François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle

Part 17

Chapter 173,854 wordsPublic domain

--Rappelez-vous, monsieur, les lugubres événements qui se passaient, il y a trois jours, dans cette même chambre où nous sommes. Vous veniez de me ramener mon frère presque mourant de sa blessure. Il était là, traîtreusement frappé, luttant pour sa vie contre un mal atroce et mystérieux. Le médecin venait de se croiser les bras, impuissant qu'il se sentait à intervenir en ce combat suprême. Il avait même prononcé: Louis devait mourir. Vous vous souvenez qu'alors j'allai me jeter au pied de ce crucifix et que j'y priai longtemps. Cet affreux malheur qui planait sur moi, me rappela les scènes horribles des jours précédents, et, comme un éclair, cette pensée terrible traversa mon âme quand je tombai à genoux: n'étais-je pas la cause de la mort de mon frère? N'était-ce pas moi que ce misérable Harthing avait voulu frapper par la main de son agent?... Moi la cause de la perte de Louis? Cette idée brûla mon coeur. Le dernier rejeton des barons d'Orsy expirant, sinon par la faute, du moins à cause de sa soeur, qui n'attendrait peut-être pas pour se marier la fin du deuil fraternel! Oh! non, cela ne pouvait pas être!--C'est moi, mon Dieu! qu'il vous faut frapper, lui dis-je en ma prière. Rendez la vie à mon frère, pour continuer une lignée de preux qui s'éteindrait sans lui; et je vous promets d'entrer en religion à l'Hôtel-Dieu pour y passer mes jours au chevet des malades!

--Ah! mon Dieu! dit Bienville qui se trouva machinalement debout.

--Je te jure, mon cher François, dit Louis à celui-ci, que j'ai tout fait pour détourner ma soeur d'un dessein si funeste; mais rien n'a pu ébranler sa résolution; car elle prétend qu'il en résulterait un malheur pour nous tous si elle allait manquer au voeu que Dieu a bien voulu accepter, dit-elle, puisqu'il a fait un miracle en ma faveur.

--Oui, c'est vrai, reprit Marie-Louise; d'ailleurs, mon amour semble fatal à ceux qu'il touche. Harthing en est mort, et si M. de Bienville et toi, mon bon Louis, ne l'êtes pas déjà, c'est parce que Dieu prévoyait que je me devais dévouer pour vous. Il n'est pas jusqu'à Marthe et à l'Iroquois[73] dont je n'aie, bien qu'involontairement, causé la perte.

[Note 73: Elle devait croire avec Bienville, d'Orsy et Bras-de-Fer que Dent-de-Loup était mort.]

--Monsieur de Bienville, dit-elle en finissant, je comprends votre douleur. Elle doit vous être d'autant plus amère qu'elle était imprévue. Soyez cependant certain que vous ne souffrirez pas en cinquante ans de vie les tortures que j'ai subies depuis trois jours. Mais ceci doit rester entre Dieu seul et moi. Au cloître où je vais désormais vivre pour mourir, je prierai Dieu pour vous. Il voudra bien m'entendre et vous consoler sans doute; et, bientôt vous m'oublierez pour en aimer une autre qui saura vous rendre heureux. Adieu! mon ami, adieu! pour cette vie du moins!

Les sanglots couvrirent ici sa voix, et elle tendit la main à Bienville.

Mais de la poitrine haletante du jeune homme sortit un cri de désespoir, et il chancela comme un homme ivre.

Si grande était pourtant sa force, qu'il contint cette mer immense de douleur qui venait de se déborder dans son âme.

Mais il n'essaya point de parler, et d'un pied lourd, incertain, il sortit.

Lorsque le dernier des pas de son fiancé vint résonner à son oreille, lugubre comme le bruit de la pelle du fossoyeur sur une tombe aimée, Marie-Louise s'évanouit.

CHAPITRE XVIII

DEUX DOULEURS EN REGARD.

Quinze jours durant, Bienville resta renfermé, sans vouloir en sortir, dans la chambre que M. de Frontenac lui avait assignée au château. Là, tout entier à sa douleur, il passa les jours et les nuits courbé sur sa souffrance, comme pour sonder le gouffre que le malheur venait de creuser en son âme.

Ainsi replié sans distraction sur son mal, il meurtrit plus encore son coeur déjà si rudement froissé par la main de fer de l'infortune. Si sombre lui paraissait l'avenir, qu'il fermait d'effroi les yeux quand la noire image du présent tendait à s'effacer un peu devant eux. Et lorsque le vol de sa pensée, lasse de se heurter à chacun des traits de ce navrant tableau, se retournait vers le passé, le contraste des joies d'autrefois faisait si violemment ressortir les peines du présent, que sa blessure s'ouvrait plus grande et plus cuisante encore.

Si douces étaient pourtant les chansons de ces fauvettes qui venaient voleter sur le champ de mort de ses espérances et moduler les concerts passés de son premier amour, qu'il n'avait pas le courage de les chasser.

--Pauvres oiseaux de remémoration d'un temps qui n'est plus, disait-il alors, je ne saurais vous donner traîtreusement du plomb sous l'aile, quand vous m'apportez de si douces souvenances. Venez, petits, revenez encore gazouiller sur le nid de mémoire, et que le duvet de vos plumes réchauffe mes idées qui se glacent au vent froid de la réalité.

Mais soudain venait s'abattre sur eux l'oiseau de proie du malheur. Oh! comme ils fuyaient alors à tire-d'aile, en poussant des cris plaintifs, ces pauvres oisillons tout meurtris par la serre du vautour.

Ce qu'il souffrait en ces moments, le triste délaissé, ne saurait être dit; car tout ce que ses souvenirs avaient de charme dans le passé, n'en rendait que plus poignantes les angoisses du présent.

Deux semaines se passèrent ainsi sans qu'on pût pénétrer jusqu'à Bienville.

Comme on avait pu constater, pendant ce temps, que les Anglais étaient réellement partis et qu'il n'y avait plus de crainte de les voir revenir, la saison étant trop avancée, le gouverneur se résolut à renvoyer les troupes de Montréal.

Le soir qui précéda leur départ, M. de Frontenac donna un grand dîner à ses officiers. Bienville, qui s'était fait excuser auprès du Comte, put entendre de sa chambre la joie et les rires de ses compagnons d'armes durant tout le repas qui se prolongea bien avant dans la nuit. Le cliquetis des verres et les éclats de voix des convives lui causèrent un supplice indicible; car la souffrance a pour effet de rendre misanthrope, et dans nos heures sombres, le plaisir d'autrui nous irrite et nous rend nos maux encore plus insupportables.

Enfin les paroles d'une santé portée à la belle France par le gouverneur lui-même, vinrent retentir à son oreille. Les convives y répondirent par un énergique bravo qui gronda comme un tonnerre dans les grands corridors du château; et le son plus rapproché des voix, le bruit des portes qui s'ouvraient et se refermaient çà et là dans le vaste édifice, lui indiquèrent que les conviés venaient de se séparer.

Le silence se fit bientôt partout, et Bienville n'entendit plus que les pas de la sentinelle qui marchait au dehors sur la terrasse.

Après avoir éteint sa bougie, Bienville, appuyé sur le bord de sa fenêtre qui donnait sur le Saint-Laurent, regardait, pensif, les rayonnements de la lune qui zébrait de remuantes lames d'argent les eaux du fleuve assoupi. Tantôt son oeil s'arrêtait sur les falaises de la Pointe-Lévis, qu'une lumière pâle éclairait en grandissant l'ombre des sapins accrochés aux flancs du roc. A distance, ces arbres semblaient autant de fantômes d'une race géante, qui seraient venus s'accouder sur la rive du grand fleuve pour y rêver en regardant couler les flots.

Tantôt son regard se perdait au loin dans la brume qui voilait à demi les côtes boisées de Beauport et de l'île d'Orléans.

Il en était à comparer ce calme grandiose de la nature au bouillonnement des passions qui embrasaient son sein, quand on heurta du doigt sa porte.

Etonné de recevoir une visite à une heure aussi avancée, Bienville, qui, du reste, n'avait voulu recevoir personne depuis deux semaines, ne répondit pas et ne se dérangea point d'abord. Mais une voix qui ne lui était pas inconnue lui dit bientôt du dehors:

--Ouvrez-moi donc, monsieur de Bienville.

Celui-ci tira le verrou de sa porte et recula d'étonnement quand il aperçut M. de Frontenac.

Le comte portait une lanterne sourde, qu'il déposa près du bougeoir d'argent qui était sur la table de nuit de son hôte. Puis il fit signe à Bienville de refermer la porte.

Lorsque François se fut approché du comte, celui-ci dit au jeune LeMoyne:

--Mon cher Bienville, ce n'est que ce soir, et à la fin du dîner seulement, que j'ai appris votre malheur. Soyez certain, mon ami, que la nouvelle m'en a vivement affecté, et que je compatis à votre juste chagrin.

Le comte, en disant ces mots, prit affectueusement la main du jeune homme.

Au seul contact de cette main, Bienville, le fier guerrier qui n'avait pas voulu verser une larme depuis sa fatale entrevue avec Marie-Louise, sentit un frisson glacial courir par tous ses membres, et il se prit à pleurer.

Sachant bien qu'il valait mieux ne pas arrêter cette effusion, M. de Frontenac garda quelques instants le silence, qu'interrompaient seuls les sanglots de Bienville. Et quand cette pluie de larmes eut diminué, le comte reprit:

--Je sais d'autant mieux comprendre les peines de l'âme que j'ai moi-même bien souffert. Votre coeur est tout endolori par ce coup imprévu du sort qui rejette à jamais loin de vous une jeune fille que vous aimez. Mais que serait-ce donc, mon ami, si vous étiez l'époux d'une femme que vous aimeriez autant que Mlle d'Orsy vous est chère, et que cette femme, foulant aux pieds votre amour, eût cessé de vous donner la moindre marque de tendresse dès les premiers jours de votre mariage? Bienville, je vous ai toujours considéré comme un fils--hélas! j'en avais un autrefois, mais le ciel m'a même enlevé ce dernier sujet de consolation[74]--écoutez donc cette confidence qui devra mourir avec vous.

[Note 74: "Anne et le comte eurent un fils, enfant unique qui périt dans la fleur de la jeunesse. Les uns rapportent qu'il fut tué à la tête d'un régiment qu'il commandait, au service de l'évêque de Munster, allié de la France; les autres disent qu'il périt misérablement dans un duel." (Alfred Garneau, "Les Seigneurs de Frontenac," _Revue Canadienne_ de 1867.)]

De l'autre côté des mers, là-bas, dans ma chère France, vit une femme aussi belle qu'indifférente. En la faisant si parfaite de sa personne, Dieu voulut la dédommager, sans doute, du peu de sentiment dont il la voulait gratifier. Un jour, que j'ai cent fois maudit, ma fatale destinée me jeta sur sa voie. En la voyant, je l'aimai. Nul doute que je lui plus aussi d'abord, car elle répondit à mes voeux et consentit à m'épouser en secret. Son père, M. de la Grange-Trianon, ignorait encore notre mariage, lorsqu'il s'avisa tout à coup de s'opposer à nos amours, qu'il avait paru favoriser jusqu'alors. Madame de Frontenac répondit qu'elle n'aurait jamais d'autre époux que moi. Irrité, M. de la Grange-Trianon la força d'entrer au couvent. C'était le premier échec à mon bonheur. On la rendit pourtant bientôt à mes désirs lorsqu'elle eut avoué notre union. J'aurais dû m'attendre, n'est-ce pas? que cette séparation augmenterait l'ardeur de son attachement pour moi. Il n'en fut rien. Quelques mois à peine s'étaient écoulés depuis qu'on avait accepté notre mariage, que déjà l'indifférence de la comtesse ne se déguisait plus à mes yeux. Et cependant, Dieu m'est témoin que je ne l'ai jamais provoquée. Auprès d'elle toujours empressé, je ne m'étudiais qu'à lui plaire; et mon amour pour madame de Frontenac n'avait fait que grandir quand je m'aperçus que le sien avait diminué d'autant. C'est alors que je souffris des tortures d'autant plus fortes que je savais ne les avoir pas méritées. Bientôt même l'inconstante ne fit un mystère à personne de l'éloignement qu'elle ressentait pour moi.[75] Depuis lors, jamais un mot, pas même un regard d'elle ne sont venus dérider mon front dans l'amer délaissement où elle m'a jeté. Dégoûté d'une vie si pénible, j'allai chercher la mort sur maints champs de bataille, en Flandre, en Allemagne, en Piémont, jusqu'en Orient, mais sans pouvoir l'y trouver nulle part.

[Note 75: Je renvoie le lecteur curieux de connaître les détails de la vie intime du comte et de la comtesse de Frontenac, aux mémoires de Mlle de Montpensier, dont madame de Frontenac était dame d'honneur. Il y est rapporté, entre autres choses, une très curieuse anecdote qui donne une idée de ce qu'était la vie conjugale en France au XVIIe siècle. (Voir les mémoires de Mlle de Montpensier, à la page 164 et suivante du vingt-septième tome de la "Nouvelle collection de mémoires pour servir à l'histoire de France.")]

Lorsqu'en 1672 je fus nommé pour la première fois gouverneur du Canada, ma femme refusa de m'y accompagner. Même, dix ans après, le roi m'ayant rappelé en France, la comtesse me reçut aussi froidement que si je l'avais seulement quittée de la veille; et, durant les sept années qui suivirent, je lui fus pis qu'un étranger. L'an dernier enfin, préposé une seconde fois au gouvernement de la Nouvelle-France, je dus quitter de nouveau ma femme, sans qu'une larme vînt mouiller sa paupière. Maintenant je sens bien que je ne la reverrai plus.[76] Tant que je me sentis jeune encore, je pus conserver quelque espoir de fléchir un esprit injustement dédaigneux. A présent que le chagrin, plus encore que la vieillesse, a sourdement miné ma vie, aujourd'hui que je suis vieux et souffreteux, je sens bien que la brillante comtesse ne voudra jamais quitter les délices dont elle a su s'entourer à la cour, pour venir en cette pauvre colonie s'enterrer vivante auprès d'un sexagénaire. Et pourtant, Bienville, mon coeur bat d'espoir--j'ai honte de l'avouer--quand une voile de France m'apparaît à l'horizon. Ne peut-elle pas m'apporter cette femme que je saurais si bien aimer encore! Vaine illusion, et fugitive comme ces flots qui lavent en passant les pieds du roc où l'on creusera bientôt ma tombe.

[Note 76: Nous avons puisé le fond de tous les détails qui précèdent dans l'article de M. Alfred Garneau sur les seigneurs de Frontenac, et dans les mémoires de la cousine de Louis XIV, la grande Demoiselle. Voici maintenant de précieux détails qui me sont fournis par mon ami, M. l'abbé H.-R. Casgrain.

Frontenac, comme chacun sait, mourut en 1698 et fut enterré dans l'église des Récollets. Lors de l'incendie de cette église, le six septembre 1796, on releva les corps qui y avaient été inhumés. Ceux des personnages importants, entre autres celui de M. de Frontenac, furent inhumés dans la cathédrale et, dit-on, sous la chapelle de N.-D. de Pitié. Les cercueils en plomb qui, paraît-il, étaient placés sur des barres de fer dans l'église des Récollets, avaient été en partie fondus par le feu. On retrouva dans celui de M. de Frontenac une petite boîte en plomb qui contenait le coeur de l'ancien gouverneur. D'après une tradition conservée par le frère Louis, récollet, le coeur du comte de Frontenac fut envoyé, après sa mort, à sa veuve. Mais l'altière comtesse ne voulut pas le recevoir, disant qu'elle ne voulait pas d'un coeur mort qui, vivant, ne lui avait pas appartenu. La boîte qui le renfermait fut renvoyée au Canada et replacée dans le cercueil du comte, où on la retrouva après l'incendie du couvent des Récollets.]

Ici le comte s'arrêta, dominé par l'émotion que lui causaient ces tristes souvenirs. D'un côté la blafarde lueur de la lanterne sourde et de l'autre la lumière pâle de la lune qui pénétrait par la croisée, éclairaient ses traits mâles. Bienville put voir une larme tomber de son oeil, et se perdre dans les sillons que la souffrance avait creusés sur la grande figure du comte de Frontenac.

Après quelques instants de silence, le gouverneur reprit d'une voix ferme:

--Vous voyez donc, mon cher Bienville, que la fortune m'a traité plus durement que vous encore. Vous êtes jeune et libre, et puisque Mlle d'Orsy entre en religion, vous pourrez en aimer une autre que Dieu destine à vous rendre heureux. Ah! n'allez pas vous récrier! Je sais bien que vous n'y songez pas maintenant; mais enfin, je crois que vous en viendrez naturellement là. Dussiez-vous cependant renoncer à tout jamais au mariage, il ne faudrait pas même, en ce cas, vous désespérer inutilement. Vous avez un grand coeur, je le sais; eh bien! sachez vous proposer une idée, un but qui le remplisse en quelque sorte. Croyez-vous que je n'aurais pas succombé depuis longtemps sous les coups du sort, si je n'avais une pensée dominante propre à me distraire dans mes peines? Chargé par le roi mon maître de veiller à la destinée de cette colonie, j'use les derniers jours de ma vie à son agrandissement. Plus la tâche est ardue, plus la fin est difficile à atteindre, plus satisfaisante est la joie que nous cause le succès. Vous êtes militaire, intelligent et brave; remplie d'émotions, la carrière des armes offre un vaste champ à de nobles aspirations. Continuez donc à vous distinguer et soyez certain que mon amitié pour vous ne nuira pas à votre avancement. Mais il est tard, et vous avez besoin de sommeil. Tâchez de reposer aujourd'hui, pour être plus fort que la peine de demain.

--Comment vous remercier de l'intérêt que vous me portez, monseigneur, balbutia Bienville, et comment pourrai-je jamais reconnaître vos bontés pour moi?

--D'abord en quittant bientôt cet air sombre qui n'est pas de nature à égayer ceux qui vous fréquentent, et en voulant bien oublier les aveux que ma seule tendresse pour vous m'a conduit à vous faire. Allons! bonne nuit.

Le comte reprit sa lanterne et quitta la chambre.

Bienville entendit, tout pensif, le bruit de ses pas s'éteindre au détour du corridor, où l'ombre du comte, projetée derrière lui par la lumière qu'il portait, s'évanouit aussi.

Consolé par la comparaison de cette grande mais calme douleur que M. de Frontenac venait d'opposer à la sienne, et soulagé par les pleurs qu'il avait versés, Bienville parvint à s'endormir.

Mais des rêves étranges et fatigants troublèrent son sommeil. Il lui semblait passer près du couvent de l'Hôtel-Dieu, lorsqu'une voix de femme qui chantait le fit se rapprocher du cloître. Alors il lui parut que les murailles du couvent se trouvaient assises au milieu d'un vaste cimetière jonché d'os desséchés jusqu'à perte de vue. Chacun des pas qu'il faisait heurtait un ossement humain qui craquait sous ses pieds. Il parvint enfin au-dessous de la fenêtre d'où sortait la voix. Quand il leva la tête, il aperçut Marie-Louise vêtue en novice, et qui le regardait du haut de la croisée d'un second étage. S'accrochant alors à chacune des aspérités du mur, il tenta de l'escalader. Déjà sa main allait toucher celle que lui tendait sa fiancée, quand il tomba lourdement sur la terre, où les os des squelettes rendirent un craquement funèbre, ce qui le fit s'éveiller en sursaut. Comme il faisait déjà grand jour, il s'habilla vite et sortit.

Lorsqu'il descendit le monticule que dominait le château, des feuilles desséchées, tombées des quelques arbres de la place d'armes, tourbillonnaient au vent sur la terre durcie par la gelée.

Pour éviter de passer devant la maison de Louis d'Orsy, il traversa la place d'armes et s'engagea dans la rue Sainte-Anne, qu'il tourna, pour descendre sur la grande place, en longeant l'église des Jésuites.

Il allait y déboucher quand il s'arrêta et pâlit. Il venait de voir Marie-Louise et son frère qui descendaient la rue de la Fabrique en compagnie de quelques amies de Mlle d'Orsy. Voyant le petit groupe disparaître au bas de la rue de la Fabrique et à l'angle du collège des Jésuites, il suivit de loin Marie-Louise. La peine atroce qu'il ressentit ne fut pourtant pas sans charmes, puisqu'il continua d'avancer derrière la jeune fille.

Celle-ci tourna le coin de la rue "des Pauvres" ou du Palais, dans laquelle elle s'engagea. Toujours à distance, François vit que sa fiancée se dirigeait vers la porte du parloir de l'Hôtel-Dieu.[77]

[Note 77: Cette porte ouvrait alors sur la rue du Palais et dans l'enfoncement de "la cour de la ménagerie," comme on le peut voir sur un plan du terrain et des bâtisses de l'Hôtel-Dieu, tiré en 1748 par M. Noël Levasseur, arpenteur.]

Caché, comme un malfaiteur, par l'angle du mur, Bienville vit s'ouvrir la lourde porte du cloître. Un instant le gracieux profil de Marie-Louise se dessina sur la pénombre de l'intérieur, et puis la jeune fille disparut pour toujours à ses yeux.

Il entendit la porte se refermer avec un bruit sourd qui parvint à son âme, funèbre comme le dernier tintement du glas d'un mort aimé.

Marie-Louise allait célébrer avec Dieu ses éternelles fiançailles.

CHAPITRE XIX

MISEREMINI.

On prévint, ce jour-là, MM. de Longueuil, de Maricourt et de Bienville que l'état de leur frère Sainte-Hélène, resté à l'Hôtel-Dieu, empirait à vue d'oeil, et que même les chirurgiens venaient de le condamner. Les trois gentilshommes, qui allaient s'embarquer pour Montréal, se décidèrent à rester à Québec. Seulement, ils chargèrent quelques-uns de leurs amis de Montréal d'en avertir la famille LeMoyne.

Considérée comme peu dangereuse d'abord, la blessure de M. de Sainte-Hélène s'était envenimée peu à peu, par le manque de soin qu'il y avait apporté pour l'avoir regardée comme n'étant pas grave. Le bruit courut, dans le temps, que sa blessure était empoisonnée; mais Charlevoix, qui mentionne cette rumeur, paraît n'y ajouter aucune foi. Il dit que ce fut plutôt pour avoir négligé les prescriptions des chirurgiens que M. de Sainte-Hélène ne put guérir.

Il mourut à l'Hôtel-Dieu, l'un des premiers jours de décembre 1690.

On y chanta son service dans la matinée du quatrième jour de ce mois. Mais comme on attendait ce jour-là de Montréal quelques parents de M. de Sainte-Hélène, et que d'ailleurs on ne pouvait retarder l'inhumation jusqu'au lendemain, il fut décidé qu'on l'enterrerait dans la soirée, afin de permettre aux parents absents, s'ils arrivaient avant la nuit, de se trouver aux funérailles.

Après la tombée du jour, pleine d'ombre et de mystère était la chapelle de l'Hôtel-Dieu, la nuit couvrant la ville comme d'un drap mortuaire. De nombreux cierges brûlaient lentement autour d'un cercueil déposé dans la nef, et jetaient une lueur terne et tremblante sur les murs blancs de l'église, qui plus loin, vers l'autel, se noyaient dans l'obscurité.

La foule des fidèles attendait silencieuse et recueillie la venue du prêtre qui devait accompagner à sa dernière demeure le brave chrétien qui avait combattu son dernier combat.

L'officiant parut bientôt, accompagné de ses acolytes. Il pria d'abord; puis les fraîches voix des religieuses, entonnèrent avec solennité le chant sublime du _libera_.

Le dernier mot du dernier verset venait de rouler et de s'éteindre sous la voûte, quand une voix de femme chanta, dans le silence, le _Miseremini_.

Perdu dans la foule et courbant le front devant son Dieu qui l'éprouvait si rudement, Bienville, dont la souffrance n'avait plus assez de place en son coeur, sentit un froid mortel se glisser dans ses os.

Cette voix était celle de Marie-Louise.

_Miseremini mei_, chantait-elle d'une voix suave, _miseremini mei_, _saltem vos amici mei_.

_De profundis clamavi ad te_, _Domine_, _Domine_, _exaudi vocem meam_, chantèrent les voix du choeur.

Du fond de l'abîme de ma douleur, je crie vers vous, ô mon Dieu! murmura Bienville.

Et Marie-Louise répéta:

_Miseremini mei, saltem vos amici mei._

Tandis que le chant de la soliste et de ses compagnes continuait d'alterner ainsi, les porteurs enlevèrent le cercueil qui contenait les restes de Sainte-Hélène et sortirent de l'église en prenant le chemin du cimetière, situé tout à côté.

Les parents et la foule suivirent en silence, et le cortège se déroula lentement jusqu'au champ des morts.

Quelques flocons de neige tombaient doucement sur la terre froide.