qu'il s'est mis à sauter, à pirouetter, à s'agiter enfin qu'on peut mourir de rire à le voir. Joignez à cela qu'il vous entonne par temps des chansons qu'il chante d'une force à faire tomber les oreilles des chiens de monseigneur, tant ils paraissent souffrir de l'entendre brailler ainsi. Du reste, c'est doux comme un agneau, monsieur Boisdon.
--On peut le voir?
--Certainement, certainement, répondit Saucier, qui n'était pas fâché d'éloigner son créancier à si bon marché. Vous verrez un peu les jolis morceaux d'or dont ce gredin-là s'est orné les oreilles.
Ici, les yeux de l'avare acquirent presque la grandeur naturelle à ces organes chez les autres hommes. Mais il ne voulait rien laisser percer de sa convoitise.
--Bah! fit-il d'un air de doute, quelque morceau de cuivre!
--Oui, du cuivre! allez voir un peu, monsieur Boisdon, et vous me direz après si vous n'en voudriez pas quelques jointées de ce cuivre-là. D'autant plus que le gaillard a bien su, paraît-il, le cacher aux soldats sur la route; et ce n'est que depuis son arrivée au château que l'Iroquois a remis ses pendants d'oreilles. Il sait, voyez-vous, qu'il est sous la protection du gouverneur.
--Je voudrais bien voir ça, dit l'hôtelier d'un air à moitié convaincu.
--Quoi, ça? l'or ou le prisonnier?
--Oui, l'or... c'est-à-dire le sauvage.
--On va vous les faire voir. Holà! Moutonnet, arrive ici, cria-t-il à un aide qui s'occupait dans un coin à chercher des limaces entre les feuilles d'un chou. Allons, vite! et va montrer à monsieur Boisdon la chambre du sauvage. Et n'oublie pas de dire à la sentinelle que monsieur est de nos amis, fit-il en donnant une tape amicale sur la bedaine de Jean Boisdon.
Boisdon fils voulait bien suivre son père, afin de voir aussi ce sauvage dont il venait d'entendre parler d'une manière propre à chatouiller son imagination. Mais son digne papa lui ayant signifié de l'attendre à la cuisine, force fut au gamin d'endurer, sans se plaindre, la démangeaison de la curiosité.
Après avoir parcouru plusieurs corridors, Boisdon et son guide arrivèrent à la porte d'une chambre dont la fenêtre regardait sur la rue. Mais un soldat armé qui montait la garde à l'entrée de cet appartement leur en défendit l'accès en croisant son arme.
--Monsieur le soldat, dit alors l'apprenti cuisinier, tandis que Boisdon se retirait à distance respectueuse de la baïonnette[19] dont le mousquet du militaire était armé, maître Saucier vous prie de laisser voir le sauvage à son ami M. Boisdon.
[Note 19: Ce fut sous Louis XIV que l'on introduisit l'usage de la baïonnette dans l'armée française.]
--Ah! vous êtes M. Boisdon? dit le militaire en relevant son mousquet.
--Oui, monsieur.
--Monsieur Jean Boisdon l'hôtelier?
--Oui, monsieur... pour vous servir.
Le soldat, ne voyant rien de menaçant dans la contenance et la mine de l'aubergiste, fit faire un tour à la clef qui était demeurée dans la serrure, et ouvrit la porte à notre curieux, tandis qu'il se retirait un peu en arrière.
Le marmiton, qui avait probablement vu plus d'une fois l'homme des bois, ne jeta qu'un regard distrait dans la chambre du captif, et s'en retourna éplucher ses choux.
Alors Boisdon fit un pas, puis deux en avant, mais sans se presser. La cause de cette lenteur calculée, c'est que notre homme avait presque un aussi grand faible pour la vie que pour son argent. Et, comme les sauvages du temps jouissaient, en Canada, d'une fort mauvaise réputation, l'hôtelier frissonnait à la seule pensée de recevoir sur le crâne un coup furtif de tomahawk. Car la porte n'était qu'entr'ouverte et ne lui permettait pas encore de voir l'Iroquois.
Cependant, comme aucun bruit ne se faisait entendre à l'intérieur, et qu'il avait honte de montrer autant d'hésitation devant la sentinelle, Boisdon fit encore un pas qui le mit en vue du sauvage.
Ce dernier était accroupi sur un matelas au fond de sa prison. Les deux coudes appuyés sur ses genoux, il songeait. Telle était sa préoccupation ou son apathie, que ce fut à peine s'il daigna d'abord donner un coup d'oeil à ce nouveau visiteur. A la nouvelle de la capture du sauvage, un grand nombre de personnes étaient venues le voir par curiosité; ce qui explique l'indifférence de Dent-de-Loup et la condescendance de la sentinelle à laisser Boisdon regarder l'Iroquois.