Francia; Un bienfait n'est jamais perdu

Chapter 3

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Le gamin, sans s'effrayer de la menace, porta la main à sa bouche en tirant la langue comme si la douleur lui arrachait cette grimace, puis, sans tourner les talons, avisant devant lui le mur peu élevé du jardin, il grimpa au treillage avec l'agilité d'un singe, enjamba le mur, fit un pied de nez très-accentué au prince russe, et disparut sans se demander s'il sautait dans la rue ou dans un autre enclos dont il sortirait par escalade.

Mourzakine demeura confondu de tant d'audace. En Russie, il eût été de son devoir de faire poursuivre, arrêter et fustiger atrocement un homme du peuple capable d'un pareil attentat envers lui. Il se demanda même un instant s'il n'appellerait pas Mozdar pour franchir ce mur et s'emparer du coupable; mais, outre que le délinquant avait de l'avance sur le cosaque, le souvenir de Francia dissipa la colère de Mourzakine, et il s'arrêta sous un gros tilleul où un banc l'invitait à la rêverie.

«--Oui, je me la remets bien à présent, se disait-il, et son esprit faisant un voyage rétrospectif, il se racontait ainsi l'événement. «C'était à Pletchenitzy, dans les premiers jours de décembre 1812. Platow commandait la poursuite. La veille nous avions donné la chasse aux Français, qui avaient réussi à se dégager après avoir délivré Oudinot, que mes cosaques tenaient assiégé dans une grange. Nous avions besoin de repos; la Bérézina nous avait mis sur les dents. J'avais trouvé un coin, une espèce de lit, pour dormir sans me déshabiller. Puis arrivèrent nos convois chargés du butin, des blessés et des prisonniers. J'avisai une enfant qui me parut avoir douze ans au plus, et qui était si jolie dans sa pâleur avec ses longs cheveux noirs épars! Elle était dans une espèce de kibitka pêle-mêle avec des mourants et des ballots. Je dis à Mozdar de la tirer de là et de la mettre dans l'espèce de taudis qui me servait de chambre. Il la posa par terre, évanouie, en me disant:

»--Elle est morte.

»Mais elle ouvrit les yeux et me regarda avec étonnement. Le sang de sa blessure était gelé sur le haillon qui lui servait de mante. Je lui parlai français; elle me crut Français et me demanda sa mère, je m'en souviens bien, mais je n'eus pas le loisir de l'interroger. J'avais des ordres à donner. Je dis à Mozdar, en lui montrant le grabat où j'avais dormi:

»--_Mets-la mourir tranquillement._

»Et je lui jetai un mouchoir pour bander la blessure. Je dus sortir avec mes hommes. Quand je rentrai, j'avais oublié l'enfant. J'avais une heure à moi avant de quitter la ville; j'en profitai pour écrire trois mots à ma mère: une occasion se présentait. Quand j'eus fini, je me rappelai la blessée qui gisait à deux pas de moi. Je la regardai. Je rencontrai ses grands yeux noirs attachés sur moi, tellement fixes, tellement creusés, que leur éclat vitreux me parut être celui de la mort. J'allai à elle, je mis ma main sur son front; il était réchauffé et humide.

»--Tu n'es donc pas morte? lui dis-je: allons! tâche de guérir.

»Et je lui mis entre les dents une croûte de pain qui était restée sur la table. Elle me sourit faiblement, et dévora le pain qu'elle roulait avec sa bouche sur l'oreiller, car elle n'avait pas la force d'y porter les mains. De quelle pitié je fus saisi! Je courus chercher d'autres vivres, en disant à la femme de la maison:

»--Ayez soin de cette petite. Voilà de l'argent; sauvez-la.

» Alors l'enfant fit un grand effort. Comme je sortais, elle tira ses bras maigres hors du lit et les tendit vers moi en disant:

»--Ma mère!

»Quelle mère? Où la trouver? Puisqu'elle n'était pas là, c'est qu'elle était morte. Je ne pus que hausser les épaules avec chagrin. La trompette sonnait; il fallait partir, continuer la poursuite. Je partis.--Et à présent... peut-on espérer de la retrouver, cette mère? Ce n'était pas du tout une célébrité, comme ses enfants se le persuadent; elle était de ces pauvres artistes ambulants que Napoléon trouva dans Moscou, qu'il fit, dit-on, reparaître sur le théâtre après l'incendie pour distraire ses officiers de la mortelle tristesse de leur séjour, et qui le suivirent malgré lui avec toute cette population de traînards qui a gêné sa marche et précipité ses revers. Des cinquante mille âmes inutiles qui ont quitté la Russie avec lui, il n'en est peut-être pas rentré cinq cents en France. Enfin je verrai l'enfant, elle m'intéresse de plus en plus. Elle est bien jolie à présent!

»--Plus jolie que la marquise?

»--Non, c'est autre chose.»

Et après ce muet entretien avec sa pensée, Mourzakine se rappela qu'il avait laissé la marquise en tête-à-tête avec son oncle.

--Arrivez donc, mon cousin! s'écria-t-elle en le voyant revenir. Venez me protéger. On est en grand péril avec M. Ogokskoï. Il est d'une galanterie vraiment pressante. Ah! les Russes! Je ne savais pas, moi, qu'il fallait en avoir peur.

Tout cela, débité avec l'aplomb d'une femme qui n'en pense pas un mot, porta différemment sur les deux Russes. Le jeune y vit un encouragement, le vieux une raillerie amère. Il crut lire dans les yeux de son neveu que cette ironie était partagée.

--Je pense, dit-il en dissimulant son dépit sous un air enjoué, que vous mourez d'envie de vous moquer de moi avec Diomiditch; c'est l'affaire des jeunes gens de plaire à première vue, n'eussent-ils ni esprit, ni mérite;... mais ce n'est pas ici le cas, et je vous laisse en meilleure compagnie que la mienne.

--Puis-je vous demander, lui dit Mourzakine en le reconduisant jusqu'à sa voiture de louage, si vous avez plaidé ma cause?...

--Auprès de ta belle hôtesse? Tu la plaideras bien tout seul!

--Non! auprès de notre père.

--Le père a bien le temps de s'occuper de toi. Il est en train de faire un roi de France! Fais-toi oublier, c'est le mieux! Tu es bien ici, restes-y longtemps.

Mourzakine comprit que le coup était porté. La marquise avait plu à Ogokskoï, et lui, Mourzakine, avait encouru la disgrâce de son oncle, celle du maître par conséquent.--A moins que la marquise...; mais cela n'était point à supposer, et Mourzakine était déjà assez épris d'elle pour ne pas s'arrêter volontiers à une pareille hypothèse.

Il s'efforça de s'y soustraire, de faire bon marché de sa mésaventure, de consommer l'oeuvre de séduction déjà entamée, d'être pressant, irrésistible; mais ce n'est pas une petite affaire que le mécontentement d'un oncle russe placé près de l'oreille du tsar! C'est toute une carrière brisée, c'est une destinée toute pâle,--toute noire peut-être, car, si le déplaisir se change en ressentiment, ce peut être la ruine, l'exil,--et pourquoi pas la Sibérie? Les prétextes sont faciles à faire naître.

La marquise trouva son adorateur si préoccupé, si sombre par moments, qu'elle fut forcée de le remarquer. Elle essaya d'abord de le plaisanter sur sa longue absence du salon, et, ne croyant pas deviner si juste, elle lui demanda s'il l'avait quittée pendant un grand quart d'heure pour s'occuper de la grisette.

--Quelle grisette?

Il n'avait plus le moindre souci d'elle. Ce qu'il voulait se faire demander, c'était la véritable cause de son inquiétude, et il y réussit.

D'abord la folle marquise ne fit qu'en rire. Elle n'était pas fâchée de tourner la tête au puissant Ogokskoï, et il ne pouvait pas lui tomber sous le sens qu'elle dût expier sa coquetterie en subissant des obsessions sérieuses. Mourzakine vit bien vite que cette petite tête chauve et ce corps énorme lui inspiraient une horreur profonde, et il n'eut pas le mauvais goût de sa secrète intention, mais il crut pouvoir louvoyer adroitement.

--Puisque vous prenez cela pour une plaisanterie, lui dit-il, je suis bien heureux de sacrifier la protection de mon oncle, dont je commençais à être jaloux; mais, je dois pourtant vous éclairer sur les dangers qui vous sont personnels.

--Des dangers, à moi? vis-à-vis d'un pareil _monument_? Pour qui donc me prenez-vous, mon cousin? Avez-vous si mauvaise opinion des Françaises...

--Les Françaises sont beaucoup moins coquettes que les femmes russes, mais elles sont plus téméraires, plus franches, si vous voulez, parce qu'elles sont plus braves. Elles irritent des vanités qu'elles ne connaissent pas. Oserai-je vous demander si M. le marquis de Thièvre désire la restauration des Bourbons par raison de sentiment...

--Mais oui, d'abord.

--Sans doute; mais n'a-t-il pas de grands avantages à faire valoir?...

--Nous sommes assez riches pour être désintéressés.

--D'accord! Pourtant, si vous étiez desservis auprès d'eux...

--Notre position serait très-fausse, car on ne sait ce qui peut arriver. Nous nous sommes beaucoup compromis, nous avons fait de grands sacrifices.--Mais en quoi votre oncle peut-il nous nuire auprès des Bourbons?

--Le tsar peut tout, répondit Mourzakine d'un air profond.

--Et votre oncle peut tout sur le tsar?

--Non pas tout, mais beaucoup, reprit-il avec on mystérieux sourire qui effraya la marquise.

--Vous croyez donc, dit-elle après un moment d'hésitation, que j'ai eu tort de railler sa galanterie tout à l'heure?

--Devant moi, oui, grand tort!

--Cela pourra vous nuire, vraiment?

--Oh! cela, peu importe! mais le mal qu'il peut vous faire, je m'en soucie beaucoup plus... Vous ne connaissez pas mon oncle. Il a été l'idole des femmes dans son temps; il était beau, et il les aimait passionnément. Il a beaucoup rabattu de ses prétentions et de ses audaces; mais il ne faut pas agacer le vieux lion, et vous l'avez agacé. Un instant, il a pu croire...

--Taisez-vous. Est-ce par... jalousie que vous me donnez cette amère leçon?

--C'est par jalousie, je ne peux pas le nier, puisque vous me forcez à vous le dire; mais c'est aussi par amitié, par dévouement, et par suite de la connaissance que j'ai du caractère de mon oncle. Il est aigri par l'âge, ce qui ajoute au tempérament le plus vindicatif qu'il y ait en Russie, pays où rien ne s'oublie. Prenez garde, ma belle, ma séduisante cousine! Il y a des griffes acérées sous les pattes de velours.

--Ah! mon Dieu, s'écria-t-elle, voilà que vous m'effrayez! Je ne sais pourtant pas quel mal il peut me faire!...

--Voulez-vous que je vous le dise?

--Oui, oui, dites; il faut que je le sache.

--Vous ne vous fâcherez pas?

--Non.

--Ce soir, quand le père, comme nous appelons le tsar, lui demandera ce qu'il a vu et entendu dans la journée, il lui dira, oh! je l'entends d'ici! Il lui dira:

»--J'ai vu mon neveu logé chez une femme d'une beauté incomparable. Il en est fort épris.

--Bien, tant mieux pour lui! dira le père, qui est encore jeune, et qui aime les femmes avec candeur.

Demain il se souviendra, et il demandera le soir à mon oncle:

--Eh bien! ton neveu est-il heureux?

--Probablement, répondra le comte.

Et il ne manquera pas de lui faire remarquer M. le marquis de Thièvre dans quelque salon de l'hôtel de Talleyrand. Il lui dira:

--Pendant que le mari fait ici de la politique et aspire à vous faire sa cour, mon neveu fait la cour à sa femme et passe agréablement ses arrêts...

--Assez! dit la marquise en se levant avec dépit; mon mari sera noté comme ridicule, il jouera peut-être un rôle odieux. Vous ne pouvez pas rester une heure de plus chez moi, mon cousin!

Le trait avait porté plus profondément que ne le voulait Mourzakine, la marquise sonnait pour annoncer à ses gens le départ du prince russe, mais il ne se démonta pas pour si peu.

--Vous avez raison, ma cousine, dit-il avec une émotion profonde. Il faut que je vous dise adieu pour jamais; soyez sûre que j'emporterai votre image dans mon coeur au fond des mines de la Sibérie.

--Que parlez-vous de Sibérie? Pourquoi?

--Pour avoir levé mes arrêts, je n'aurai certes pas moins!

--Ah ça! c'est donc quelque chose d'atroce que votre pays? Restez, restez;... je ne veux pas vous perdre. Louis, dit-elle au domestique appelé par la sonnette, emportez ces fleurs, qui m'incommodent.

Et, dès qu'il fut sorti, elle ajouta:

--Vous resterez, mon cousin, mais vous me direz comment il faut agir pour nous préserver, vous et moi, de la rancune de votre grand magot d'oncle. En conscience, je ne peux pas être sérieusement aimable avec lui, je le déteste!

--Soyez aimable comme une femme vertueuse qu'aucune séduction ne peut émouvoir ou compromettre. Les hommes comme lui n'en veulent pas à la vertu. Ils ne sont pas jaloux d'elle. Persuadez-lui qu'il n'a pas de rival. Sacrifiez-moi, dites-lui du mal de moi, raillez-moi devant lui.

--Vous souffririez cela! dit la marquise, frappée de la platitude de ces nuances de caractère qu'elle ne saisissait pas.

Il lui prit alors un dégoût réel, et elle ajouta:

--Cousin, je ferai tout ce qui pourra vous être utile, excepté cela. Je dirai tout simplement à votre oncle que vous ne me plaisez ni l'un ni l'autre... Pardon! il faut que j'aille m'habiller un peu, c'est l'heure où je reçois.

Et elle sortit sans attendre de réponse.

--Je l'ai blessée, se dit Mourzakine. Elle croit que, par politique, je renonce à lui plaire. Elle me prend pour un enfant parce qu'elle est une enfant elle-même. Il faudra qu'elle m'aime assez pour m'aider de bonne grâce à tromper mon oncle.

Une demi-heure plus tard, le salon de madame de Thièvre était rempli de monde. Le grand événement de l'entrée des étrangers à Paris avait suspendu la veille toutes les relations. Dès le lendemain, la vie parisienne reprenait son cours avec une agitation extraordinaire dans les hautes classes. Tandis que les hommes se réunissaient en conciliabules fiévreux, les femmes, saisies d'une ardente curiosité de l'avenir, se questionnaient avec inquiétude ou se renseignaient dans un esprit de propagande royaliste. Madame de Thièvre, dont on savait le mari actif et ambitieux, était le point de mire de toutes les femmes de son cercle. Elle ne leur prêcha pas la légitimité, plusieurs n'en avaient pas besoin, elles étaient toutes converties; d'autres n'y comprenaient goutte et flairaient d'où viendrait le vent. Madame de Thièvre, avec un aplomb remarquable, leur dit qu'on aurait bientôt une cour, qu'il s'agissait de chercher d'avance le moyen de s'y faire présenter des premières, et qu'il serait bien à propos de délibérer sur le costume.

--Mais n'aurons-nous pas une reine qui réglera ce point essentiel? dit une jeune femme.

--Non, ma chère, répondît une dame âgée. Le roi n'est pas remarié; mais il y a _Madame_, sa nièce, la fille de Louis XVI, qui est fort pieuse, et qui remplacera vos nudités par un costume décent.

--Ah! mon Dieu! dit la jeune femme à l'oreille de sa voisine en désignant celle qui venait de parler, est-ce que nous allons toutes être habillées comme elle?

--Ah ça! dit une autre en s'adressant à la marquise, on dit que vous avez chez vous un Russe beau comme le jour. Vous nous le cachez donc?

--Mon Russe n'est qu'un cosaque, répondit madame de Thièvre; il ne vaut pas la peine d'être montré.

--Vous hébergez un cosaque? dit une petite baronne encore très-provinciale; est-ce vrai que ces hommes-là ne mangent que de la chandelle?

--Fi! ma chère, reprit la vieille qui avait déjà parlé; ce sont les jacobins qui font courir ces bruits-là! Les officiers de cosaques sont des hommes très-bien nés et très-bien élevés. Celui qui loge ici est un prince, à ce que j'ai ouï dire.

--Revenez me voir demain, je vous le présenterai, dit la marquise. En ce moment, je ne sais où il est.

--Il n'est pas loin, dit un ingénu de douze ans, jeune duc qui accompagnait sa grand'mère dans ses visites; je viens de le voir traverser le jardin!

--Madame de Thièvre nous le cache, c'est bien sûr! s'écrièrent les jeunes curieuses.

Le fait est que la marquise avait depuis quelques instants, pour son beau cousin, un dédain qui frisait le dégoût. Elle l'avait quitté sans lui offrir de le présenter à son entourage, et il boudait au fond du jardin. Elle prit le parti de le faire appeler, contente peut-être de produire ce bel exemplaire de la grâce russe et d'avoir l'air de s'en soucier médiocrement; vengeance de femme.

Il eut un succès d'enthousiasme; vieilles et jeunes, avec ce sans-façon de curiosité qui est dans nos moeurs et que les bienséances ne savent pas modérer, l'entourèrent, l'examinant comme un papillon exotique qu'il fallait voir de près, lui faisant mille questions délicates ou niaises, selon la portée d'esprit de chacune, et s'excusant sur l'émotion politique de l'indiscrétion de leurs avances. Les dernières impressions de l'empire avaient préparé à voir dans un cosaque une sorte de monstre croquemitaine. L'exemplaire était beau, caressant, parfumé, bien costumé. On aurait voulu le toucher, lui donner du bonbon, l'emporter dans sa voiture, le montrer à ses bonnes amies.

Mourzakine, surpris, voyait se reproduire dans ce monde choisi les scènes ingénues qui l'avaient frappé dans d'autres milieux et d'autres pays. Il eut le succès modeste; mais son regard pénétrant et enflammé fit plus d'une victime, et, quand les visites s'écoulèrent à regret, il avait reçu tant d'invitations qu'il fut forcé de demander le secours de la marquise pour inscrire sur un carnet les adresses et les noms de ses conquêtes.

Madame de Thièvre lui vanta l'esprit et la bonne grâce de ses nombreuses rivales avec un désintéressement qui l'éclaira. Il se vit méprisé, et dès lors une seule conquête, celle de la marquise, lui parut désirable.

Elle devait sortir le soir après le dîner; elle alla s'habiller de nouveau, le laissant seul avec M. de Thièvre, et, par un raffinement de vengeance, elle vint en toilette de soirée, les bras nus jusqu'à l'épaule, la poitrine découverte presque jusqu'à la ceinture, réclamant le bras de son mari, exprimant à son hôte l'ironique regret de le laisser seul. M. de Thièvre s'excusa sur la nécessité d'aller s'occuper des affaires publiques. Mourzakine resta au salon, et, après avoir avoir feuilleté en bâillant un opuscule politique, il s'endormit profondément sur le sofa.

II

Mourzakine goûtait ce doux repos depuis environ une heure, quand il fut réveillé en sursaut par une petite main qui passait légèrement sur son front. Persuadé que la marquise, dont il venait justement de rêver, lui apportait sa grâce, il saisit cette main et allait la baiser, lorsqu'il reconnut son erreur. Bien qu'il eût éteint les bougies et baissé le chapiteau de la lampe pour mieux dormir, il vit un autre costume, une autre taille, et se leva brusquement avec la soudaine méfiance de l'étranger en pays ennemi.

--Ne craignez rien, lui dit alors une voix douce, c'est moi, c'est Francia!

--Francia! s'écria-t-il, ici? Qui vous a fait entrer?

--Personne. J'ai dit au concierge que je vous apportais un paquet. Il dormait à moitié, il n'a pas fait attention; il m'a dit: «--Le perron.» J'ai trouvé les portes ouvertes. Deux domestiques jouaient aux cartes dans l'antichambre; ils ne m'ont pas seulement regardée. J'ai traversé une autre pièce où dormait un de vos militaires, un cosaque! Celui-là dormait si bien que je n'ai pas pu l'éveiller; alors j'ai été plus loin devant moi, et je vous ai trouvé dormant aussi. Vous êtes donc tout seul dans cette grande maison? Je peux vous parler, mon frère m'a dit que vous ne refusiez pas...

--Mais, ma chère,... je ne peux pas vous parler ici, chez la marquise...

--Marquise ou non, qu'est-ce que cela lui fait? Elle serait là, je parlerais devant elle. Du moment qu'il s'agit...

--De ta mère? je sais; mais, ma pauvre petite, comment veux-tu que je me rappelle?...

--Vous l'aviez pourtant vue sur le théâtre; si vous l'eussiez retrouvée à la Bérézina, vous l'auriez bien reconnue?

--Oui, si j'avais eu le loisir de regarder quelque chose; mais dans une charge de cavalerie...

--Vous avez donc chargé les traînards?

--Sans doute, c'était mon devoir. Avait-elle passé la Bérézina, ta mère, quand tu as été séparée d'elle?

--Non, nous n'avions point passé. Nous avions réussi à dormir, à moitié mortes de fatigue, à un bivouac où il y avait bon feu. La troupe nous emmenait, et nous marchions sans savoir où on nous traînait encore. Nous étions parties de Moscou dans une vieille berline de voyage achetée de nos deniers et chargée de nos effets; on nous l'avait prise pour les blessés. Les affamés de l'arrière-garde avaient pillé nos caisses, nos habits, nos provisions: ils étaient si malheureux! Ils ne savaient plus ce qu'ils faisaient; la souffrance les rendait fous. Depuis huit jours, nous suivions l'armée à pied, et les pieds à peu près nus. Nous allions nous engager sur le pont quand il a sauté. Alors, vos brigands de cosaques sont arrivés. Ma pauvre mère me tenait serrée contre elle. J'ai senti comme un glaçon qui m'entrait dans la chair: c'était un coup de lance. Je ne me souviens de rien jusqu'au moment où je me suis trouvée sur un lit. Ma mère n'était pas là, vous me regardiez... Alors vous m'avez fait manger, et vous êtes parti en disant: «--Tâche de guérir.»

--Oui, c'est très-exact, et après, qu'es-tu devenue?

--Ce serait trop long à vous dire, et ce n'est pas pour parler de moi que je suis venue...

--Sans doute, c'est pour savoir... Mais je ne peux rien te dire encore, il faut que je m'informe; j'écrirai à Pletchenitzy, à Studzianka, dans tous les endroits où l'on a pu conduire des prisonniers, et dès que j'aurai une réponse...

--Si vous questionniez votre cosaque? Il me semble bien que c'est le même que j'ai vu auprès de vous à Pletchenitzy?

--Mozdar? C'est lui en effet! Tu as bonne mémoire!

--Parlez-lui tout de suite...

--Soit!

Mourzakine alla sans bruit éveiller Mozdar, qui n'eût peut-être pas entendu le canon, mais qui, au léger grincement des bottes de son maître, se leva et se trouva lucide comme par une commotion électrique.

--Viens, lui dit Mourzakine dans sa langue. Le cosaque le suivit au salon.

--Regarde cette jeune fille, dit Mourzakine en soulevant le chapiteau de la lampe pour qu'il pût distinguer les traits de Francia; la connais-tu?

--Oui, mon petit père, répondit Mozdar; c'est celle qui a fait cabrer ton cheval noir.

--Oui, mais où l'avais-tu déjà vue avant d'entrer en France?

--Au passage de la Bérézina: je l'ai portée par ton ordre sur ton lit.

--Très-bien. Et sa mère?

--La danseuse qui s'appelait...

--Ne dis pas son nom devant elle. Tu la connaissais donc, cette danseuse?

--A Moscou, avant la guerre, tu m'envoyais lui porter des bouquets.

Mourzakine se mordit la lèvre. Son cosaque lui rappelait une aventure dont il rougissait, bien qu'elle fût fort innocente. Étudiant à l'université de Dorpat et se trouvant en vacances à Moscou, il avait été, à dix-huit ans, fort épris de Mimi La Source jusqu'au moment où il l'avait vue en plein jour, flétrie et déjà vieille.

--Puisque tu te souviens si bien, dit-il à Mozdar, tu dois savoir si tu l'as revue à la Bérézina.

--Oui, dit ingénument Mozdar, je l'ai reconnue après la charge, et j'ai eu du regret... Elle était morte.

--Maladroit! Est-ce que c'est toi qui l'as tuée?

--Peut-être bien! Je ne sais pas. Que veux-tu, mon petit père? Les traînards ne voulaient ni avancer, ni reculer; il fallait bien faire une trouée pour arriver à leurs bagages: on a poussé un peu la lance au hasard dans la foule. Je sais que j'ai vu la petite tomber d'un côté, la femme de l'autre. Un camarade a achevé la mère; moi, je ne suis pas méchant: j'ai jeté la petite sur un chariot. Voilà tout ce que je puis te dire.

--C'est bien, retourne dormir, répondit Mourzakine.

Il n'était pas besoin de lui recommander le silence: il n'entendait pas un mot de français.

--Eh bien! eh bien! mon Dieu! dit Francia en joignant les mains; il sait quelque chose; vous lui avez parlé si longtemps!

--Il ne se rappelle rien, répondit Mourzakine. J'écrirai demain aux autorités du pays où les choses se sont passées. Je saurai s'il est resté par là des prisonniers. A présent, il faut t'en aller, mon enfant. Dans deux jours, j'aurai en ville un appartement où tu viendras me voir, et je te tiendrai au courant de mes démarches.

--Je ne pourrai guère aller chez vous; je vous enverrai Théodore.

--Qui ça? ton petit frère?

--Oui; je n'en ai qu'un.