François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
Part 12
Harthing ne put retenir une légère exclamation de surprise. Car, outre un paquet de cordes que Dent-de-Loup avait apporté de son canot, il ne s'était pas un moment départi du barillet que nous lui avons vu sous le bras à son départ du camp des Anglais. Et pourtant il n'avait fallu rien moins que l'audace et l'indomptable force de caractère et de muscles du lieutenant pour escalader, avec ses mains libres, les flancs escarpés du cap.
--Mais comment ferons-nous pour amener _l'autre_ avec nous? demanda-t-il à Dent-de-Loup.
--Ce fardeau sera doux et léger aux épaules du chef.
--Avançons donc.
Vingt pas les rapprochèrent de l'endroit par où nous avons déjà vu le sauvage escalader le cap et entrer dans la ville; c'est-à-dire au-dessous des édifices de l'évêché. L'ascension du roc se fit sans obstacle; après quoi, les deux hommes se glissèrent comme des couleuvres dans la cour de l'évêché, qu'ils traversèrent sans faire de fâcheuses rencontres, et vinrent s'arrêter à l'endroit où les murs de clôture du séminaire et du palais épiscopal se réunissaient. Ici le Chat-Rusé imita doucement le parler sentimental d'un chat en bonne fortune.
Le même signal répondit au sien de l'autre côté du mur, que Dent-de-Loup se hâta d'escalader; et Harthing rejoignit aussitôt son compagnon, qu'il trouva conversant à voix basse avec un tiers. Instinctivement, l'officier porta la main à son poignard.
--Ce visage pâle est notre ami le vendeur d'eau de feu, dit le sauvage, qui remarqua ce mouvement.
--Ah! charmé de vous rencontrer ici, monsieur Boisdon, dit Harthing à voix basse.
--Vraiment! repartit l'hôtelier; moi je vous assure que cela ne me va pas autant, bien que je ressente un honneur infini de toucher la main de milord. Car, outre que je grelotte ici depuis une heure, il m'a fallu rester caché en cet endroit, frôlé à chaque instant par les patrouilles qui parcourent la ville en tous sens.
--Eh bien! voici pour vous récompenser de vos peines, et des dangers que vous avez courus à notre service, fit Harthing en lui présentant une bourse pesante dont l'avare Boisdon se saisit avec plus d'empressement qu'il n'avait fait de la main de milord, comme il appelait l'Anglais. Mais attendez ici notre retour, et faites bonne garde, ajouta Harthing.
Le sauvage et son compagnon marchèrent à pas de loup vers la demeure de Louis d'Orsy, tandis que l'aubergiste se recouchait sur le sol pour attendre leur retour.
L'hôtelier entendit bientôt, en frissonnant de tous ses membres, le bruit d'une fenêtre que l'on ouvrait précipitamment et qu'on refermait de même de l'autre côté de la rue; au même instant des pas qui venaient de la côte de la basse ville, se rapprochèrent graduellement de la place où il était blotti. Puis ses yeux, habitués aux ténèbres, distinguèrent un homme qui, en le dépassant, remonta la rue Port-Dauphin, s'engagea dans la rue Buade et alla s'arrêter sous la fenêtre par laquelle Harthing et Dent-de-Loup venaient de s'introduire dans la demeure du lieutenant d'Orsy.
Mais laissons Boisdon exhaler par tous les pores de sa peau les sueurs froides de la terreur, et transportons-nous chez Mlle d'Orsy, que nous avons par trop négligée depuis quelque temps.
D'après les ordres de son frère, notre héroïne avait dû se réfugier, durant l'après-midi, au couvent des Ursulines; car la petite maison de la rue Buade était trop exposée aux atteintes du boulet, pour que Louis permît à sa soeur d'y demeurer pendant le bombardement.
Mais le feu de la flotte ayant cessé vers le soir, Marie-Louise était revenue chez elle avec la vieille Marthe, que les détonations successives du canon avaient beaucoup effrayée et qui tremblait encore de tous ses membres.
Quand Marie-Louise eut pris le repas du soir et préparé, avec Marthe, celui de son frère qu'elle attendait d'un moment à l'autre, il était neuf heures passées.
Alors la jeune fille se mit à regarder avec inquiétude vers cette fenêtre de la cuisine, où l'apparition de la figure hideuse de Dent-de-Loup l'avait effrayée quelques jours auparavant.
Sans être tout à fait noire, la nuit n'était cependant éclairée que par la seule lumière des étoiles. Aussi Mlle d'Orsy ne pouvait-elle voir bien loin au dehors; mais elle espérait entendre au moins les pas de son frère... et de son fiancé.
Enfin, elle revint s'asseoir dans cette chambre où nous l'avons vue pour la première fois avec Bienville, et au même endroit qu'elle occupait alors.
Une humble chandelle de suif éclairait faiblement la chambre. La lumière rougeâtre et triste qu'elle jetait et le champignon qui semblait dormir au milieu de la flamme fumeuse de la bougie, attestaient qu'on négligeait de s'occuper de ces détails. C'est que Marie-Louise était en proie à une préoccupation trop grande pour y prêter attention. Quant à Marthe, elle s'était affaissée dans une chaise à bascule et à dos élevé, où, toute recoquillée, la pauvre vieille avait fini par succomber au sommeil, si facile à cet âge. Mais elle paraissait encore agitée des émotions de la journée; car un frisson nerveux passait de temps à autre sur ses membres débiles, et de ses lèvres s'échappaient d'incohérentes paroles.
Laissée seule à son inquiétude, énervée déjà par les graves événements des jours précédents, et partant prédisposée à se laisser aller à ces craintes si naturelles à son sexe, Marie-Louise sent un malaise étrange la gagner peu à peu.
Elle tressaille au moindre bruit; une vitre que le vent fait battre sur les châssis, un grillon qui chante en remuant les cendres du foyer, une poutre de la charpente craquant sous le poids des murs de la maison, un vieux meuble qui semble s'étirer et se plaindre d'un trop long service, font passer par tout son corps de fiévreux frissons.
Cet effroi semble augmenter encore lorsqu'une rafale de vent s'en vient ranimer les cendres chaudes de la cheminée, et jeter, en faisant vaciller les meubles, une lueur passagère sur la pénombre qui règne dans la grande salle.
La jeune fille n'ose faire un mouvement et retient son haleine dont le seul bruit l'effraie.
Soudain ses yeux, qui se sont arrêtés machinalement sur la fenêtre de la cuisine, s'y fixent avec terreur. Il lui semble que cette fenêtre est agitée par secousses, comme si on la forçait du dehors.
--Je suis folle! dit-elle pour se rassurer.
Tout à coup deux hommes bondissent à l'intérieur et referment derrière eux la croisée qu'ils ont ouverte avec fracas.
C'est Harthing, c'est Dent-de-Loup dont la figure bizarrement tatouée lui est une fois apparue hideuse comme celle d'un génie malfaisant et avant-coureur de l'infortune.
L'Anglais s'avance vers le siège où la jeune fille est clouée par la stupeur, tandis que Dent-de-Loup reste dans l'ombre.
--Ne vous avais-je pas dit "au revoir," mademoiselle, lors de notre entrevue à Boston? fait Harthing en s'inclinant d'un air railleur.
Comme Marie-Louise terrifiée ne peut rien répondre, Harthing continue, mais d'un ton plus sérieux:
--C'est que, voyez-vous, mes sentiments sont de ceux que l'absence ne saurait tuer. Ainsi, tel j'étais quand nous nous séparâmes là-bas, tel vous me revoyez encore.
--Eh bien! monsieur Harthing, sachez aussi que mes dispositions à votre égard n'ont pas plus changé que les vôtres, repart la jeune fille, à qui la gravité de la situation rend en partie l'énergie que la seule surprise lui avait enlevée.
--O Marie-Louise! ne vous hâtez pas de vous perdre en me perdant aussi! s'écrie Harthing, qui s'avance avec un geste moitié suppliant et moitié menaçant.
--Vous oubliez, je crois, monsieur, qu'outre l'inconvenance de vous introduire chez moi à pareille heure, il y a lâcheté de votre part à menacer une femme seule et sans défense!
--Mademoiselle, le temps presse et ne doit pas être perdu en vaines déclamations! Je vous aime, vous le savez; et pour vous posséder, l'enfer serait-il béant devant moi, j'y sauterais à pieds joints, pourvu que je pusse rouler avec toi dans l'abîme en te serrant sur mon coeur! Tu vois donc que cet amour est un sûr garant de ton bonheur, si tu consens à partager mon sort... Marie-Louise d'Orsy, voulez-vous être ma femme?
--Plutôt mourir! répond la jeune fille indignée.
--Alors, mademoiselle, je suis forcé, bien qu'à regret, de vous annoncer qu'il va falloir me suivre de gré ou de force!
--Monstre! je te méprise autant que je te hais!
Et, belle comme Junon courroucée, la fille du baron d'Orsy foudroie l'Anglais du regard.
Harthing fait un pas... Mais au même instant la fenêtre s'ouvre avec une violence extrême, et un homme tombe comme un boulet au milieu de la chambre, en criant:
--Damnation!
C'est Bienville, lui que Boisdon vient de voir s'arrêter près de la demeure du lieutenant d'Orsy.
On se souvient que Bienville avait quitté seul le quai de la Reine pour revenir à la haute ville. Assiégé de mille inquiétudes au sujet de sa fiancée, il avait pris à la hâte le chemin de la demeure de Marie-Louise. Il n'était plus qu'à vingt pas de la maison, lorsqu'il vit deux ombres sortir du sol et bondir à l'intérieur de l'habitation de son amie, en forçant une des croisées qui donnaient sur la rue.
Il accourt, approche ses yeux ardents de la fenêtre que l'on a vitement refermée, et voit John Harthing auprès de sa fiancée, dont la pâleur atteste l'effroi. Il va s'élancer, cédant au premier mouvement de son coeur; et pourtant la réflexion lui venant en aide, il se contient et attend.
Mais lorsqu'il a vu son rival abhorré prêt à porter sur Marie-Louise des mains violentes, il rugit, bondit et tombe dans la maison l'épée au poing.
--Ah! attends un peu, infâme! s'écrie Bienville d'une voix étranglée par l'exaspération; nous allons voir si tu peux aussi bien manier l'épée que violenter une femme. Oh! oh! je te tiens enfin, misérable!
--Pas encore, mon cher monsieur! répond Harthing avec un ricanement satanique. Et, sans prendre la peine de dégainer, il fait un signe à Dent-de-Loup.
Celui-ci, que François n'a pu voir en entrant, saisit ce dernier par derrière, le terrasse, et, avec l'aide de l'Anglais, il garrotte et bâillonne Bienville avant même que celui-ci ait eu le temps de porter un seul coup de pointe à ses ennemis.
La vieille Marthe veut appeler au secours; elle se lève, jette un cri sourd et tombe évanouie de frayeur.
Dent-de-Loup sort de sa gaîne un long couteau à scalper, en appuie la pointe acérée sur la poitrine de Bienville et interroge Harthing du regard.
--Non! répond celui-ci, pas devant cette jeune femme. D'ailleurs, la poudre que tu as apportée nous en débarrassera plus vite. Entendez-vous, galant chevalier, dit-il à Bienville, ce baril contient vingt livres de poudre, et, dans cinq minutes, vous sauterez bravement dans les nuages comme un soldat sur un bastion miné! J'en suis bien fâché, mais pourquoi diable aussi vouloir intervenir entre cette femme et moi?
Et, sans s'occuper de Bienville qui se tord, impuissant, dans ses liens, il se retourne vers Dent-de-Loup. Celui-ci va scalper la servante.
C'était une horrible scène.
Ici Bienville se roulant à terre dans une rage folle, les artères du cou gonflées, les muscles tendus et les yeux rouges de sang; là, Harthing les traits contractés par toutes ses passions mauvaises et dévorant de son regard de feu Marie-Louise qui vient de perdre connaissance. Plus loin Dent-de-Loup qui, après avoir fait décrire à la pointe de son couteau un cercle rapide sur la tête de Marthe, retient entre ses dents la lame ensanglantée dont il vient de se servir; et, posant son pied droit sur le dos de la pauvre femme, la saisit par la chevelure qu'il arrache violemment par une brusque secousse, en laissant nu l'os du crâne.
Pour éclairer cet affreux tableau, une chandelle fumeuse jette sa sinistre lumière dont la lueur blafarde rougit la muraille comme d'une teinte de sang.
Harthing n'a pu vaincre le dégoût que lui inspire la brutalité sauvage de son complice; il a détourné la tête et relève Marie-Louise évanouie. Puis il saisit ce fardeau si léger à ses bras et se dirige vers la porte, quand il remarque Dent-de-Loup qui se prépare à scalper aussi Bienville.
--Laisse-le donc mourir en paix, dit-il au sauvage.
L'homme des bois ne répond que par un grognement sourd et appuie la pointe de son couteau sur la tête de François, tandis qu'un hideux sourire crispe ses lèvres.
En ce moment le ciel semble s'illuminer au dehors, et plusieurs fortes détonations font trembler la maison, pendant que de rauques rugissements déchirent le voile de silence qui plane sur la ville.
--Voilà que l'amiral fait feu sur la place! s'écrie Harthing. Il n'y a pas une seconde à perdre! Allons! vite! ouvre la porte, Dent-de-Loup, et, lorsque je serai sorti avec la jeune fille, allume la mèche du baril et suis-moi!
Le sauvage lui lance un regard haineux; et pourtant, laissant là Bienville qu'il allait scalper, il obéit à l'ordre du lieutenant.
Mais à peine la porte est-elle entrouverte qu'un bruissement de pas et de voix se fait entendre dans la côte de la basse ville.
Tandis que l'Anglais se précipite au dehors avec Marie-Louise, le sauvage, qui entend les pas se rapprocher rapidement, pousse le baril de poudre jusqu'à la porte, mais au dedans du seuil, afin de pouvoir s'esquiver plus vite. Puis, saisissant la chandelle allumée, il en met la flamme en contact avec une mèche fixée à l'un des bouts du barillet, rejette dans la cuisine la bougie qui s'éteint en tombant; et, sans prendre le temps de refermer la porte, vu que les pas du dehors deviennent de plus en plus distincts, il court rejoindre Harthing, qui déjà rampe avec sa proie dans l'ombre.
Afin de rendre plus mystérieux l'enlèvement de Marie-Louise, Harthing avait imaginé de faire sauter et d'incendier la maison, pour laisser ainsi croire qu'une bombe avait pénétré, puis éclaté dans la demeure de Louis d'Orsy. Car il savait que l'amiral devait recommencer le bombardement durant la soirée.
Spectateur enchaîné, Bienville a tout vu, tout entendu. On enlève celle qu'il aime... il ne peut la secourir... et le feu, consumant la mèche, va se communiquer au volcan...
Il concentre ses forces, et raidit ses membres, qu'il fait se détendre violemment contre les liens qui le retiennent; mais ces derniers résistent, car Dent-de-Loup les a choisis neufs.
O rage! ô désespoir!
Vingt fois Bienville se tord contre la corde qui l'enchaîne, et vingt fois ses muscles épuisés craquent à se rompre dans leurs impuissants efforts....
Une sueur froide enveloppe son corps comme du linceul de l'agonie....
C'en est fait, il lui faut mourir! Car il voit dans l'ombre la lueur tremblotante de la fusée dont chaque étincelle ronge, en pétillant, le faible lien qui le tient suspendu sur son éternité......
CHAPITRE XI
BOISDON S'AGITE ET DIEU LE MÈNE.
Revenons à Jean Boisdon, que nous avons laissé se morfondant de peur près de la clôture de l'évêché.
Cinq minutes ne s'étaient point écoulées depuis que l'hôtelier avait vu Bienville s'approcher de la maison du lieutenant d'Orsy, puis y pénétrer après Harthing et Dent-de-Loup, qu'un nouveau bruit de pas vint désagréablement résonner à son oreille. Ceux qu'il entendait cette fois étant plus sonores et moins réguliers, il en conclut que plusieurs personnes devaient s'avancer de son côté; raisonnement qui se confirma quand il entendit des sons de voix entrecoupés et confus.
--L'Anglais et le sauvage auront une fière chance s'ils s'en retournent les mains nettes, pensa-t-il. Eh! mais, mon Dieu! s'ils allaient être poursuivis et qu'on vînt à me découvrir ici! Ah! par saint Jean, mon patron, je me suis mis en de beaux draps! Je donnerais bien--il mit la main dans la poche de son haut-de-chausses et tâta l'or que venait de lui donner Harthing--je donnerais bien.... l'une des pièces contenues dans cette bourse, pour être à cette heure couché auprès de Javotte. Car, bien qu'elle soit jalouse, partant revêche, ma pauvre femme, et qu'elle semble se complaire à faire de notre lit le théâtre de nos querelles domestiques, j'aimerais mieux, en ce moment, la paillasse commune que cette terre humide, sans compter..... Mais bon Dieu! qu'est-ce là?
Une clarté subite venait d'illuminer la nuit; Boisdon sentit le sol trembler sous son corps, tandis qu'un jet de terre et de sable le couvrait des pieds à la tête, et que plusieurs fortes détonations ébranlaient le tympan de ses oreilles.
C'était le feu de l'artillerie anglaise qui, au même instant, forçait Harthing à précipiter sa retraite avec Dent-de-Loup. Phipps, exaspéré des avaries que ses vaisseaux avaient essuyées, s'était avisé de troubler au moins le repos des assiégés et avait ordonné de faire quelques décharges d'artillerie sur la ville, à l'heure où les habitants devaient y sommeiller.
Quelques boulets qui viennent s'enfouir non loin de l'endroit où se tient Jean Boisdon, réchauffent au plus haut point chez ce dernier l'instinct de la conservation.
--Jésus Dieu! préservez-moi! s'écrie-t-il en se levant tout debout, sans penser qu'il peut être remarqué par le premier passant.
--A terre! ou tu es mort! lui dit une voix sourde et contenue, tandis que la pointe aiguë d'un poignard s'appuie sur sa poitrine.
C'est Dent-de-Loup, qui vient de retraverser la rue avec Harthing.
Cédant à la force d'un bras vigoureux, Boisdon se laisse glisser à terre en grelottant de frayeur.
--Impossible de franchir le mur à présent, avec la jeune fille, murmure Harthing; car ces hommes ne sont plus qu'à vingt pas de nous. Et le baril qui va sauter! Par Satan! cette mèche aura brûlé jusqu'au bout avant que ces maudits importuns nous aient dépassés!
Une effroyable contraction étreignit le coeur de ces trois hommes obligés de rester exposés au feu de la terrible mine qui allait éclater à cent pieds d'eux. La fusée adaptée au baril devait embraser la poudre en cinq minutes; et il y en avait au moins deux d'écoulées depuis que Dent-de-Loup l'avait allumée.
--Oh! puisqu'il faut périr avant que d'être heureux, se dit Harthing, je vais lui donner au moins le baiser des fiançailles de la mort!
Et ses lèvres en feu pressent avec force la bouche glacée de Marie-Louise évanouie.
En ce moment quinze hommes armés venant de la basse ville passaient devant eux.
Au même instant aussi, un boulet frappe la muraille contre laquelle Harthing, Dent-de-Loup et Boisdon se serrent avec frayeur; le projectile tombe à dix pas d'eux et les couvre de fragments de pierre dont plusieurs blessent Boisdon.
--Sainte Vierge Marie! je suis mort! hurle l'hôtelier, qui écarte violemment le sauvage pris au dépourvu, bondit sur ses jambes et s'élance en courant vers la rue Buade, avec la frénésie aveugle de la terreur. Il ne voit, il n'entend rien; mais il court avec l'emportement furieux d'un cheval qui a pris le mors aux dents.
Aussi va-t-il donner au beau milieu de la patrouille. Boisdon bouscule un soldat qui se trouve sur son chemin et continue sa course effrénée vers la cathédrale.
--Sacrebleu! qu'est-ce là? s'écrie le soldat renversé par l'aubergiste.
--Eh! l'ami! arrêtez! mordieu! crient ses camarades.
Mais l'hôtelier ne se rend point à cet ordre.
--Feu sur lui! commande Louis d'Orsy, le chef du détachement.
L'un des soldats tenait déjà son mousquet en joue. Le coup part.
Boisdon n'est plus qu'à trois pas de la maison de Louis d'Orsy, quand la balle du mousquet vient lui casser une jambe. Emporté par son élan, il tombe dans la porte entr'ouverte de la demeure du lieutenant. Sa tête frappe le baril de poudre, dont la fusée brûle toujours.
--Ah! mon Dieu!... ce baril de poudre!... la mort!.... s'écrie Boisdon qui, de ses mains désespérées, presse, étreint, arrache la mèche fumante qu'il rejette au dehors.
Cependant, Harthing et Dent-de-Loup qui n'ont pu arrêter Boisdon, sont restés couchés sur la terre, au pied de la muraille. Ils retiennent jusqu'à leur haleine, de peur d'être entendus.
--Très bien! pense Harthing en voyant tomber Boisdon sous le coup de feu du soldat; tant mieux, ils ne nous verront point! Leur attention va se porter sur ce bélître d'aubergiste. Ah! si ce damné d'Orsy, qui commande la patrouille, se doutait... Malédiction!
Marie-Louise, que les cris et le coup de feu avaient tirée de son évanouissement, à l'insu de son ravisseur, vient de s'échapper des bras de ce dernier. Elle aussi a reconnu la voix de son frère. Avec la force et la rapidité que donne le désespoir, elle bondit, s'élance et court vers Louis d'Orsy en jetant des cris perçants.
Harthing veut l'arrêter, et l'insensé se lance à sa poursuite.
--Au secours! à moi, Louis! crie la jeune fille d'une voix déchirante.
Et venant tomber dans les bras de son frère, elle se retourne effarée en montrant de la main son ennemi.
--Harthing! s'écrie-t-elle.
--Par Dieu! arrêtez cet homme! dit Louis d'Orsy en faisant de ses bras un rempart à sa soeur.
Les soldats entourent Harthing, qui tire alors un pistolet de sa ceinture, casse la tête du premier homme qui veut lui barrer le passage, en renverse un second d'un coup de poignard et redescend à la course vers la clôture de l'évêché, qu'il franchit en s'aidant des mains et des pieds.
--Sus à lui! disent les voix de plusieurs poursuivants qui le serrent de près.
Harthing traverse en dix bonds la cour de l'évêché; et troublé, haletant, oubliant l'endroit par où le sauvage l'a fait entrer dans la ville, il saute par-dessus une autre muraille et tombe dans le jardin du séminaire. Il voit alors qu'il a fait fausse route et court dans la direction de la grande croix de bois qui dominait alors en cet endroit la cime du cap.
Le premier de ceux qui le suivent n'est plus qu'à quelques pas de lui, lorsqu'il est arrêté par la palissade plantée sur le bord du roc. Un élan désespéré le porte sur le haut des pieux de la fortification.
Mais en retombant de l'autre côté, il se rencontre face à face avec un homme qui a franchi la palissade en même temps que lui.
C'est Bras-de-Fer.
--Place! lui dit Harthing, en armant son second pistolet.
Pierre a vu ce mouvement et se jette de côté au moment où le coup part. La balle effleure l'oreille du Canadien qui se précipite sur son ennemi. Celui-ci s'efforce de poignarder Bras-de-Fer.
Malheureusement pour ce dernier, l'étroit espace où a lieu la lutte étant inégal, il perd pied sur un accident du terrain et tombe à la renverse.
--Meurs donc, chien! crie l'Anglais qui porte un coup terrible à son adversaire.
Mais la rage aveugle de Harthing tourne au profit du Canadien; car le poignard mal dirigé ne fait que glisser sur ses côtes et labourer la chair qui les recouvre.
--Oh! satané gredin! s'écrie Bras-de-Fer, en renversant son ennemi sous lui; puis il le saisit d'une main par la nuque du cou, tandis que de l'autre il retient le bras droit de son ennemi, qui ne peut alors se servir de son arme. Et le Canadien se relève en tenant toujours Harthing au bout de ses bras puissants.
Celui-ci tente un dernier effort; il s'accroche les pieds à un tronc d'arbre et imprime une si violente secousse à son corps que le Canadien se sent glisser avec lui sur la pente rapide du cap.
Mais dans sa chute, Pierre rencontre le tronc d'arbre qui vient de servir à l'Anglais et s'y retient d'une main; ce qui le contraint pourtant de lâcher le bras armé du lieutenant, qui se tord à cent pieds au-dessus de l'abîme, écume et blasphème comme un démon.
Le feu d'un obus qui éclate au proche fait luire le poignard qui menace encore la poitrine de Bras-de-Fer, lorsque le géant, qui retient toujours Harthing par le cou, soulève son ennemi au-dessus de sa tête et le rejette en avant dans le gouffre béant à ses pieds.
L'Anglais tombe, rebondit et roule sur le flanc escarpé du roc.
Cette lutte avait été pourtant si courte, que les compagnons de Pierre qui franchirent les premiers le rempart de palissades, n'arrivèrent sur les lieux qu'au moment où Harthing tomba.
Un cri déchirant d'angoisse monta du fond des ténèbres qui baignaient la rue Sault-au-Matelot; on entendit le bruit produit par la chute d'un corps lourd sur des branches sèches, et ce fut tout.