François de Bienville: Scènes de la Vie Canadienne au XVII siècle
Part 10
Les munitions de l'arquebusier étaient contenues dans un appareil nommé fourniment. Le fourniment était pourvu de plusieurs petits tubes en métal contenant chacun leur cartouche, et d'une poire à poudre renfermant une poudre très fine que l'on nommait pulvérin d'amorce.]
Était-ce distraction ou gaucherie? pensait-il au risque à courir dans la ténébreuse affaire qu'il machinait avec Dent-de-Loup? La chronique ne le dit pas; elle constate seulement que notre homme était d'une maladresse désespérante.
--"Portez la main droite au mousquet,"[33] commandait l'officier.
[Note 33: Tous les commandements qui suivent sont exactement ceux dont on se servait au 17e siècle, dans l'armée française. Ils sont tirés d'un ouvrage intitulé: "_Des travaux de Mars_, par Alain Mannesson Mallet, maistre de mathématiques des pages de la petite écurie de Sa Majesté, ci-devant ingénieur et sergent-major d'artillerie en Portugal. Paris, 1684, 3 vol. in-16." Voir aussi Monteil, 3e vol., p. 188, édition de Victor Lecou, 1853.]
Boisdon troublé cherchait sa main droite, qu'il confondait avec la gauche.
--"Haut le mousquet," continuait le capitaine.
Et l'aubergiste-soldat menaçait le ciel de son arme, qui dépassait celles de ses voisins de deux pieds.
"Joignez la main gauche au mousquet." Mais, numéro treize de serre-file, vous ne savez donc pas encore, à votre âge, distinguer votre gauche de votre droite? s'écriait l'officier impatienté.
Quelques instants après, comme le capitaine allait commander le feu à ses hommes, qu'il venait de disperser en tirailleurs, le cri: "Tirez!" arrêta sur ses lèvres; car il s'aperçut que Boisdon avait laissé la baguette dans le canon de son arme, qui menaçait le capitaine, placé à vingt pas en avant de sa compagnie.
--Mille bombardes! s'écria-t-il, ne voyez-vous pas, numéro treize de serre-file, que vous n'avez pas retiré la baguette du canon de votre mousquet, et que vous alliez m'en percer? Mais n'avez-vous pas entendu le commandement: "Tirez la baguette et remettez-la en son lieu?......" Animal de bourgeois, ajouta-t-il en aparté.
En voyant le danger à courir, s'ils continuaient à se tenir au bout des mousquets, les badauds qui se tenaient en avant de la compagnie, s'en éloignèrent respectueusement.
Les miliciens firent feu de leurs cartouches blanches, et l'on procéda au rechargement des armes.
La voix vibrante du capitaine cria de nouveau:
--"Prenez le fourniment"...... "Mettez-le dans le canon"...... "Remettez le fourniment en son lieu"...... "Tirez la baguette"...... "Bourrez"...... "Remettez la baguette en son lieu."...... Entendez-vous, numéro treize de serre-file?
Jusque-là, Boisdon, stimulé par les rires de ses camarades et les reproches de son commandant, ne s'exécutait pas trop mal.
--"Mettez la mèche sur le serpentin," continua le capitaine. "Mettez les deux doigts sur le bassinet"...... "Soufflez la mèche "......
Mais Boisdon négligea de couvrir le bassinet de ses doigts, précaution qui avait pour effet d'empêcher la poudre d'amorce d'y prendre feu. Aussi, quand notre homme souffla sur la mèche pour en raviver la flamme, une malencontreuse étincelle alla tomber sur la poudre d'amorce, qui s'enflamma en faisant partir le coup.
Or Boisdon se trouvait _couvrir_, comme disent messieurs les militaires, le numéro treize du rang de front, qui n'était autre que le cuisinier du château, Olivier Saucier. La gueule du mousquet de l'aubergiste (ce dernier se tenait trop en arrière de son rang) touchait presque la partie charnue terminant l'échine du pauvre Saucier. Aussi ce dernier reçut-il dans cette partie proéminente de son humanité, toute la charge, bourre et poudre, du mousquet de Boisdon.
--Ah! Jésus! mon Seigneur! je suis mort! crie le cuisinier, qui s'affaisse à terre comme une masse inerte, le poids de son gros ventre le faisant tomber la face en avant.
On accourt, on s'empresse autour du blessé, qui croit rendre l'âme par la plaie saignante.
--Vite! de l'eau! de l'eau! voilà que Saucier prend feu! s'écrie un milicien.
En effet le coup avait atteint le chef de si près, que la partie de ses chausses qui recouvrait l'endroit atteint avait pris feu et brûlait en grillant les chairs grasses qu'elles avaient pour mission de voiler pudiquement.
--Au secours! au secours! miséricorde! hurle Saucier.
Un soldat de ligne qui s'était approché, fend les rangs des miliciens et frappe de toutes ses forces du plat de la main sur la partie enflammée.
--Ah! ah! ah! fait Saucier en poussant de pitoyables gémissements à chacun des coups vigoureux que le malin soldat lui donne à dessein.
--Allons! mon vieux, laissez-vous faire, dit le militaire; sans quoi vous allez être incendié.
--Oh! je vais mourir!.....Je me.....meurs, crie le cuisinier d'une voix plaintive.
--Non, non, père, vous n'en mourrez point, repart le soldat, qui vient enfin d'arrêter l'action dévorante du feu. Vous en serez quitte pour ne point vous asseoir sur la dure pendant trois semaines. Ne craignez rien, mon brave, le coeur est loin!
Pendant ce temps, Boisdon ahuri regarde tantôt son mousquet, qu'il a laissé tomber à terre dans le premier moment de la surprise, et tantôt son ami qu'il vient de blesser si gauchement.
On fait un brancard sur lequel Saucier gémissant est transporté au château.
--Est-ce parce que je te dois dix écus, scélérat, que tu as voulu m'assassiner! dit à Boisdon Saucier qu'on emmène.
--Chacun à son poste, commande le capitaine instructeur... Serrez vos rangs!... Et vous, numéro treize de serre-file, vous n'êtes qu'une bête! Vous feriez mieux d'aller retrouver vos cruches, broc à vin!
Et voilà comment Boisdon fit ses premières armes.
CHAPITRE IX
CANONNADE ET BATAILLE.
Le plan de l'amiral anglais était de faire débarquer sur le rivage de Beauport quinze cents hommes qui devaient ensuite traverser la rivière Saint-Charles sur des chaloupes, et puis marcher contre la ville. Pendant ce temps, quelques vaisseaux s'avanceraient vers la place et feraient mine de la tourner pour simuler un débarquement à Sillery. Alors, les quinze cents hommes du major Whalley, commandant des troupes anglaises, s'élanceraient sur la ville, du côté de la rivière; une fois sur la hauteur, ils mettraient le feu à une maison, signal qu'on reconnaîtrait de la flotte en débarquant à la basse ville deux cents hommes qui s'ouvriraient un passage du port à la ville haute. Les assiégés, ainsi pris entre deux feux, ne sauraient où porter leurs coups, tandis que les deux détachements anglais se rejoindraient dans la place et cerneraient les habitants.
Mais la précipitation et l'inconséquence de l'amiral, ainsi que la vigoureuse résistance que rencontra Whalley, mirent ces projets à néant.
M. de Frontenac n'avait pas le dessein d'empêcher l'ennemi de prendre position sur terre. Il n'était décidé qu'à inquiéter, par quelque escarmouche, le débarquement des troupes anglaises pour les engager à se transporter de ce côté-ci de la rivière Saint-Charles, où il aurait donné contre elles avec ses forces, alors que la marée haute eût enlevé toute chance de fuite aux ennemis. De la sorte, ceux qui auraient échappé aux balles françaises n'auraient guère pu se préserver d'un bain forcé non moins dangereux.
Aussi le gouverneur n'envoya-t-il à leur rencontre, lorsqu'ils prirent pied à la Canardière, le 18 octobre, que trois cents hommes choisis parmi les troupes de Montréal et commandés par M. de Longueuil.
Du côté de Beauport, M. Juchereau de Saint-Denis, le seigneur du lieu, devait inquiéter les Anglais avec les soixante miliciens, ses censitaires, que, malgré son grand âge, il dirigeait en personne.
Nous verrons bientôt comment le major Whalley fut reçu avec ces quinze cents hommes par les trois cent soixante Canadiens. Suivons pour le moment cinq gros vaisseaux anglais, qui, l'amiral en tête, s'avancent formidables vers la ville.
Il pouvait être deux heures de l'après-midi lorsqu'ils jetèrent l'ancre pour s'embosser devant Québec.
Suivirent quelques minutes, employées à carguer les voiles. Et, soudain, d'innombrables éclairs jaillirent des sabords, comme autant de longs serpents de feu.
Au même instant, nos remparts et nos quais se couvrirent à leur tour de flamme et de fumée, tandis que de formidables détonations s'entre-choquaient dans l'air qu'elles faisaient vibrer d'un fracas terrible.
Alors une scène splendide anima la ville et la vallée de la rivière Saint-Charles.
C'était par une de ces belles journées d'automne où la saison du vent et de la pluie semble suspendre ses rigueurs comme pour nous faire souvenir de l'été qui n'est plus, et nous permettre d'oublier un moment les jours froids et sombres trop prompts à paraître.
Le ciel était pur et bleu, à l'exception d'une teinte purpurine et vineuse qui frangeait l'horizon sur la cime des monts lointains.
Les arbres qui ombrageaient encore à cette époque la vallée de la rivière Saint-Charles, exhibaient mille nuances variées jusqu'aux montagnes, que l'éloignement teignait d'un bleu pâle.
Partout, dans la vallée comme sur les monts, les feuilles des arbres, dont la sève était figée, se desséchaient sous les étreintes du froid et sous l'action des pluies d'automne.
Sur certains arbres du vallon, elles se paraient d'un rouge feu tranchant sur les tons plus pâles qui en doraient d'autres. Sur le plus grand nombre, elles n'avaient qu'une teinte jaune clair. Enfin, on voyait encore, çà et là, quelques rameaux conserver un reste de verdure.
Mais pour contraster avec ce riche deuil de la nature, ce n'était partout que bruit et mouvement.
Dans les intervalles de chaque décharge d'artillerie, on entendait au loin crépiter la fusillade; car tandis que les vaisseaux de Phipps jetaient l'ancre devant la ville, les troupes commandées par Whalley et portées sur une multitude de bateaux et de chaloupes, forçaient de rames vers la terre, où elles paraissaient être chaudement reçues. Ce bruit distant de mousqueterie se confondait avec les détonations plus bruyantes du canon, roulant de roche en roche, de vallon en vallon, pour aller se perdre enfin dans les lointaines Laurentides comme le grondement d'un tonnerre décroissant.
Enfin, on entendait de temps à autre, au-dessus de la ville, le sifflement des boulets anglais, qui se frayaient dans l'air un bruyant passage.
Si le feu de la flotte était bien nourri, celui de nos cinq batteries ne l'était pas moins, ce qui étonnait beaucoup les Anglais. Car ayant capturé, près de l'île d'Anticosti, madame Lalande et mademoiselle Joliette,[34] les ennemis leur avaient demandé si Québec était bien défendu. Ces dames avaient dit que non, ajoutant même que le peu de canons qu'il y avait dans la place étaient démontés et à moitié enfouis dans la terre et le sable. Mais quand nos boulets de dix-huit et de vingt-quatre se mirent à hacher les cordages, à casser la mâture, à fracasser les bordages, à trouer la coque des vaisseaux et à décimer les équipages, les assiégeants durent modérer la joie prématurée que la réponse de leurs prisonnières leur avait causée. Et faisant venir les dames, ils leur montrèrent quelques-uns de nos projectiles, en disant: Sont-ce là les boulets de ces canons que vous disiez enterrés dans le sable?[35]
[Note 34: Cette demoiselle Joliette était une tante de la petite-fille de M. Joliette, le découvreur du Mississipi, laquelle épousa mon trisaïeul maternel, M. Jean Taché.]
[Note 35: _Histoire de l'Hôtel-Dieu._]
Mais si l'on voit notre artillerie faire du dégât sur la flotte ennemie, il n'en faut pas conclure que les effets de la sienne soient aussi dommageables à la place assiégée. Bien au contraire, jamais ville bombardée ne souffrit moins du boulet. A peine y eut-il quelques hommes blessés, dont un seul mourut. Ce dernier était un écolier; il fut atteint par un boulet qui le frappa après avoir ricoché sur le clocher de la cathédrale.
La Hontan rapporte que pendant tout le bombardement, qui dura la plus grande partie de l'après-midi du 18 octobre pour recommencer le matin et finir le soir du 19, c'est à peine si les projectiles ennemis firent pour cinq à six pistoles de dommage aux maisons.
Et pourtant, il devait pleuvoir des boulets par toute la ville, puisque la soeur Juchereau de Saint-Ignace raconte, dans l'_Histoire de l'Hôtel-Dieu_, qu'il en tomba tellement sur le terrain des révérendes mères, que celles-ci "en firent tenir jusqu'à vingt-six en un jour à ceux qui avaient soin des batteries, pour les renvoyer aux Anglais."
Aux Ursulines, un boulet rompit la fenêtre et le volet d'un dortoir et vint, sans respect pour cet inviolable asile, tomber au pied du lit d'une jeune pensionnaire. Un autre projectile, non moins impudent, souleva puis emporta gaillardement le coin du tablier de l'une des soeurs. "Quantité d'autres boulets," dit la narratrice des annales de la communauté, "sont tombés dans nos cours, jardins et parcs; mais, par la grâce et protection de Dieu, personne n'en a été blessé; nous en avons été quittes pour la peur."
Le fait suivant, rapporté dans l'_Histoire de l'Hôtel-Dieu_, explique, jusqu'à un certain point, l'inhabileté singulière des artilleurs anglais. Il paraît que ces derniers, ayant aperçu le tableau de la Sainte-Famille suspendu au clocher de la cathédrale, interrogèrent encore leurs prisonnières à cet égard. Celles-ci leur répondirent que ce n'était sans doute qu'un pieux talisman que les fervents catholiques de la ville avaient placé là pour la protection de leurs personnes et de leurs demeures.
Les susceptibilités religieuses des marins et des soldats protestants qui montaient la flotte anglaise, s'irritèrent de ce que nos frères dissidents ont toujours appelé une grossière superstition. Et le tableau servit de but à leurs projectiles. Mais en vain ces nouveaux iconoclastes pointèrent leurs pièces avec le plus grand soin et tirèrent un grand nombre de coups sur le cadre, aucun projectile n'atteignit son but. Cela fit que tous leurs boulets qui prirent cette direction élevée passèrent par-dessus la ville, et allèrent s'enfouir inoffensifs dans le terrain alors inoccupé de nos faubourgs.
Tandis que les ennemis perdent leur temps et leurs munitions de la sorte, nos artilleurs canadiens, loin de tirer comme eux leur poudre aux moineaux, pointent en plein bois sur les flancs rebondis des vaisseaux anglais.
Les deux batteries servies par MM. de Maricourt et de Sainte-Hélène font surtout des merveilles.
--Allons! courage, enfants, dit le capitaine de Maricourt à ses hommes pour les animer. Chargez vite, mais sans précipitation.
--Ayez pas peur, mon capitaine, lui répond un vieux marin, nous allons lui pratiquer une si grande gueule à ce gredin de vaisseau amiral, qu'il ira bientôt boire à la grande tasse.
Maricourt de rire, et se tournant vers son frère:
--Bien tiré, Bienville! dit-il à ce dernier, qui était chargé, avec Louis d'Orsy, du commandement des deux autres canons de la batterie.
Puis revenant à ses propres pièces:
--Chargez!... Pointez!... Feu! crie-t-il.
Sans relâche l'airain hurle, bondit et tonne en vomissant soufre et mitraille.
Cet ouragan de fer et de flamme dura sans discontinuer jusqu'au soir; mais quand l'obscurité ne permit plus de bien pointer les pièces, on cessa le feu des deux côtés.
Il n'y a pas à douter que, s'il eût été donné à Maricourt d'arrêter la marche du soleil à l'instar de Josué, il se fût trouvé le plus heureux des hommes. Mais l'amiral Phipps en eût été bien marri; car ses vaisseaux faisaient eau de partout, troués qu'ils étaient en maints endroits dans leurs oeuvres vives.
Il pouvait être huit heures, lorsque le dernier écho de la dernière détonation s'éteignit au loin dans l'ombre crépusculaire qui déjà couvrait la plaine et les montagnes.
Bientôt vint la nuit silencieuse et sereine. Groupés alors autour de leurs pièces, les artilleurs français voulurent compter leurs pertes; mais pas un soldat ne manquait à l'appel.
En attendant qu'on les vînt relever du service, les officiers et les soldats causaient entre eux.
Assis à terre, auprès des canons, les artilleurs de Maricourt, le brûle-gueule aux lèvres, fument en échangeant des quolibets sur la maladresse montrée par les Anglais.
Mais ils ne parlent qu'à voix basse, vu que les vaisseaux ennemis ne sont pas loin de terre et que le canon rapproche singulièrement les distances. Bien que la nuit soit froide, on ne leur a point permis d'allumer de feu, de peur que l'ennemi ne s'en serve comme d'un point de mire. Aussi sont-ils tous plongés dans une obscurité tempérée seulement par la lumière des étoiles, et ne présentent-ils tous au regard que des groupes indécis et se mouvant dans l'ombre. Parfois cependant, le feu de quelque fourneau de pipe, venant à percer la cendre du tabac embrasé, jette une lueur fugitive sur la mâle figure de l'un des fumeurs.
MM. de Maricourt, de Bienville et d'Orsy, appuyés tous trois sur un affût de canon, devisent à voix basse.
--Il y a maintenant une couple d'heures que la mousqueterie a cessé là-bas, dit Maricourt.
--Oui, répond d'Orsy; mais le silence régnant partout depuis, il est difficile de conjecturer si l'ennemi a pris position sur terre ou s'il a été forcé de se rembarquer.
--Regardez donc, interrompt Bienville dont les yeux sont fixés depuis quelques moments dans la direction de la rivière Saint-Charles. Ne sont-ce pas des feux de bivouac qu'on allume là-bas, sur les hauteurs de la Canardière, et à mi-chemin entre Beauport et la ville?
--Eh! vive Dieu! tu as raison, Bienville, répond d'Orsy.
En effet, plusieurs feux rapprochés les uns des autres, semblaient jaillir successivement des hauteurs de la Canardière; et de dix qu'ils étaient tout d'abord, il y en eut bientôt vingt, cinquante, puis enfin cent et plus.
--Alors, les Anglais sont campés là, reprend Bienville; car les milices de Beauport ont dû regagner leur village ou retraiter vers la ville avec les hommes de M. de Longueuil. D'ailleurs, ceux-ci seraient-ils réunis, ce grand nombre de feux leur serait inutile. Mais je m'étonne de ce que mon frère[36] et ses hommes ne soient pas encore de retour.
En ce moment, un roulement de tambours, d'abord éloigné, mais se rapprochant de plus en plus, frappe l'oreille des officiers.
--Ce bruit vient, je crois, du Palais,[37] dit le capitaine. Alors, ce sont nos gens qui reviennent du combat; et nous aurons bientôt des nouvelles par Bras-de-Fer.
Le roulement des tambours se rapprochant de plus en plus, on put distinguer bientôt un air sémillant joué par quelques fifres qui les accompagnaient en jetant leurs rires aigus au vent du soir.
[Note 36: M. le baron de Longueuil était le fils aîné de M. Charles LeMoyne, lieutenant du roi pour la ville et le gouvernement de Montréal, et frère de Maricourt et de Bienville.]
[Note 37: Ce quartier de notre ville tire son nom de l'ancienne résidence ou "Palais" des intendants français, dont on peut voir encore les ruines séculaires dans l'enceinte du Parc.]
Dix minutes plus tard, un canonnier que M. de Maricourt avait placé en sentinelle à quelques pas des pièces, entendant quelqu'un s'engager sur le quai, arma le mousquet qu'il portait et dont la mèche brûlait lentement entre les dents du serpentin.
Il épaula son arme et cria:
--Qui vive!
--France et Bras-de-Fer.
La réponse de l'arrivant excita l'hilarité générale; mais, comme son nom n'avait aucun rapport avec le mot d'ordre, le capitaine dut aller au-devant du nouveau venu pour le reconnaître d'une manière plus officielle.
--Qui va là? demanda-t-il à l'arrivant, que le mousquet de la sentinelle tenait toujours à distance respectueuse.
--C'est moi, Pierre Bras-de-Fer, mon capitaine, répondit l'autre.
--Avance à l'ordre, Pierre Bras-de-Fer, reprit Maricourt.
Le factionnaire releva son mousquet, et une espèce de géant se rapprocha du capitaine en deux enjambées.
--D'où viens-tu donc, à pareille heure? lui demanda l'officier.
--Du feu, mon capitaine. J'ai à peine eu le temps d'arrêter une minute chez Boisdon, pour me glisser une petite larme dans le gosier, que j'avais aussi sec que de l'amadou d'un an. C'est que, voyez-vous, mon capitaine, on en a mangé de la poussière aujourd'hui, sans compter le reste. Je vous assure qu'on s'est joliment escrimé là-bas; joint à cela que...
--C'est bon! c'est bon! bavard, interrompit M. de Maricourt. Mais il n'est rien arrivé de fâcheux à mon frère M. de Longueuil?
--Non, Dieu merci. Mais ce pauvre M. de Clermont!...
--Comment! qu'entends-tu dire? s'écrièrent à la fois tous ceux qui étaient présents.
--Atteint d'une balle et mort à mon côté!
--Mort! répétèrent les assistants sur tous les tons d'une émotion douloureuse.
Tandis que cette nouvelle attriste tous les auditeurs, donnons quelques détails sur Bras-de-Fer, et les motifs qui lui ont fait quitter sa compagnie durant la journée.
Pierre Martel, surnommé Bras-de-Fer, avait trente-cinq ans, six pieds de haut, un physique assez agréable, avec une langue des mieux pendues. Sa figure sympathique et placide annonçait plutôt la bonté que toute autre chose. Aussi les malins disaient-ils, mais bien bas, que Pierre était plus fort des bras que de la tête; ce qui n'empêchait pourtant pas qu'il eût, lors d'une rencontre avec les Iroquois, reçu en plein crâne un coup violent de tomahawk, lequel avait rebondi et glissé sur l'os, ne laissant d'autre marque de son passage qu'une grande balafre qui descendait, en séparant les chairs, jusqu'à l'oeil gauche. Voilà probablement ce qu'aurait répondu Pierre à celui qui aurait osé lui laisser entrevoir la différence qui pouvait exister entre la force de sa tête et celle de son bras.
Car notre homme ne se fâchait pas aisément. La colère était si profondément enfouie dans ce robuste corps, qu'il fallait du temps, voire même de la patience, pour l'en faire sortir. Mais une fois irrité, il était terrible. On ne se souvenait de l'avoir vu fâché qu'en deux occasions seulement, et voici ce qui s'en était suivi.
Il labourait un jour certain champ pierreux et accidenté, avec deux boeufs dont l'un traînait la charrue pour la première fois. Ce dernier, dont la jeunesse et l'ardeur s'alliaient mal avec la marche lente et grave de son vieux compagnon, était toujours hors de la voie, marchant lorsqu'il fallait arrêter ou s'arrêtant quand il aurait dû avancer. Pendant tout le jour, Pierre l'avait plus ou moins contenu au moyen de l'aiguillon, sans qu'aucun mouvement de colère démentît sa patience. Mais l'animal récalcitrant ayant, sur le soir, cassé tout à coup le joug qui le retenait à la charrue, Pierre finit par s'impatienter, et, de sa main gauche, le saisissant par une corne, il lui asséna de la droite le plus formidable coup de poing qui ait jamais broyé le front d'un taureau. L'animal tomba mourant aux pieds du jeune homme, étonné seulement d'avoir mis un tel emportement dans sa correction. C'est alors qu'on lui donna le surnom de Bras-de-Fer.
Six ans après, lors d'une course à travers les forêts, Pierre, devenu coureur des bois, fut fait prisonnier avec son jeune frère, par dix Iroquois qui rôdaient dans les environs du lac Saint-Pierre, près duquel ils chassaient tous deux. Sur le soir, les sauvages lièrent leurs captifs à des poteaux de chêne solidement plantés en terre; et, jugeant que Pierre, le plus robuste des deux, souffrirait plus longtemps la torture, ils le gardèrent comme pour le dessert. Commençant par son frère, l'un des sauvages s'avança vers ce dernier avec une hache rougie au feu et la lui appliqua tranquillement sur la poitrine mise à nue.