François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
Part 19
--Ne pleure pas... mon bon Pierre, disait le jeune homme à Bras-de-Fer, qui sanglotait en se rongeant les poings. Je sens bien... que je m'en vais... Que veux-tu?... c'est le sort d'un soldat... Mieux vaut encore... cette blessure... que l'autre... Tu feras... mes adieux... à ma bonne mère... à mes frères aussi... Tourne-moi donc... de ce côté.
Et le blessé étendit son bras gauche dans la direction de Québec.
Avec toutes les précautions d'une mère pour son enfant qui dort, Bras-de-Fer le souleva et se rendit à son désir.
La figure du jeune homme resplendit d'une céleste expression quand ses regards purent plonger au loin sur le fleuve qui roulait majestueusement ses grandes eaux vers la capitale.
On put ouïr, à cet instant, un chant étrange et sauvage qui semblait ébranler les pans de la maison en flamme.
"L'Iroquois est brave; il meurt en riant!" hurlait le choeur.
Une voix puissante, celle de Dent-de-Loup, continuait seule:
"En ai-je couché des faces pâles sur le sentier de la guerre! Mon bras s'est lassé à les tuer et mon oeil à les compter! Je n'en sais plus le nombre! Les scalps des blancs garnissent le ouigouam du chef en si grand nombre, qu'ils arrêtaient la pluie qui en pénétrait la toiture dans les journées d'orage."
Et le choeur reprenait:
"L'Iroquois est brave; il meurt en chantant!" Mêlé aux craquements du bois que la flamme étreignait, ce chant de mort était terrible.
Le chevalier de Crisasy et M. de Vaudreuil s'approchèrent de Bienville.
Celui-ci, qui avait encore la force de leur sourire, n'eut pourtant pas celle de leur tendre la main.
Ses deux amis ne pouvant cacher les larmes qui ruisselaient sur leurs joues:
--Ne me pleurez pas, leur dit-il. Nous nous retrouverons... là-haut... Donnez-moi... la croix d'or... là, sur ma poitrine.
Crisasy entr'ouvrit le justaucorps et la chemise de Bienville, dont les yeux brillèrent d'un dernier éclat en voyant une petite croix que Marie-Louise lui avait donnée en retour de l'anneau des fiançailles. Il la saisit d'une main nerveuse et la pressa sur ses lèvres qui se crispèrent après avoir laissé tomber ces derniers mots:
--Seigneur! ayez mon âme... en votre sainte garde!... Marie-Louise!... adieu!
Le soleil se levait radieux, et ses premiers rayons caressaient dans un vaste parcours la surface du fleuve.
Bienville parut en ressentir une impression bienfaisante; ses yeux mourants recouvrèrent assez de force pour s'arrêter encore sur chacun de ses amis dans un adieu suprême. Puis sa tête s'affaissa lentement et il mourut.[83]
[Note 83: "Alors ceux qui étaient restés dans la maison se mirent en défense, et Bienville, s'étant trop approché d'une fenêtre, fut renversé mort d'un coup de fusil. Son nom fut donné, après sa mort, à un de ses frères, alors fort jeune, et qui est maintenant gouverneur de la Louisiane." (Charlevoix, tome II, p. 95.)]
Ainsi finit Bienville, blessé mortellement au service de la patrie, appuyé sur un arbre, comme Bayard, et, de même que le chevalier sans peur et sans reproche, donnant sa pensée dernière à sa dame et à son Dieu.
--Pauvre Marie-Louise! dit Crisasy au milieu de ses larmes, elle avait bien raison de prévoir un malheur. Rien ne saura l'empêcher désormais de rester au cloître, où elle voudra certainement mourir.
--Je vais reprendre ma vie des bois, grommela Bras-de-Fer d'une voix sombre; et quand j'aurai tué assez d'Iroquois et d'Anglais pour venger mes maîtres, il sera temps alors de partir à mon tour!
La charpente de la maison brûlait jusqu'au faîte, et l'on voyait courir les douze Iroquois au milieu des flammes et de la fumée. On aurait dit des damnés se tordant dans le soufre de l'abîme éternel.
Quelques explosions retentirent et de puissants souffles de feu chassèrent la fumée jusqu'au toit. C'étaient les cornes à poudre qui éclataient sur leurs porteurs.
On aperçut alors le toit chanceler, s'effondrer et tomber au dedans avec fracas. Durant quelques secondes, la grande silhouette de Dent-de-Loup, le seul survivant, se détacha sur le fond rouge du brasier.
On le vit retenir un instant, de ses robustes bras, l'énorme poutre qui supportait auparavant la toiture.
Sa touffe de cheveux flamba sur son crâne; ses mains rôtirent au contact du feu.
Il jeta son dernier cri de guerre.
Puis on le vit plier, tomber et se coucher enfin pour mourir sur un lit de tisons ardents.
La poutre, dépourvue de son dernier appui, s'abattit lourdement sur son corps, et fit, en retombant, jaillir une gerbe de pétillantes étincelles.
TABLE DES MATIÈRES
Introduction Préface de la première édition CHAPITRE I. Portraits en pied du vieux temps CHAPITRE II. Le vieux Québec. Les amis CHAPITRE III. Dent-de-Loup CHAPITRE IV. L'espion CHAPITRE V. Aux armes! Aux armes! CHAPITRE VI. Le trophée CHAPITRE VII. Anglais et Français CHAPITRE VIII. Mousquetade et mousquets CHAPITRE IX. Canonnade et bataille CHAPITRE X. Nuit terrible CHAPITRE XI. Boisdon s'agite et Dieu le mène CHAPITRE XII. Faits et cancans CHAPITRE XIII. Le dieu du mal CHAPITRE XIV. Le combat CHAPITRE XV. Le blessé CHAPITRE XVI. Le voeu CHAPITRE XVII. Joie et deuil CHAPITRE XVIII. Deux douleurs en regard CHAPITRE XIX. _Miseremini_ Epilogue.
FIN DE LA TABLE.
End of Project Gutenberg's Francois De Bienville, by Joseph Marmette