François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
Part 15
--Eh! oui, mon cher. M. de Maricourt m'a permis de vous accompagner. Comme les vaisseaux ont retraité de devant la ville, et qu'ils n'ont pas l'air d'avoir envie de revenir essuyer notre feu,[54] le capitaine prétend n'avoir besoin que de quelques hommes pour la garde de sa batterie. Il vous envoie aussi Bras-de-Fer, pensant bien qu'il pourra nous être utile. Tiens, le voici.
[Note 54: "Les vaisseaux de sir William Phipps furent tellement maltraités que, le dix-neuf octobre, deux d'entre eux rejoignirent le gros de la flotte, tandis que deux autres se mirent à l'abri des boulets, en remontant à l'anse des Mères. Là encore, ils furent attaqués et forcés de se retirer vers les autres." (M. Ferland.)]
--Présent, mon commandant, dit Pierre Martel, qui fit le salut militaire.
--Nous allons donc escarmoucher à la Canardière? dit d'Orsy à M. de Longueuil.
--Oui, car il paraît que l'ennemi se tient sous les armes depuis le matin et semble se préparer, d'après les rapports de nos éclaireurs, à marcher sur la ville.
--Pardon, mon commandant, dit Bras-de-Fer, à qui sa qualité d'ancien domestique de la famille permettait certaines libertés qu'on n'aurait point tolérées chez un autre soldat; pardon, mais je crois que c'est un bien mauvais jour pour s'en aller attaquer ainsi l'Anglais dans ses retranchements.
--Et pourquoi, maître Pierre?
--N'est-ce pas aujourd'hui vendredi?[55]
[Note 55: Le 20 octobre 1690 était un vendredi.]
--Ah! ah!
--Ne riez pas, monsieur, le vendredi, voyez-vous, est jour de malheur.
--Bah! histoire de vieille femme, dit Sainte-Hélène.
--Que nous chantes-tu donc là, sinistre corbeau? repartit Louis d'Orsy.
--Ce bon Pierre! dit Bienville en riant comme les autres.
--Prenez garde! messieurs, prenez garde!
--Allons! allons! un homme comme toi, Pierre, ne devrait pas croire à ces choses-là. Mais nous perdons notre temps. Attention! serrez les rangs! dit à sa petite troupe M. de Longueuil.
Pierre Martel alla s'aligner, non sans avoir secoué plusieurs fois la tête en signe de désapprobation.
Vers dix heures, toute cette belle et vaillante jeunesse s'ébranla au son des tambours et des fifres. Le détachement de deux cents hommes, commandé par MM. de Longueuil, Sainte-Hélène, d'Orsy et Bienville, prit les devants; car il avait à traverser la rivière Saint-Charles pour rejoindre les Anglais, tandis que M. de Frontenac restait, à la tête de trois bataillons, de ce côté-ci de la rivière, au cas où les ennemis parviendraient à la traverser à gué.[56]
[Note 56: Voyez Charlevoix.]
Whalley n'était pas à la tête des troupes de terre. Il se trouvait en ce moment à bord du vaisseau amiral, où il était allé le matin, de bonne heure, "communiquer à Phipps le résultat du conseil de guerre tenu la veille par les officiers de l'armée de terre; car ces derniers regardaient l'entreprise comme trop hasardeuse, et concluaient qu'il valait mieux l'abandonner à cause de l'état avancé de la saison."[57]
[Note 57: Voir aussi le journal du major Whalley.]
Nonobstant l'absence de leur commandant, les ennemis voulurent tenter une dernière attaque; et après avoir crié durant toute la matinée: _Vive le roi Guillaume!_ sans doute pour se remonter un peu le moral, ils se mirent en marche et se rapprochèrent de la rivière Saint-Charles, vers deux heures de l'après-midi.
Les Anglais, au nombre d'au moins douze cents, longeaient la rivière en toute sécurité, lorsque soudain, au détour d'un petit bois qui se trouvait sur leur droite et à l'endroit même où est aujourd'hui la ferme de Maizerets, deux cents coups de feu partirent en crépitant du fourré où les hommes de M. de Longueuil s'étaient postés en embuscade.
--_Forward!_ crie le commandant ennemi.
--Feu! ordonne M. de Longueuil, quand les Anglais ne sont plus qu'à cinquante pas.
Et cette seconde décharge, plus meurtrière que l'autre, s'en va semer la confusion et la mort dans les rangs des ennemis, qui commencent à se débander.
Harthing, désirant dissiper les soupçons qui planent sur lui, se tient en avant de sa compagnie, qu'il encourage de l'exemple et de la voix. Quand il s'aperçoit que ses soldats commencent à plier, il se retourne tranquillement vers eux; et là, exposé au feu des Canadiens, calme comme sur un champ de parade, il reçoit trois balles dans ses habits, tandis qu'il s'efforce de rallier ses gens.
C'est qu'il était aussi brave que violent.
Dent-de-Loup se tient à côté de lui, le mousquet en joue et prêt à faire feu sur le premier des Canadiens qu'il verra; car ces derniers sont restés couchés dans les broussailles.
--Oh! Louis! je le vois! il est là! dit Bienville à d'Orsy.
Et arrachant un mousquet d'entre les mains d'un soldat, François l'épaule et tire sur John Harthing. Mais sa précipitation nuit à la justesse de son coup de feu et la balle perce seulement le chapeau de l'Anglais.
M. de Longueuil a remarqué l'hésitation de l'ennemi.
--Debout! chargeons! crie-t-il.
Et donnant le signal avec l'exemple, il se lève.
Sainte-Hélène, Bienville et d'Orsy l'ont imité.
Au même instant, une balle vient frapper en pleine poitrine Louis d'Orsy, qui tombe à la renverse entre les bras de Bienville.
--Bien tiré! Dent-de-Loup, dit Harthing au sauvage qui recharge son arme.
--Quarante mille démons! c'est encore ce maudit Iroquois, s'écrie Bras-de-Fer qui aide Bienville à transporter d'Orsy à l'écart. Après avoir remis son ami entre les mains de quelques hommes préposés aux soins des blessés, Bienville se penche vers son ami qui vient de s'évanouir:
--Frère, dit-il, en étendant la main sur ce corps sanglant, dors en paix ton dernier sommeil! Je cours te venger!
Quand il revint sur la lisière du bois qui regardait le rivage, M. de Longueuil chargeait l'ennemi à la tête de sa petite troupe.
Bienville bondit au premier rang qui n'est plus qu'à vingt pas de la compagnie de Harthing, lorsque M. de Longueuil crie d'une voix tonnante:
--A plat ventre tout le monde!
Il a vu les Anglais coucher en joue les siens.
Un ouragan de flamme et de plomb passe au-dessus des Canadiens, dont aucun n'est touché, grâce au sang-froid du commandant.
A peine le nuage de fumée que vient de faire cette décharge s'est-il dissipé, que les trois frères LeMoyne se sont relevés en criant:
--En avant!
Qu'il était beau de voir ces deux cents braves chargeant douze cents ennemis!
Dent-de-Loup, qui peut croire que l'heure de la vengeance a sonné enfin pour lui, ne tue pas au hasard; c'est sur les officiers que son mousquet se braque de préférence. Loin de tirer avec les Anglais, quand ceux-ci ont fait leur décharge inutile, le sauvage a réservé son coup de feu; et quand les Français se relèvent, il ajuste froidement M. de Longueuil.
Celui-ci, qui court à la tête de son bataillon, n'est plus qu'à dix pas, lorsque la balle de Dent-de-Loup vient le frapper au côté gauche, où il porte la main en chancelant.
Un hurlement de rage parcourt les rangs de ses soldats; mais quelle n'est pas la joie de tous quand ils voient leur capitaine se relever sain et sauf et leur dire:
--Ce n'est rien, mes enfants! sus à l'Anglais!
La corne à poudre de M. de Longueuil a reçu et amorti le coup, puis fait dévier la balle.[58]
[Note 58: "Le sieur de Longueuil fut frappé au côté, et aurait été tué, si sa corne à poudre n'eût amorti le coup." (M. Ferland.)]
--Damné sauvage! s'écrie Bras-de-Fer, il faut en finir avec toi!
Et trois énormes enjambées le mettent en face de l'Iroquois. Ce dernier lui porte un furieux coup de casse-tête. Bras-de-Fer, dont le mousquet est aussi déchargé, s'en sert pour parer le coup, et, prenant son arme par le canon, il fait décrire un terrible moulinet à la crosse qui s'abat violemment sur la poitrine nue du sauvage. Celui-ci pousse un râle qui lui sort de la gorge avec des flots de sang. Il tombe.
--Et de deux! fait Bras-de-Fer en assommant de même le premier Anglais qui se trouve à portée de son arme.
Cependant Bienville a voulu s'élancer pour croiser le fer avec Harthing, qu'il a vu combattre au premier rang; mais la force répulsive de la charge opérée par les Canadiens a rejeté l'Anglais au milieu de sa compagnie et porté Bienville contre d'autres adversaires.
M. de Sainte-Hélène, au contraire, s'est trouvé lancé dans la direction du lieutenant, sur lequel il fond l'épée au poing, après avoir fendu la tête d'un soldat ennemi qui lui barrait le passage.
--Rendez-vous, monsieur, ou vous êtes mort, crie Sainte-Hélène à Harthing qu'il ajuste d'un pistolet.
Harthing lui répond par un ricanement et baisse la tête quand le coup part.
La balle de Sainte-Hélène effleure le crâne du lieutenant. L'Anglais saisit à son tour le seul pistolet chargé qui lui reste et tire à bout portant sur Sainte-Hélène, qui s'affaisse, la jambe droite cassée par le coup de feu.[59]
[Note 59: "Sainte-Hélène, voulant avoir un prisonnier, reçut un coup de feu à la jambe." (Charlevoix, tome II, page 85.)]
--En veux-tu donc à tous les miens? rugit Bienville, qui a pu percer enfin jusqu'à lui. Oh! nous allons voir!.........
Et, furieux, il court l'épée haute sur Harthing qui tombe en garde. Leurs pistolets à tous deux sont déchargés; c'est donc un duel à l'arme blanche qui va décider de leur sort.
En ce moment les ennemis cèdent sous la vigoureuse charge des Canadiens et se replient sur leur arrière-garde, suivis par nos intrépides volontaires, qui les chassent devant eux, la baïonnette dans les reins.
Harthing et Bienville se trouvent isolés des autres combattants.
A voir la furie avec laquelle Bienville presse Harthing, on peut croire qu'il perdra bientôt l'avantage avec le sang-froid qui, dans un combat de ce genre, donne beaucoup plus de chance à celui qui se tient froidement sur la défensive, comme Harthing le semble faire.
Aussi rapide que l'éclair, l'épée de Bienville enveloppe l'Anglais de cercles rapides, et sans relâche le frappe d'estoc et de taille. Leurs lames, violemment heurtées, rendent un sinistre cliquetis, entrecoupé par les seuls râlements saccadés qui soulèvent la poitrine des deux combattants.
Entre deux parades, Harthing porte une estocade de prime à Bienville qu'il atteint à l'épaule droite. Mais cette blessure, peu grave du reste, rend toute sa prudence à Bienville, qui se couvre avec soin de son épée tout en pressant Harthing.
On dirait que ce dernier faiblit. Sa main semble arriver plus lentement à la parade. Plusieurs fois l'épée de Bienville effleure la poitrine du lieutenant, dont la respiration devient plus rapide.
Est-ce la lassitude qui saisit l'officier anglais? Est-ce la vision funeste du spectre de la mort planant au-dessus des combattants pour choisir sa victime, qui paralyse ainsi ses forces?
Bienville a remarqué cette hésitation, et portant plusieurs bottes à son adversaire, il fouette soudain du plat de son arme celle de Harthing, se glisse au-dessous comme un trait et enfonce son épée jusqu'à la garde dans le coeur de son rival abhorré.
Harthing s'abat sur la terre et ouvre démesurément les yeux. Il sent la mort venir, et sa haine semble s'envoler avec sa vie. Aussi tend-il au vainqueur sa main désarmée, en lui disant d'une voix mourante:
--Me pardonnez-vous... Bienville?... Dieu m'a puni... Si d'Orsy... n'est pas mort... sa blessure... balle empoisonnée... par l'Iroquois ... Cherchez... contrepoison... Elle... adieu.
Et il expire entre les bras de Bienville, presque peiné de sa mort.
Durant ce combat singulier qui avait duré seulement cinq minutes, les Canadiens avaient mené l'ennemi tambour battant jusqu'à un petit bois situé à demi-portée de mousquet du bouquet d'arbres où nos volontaires s'étaient placés d'abord en embuscade.
Mais là, les ennemis ont fait volte-face, et, appuyés par quelques pièces de canon, ils ont ouvert un feu terrible sur nos miliciens. Ces derniers, considérant le désavantage du nombre et de la situation, retraitent vers leur premier retranchement, la face tournée vers l'ennemi et combattant toujours.[60]
[Note 60: "Les Anglais côtoyèrent quelque temps la rivière en bon ordre; mais MM. de Longueuil et de Sainte-Hélène, à la tête de deux cents volontaires, leur coupèrent le chemin, et escarmouchant de la même manière qu'on avait fait le dix-huit, firent sur eux des décharges si continuelles, qu'ils les contraignirent à gagner un petit bois, d'où ils firent un très grand feu." (Charlevoix, tome II, p. 85.)]
Bienville a jeté un regard autour de lui, et, n'apercevant que Harthing, Dent-de-Loup et quelques soldats anglais couchés sur le sol, il voit que son frère Sainte-Hélène a été emmené hors de la mêlée; aussi s'empresse-t-il de rejoindre les siens.
Pendant quelque temps encore, on escarmoucha de part et d'autre, tant qu'enfin les premières ombres de la nuit firent cesser le feu des deux côtés. Alors les Anglais, renonçant à toute velléité d'assaut, battirent en retraite vers leur camp, tandis que nos volontaires revenaient vers la ville, où M. de Frontenac se tenait encore en personne à la tête de ses troupes, résolu de traverser la rivière si les Canadiens avaient été trop pressés par l'ennemi. Mais, au dire de Charlevoix, ces derniers ne lui donnèrent pas lieu de faire autre chose que d'être spectateur du combat.[61]
[Note 61: "Nous eûmes dans cette seconde action deux hommes tués et quatre blessés...... La perte des ennemis fut ce jour-là pour le moins aussi grande que la première fois." (Charlevoix, tome II, p. 85.)]
Sur les sept heures du soir, alors que les ténèbres enveloppaient le champ de bataille comme d'un vaste linceul, un des hommes laissés pour morts sur le lieu du combat, se souleva péniblement et poussa un soupir rauque, ce qui mit en fuite une bande de corbeaux avides qui déjà faisaient curée des cadavres. Tandis que les voraces oiseaux s'allaient percher sur l'arbre le plus voisin en jetant leurs croassements sinistres aux échos de la nuit, cet homme parvint, après mille efforts dont chacun lui arrachait un cri de douleur, à se mettre sur son séant.
Après s'être reposé, il s'orienta; et, se sentant incapable de marcher, il se traîna vers le camp des Anglais, en s'aidant des genoux et des mains. Ce blessé dut souffrir mille agonies pendant le trajet d'un demi-mille qu'il lui fallut ainsi faire pour arriver au camp. Si le soleil eût éclairé sa marche douloureuse, on eût pu voir une longue traînée de sang qu'il laissait derrière lui.
La première sentinelle qui le reconnut, appela quatre camarades pour transporter le blessé sous une tente, où le chirurgien et ses aides faisaient les premiers pansements.
Quand on l'eut déposé sur un matelas, cet homme poussa un immense soupir de satisfaction et murmura ces mots:
--Le bras des visages pâles est faible comme celui des femmes, qui ne saurait frapper le guerrier d'un coup mortel. Dent-de-Loup pourra bientôt chasser encore le caribou rapide, et orner sa ceinture de maints nouveaux scalps que la fumée de son feu desséchera dans le ouigouam du chef.
CHAPITRE XV
LE BLESSÉ.
Pâle était le dernier reflet du jour mourant qui venait éclairer la chambre de Louis d'Orsy; mais plus pâle encore était ce dernier, qui gisait tout sanglant sur son lit une heure après le combat.
Il était là, défait, brisé, vaincu par le mal, ce vaillant jeune homme si plein de courage et de vie quelques heures auparavant.
Près de Louis assoupi se tenait un chirurgien, dont l'air préoccupé laissait voir combien l'état du blessé l'inquiétait. Dans l'ombre se mouvait discrètement Marie-Louise, qui paraissait voler plutôt que marcher, tant elle effleurait légèrement le parquet.
Elle avait aussi bien pâli, la pauvre enfant. Les terribles événements de l'avant-veille avaient tellement agi sur sa constitution, que ses belles et vives couleurs d'autrefois avaient fui ses joues veloutées, tandis qu'un léger cercle de bistre, apparaissant sur les paupières inférieures, y indiquait la trace de l'insomnie et des larmes.
Inquiète et tremblante, elle allait par la chambre, prompte à obéir à chacune des prescriptions du chirurgien, qu'elle interrogeait d'un regard anxieux.
L'homme de l'art se préparait à extraire la balle de la poitrine du jeune baron.
En ce moment, Bienville entra. Il s'approcha du chirurgien en marchant sur la pointe du pied.
--Eh bien? lui demanda-t-il à voix basse.
L'opérateur ne répondit pas; mais se tournant vers Marie-Louise:
--Veuillez donc, s'il vous plaît, mademoiselle, me procurer une lumière.
Aussitôt que la jeune fille fut sortie de la chambre, le chirurgien se pencha vers Bienville et lui dit rapidement à l'oreille:
--Je crains bien que la blessure ne soit empoisonnée, ainsi que vous m'en avez prévenu; car votre ami n'a pas assez perdu de sang pour être faible et insensible comme il l'est en ce moment. Grâce à l'épais baudrier de buffle que la balle a dû percer avant de pénétrer dans la poitrine, le projectile n'est pas entré bien avant et n'a pu atteindre aucun organe vital. Cependant voyez combien le blessé est engourdi et somnolent. Cet état presque apoplectique ne provient certainement pas de la blessure, mais bien plutôt d'un poison dont l'action est surtout narcotique. Aussitôt la balle extraite, je tâcherai de combattre les effets du venin.
Le chirurgien, voyant que Marie-Louise revenait, changea le sujet de la conversation en disant:
--Et M. de Sainte-Hélène, comment va-t-il?
--Sa blessure n'offre aucune gravité,[62] répondit Bienville, qui arrivait de l'Hôtel-Dieu où il venait d'assister au premier pansement de son frère, qu'on y avait transporté.
[Note 62: Au dire de Charlevoix, la blessure de Sainte-Hélène ne parut pas d'abord sérieuse.]
Quelques instants plus tard, le chirurgien, par une adroite et prompte opération, fit sortir la balle des lèvres saignantes de la blessure. Et après avoir rougi au feu un instrument, il s'empressa de cautériser les bords de la plaie, afin de prévenir, s'il en était temps encore, l'absorption du poison déposé par le projectile.
Tiré de sa léthargie par la douleur que lui causa cette dernière opération, le jeune homme ouvrit enfin les yeux. Mais, outre que les pupilles étaient extrêmement dilatées, son regard avait quelque chose d'étrange, et c'est à peine s'il parut reconnaître ceux qui entouraient son lit. Quant aux organes de la voix, ils semblèrent paralysés d'abord; car plusieurs fois on le vit faire, pour parler, d'inutiles efforts.
Bientôt ses membres s'agitèrent de mouvements convulsifs qui laissaient voir que si le blessé recouvrait sa sensibilité, ce n'était que pour souffrir. Puis la douleur augmentant, il poussa quelques cris gutturaux, s'agita sur sa couche et finit par prononcer des paroles sans suite.
Le chirurgien hocha la tête et prit entre les doigts de sa main droite le poignet du blessé. Pendant quelques minutes, il parut absorbé dans ses réflexions. Enfin il se pencha vers Bienville, qui, douloureusement ému, contemplait cette terrible scène d'un homme jeune et robuste luttant corps à corps avec la mort, et lui dit à voix basse:
--Remarquez-vous, monsieur, comme les symptômes se contredisent maintenant? D'abord le cerveau surtout semblait affecté; car il y avait somnolence, puis vertige et enfin léthargie. Et tout à coup, après la cautérisation, se sont manifestés des phénomènes opposés: douleurs légères d'abord, puis intolérables; mouvements convulsifs généraux, soubresauts des tendons et délire enfin. Avant l'opération, le pouls était rare, petit, filiforme; il est maintenant précipité, dur et redoublé. C'est qu'il y a, je crois, deux ou trois poisons dont les effets divers ont chacun leur action et se manifestent par des symptômes variés, sans que, pourtant, les influences particulières à chaque venin soient assez opposées pour se neutraliser les unes les autres. Quel art infernal a dû présider à leur confection!
--Mais ne voyez-vous aucun remède à leur opposer?
Le chirurgien haussa les épaules en signe d'indécision manifeste.
--O monsieur! sauvez mon frère! s'écria Marie-Louise, qui s'était approchée après avoir entendu.
--J'ai bien peur, mademoiselle, que mon art ne soit impuissant. C'est plutôt Dieu que moi qu'il vous faut prier; car lui seul sait faire des miracles.
Cette désolante réponse amena sur les lèvres de Marie-Louise un sanglot, que, par une grande force d'âme, elle étouffa pourtant, de crainte qu'il n'alarmât le blessé, si celui-ci le pouvait entendre.
Il y avait dans la grande salle, à côté, un beau crucifix d'ivoire suspendu au-dessus de l'âtre de la cheminée et que l'on apercevait du lit du blessé. Ce pieux objet d'art était l'un des quelques débris qui restaient encore à la famille d'Orsy de son antique splendeur. L'on y conservait d'autant plus précieusement ce crucifix, que les traditions de la famille le disaient être l'oeuvre d'un grand artiste français contemporain de Benvenuto Cellini.
Avec cette foi vive et ardente que les femmes savent apporter dans leurs prières, Marie-Louise alla se jeter aux pieds du divin Crucifié.
Qu'elle était ravissante ainsi, avec ses mains croisées sur sa poitrine, que de muets sanglots soulevaient. Ses yeux, noyés dans les larmes et perdus dans l'extase de la prière, arrêtaient leur regard suppliant sur la face auguste du Christ, tandis que ses lèvres semblaient baiser avec amour les pieds divins essuyés autrefois par les cheveux de Madeleine.
Son corps se trouvant intercepter une partie de la lumière produite par la lueur du feu de l'âtre, qui rougissait le foyer et les murs de la chambre, une vive auréole entourait sa tête, comme celle d'une madone, tandis que des reflets d'or se jouaient sur sa chevelure blonde. On aurait dit que la jeune fille était soulevée sur un nuage de feu, et ravie dans une de ces extases mystiques telles qu'en avaient autrefois les saints.
Longtemps elle pria de la sorte, sans paraître ressentir aucune des influences extérieures qui l'entouraient. C'est que, exaltée par l'élan de sa foi, elle parlait directement à Dieu.
Elle parut enfin revenir sur la terre, lorsque, détournant les yeux de la croix, elle les promena tour à tour de son fiancé à son frère et de son frère à son fiancé.
A ce moment, une indicible expression d'angoisse passa sur sa figure, comme si deux sentiments divers s'étaient heurtés tout à coup pour lutter en elle.
Mais cela n'eut que la durée d'un éclair, et Marie-Louise releva ses beaux yeux sur le Christ. Cet instant avait pourtant suffi pour changer l'expression de sa physionomie, où se lisait surtout maintenant un sentiment de sacrifice et de résignation extrêmes.
Qu'avait-elle donc promis à Dieu en échange de la guérison de son frère?
Celui-ci se tordait sous l'étreinte du mal. Sa figure devenait livide, tandis que la peau en était sèche et brûlante. Une chaleur âcre le dévorait, ce qui lui desséchait la bouche en lui causant une soif inextinguible.
François, désespéré, retenait dans les siennes la main brûlante de son ami.
Quant au chirurgien, accoudé sur l'une des colonnes torses du lit du patient, la tête appuyée sur sa main droite, il était comme courbé sous le poids de l'impuissance, que toute la science des hommes ne saurait soulever quand Dieu les terrasse.
Marie-Louise se relevait, lorsque la porte d'entrée s'ouvrit.
CHAPITRE XVI
LE VOEU.
Bras-de-Fer entra, portant sous son bras un paquet d'herbes et de plantes que l'automne avait desséchées.
Lorsque Pierre avait appris de Bienville que la blessure de Louis d'Orsy était empoisonnée, et que M. de Sainte-Hélène avait eu la jambe cassée d'une balle tirée par Harthing, il avait immédiatement quitté, sans rien dire, le champ de bataille où l'on combattait encore, pour herboriser à travers les bois.
Les Canadiens avaient regagné la ville quand Bras-de-Fer trouva, malgré l'obscurité naissante, la dernière plante qu'il lui fallait. Alors seulement il revint à la cité.