François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle

Part 11

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--Quarante mille tripes de démons! s'écrie Pierre qui ploie son corps en deux, et, le relevant d'un puissant effort, arrache de terre le poteau qui le retient et rompt les liens dont il est garrotté. Saisissant le pieu, il en assomme quatre sauvages sur place en autant de tours de main. Tandis que les autres Iroquois épouvantés croient sans doute avoir affaire à quelque manitou redoutable, Pierre rend son frère à la liberté et reprend le chemin du pays.

Il était né à Beauport, en 1655, d'un pauvre cultivateur de l'endroit. A douze ans, se voyant l'aîné d'une dizaine de marmots dont le nombre ne paraissait pas devoir en rester là, grâce à la jeunesse[38] de dame Martel et à la vigueur de monsieur son père, Pierre quitta la maison paternelle et alla prendre du service à Montréal chez M. Charles LeMoyne, père de notre héros François de Bienville.

[Note 38: Les filles se mariaient alors très jeunes en Canada, et il n'était pas rare de voir en ce temps-là une mère âgée seulement de treize à quinze ans.]

Il y demeura jusqu'à l'âge de vingt-six ans, partageant quelquefois les jeux et souvent les escapades des fils aînés de M. LeMoyne, ou berçant sur ses genoux les plus jeunes, à mesure qu'ils arrivaient. Dame! était-il fier aussi, de dire à quiconque voulait l'entendre, qu'il avait couru les bois avec MM. d'Iberville, de Sainte-Hélène et de Maricourt, à l'insu de leurs parents, alors qu'ils étaient trop jeunes encore pour le faire sans un danger inutile. Les larmes lui venaient aux yeux quand il ajoutait qu'il avait maintes fois endormi dans ses bras François de Bienville enfant, en lui chantant une ballade des temps passés.

Au sortir de chez M. LeMoyne, Pierre se fit coureur des bois, par goût d'abord, ensuite par nécessité. Pendant huit ans, il battit les immenses forêts du Canada, des colonies anglaises et de la Lousiane, tantôt chassant, guerroyant, bivouaquant ou dormant sous un ouigouam ami, tantôt poursuivi, traqué, serré de près par les Iroquois, qui le connaissaient tous à la justesse de son coup de feu et à la force musculaire de ses bras puissants.

Mais les lois étant devenues très sévères, en ce temps-là, contre les coureurs des bois, et la famille LeMoyne lui ayant offert une charge de fermier, Pierre accrocha son vieux mousquet dans la cuisine de son ancien maître; c'était en 1689.[39]

[Note 39: M. Charles LeMoyne était mort quelques années auparavant.]

Un des premiers à s'enrôler l'année suivante, il obtint de servir dans la compagnie de la marine dont M. de Maricourt était capitaine et Bienville enseigne.

Vrai type de ces bons serviteurs d'un temps qui n'est plus, Pierre avait voué un attachement sans bornes à ses maîtres, et ne se sentait heureux qu'autant qu'il les pouvait partout suivre et servir.

Voici maintenant par quelle circonstance il était absent de son poste dans l'après-midi du 18 et qu'il avait assisté à l'engagement qui eut lieu à la Canardière entre les Canadiens et les Anglais.

M. de Frontenac, voulant garder près de lui les Québecquois pour la défense de la place, envoya, comme nous l'avons déjà vu, M. de Longueuil et trois cents hommes de Montréal à la rencontre du major Whalley. Mais comme aucun des premiers ne connaissait la Canardière, ni les abords de la ville, le gouverneur fit demander à M. de Maricourt de vouloir bien lui envoyer Bras-de-Fer, natif de l'endroit, pour guider M. de Longueuil et ses gens; ordre auquel Pierre Martel s'était aussitôt rendu.

--Allons! Pierre, dit M. de Maricourt en essuyant du revers de la main une larme brûlante que la fatale nouvelle de la mort du chevalier de Clermont avait fait rouler sur sa joue, dis-nous comment il est tombé, et ce qui s'est passé là-bas cette après-midi.

--Bien volontiers, mon capitaine; mais j'éprouve le besoin de fumer une touche, et si ça vous est égal...

--C'est bon! fais vite et commence.

--Ah! les satanés gredins d'Anglais! s'écria Pierre, après avoir vainement cherché dans toutes ses poches; il m'ont fait perdre ma blague, une blague toute neuve et taillée dans la peau d'un petit loup marin que j'assommai l'année passée sur l'île à M. Sainte-Hélène.[40] Ah! qu'il m'en tombe sous la patte un de ces _Englishs_, et si je ne me fais pas un sac à tabac du meilleur de sa peau, je veux être scalpé à la Toussaint. Voyons, vous autres, chargez-moi ma pipe.

[Note 40: L'île Sainte-Hélène appartenait alors, en effet, à M. LeMoyne de Sainte-Hélène; elle avait été ainsi nommée en l'honneur de Hélène Boullé, femme de Champlain.]

Vingt bras se tendirent vers Pierre Martel, qui, après avoir allumé son brûle-gueule, s'assit sur l'affût d'un canon et fit à ses auditeurs attentifs le récit qui va suivre.

--Eh bien! donc, commença Bras-de-Fer, vous savez qu'il pouvait être comme une heure, lorsque nous laissâmes la ville, tambour battant et l'arme au bras. Après avoir traversé la rivière Saint-Charles dans le bac des Soeurs, nous suivons quelque temps la grève pour piquer ensuite à travers le bois jusqu'au sud d'une petite rivière qui se décharge dans le fleuve.[41]

[Note 41: Ce petit cours d'eau se jette dans le Saint-Laurent, quelques arpents au nord de la ferme de Maizerets. C'est la rivière des Fous, appelée autrefois "de la cabane au Taupier."]

A peine sommes-nous embusqués sur la bordure du bois, que le seigneur[42] nous fait avertir par mon petit frère Jacquot--un vrai lutin du diable, qui n'a que treize ans et joue déjà de l'arquebuse comme un homme fait--qu'il s'est caché avec soixante de ses gens à deux cents pas au nord du ruisseau. Il nous fait savoir que les chaloupes anglaises jetteront probablement leur monde sur les bords du cours d'eau; car il a vu un de leurs canots en sonder l'embouchure au petit jour. Alors il nous sera facile de leur tomber dessus en nous entendant avec lui pour les prendre entre deux feux.

[Note 42: M. Juchereau de Saint-Denis était seigneur de Beauport.]

--C'est bon! répond M. de Longueuil à Jacquot. Mais dis à ton capitaine qu'il laisse les ennemis gagner de mon côté, vu que j'ai cinq fois plus d'hommes que lui.

--Monsieur! mon capitaine n'a pas peur, répond effrontément ce satané Jacquot, et si l'Anglais vient de notre bord, laissez-nous faire; le temps des prunes est passé, mais on lui fera manger des noyaux tout de même.

--Allons, décampe, lui dit en riant M. de Longueuil après lui avoir tiré l'oreille. Jacquot fait la grimace du côté de l'Anglais et disparaît comme un renard à travers le fourré.

Il n'y a pas une demi-heure que nous sommes à l'affût, quand cinquante chaloupes remplies d'Anglais nagent vers la terre. Mais la mer a baissé, et il leur faut débarquer à quelques arpents du rivage, hors de la portée de nos mousquets.

--Oh! quel dommage que la lisière du bois soit si loin d'eux! murmure notre commandant, qui m'a fait placer à côté de lui pour profiter de ma connaissance des lieux.

En effet, les _goddem_, forcés de se jeter à l'eau jusque sous les bras,[43] parce que leurs bateaux s'échouent dans le sable, gagnent la terre sans ordre et pêle-mêle comme des moutons. Mais une fois là, pourtant, ils reforment leurs rangs et se dirigent au pas vers nous. On aurait entendu bâiller une mouche tant nous étions tranquilles dans notre cachette. L'ennemi n'est plus qu'à cinquante pas de nous.

[Note 43: Journal de Whalley.]

--Attention! enfants, nous dit à demi-voix notre commandant. Visez bien chacun votre homme. En joue! Feu! Brrrrr, près de quatre cents balles, car les hommes de M. Juchereau ont fait feu avec nous, sortent en sifflant du milieu des broussailles et tapent au beau milieu des hérétiques, dont cinquante au moins mordent la poussière.

Pendant que l'ennemi surpris tourne les talons et fait mine de nous souhaiter le bonsoir,[44] nous chargeons, tirons, puis rechargeons encore.

[Note 44: Journal de Whalley.]

Mais les Anglais semblent se remettre un peu et font feu sur nous, c'est-à-dire au-dessus; car ils tirent à hauteur d'homme, et nous sommes tous couchés à plat ventre. Bien visé! fameux! mes mignons! que je leur dis. Puis, apercevant un petit officier dont les cheveux sont rouges comme l'habit qu'il porte, je lui envoie une dragée dans sa vilaine boule. Vlan! le voilà les jambes en l'air. Eh! c'est comme ça qu'on tire, mes amours! que je leur redis, en donnant à gober une autre balle à la gueule de mon mousquet qui a faim de tuer.

Les Anglais, qui voient que le feu est moins nourri du côté de M. Juchereau, s'élancent au pas de course dans cette direction.

--Debout, enfants! s'écrie notre capitaine; suivons-les et feu sur eux!

Alors, on se disperse en tirailleurs, et, cachés, qui derrière un arbre, qui à l'abri d'un rocher, on fait descendre sa garde à plus d'un habit rouge.

Pendant qu'on serre ainsi l'ennemi de près, M. Juchereau nous a rejoints avec sa troupe. Le vieillard[45] a encore bon pied et bon oeil, je vous assure; car il se tenait à côté de nous, sautant comme un jeune homme par-dessus les mares d'eau et les cailloux, et faisant le coup de feu comme vous et moi.

[Note 45: M. Juchereau de Saint-Denis avait alors soixante ans.]

Nous sommes une trentaine d'hommes réunis autour de M. de Longueuil, et comme nous nous trouvons les plus près de l'ennemi et que nos coups portent mieux, nous attirons bientôt l'attention des Anglais. Ils tirent sur nous et rechargent leurs armes en courant. A la première décharge qu'ils ont faite de notre côté, une balle est venue casser la tête du jeune M. de Latouche.[46] Il rend l'âme dans les bras de deux de ses censitaires, qui le chargent sur leurs épaules pour l'emporter hors du champ de bataille.

[Note 46: Le fils du seigneur de Champlain.]

J'avertis plusieurs fois M. de Clermont, qui nous avait suivis comme volontaire, de ne pas trop s'exposer, et de se cacher derrière un arbre ou une butte pour tirer plus sûrement et sans danger. Mais l'imprudent jeune homme ne m'écoute point; aussi reçoit-il une balle qu'un damné Iroquois--ah! si jamais je le rencontre, ce particulier-là!...--lui envoie en pleine poitrine; puis il vient tomber dans mes bras en me disant d'une voix à faire pleurer: "Mes adieux à mon père... à Bienville... à d'Orsy..." Et il meurt. Je le charge sur mon dos et l'emporte au travers du bois avec moi.

Quand je rejoignis les autres, une balle venait de casser le bras au seigneur Juchereau. Mais le vieux capitaine, qui est aussi brave que l'épée du roi, n'a pas voulu quitter son poste; et il a continué de commander ses hommes, tandis que son bras droit pendait sans vie à son côté.

On s'est ainsi battu jusqu'à six heures, fusillant l'Anglais qui n'osait s'engager dans les bois à notre poursuite. Alors un corps de troupe, envoyé par le gouverneur, est venu appuyer notre retraite, qui s'est faite en combattant toujours; car les ennemis, qui cherchaient sans doute un lieu de campement, ne se sont arrêtés qu'à la ferme où vous voyez leurs feux.

Après avoir retraversé la rivière Saint-Charles, je fis un brancard et j'emportai, avec mes camarades, le corps de M. de Clermont jusqu'à l'Hôtel-Dieu, où nous l'avons laissé pour y être enterré.

--Combien d'hommes avez-vous perdus? demanda M. de Maricourt, après un assez long silence.

--Oh! pas beaucoup, mon capitaine. A part M. de Clermont et M. de Latouche, nous n'avons eu que dix à douze blessés.[47]

[Note 47: Archives de Paris, lettre de Monseignat.]

--Connaît-on les pertes de l'ennemi?

--Oui, mon capitaine; quelques coureurs des bois que M. de Longueuil avait envoyés sur le champ de bataille pendant que nous revenions vers la ville, nous ont rejoints comme on y rentrait. Ils disent qu'il y a cent cinquante ennemis[48] sur le carreau, depuis le camp des Anglais jusqu'au lieu où ils ont débarqué.

[Note 48: Archives de Paris, même lettre.]

On entendit en ce moment le bruit des pas d'une patrouille qui s'avançait vers le quai. On échangea le mot d'ordre, et il se trouva que les arrivants étaient chargés d'apporter des vivres à la compagnie. M. de Frontenac envoyait aussi un officier pour commander le poste durant l'absence des chefs laissés libres d'aller prendre quelques heures de repos.

Bienville qui, tout le jour, avait conçu mille inquiétudes au sujet de Marie-Louise, reprit avec empressement, mais seul, le chemin de la haute ville. Car MM. de Maricourt et d'Orsy restaient quelques instants de plus sur le quai pour présider au partage des rations et donner leurs instructions à l'officier chargé de les remplacer.

De noirs pressentiments serraient le coeur de François; il lui semblait qu'un malheur menaçait sa fiancée. La lettre de John Harthing n'était pas de nature à rassurer Bienville. Aussi se dirigea-t-il en grande hâte vers la demeure de Louis d'Orsy.

CHAPITRE X

NUIT TERRIBLE.

Un peu avant l'heure où Bras-de-Fer faisait son apparition sur la plate-forme défendue par la batterie de Sainte-Hélène, Harthing, qui était attaché à l'expédition de terre, se présentait devant le major Whalley, son commandant.

Ce dernier avait établi son camp à peu près à un mille en deçà de l'endroit où ses troupes étaient débarquées, et à un demi-mille au nord de la rivière Saint-Charles. Afin de pouvoir surveiller les mouvements de la flotte et d'assurer au besoin sa retraite, le major avait fait placer, durant la nuit, un tiers de ses troupes au lieu même du débarquement. Son quartier général occupait une ferme, où les soldats purent se mettre à l'abri dans les quelques bâtiments qui s'y trouvaient.

Lorsque John Harthing parut devant son chef, celui-ci, installé dans la meilleure pièce de la ferme, causait avec quelques officiers. Voyant que son lieutenant désirait lui parler et qu'il restait à l'écart, Whalley le rejoignit et, l'entraînant à quelques pas du groupe d'officiers qui composaient son état-major:

--Eh bien! monsieur Harthing, avez-vous des renseignements à me donner, lui demanda-t-il?

--Non, monsieur, répondit l'autre. Mais si vous voulez me donner congé ce soir, peut-être réussirai-je mieux aujourd'hui que Dent-de-Loup hier.

On se souvient que le lieutenant avait fait tolérer la présence du sauvage sur la flotte, sous prétexte que ce fidèle allié offrait à s'introduire dans la ville pour y découvrir un endroit faible par où l'on pourrait y pénétrer par surprise.

Aussi lui avait-il d'abord été facile de rendre plausibles aux yeux de ses chefs, la première reconnaissance de Dent-de-Loup et l'expédition de la veille, où celui-ci avait donné à Boisdon la lettre remise par ce dernier à Louis d'Orsy.

Mais, comme on le peut bien croire, ces démarches n'ayant pas beaucoup profité à l'utilité générale des assiégeants, vu que Harting ne donnait sur ces deux tentatives que d'évasives réponses, les chefs de l'expédition retirèrent aussitôt leur confiance à ces vaines sorties nocturnes. Aussi Whalley répondit-il froidement à son lieutenant:

--D'après le résultat de vos premières tentatives, il est difficile, monsieur, d'augurer mieux d'une nouvelle. Cependant je veux bien vous laisser libre de faire un dernier effort; mais si la réussite ne vient pas cette fois à votre aide, il me faudra vous empêcher d'exposer inutilement votre vie.

--Aussi est-ce bien mon intention, monsieur, de vous demander congé seulement pour ce soir. Mais, vous plairait-il de me donner le mot de passe, afin de ne pas être retardé par nos sentinelles?

--Le mot d'ordre est: "Prenez garde," dit Whalley qui regarda froidement Harthing.

Celui-ci ne put supporter ce coup d'oeil inquisiteur, et après avoir salué profondément, il sortit.

A peine eut-il franchi le seuil et refermé la porte de l'habitation, qu'un homme surgit devant lui: c'était Dent-de-Loup.

Le lieutenant s'attendait à cette apparition, car il dit au sauvage:

--C'est bien! suis-moi.

L'autre, qui portait un petit baril sous son bras gauche, emboîta le pas derrière Harthing.

Ils marchèrent ainsi pendant un quart d'heure, sans rien dire autre chose qu'une courte réponse au qui-vive des sentinelles. Lorsqu'ils eurent laissé derrière eux le dernier factionnaire, placé en enfant perdu à quelque distance du camp, Dent-de-Loup prit le premier la parole.

--Mon frère pâle ne se souvient plus, dit-il à Harthing, que nous avons fumé tous deux le calumet du conseil dans son ouigouam du grand village des blancs.[49]

--Et pourquoi ne m'en souviendrais-je pas?

[Note 49: Boston.]

--Parce qu'il semble au chef qu'il est plutôt l'esclave que l'allié de son frère au visage pâle.

Harthing se mordit les lèvres. Bien que ce fût la première fois que Dent-de-Loup se plaignît du rôle passif que son allié lui avait fait jouer jusqu'alors, il importait beaucoup aux projets du lieutenant que le chef ne se révoltât point au moment où l'Anglais croyait prévoir le succès de ses intrigues. Aussi, maîtrisant l'inquiétude que la brusque sortie de l'Agnier suscitait en lui, répliqua-t-il d'une voix calme:

--Mon frère croit-il, par hasard, que je veuille le tromper?

Le Chat-Rusé ne répondit pas.

--Alors, fit Harthing en s'arrêtant, le chef est libre d'abandonner un ami, s'il est le jouet d'un tel soupçon.

--Les hommes blancs sont prompts comme la balle de leurs mousquets, dit le sauvage. Non, le désir du chef n'est pas de trahir un frère avec lequel il a fumé le calumet du conseil. Mais il voudrait bien savoir s'il pourra travailler bientôt à l'accomplissement de ses propres projets; ce dont son frère blanc a su le détourner jusqu'à ce jour.

Harthing, craignant de se fermer tout accès dans la ville, avait en effet défendu jusqu'alors à Dent-de-Loup de donner cours à ses idées de vengeance.

--Si j'ai jusqu'à présent agi de la sorte, répondit Harthing refoulant en lui toute la mauvaise humeur que lui causaient les trop justes plaintes de l'Iroquois, c'est que j'ai voulu rendre plus sûre la vengeance que nous désirons exercer tous deux sur nos ennemis.

--Le pauvre homme des bois ne saurait comprendre ces belles paroles.

--Eh bien! que mon frère écoute et il se convaincra de ma sincérité à son égard. N'est-ce pas bien commencer à se venger des Français que d'enlever la jeune fille pâle? N'y a-t-il pas deux hommes qui pleureront des larmes de sang lorsque la jeune fille aura disparu? Sans compter qu'elle-même......

Dent-de-Loup sembla convenir tacitement de cette assertion; car il se rapprocha du lieutenant et parut attendre avec le plus vif intérêt ce que celui-ci allait ajouter.

--Mais pour faire réussir ce premier plan, continua l'Anglais satisfait d'un tel avantage, il faut retarder un peu l'exécution des autres. Car si tu avais tué d'abord quelques Français, nous ne pourrions maintenant nous introduire dans la place; et pour un ou deux ennemis que tu aurais occis, au grand risque de ta propre vie, il nous devenait impossible d'empoisonner les jours de ceux qui vont bientôt ressentir les effets de notre colère. Or ces derniers souffriront plus et pendant plus longtemps de la catastrophe qui les va frapper par notre main, que les quelques malheureux que tu aurais massacrés et dont la peine se serait terminée avec la mort.

--Le manitou de la vengeance parle par ta bouche, repartit l'Agnier convaincu.

--Mais une fois la jeune fille enlevée, dit Harthing en terminant, je jure à mon frère, sur les mânes sacrés de mes aïeux, que, loin d'arrêter le couteau du chef sur le coeur d'un ennemi, je l'aiderai moi-même à l'y enfoncer plus profondément encore!

Le serment fait par Harthing et que les sauvages ont toujours regardé comme inviolable, rendit toute confiance à Dent-de-Loup. Il tendit à l'Anglais sa main et dit:

--Le coeur du visage pâle est franc comme ses paroles et ces dernières sont une douce musique aux oreilles du chef. Mais allons, et réparons le temps perdu.

Harthing ne demandait pas mieux et il s'efforça de suivre de près le sauvage, qui se dirigeait déjà d'un pas rapide vers la grève de la rivière Saint-Charles. Les épais mocassins qui chaussaient leurs pieds étouffaient le bruit de leurs pas et diminuaient de beaucoup le danger où ils étaient d'être entendus de quelque rôdeur ennemi.

Ils atteignirent la rivière en dix minutes de marche.

Là, Dent-de-Loup s'orienta et se mit à ramper comme un reptile vers un rocher situé à cinquante pas de distance. Il fut satisfait de cette exploration, car il revint bientôt vers Harthing et lui fit signe de le suivre.

Quand ils arrivèrent au rocher, l'Anglais vit un canot d'écorce que le sauvage avait caché dans une anfractuosité du roc. Ils prirent alors sur leur dos la légère pirogue et marchèrent vers l'eau du Saint-Charles, que la marée montante refoulait depuis deux heures dans l'embouchure de la rivière. Mais ils avançaient lentement, car leurs pieds s'enfonçaient à chaque pas dans le terrain mouvant et vaseux que la marée détrempe deux fois le jour.

Enfin la pirogue est mise à flot, et armés chacun d'un aviron, Harthing et Dent-de-Loup rament vigoureusement vers Québec. Bientôt ils abordent sur une plage de sable que les hautes marées recouvraient alors jusqu'à l'endroit que les nombreux piétons de la rue Saint-Pierre foulent maintenant de leurs pas affairés.

Ils se glissent ensuite en tapinois au pied du cap, après avoir mis leur canot hors des atteintes de la marée. Mais ils n'ont pas fait trente pas, que Dent-de-Loup saisit son compagnon par le poignet et le force à s'arrêter.

C'est qu'on avait opéré des changements depuis le dernier passage de l'Iroquois en cet endroit; car M. de Frontenac avait fait établir une barricade à l'entrée de la rue Sault-au-Matelot, afin de prévenir une descente des ennemis sur ce point. Les trente hommes qui gardaient ce poste avaient converti en corps de garde une maison avoisinante; et, tandis que les autres reposaient, un factionnaire veillait sur la barricade.

--Par les cinq cent mille diables! se dit Harthing, tous les obstacles vont donc surgir devant moi au moment même où le succès paraissait me sourire! Est-ce un dernier avertissement que m'envoie le ciel? Oh! qu'importe alors! car si je risque tout, l'enjeu en vaut la peine.

--La tanière des loups est difficile à approcher, murmura le Chat-Rusé à son oreille.

--N'y a-t-il pas quelque moyen de passer?

--Un seul; mais j'ai bien peur qu'il ne nous soit funeste, si les bons manitous nous sont contraires.

--Peste soit de tous les manitous passés, présents et futurs! pensa le lieutenant. Et s'adressant au sauvage:

--Je suis prêt, dit-il; tentons le destin!

--Que mon frère me suive, alors, lui répondit l'Iroquois.

Et il rétrograda d'une vingtaine de pas, puis grimpant sur le flanc du cap, il fit un détour afin de passer au-dessus de la barricade.

La pente du roc en cet endroit est très rapide; aussi se figurera-t-on le danger que couraient les deux aventuriers. Harthing suivait intrépidement Dent-de-Loup, s'accrochant comme lui à toute saillie de rocher qui se rencontrait sous sa main, se cramponnant aux arbustes et aux racines, qui semblaient quelquefois céder sous la pesanteur du poids de ceux qu'ils retenaient suspendus à vingt-cinq pieds au-dessus de la rue.

Deux fois l'Iroquois, qui ne perdait pas de vue la sentinelle, crut remarquer que le bruissement des feuilles sèches foulées par ses genoux et par ceux du lieutenant, et le craquement des racines sous leurs nerveuses étreintes, attiraient l'attention du factionnaire. Mais, soit que ce dernier fût inattentif ou que ces bruits vagues se perdissent dans la forte brise qui se jouait sur les feuilles et les branches mortes, soit même que Dent-de-Loup se fût trompé, Harthing et lui tournèrent ce dangereux obstacle, sans que leur passage eût été remarqué.

Lorsqu'ils redescendirent dans la rue, à cent pas en deçà de la barricade, Harthing s'arrêta un moment pour respirer, et, s'adressant à son compagnon:

--Eh bien! que pense le chef de son frère au visage pâle? Croit-il que je puisse marcher avec un peau-rouge dans le sentier de la guerre?

--Le visage pâle est en effet brave et agile; mais qu'il me dise donc comment il s'y serait pris pour apporter jusqu'ici ce baril et ces liens.