François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle

Part 3

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Voici maintenant quel était le circuit décrit par le mur de clôture qui entourait l'évêché. Partant d'abord de l'extrémité du cimetière, il suivait la côte de la basse ville qu'il remontait en coupant la rue qui mène aux remparts aujourd'hui (cette voie n'existait pas alors), et venait s'arrêter au bout de la rue Port-Dauphin, à l'extrémité de notre palais épiscopal actuel. Si l'on revenait au même point de départ, on voyait le mur remonter vers le jardin du Séminaire en suivant la cime du cap qui s'élève au-dessus de la rue Sault-au-Matelot,[12] puis s'arrêter à l'endroit du rempart où l'on a construit, il y a quelques années, une petite plate-forme entre la clôture de l'édifice du parlement et les premiers canons de la grande batterie. Là il rejoignait le mur qui borne encore les jardins du Séminaire et venait, confondu avec cette muraille, rejoindre l'autre extrémité au coin de la rue Port-Dauphin. Quant au carré de maisons qu'il y a maintenant entre le bureau de poste et le parlement, il n'existait pas à la fin du dix-septième siècle, et l'on circulait librement alors à l'endroit où ces constructions sont assises aujourd'hui.

[Note 12: La tradition veut que cette rue ait été nommée ainsi par suite de la chute qu'un matelot y aurait faite du haut en bas du cap. A vrai dire, nous préférons cette version à celle de Hawkins (_Picture of Quebec_), qui substitue au matelot un chien nommé _Matelot_, qui aurait fait la même chute.]

Cette topographie, peut-être minutieuse et sans intérêt pour beaucoup de lecteurs, est nécessaire à l'intelligence des événements qui vont suivre.

Il y avait au commencement de la rue Buade, en 1690, une modeste maison de pierre à un étage, qui faisait presque face à la jonction des murs d'enceinte de la cour de l'évêché. Elle était sise à l'endroit où est maintenant située la librairie de MM. Brousseau, et appartenait à M. Louis d'Orsy, jeune officier d'une compagnie de la marine. Celui-ci l'avait fait bâtir dès son arrivée au Canada, durant l'année 1687, et l'habitait avec sa soeur.

Le père des deux jeunes gens, le baron Raoul d'Orsy, ayant hérité d'un patrimoine considérablement amoindri par les fastueuses dépenses de ses pères, n'avait pu éviter la ruine imminente qu'ils lui avaient ainsi préparée de longue main. Aussi, se voyant hors d'état de subvenir aux exigences de fortune que demandaient son rang et son nom, s'était-il vu contraint de se défaire d'un petit manoir, en Normandie, qui lui restait pour tout bien, afin de réaliser quelque argent pour passer au Canada.

En quittant ainsi la France, il s'épargnait la honte de se voir dédaigné par le moindre gentilhomme, et pensait pouvoir refaire assez facilement sa fortune en Amérique, dès lors le pays des illusions par excellence.

Sa femme était morte plusieurs années auparavant, lui laissant les deux enfants que nous allons bientôt connaître; et comme il n'avait d'autres parents qu'une vieille tante, presque aussi pauvre que lui, il lui était donc moins pénible de laisser la France qu'on ne le pourrait croire de prime abord.

Ce fut en 168... qu'il s'embarqua, avec son fils et sa fille, sur un vaisseau marchand, _la Fortune_, qui faisait voile de Saint-Malo pour Québec.

A peine étaient-ils en vue des côtes d'Amérique qu'un corsaire de Boston leur donna la chasse. Comme ce dernier était plus fin voilier que le vaisseau français, celui-ci se vit contraint d'accepter le combat.

_La Fortune_ n'avait pour tout canon qu'une méchante couleuvrine, plutôt propre à tuer les artilleurs qui la servaient qu'à faire tort à l'ennemi; tandis que le corsaire, avec ses douze bouches à feu, criblait _la Fortune_ d'une grêle de boulets. Aussi, quand le capitaine du vaisseau marchand voulut tenter l'abordage, comme moyen extrême d'un salut presque inespéré, son équipage était-il à moitié décimé par les projectiles ennemis. Néanmoins, aimant mieux mourir glorieusement que de se rendre, il aborda le corsaire étonné d'une pareille audace et lui jeta ses grappins.

Mais la lutte était trop inégale; après vingt minutes de combat, le capitaine français était tué, et les quelques hommes de son équipage qui survivaient, étaient blessés ou faits prisonniers. M. d'Orsy et son fils, qui s'étaient vaillamment battus, furent aussi blessés et tombèrent entre les mains des vainqueurs.

Ceux-ci, exaspérés par cette vigoureuse résistance qui leur avait fait perdre plusieurs des leurs, firent main basse sur tout ce qu'ils trouvèrent à bord de _la Fortune_.

C'est à peine si le pauvre baron put sauver quelques louis d'or qu'il avait sur lui au moment où l'action s'était engagée.

Amenés à Boston, les trois captifs reçurent l'ordre d'y rester internés; c'est-à-dire qu'ils étaient libres de leurs mouvements, mais seulement dans les limites de la place, dont ils ne pouvaient sortir sans s'exposer aux peines les plus sévères.

Ce genre de captivité se trouvait aussi en usage au Canada, à la même époque.

Pour comble de malheur, les blessures de M. d'Orsy étaient des plus graves; et le peu d'argent qu'il avait dérobé à l'avidité des corsaires fut employé à louer un pauvre réduit, et à payer les soins d'un médecin. Celui-ci put guérir aisément le jeune d'Orsy, qui n'était pas grièvement blessé; mais il donna peu de soulagement au baron, chez qui l'excès de ses infortunes avait produit un grand affaissement corporel et moral.

Alors le fils donna des leçons de français et d'escrime, grâce auxquelles il put prolonger un peu la vie défaillante de son père et empêcher sa jeune soeur Marie-Louise de mourir de faim. Quant à lui, peu de chose lui suffisait.

Ils avaient bien écrit à leur tante de France en quel dénûment ils se trouvaient; mais la réponse tardait à venir. Les communications étaient alors des plus difficiles et des plus lentes entre les rives des deux continents.

Enfin, après avoir langui jusqu'à l'année 1687, par un soir d'été, comme le soleil se couchait et empourprait au loin la mer, que le mourant apercevait par la fenêtre, le baron s'éteignit doucement en donnant une dernière pensée à la France, le pauvre captif, avec la dernière larme de son coeur à ses enfants, le pauvre père!

Louis n'était pas encore de retour, et Marie-Louise restée seule préparait le très modeste repas du soir.

Entendant son père pousser un long soupir, elle s'approche de son lit et lui demande s'il n'a besoin de rien; sa question reste sans réponse. Inquiète, elle se penche sur lui, et s'aperçoit qu'il n'est plus....

Eperdue de douleur, elle jette des cris perçants et s'évanouit.

A ce moment, un officier anglais passait devant la maison. Lorsqu'il entend cette voix de femme, qui lui semble appeler au secours, il s'arrête et se précipite, par une porte entr'ouverte, dans l'escalier qui conduit à l'endroit d'où proviennent les cris. Au second étage, il aperçoit Mlle d'Orsy évanouie près de la porte qu'elle a pu seulement entre-bâiller. A la vue de la jeune fille évanouie, Harthing comprend tout, et, soulevant Marie-Louise, il la dépose sur un méchant grabat qui gît dans un coin de la chambrette.

Jeune encore, quand l'officier sentit entre ses bras cette belle jeune fille, une bouffée de chaleur lui monta au visage, et les battements de son coeur se firent un instant plus rapides.

Mais il a jeté un coup d'oeil autour de la chambre pour trouver quelque cordial propre à ranimer Marie-Louise, et ses yeux ont rencontré, suspendues aux murailles nues et lézardées, une épée avec une croix de chevalier de l'ordre de Saint-Louis. Alors, malgré la pauvreté du lieu, il reconnaît à ces signes, ainsi qu'à la délicatesse des traits et des mains de la jeune femme, que les habitants de cette misérable demeure ont dû, sans même remonter bien loin, connaître de meilleurs jours.

Puis il reporte ses regards sur Marie-Louise, qu'il trouve plus belle encore.

Ne sachant enfin que faire pour la rappeler à elle, il sort et crie sur le palier pour demander du secours, quand il se trouve en face de Louis d'Orsy.

--Vous ici, monsieur Harthing? lui dit Louis en reconnaissant l'officier pour lui avoir donné des leçons d'escrime.

L'Anglais lui montre de la main la scène de désolation que présente l'intérieur de la chambre.

La réalité s'offre poignante aux regards de Louis, qui se jette sur le corps de son père avec des sanglots navrants.

En ce moment accourent des voisines, qui s'empressent autour de Marie-Louise toujours évanouie. Harthing alors d'offrir ses consolations et ses services au jeune d'Orsy. Mais ce dernier le remercie d'un oeil chargé de larmes, et qui dit à l'officier anglais combien sa présence est pénible en ce moment.

Il ne restait plus à Harthing qu'à s'éloigner au plus tôt; ainsi fit-il, mais non sans avoir auparavant jeté un long regard vers Marie-Louise qui commençait à s'agiter sur son lit...

Deux mois après cette perte douloureuse, les orphelins reçurent une lettre de France, leur annonçant la mort de leur tante, qui leur léguait le peu qu'elle avait. Cette lettre, écrite par l'ancien notaire de la famille, accompagnait le prix de vente du petit manoir, unique fortune de leur parente. Car, après avoir pris connaissance de la missive du feu baron, qui faisait connaître sa captivité et les nouveaux malheurs qui l'avaient assailli, le notaire avait pris sur lui d'aliéner le modeste domaine, pour en faire tenir la valeur aux infortunés prisonniers.

Grâce à ce secours, Louis et sa soeur purent payer leur rançon et obtenir de passer au Canada.

Cependant, le jour de leur départ pour la Nouvelle-France, l'officier anglais, Harthing, vint les voir. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois depuis le funeste soir où le malheur l'avait inopinément appelé sous le toit des jeunes gens.

Que se passa-t-il durant cette dernière visite? C'est ce que nous dirons un jour au lecteur.

Nous ne cacherons pourtant point que les commères du voisinage s'aperçurent que l'officier avait l'air à la fois honteux et furieux au sortir de la demeure des orphelins. On avait même entendu comme une altercation et vu, disaient toujours les voisines, le jeune d'Orsy ouvrir brusquement la porte au visiteur et la refermer de même.

Pauvres enfants! ils ignoraient quelle passion dangereuse et quel souvenir haineux à la fois ils laissaient derrière eux en la personne du lieutenant Harthing. Ils étaient aussi bien loin de prévoir de quel poids l'amour et le ressentiment de cet homme devaient peser dans la balance de leur destinée.

Arrivé sans encombre au Canada, avec sa soeur, à la fin de l'année 1687, d'Orsy s'établit à Québec. Quelque temps après sa venue, une commission de lieutenant devint vacante dans une compagnie de la marine; Louis put l'obtenir, grâce à certaine action d'éclat qu'il accomplit lors d'une rencontre avec des sauvages, et qui l'avait de suite fait recommander à M. de Frontenac.[13]

[Note 13: Les gouverneurs français étaient autorisés à disposer, chaque année, de quatre commissions d'officier dans la compagnie de la marine, en faveur des jeunes Canadiens.]

Ce fut dans les conflits qui avaient si souvent lieu dans ces temps difficiles, que d'Orsy fit la connaissance de François de Bienville; et, comme ils combattirent souvent l'un à côté de l'autre, une sincère amitié les unit bientôt; sans compter que les yeux bleus de Mlle d'Orsy avaient fasciné François, qui, chose assez naturelle en pareille occurrence, avait fait à Louis l'aveu de ses sentiments. On peut penser que celui-ci avait fort approuvé d'abord la naissance et bientôt le développement rapide des amours de sa soeur et de son meilleur ami, déjà fiancés à l'époque où nous allons entrer dans leur intimité.

Maintenant, nos lecteurs ne seront pas surpris de voir le jeune Le Moyne se diriger si lestement vers la demeure qui abritait sa chère amie.

A la vue d'un tout petit rayon de lumière qui filtrait fugitif par la fissure de l'un des volets, le jeune homme constata que l'on veillait encore à l'intérieur. Aussi frappa-t-il aussitôt à la porte, après avoir respiré bruyamment pour se remettre en haleine; car sa marche rapide l'avait essoufflé quelque peu. Des bruits de pas se firent entendre au dedans, puis une voix mâle demanda:

--Qui va là?

--Bienville.

Quand ce dernier eut ainsi répondu, un bruit de verrous succéda à deux joyeuses exclamations, poussées dans la maison sur deux tons différents, et la porte s'ouvrit toute grande pour se refermer ensuite sur le visiteur.

Si l'on me fait remarquer que notre gentilhomme commet une grave inconvenance en se permettant une visite à pareille heure, je répondrai qu'alors nos cérémonies froides et compassées d'aujourd'hui n'avaient pas encore été importées dans le pays. C'est qu'en ce bon vieux temps l'ami avait toujours une chaise qui l'attendait au coin du foyer de son hôte, tandis que la huche recélait toujours un morceau de pain que l'on offrait de bon coeur au voyageur, et cela, à toute heure qu'il arrivât. Je ne crains pas même d'avancer que le plus heureux de deux amis était invariablement celui qui recevait l'autre.

Avant de tracer le portrait de mon héroïne, laissez-moi vous dire qu'elle s'était d'abord levée avec empressement à l'arrivée de Bienville, et portée à sa rencontre. Mais ce premier élan de son coeur, qui s'était traduit par ce premier mouvement, fut aussitôt comprimé par sa timidité instinctive de jeune fille: elle s'arrêta rougissante et presque confuse.

--Mademoiselle, lui dit le nouveau venu en s'inclinant avec grâce, je viens un peu tard, n'est-ce pas?

--Nullement, monsieur de Bienville, lui répondit-elle avec un charmant sourire où son âme semblait s'être portée, tandis que l'incarnat progressif de ses joues en était arrivé au ton le plus chaud. Les amis sont toujours attendus et ne viennent jamais trop tard, ajouta-t-elle en lui tendant la main.

--Tu comprends, François, repartit Louis d'Orsy, qui serra la main de son hôte avec effusion; c'est bien dit, n'est-ce pas? et, ce qui est mieux, très sincère. Je m'en porte caution, acheva-t-il en regardant sa soeur qui, ne pouvant plus rougir, était devenue subitement pâle à force d'émotion.

--Mais allons, allons, trève de cérémonies! Assieds-toi, et tu nous conteras ensuite les nouvelles que tu as pu recueillir sur ta route, de Montréal à Québec. Il est impossible de n'avoir rien à se dire entre bon ami et fiancée, surtout s'il survient à propos un petit gobelet de ce vin que tu sais être bon, et dont il me reste encore quelques flacons en cave. Mais tu n'as pas soupé?

--Oh! oui, mon cher, et au château, avec M. de Frontenac encore. Mais tu ne sais pas ce qui m'attendait au dessert? Voyons, cherche un peu.

--Dame! fit Louis qui se dirigeait déjà vers la cave, quand les paroles de son hôte le firent se retourner; dame! quelque rasade d'un vieux Xérès oublié depuis plusieurs années dans un recoin des celliers; car on m'a dit qu'il y a grand nombre de bouteilles de vins des meilleurs crus qui y dorment dans la poussière, en attendant que le maître d'hôtel fasse luire pour chacune d'elles le grand jour de la résurrection.

--Ah! ah! épicurien bavard, que tu en es loin! Il est bien vrai que je me suis un peu senti enivré tout d'abord, mais je t'assure que le jus divin de la vigne n'était pour rien dans cette ivresse. Enfin, mon cher, ce n'est autre chose qu'un brevet d'enseigne dans la compagnie de marine dont tu es lieutenant et que commande mon frère Maricourt.

--Bravo! bravo! s'écria Louis, qui revint aussitôt sur ses pas broyer amicalement la main droite de son ami en guise de félicitations. Nous avons alors un double motif pour faire sauter un bouchon, dit-il ensuite en reprenant le chemin de la cave.

Tandis que Bienville et Mlle d'Orsy, restés seul, se livrent à ces premiers élans du coeur que les lèvres savent si bien traduire entre deux amoureux, le moment me semble des mieux choisis pour crayonner le portrait de mon héroïne. En effet, dans ces courts épanchements de deux amants seul à seul, nulle oreille profane n'est excusable d'intervenir. Leur ange seulement doit être du secret, lui qui voltige entre eux pour recueillir ces aveux pudiques et les reporter au ciel, d'où Dieu même en dispose en faveur de ceux dont l'âme est jeune et pure encore.

Bien qu'elle n'eût pas encore vingt ans, Marie-Louise se trouvait dans toute la force de la beauté féminine. Grande, fraîche et rose, on voyait de suite que la jeune plante n'avait manqué ni d'air ni de soleil; c'est-à-dire, en un mot, qu'elle ne ressemblait pas à la plupart de nos jeunes beautés d'aujourd'hui, celles des villes, du moins, que l'air malsain des cités et l'atmosphère homicide des salles de bal rendent si pâles et diaphanes à l'âge qu'avait notre héroïne.

Mille pardons aux dames, mes lectrices, qui croiraient me voir faire le portrait d'une paysanne.

La richesse des contours et des formes n'excluait pas chez Mlle d'Orsy la délicatesse aristocratique. D'abord, l'animation de son teint qui annonçait un sang riche et vivace, ne faisait que mieux ressortir la blancheur de sa peau. Ensuite, une blonde et abondante chevelure encadrait son visage et ruisselait en boucles soyeuses sur ses épaules; tandis que ses yeux, d'un bleu de ciel profond, pétillaient d'enjouement et d'intelligente candeur, et qu'un sourire, à la fois bienveillant et fier, agaçait ses lèvres parfaites de couleur et de dessin. Je ne jurerais pas que ce sourire n'eût parfois l'intention de laisser voir les deux plus belles rangées de dents qui soient jamais sorties des mains du Créateur.

Enfin quand j'aurai dit, pour terminer, que les marquises de la cour du grand roi auraient envié ses mains, que sa taille était souple comme la tige d'un épi de blé; que ses pieds étaient mignons au point de faire se jeter tête baissée dans le fleuve Bleu la plus aristocratique Chinoise du Céleste-Empire, on finira par avouer, sans doute, que Mlle d'Orsy aurait sans peine trouvé des admirateurs dans nos salons les plus fashionables.

Rien de plus naturel chez la fiancée de Bienville que cette alliance de vigueur et de délicatesse native. Elle était de race noble, et le soleil avec l'air pur du nouveau monde avaient contribué à donner plus de force et de sève à la jeune fleur, qui, bien que transplantée, n'avait perdu aucune des qualités distinctives de sa caste. Sa tête était coiffée de cheveux moitié crêpés et moitié bouclés. Elle portait une robe de velours noir entr'ouverte sur la gorge et garnie de falbalas. Comme elle tenait le bas de sa robe légèrement retroussé, l'on pouvait voir, d'abord une large dentelle qui terminait la jupe de dessous, et ses mignons pieds chaussés de souliers à talons hauts et à fleurons d'or.[14]

[Note 14: Tel était le costume d'une femme de qualité à la fin du dix-septième siècle. Voyez Monteil.]

Nos jeunes gens venaient d'échanger un de ces magnétiques regards qui en disent plus que cent volumes, lorsque d'Orsy fit son entrée dans la chambre, portant sous chaque bras des bouteilles que les araignées s'étaient complu à habiller d'un tissu de leur façon.

--Cher ami, dit-il en les déposant sur une table, à portée de la main, si j'avais à ma disposition les caves du château Saint-Louis, je pourrais fêter dignement ton retour et la bonne nouvelle de ton avancement. Mais que veux-tu? il doit naturellement y avoir la même différence entre le cellier du comte de Frontenac et le mien, qu'entre nos personnages respectifs. Cependant je crois que ce vieux vin de Graves n'est pas dénué de toute saveur. Il provient de la cave du château de ma pauvre tante, et s'il n'a pas encore atteint l'âge de majorité, ce dont je doute fort, nous tâcherons néanmoins de l'émanciper ce soir.

Pendant que Mlle d'Orsy présente des gobelets d'argent[15] à nos deux amis, jetons un rapide regard dans la maison pour nous y reconnaître au besoin.

[Note 15: Les verres à boire étaient alors fort peu en usage dans la Nouvelle-France; et les familles à l'aise se servaient de coupes ou de gobelets en argent massif. Dans les nobles et riches familles de France, le gobelet était d'or et gravé aux armes du maître.]

Le rez-de-chaussée où se tenaient les jeunes gens était divisé en quatre pièces: d'abord, à droite et sur l'entrée, se trouvait la cuisine--mal placée, n'est-ce pas? je n'en peux mais, c'était le goût du temps.--Tout à côté, venait une grande salle avec une vaste cheminée, près de laquelle se serrent nos nouvelles connaissances, pour se chauffer au feu joyeux qui y prend grandement ses ébats. Cette chambre n'a pour tous meubles qu'une table, quelques chaises, un tapis fait dans le pays, deux armoires enfouies dans le mur, et que Mlle d'Orsy en les entr'ouvrant, il n'y a qu'un instant, nous a montrées bien remplies de la proprette vaisselle de la maison. Vous voyez ensuite, à gauche, la chambrette de la jeune fille, nid de tourterelle, aux frais et coquets rideaux, au lit mystérieux et blanc comme l'oiseau qui s'y blottit chaque soir. Enfin, la chambre de Louis, avec fusils, épées, pistolets et baudriers accrochés aux murailles.

On avait ménagé au grenier une chambre pour la servante de la maison, bonne vieille femme qui avait bercé les deux enfants sur ses genoux, et voulait finir ses jours avec eux.

Mais pardon, lecteurs, je m'aperçois que dans le premier moment de l'excitation produite par l'arrivée de Bienville, j'ai oublié de vous présenter Louis d'Orsy, maître de céans. Ce dernier, qui peut avoir vingt-cinq ans, est brun, grand, robuste, joyeux d'humeur, vaillant soldat et bon officier.

--Il n'y a donc aucuns coups à donner ou à recevoir auprès de Montréal, puisque tu es ici? commença Louis en emplissant de vin le gobelet de son hôte.

--Eh! mon cher, tu ne sais donc pas que la discorde et la petite vérole ont fait fuir de nos frontières messieurs les Anglais et leurs alliés sauvages, tout comme s'ils avaient eu nos épées dans les reins.

--Non.

Bienville fit part des événements que le lecteur connaît au sujet de l'avortement du projet de Winthrop.

--Mais il paraît, dit-il en finissant, que nous n'en serons pas quittes à si bon marché, puisque la flotte anglaise peut paraître devant nos murs d'un jour à l'autre.

--Tant mieux, repartit d'Orsy, car tu sais que les bonnes raisons ne me manquent point pour haïr les Anglais.[16] Aussi ai-je grande hâte de leur payer les dettes de vengeance que j'ai contractées envers eux.

[Note 16: Je dois ici prévenir le lecteur que je ne prétends nullement réveiller de vieilles haines. Comme je veux peindre une époque, il me faut nécessairement la représenter telle qu'elle était; c'est-à-dire avec ses antipathies et ses préjugés. Il n'y aura donc pas lieu de s'étonner si l'on voit mes personnages laisser percer, à chaque instant, leur animosité contre leurs ennemis, les Anglais, qu'ils avaient à combattre chaque jour. Si j'avais à écrire un roman de moeurs contemporaines, mes personnages y parleraient sans doute autrement; et l'on n'y verrait pas, si je voulais rester dans le vrai, une jeune fille canadienne-française dédaigner l'amour d'un jeune et brillant officier britannique. Autres temps, autres moeurs.]

--Tu vas être alors au comble de tes désirs, car ça va bientôt chauffer. Allons, tant mieux! mon épée commençait à se rouiller, bien qu'elle ait vu le jour, il n'y a pas longtemps encore, à la baie d'Hudson.

--Oh! mais, à propos, tu me fais penser que je dois terminer un rapport écrit auquel je travaillais quand tu es arrivé, et que le major Prevost m'a chargé de faire, touchant l'effectif et l'équipement de notre compagnie. Comme je le lui dois livrer demain matin, tu voudras bien m'excuser, n'est-ce pas?

--Fais, fais, mon cher, la discipline avant tout.

--D'ailleurs, reprit Louis, j'aurai fini bientôt, et je crois que ma soeur te tiendra bonne compagnie durant mon absence.

Il sortit en riant, et s'en alla dans sa chambre, d'où l'on entendit aussitôt le bruit d'une plume qui courait rapidement sur le papier.