Francia; Un bienfait n'est jamais perdu
Chapter 2
Sa volonté à lui, ne pouvait s'exercer que sur sa propre destinée; mais qu'elles sont tenaces et patientes, ces énergies qui consistent à écraser les plus faibles pour se rattacher aux plus forts! C'est toute la science de la vie chez les Russes; science incompatible avec notre caractère et nos habitudes. Nous savons bien aussi plier déplorablement sous les maîtres; mais nous nous lassons d'eux avec une merveilleuse facilité, et, quand la mesure est comble, nous sacrifions nos intérêts personnels au besoin de reprendre possession de nous-mêmes[2].
[Note 2: Ivan Tourguenef, qui connaît bien la France, a créé en maître le personnage du Russe intelligent, qui ne peut rien être en Russie parce qu'il a la nature du Français. Relisez les dernières pages de l'admirable roman: _Dimitri Roudine_.]
Beau comme il l'était, Diomède Mourzakine avait eu partout de faciles succès auprès des femmes de toute classe et de tous pays. Trop prudent pour produire sa fatuité au grand jour, il la nourrissait en lui secrète, énorme. Dès le premier coup d'oeil, il couva sensuellement des yeux la belle marquise comme une proie qui lui était dévolue. Il comprit en une heure qu'elle n'aimait pas son mari, qu'elle n'était pas dévote, la dévotion de commande n'était pas encore à l'ordre du jour; qu'elle était très-vivante, nullement prude, et qu'il lui plaisait irrésistiblement. Il ne fit donc pas grands frais le premier jour, s'imaginant qu'il lui suffisait de se montrer pour être heureux à bref délai.
Il ne savait pas du tout ce que c'est qu'une Française coquette et ce qu'il y a de résistance dans son abandon apparent. Horriblement fatigué, il fit des voeux sincères pour n'être pas troublé la première nuit, et ce fut avec surprise qu'il s'éveilla le lendemain sans qu'aucun mouvement furtif eût troublé le silence de son appartement. La première personne qui vint à son coup de sonnette fut le ponctuel Martin, qui, ne sachant quel titre lui donner, le traita d'excellence à tout hasard.
--J'ai fait moi-même la commission, lui dit-il, j'ai pris un fiacre, je me suis rendu au faubourg Saint-Martin, j'ai trouvé l'estaminet.
--_L'esta_... Comment dites-vous?
--Ces cafés de petites gens s'appellent des estaminets. On y fume et on joue au billard.
--C'est bien, merci. Après?
--Je me suis informé de l'accident. Il n'y avait rien de grave. La petite personne n'a pas eu de mal; on lui a fait boire un peu de liqueur et elle a pu remonter chez elle, car elle demeure précisément dans la maison.
--Vous eussiez dû monter la voir. Cela m'eût fait plaisir.
--Je n'y ai pas manqué, Excellence. Je suis monté... Ah! bien haut, un affreux escalier. J'ai trouvé la... demoiselle, une petite grisette, occupée à repasser ses nippes. Je l'ai informée des bontés que le prince Mourzakine daigne avoir pour elle.
--Et qu'a-t-elle répondu?
--Une chose très-plaisante: Dites à ce prince que je le remercie, que je n'ai besoin de rien, mais que je voudrais le voir.
--J'irais volontiers, si je n'étais retenu...
Mourzakine allait dire aux arrêts; mais il ne jugea pas utile d'initier Martin à cette circonstance, et d'ailleurs Martin ne lui en donna pas le temps.
--Votre Excellence, s'écria-t-il, ne peut pas aller dans ce taudis, et il ne serait peut-être pas prudent encore de parcourir ces bas quartiers. D'ailleurs Votre Excellence n'a pas à répondre à une aussi sotte demande. Moi je n'ai pas répondu.
--Il faudrait pourtant répondre, dit Mourzakine, comme frappé d'une idée subite: n'a-t-elle pas dit qu'elle me connaissait?
--Elle a précisément dit qu'elle connaissait Votre Excellence. J'ai pris cela pour une billevesée.
Un autre domestique vint dire au prince que la marquise l'attendait au salon, il s'y rendit fort préoccupé.
--C'est singulier, se dit-il en traversant les vastes appartements, lorsque cette jeune fille s'est approchée imprudemment de mon cheval, sa figure m'a frappé, comme si c'était une personne de connaissance qui allait m'appeler par mon nom! Et puis, l'accident arrivé, je n'ai plus songé qu'à l'accident; mais à présent je revois sa figure, je la revois ailleurs, je la cherche, elle me cause même une certaine émotion...
Quand il entra au salon, il n'avait pas trouvé, et il oublia tout en présence de la belle marquise.
--Venez, cousin! lui dit-elle, dites-moi d'abord comment vous avez passé la nuit?
--Beaucoup trop bien, répondit ingénument le prince barbare, en baisant beaucoup trop tendrement la main blanche et potelée qu'on lui présentait.
--Comment peut-on dormir trop bien? lui dit-elle en fixant sur lui ses yeux bleus étonnés.
Il ne crut pas à son étonnement, et répondit quelque chose de tendre et de grossier qui la fit rougir jusqu'aux oreilles; mais elle ne se déconcerta pas et lui dit avec assurance:
--Mon cousin, vous parlez très-bien notre langue, mais vous ne saisissez peut-être pas très-bien les nuances. Cela viendra vite, vous êtes si intelligents, vous autres étrangers! Il faudra, pendant quelques jours, parler avec circonspection: je vous dis cela en amie, en bonne parente. Moi, je ne me fâche de rien; mais une autre à ma place vous eût pris pour un impertinent.
Le fils de Diomède mordit sa lèvre vermeille et s'aperçut de sa sottise. Il fallait y mettre plus de temps et prendre plus de peine. Il s'en tira par un regard suppliant et un soupir étouffé. Ce n'était pas grand'chose, mais sa physionomie exprimait si bien l'espoir déçu et le désir persistant, que madame de Thièvre en fut troublée et n'eut pas le courage d'insister sur la leçon qu'elle venait de lui donner.
Elle lui parla politique. Le marquis avait été la veille aux informations, de dix heures du soir à minuit. Il avait pu pénétrer à l'hôtel Talleyrand; elle n'ajouta pas qu'il s'était tenu dans les antichambres avec nombre de royalistes de second ordre, pour saisir les nouvelles au passage, mais elle croyait savoir que le tsar n'était pas opposé à l'idée d'une restauration de l'ancienne dynastie.
La chose était parfaitement indifférente à Mourzakine. Il avait d'ailleurs ouï dire à son oncle que le tsar faisait fort peu de cas des Bourbons et il ne pensait pas du tout qu'il en vint à les soutenir; mais, pour ne pas choquer les opinions de son hôtesse, il prit le parti de la questionner sur ces Bourbons dont elle-même ne savait presque rien, tant la conception de leur rétablissement était nouvelle. La conversation languissait, lorsqu'il s'imagina de lui parler de modes françaises, de lui faire compliment sur sa toilette du matin, de la questionner sur le costume des différentes classes de la société de Paris.
Elle était experte en ces matières, et consentit à l'éclairer.
--A Paris, lui dit-elle, il n'y a pas de costume propre à une classe plutôt qu'à une autre: toute femme qui a le moyen de payer un chapeau porte un chapeau dans la rue, tout homme qui peut se procurer des bottes et un habit a le droit de les porter. Vous ne reconnaîtrez pas toujours au premier coup d'oeil un domestique de son maître; quelquefois le valet de chambre qui vous annoncera dans une maison sera mieux mis que le maître de la maison: c'est à la physionomie, c'est au regard surtout qu'il faut s'attacher pour bien spécifier l'état on le rang des personnes. Un parvenu n'aura jamais l'aisance et la dignité d'un vrai grand seigneur, fût-il chamarré de broderies et de décorations; une grisette aura beau s'endimancher, elle ne sera jamais prise par une bourgeoise pour sa pareille, et il en sera de même pour nous, femmes du grand monde, d'une bourgeoise couverte de diamants et habillée plus richement que nous.
--Fort bien, dit Mourzakine, je vois qu'il faut du _tact_, une grande science du tact! Mais vous avez parlé de grisettes, et je connais ce mot-là. J'ai lu des romans français où il en était question. Qu'est-ce que c'est au juste qu'une grisette de Paris? J'ai cru longtemps que c'était une classe de jeunes filles habillées en gris.
--Je ne sais pas l'étymologie de ce nom, répondit madame de Thièvre; leur costume est de toutes les couleurs; peut-être le mot vient-il du genre d'émotions qu'elles procurent.
--Ah ah! j'entends! grisette! l'ivresse d'un moment! elles ne font point de passions?
--Ou bien encore...; mais je ne sais pas! les honnêtes femmes ne peuvent pas renseigner sur cette sorte de créatures.
--Pourtant, la définition du costume entraînerait celle de la situation: appelle-t-on grisettes toutes les jeunes ouvrières de Paris?
--Je ne crois pas! l'épithète ne s'applique qu'à celles qui ont des moeurs légères. Ah çà! pourquoi me faites-vous cette question-là avec tant d'insistance? On dirait que vous êtes curieux des sottes aventures que Paris offre à bon marché aux nouveaux-venus?
Il y avait du dépit et même une jalousie brutalement ingénue dans l'accent de madame de Thièvre. Mourzakine en prit note et se hâta de la rassurer en lui racontant succinctement son aventure de la veille et en lui avouant qu'il était aux arrêts pour ce fait à l'hôtel de Thièvre.
--C'est, ajouta-t-il, parce que votre valet de chambre, en désignant la cause de ma disgrâce, s'est servi du mot _grisette_, que je tenais à savoir ce que ce pouvait être.
--Ce n'est pas grand'chose, reprit la marquise. Il faut lui envoyer un louis d'or, et tout sera dit?
--Il parait qu'elle ne veut rien, dit Mourzakine, qui crut inutile d'ajouter que la grisette demandait à le voir.
--Alors, c'est qu'elle est richement entretenue, répliqua la marquise.
--Richement, non! pensa Mourzakine, puisqu'elle demeure dans un taudis et repasse ses nippes elle-même. Où donc ai-je déjà vu cette jolie petite _figure chiffonnée_?
Mourzakine pensait plus volontiers en français qu'en russe, surtout depuis qu'il était en France; c'est ce qui fait qu'il pensait souvent de travers, faute de bien approprier les mots aux idées. Figure chiffonnée était un mot du temps, qui s'appliquait alors à une petite laideur agréable ou agaçante. La grisette en question n'avait pas du tout cette figure-là. Pâle et menue, sans éclat et sans ampleur, elle avait une harmonie et une délicatesse de lignes qui ne pouvaient pas constituer la grande beauté classique; c'était le joli exquis et complet. La taille était à l'avenant du visage, et en y réfléchissant Mourzakine se reprit intérieurement:
--Non pas chiffonnée, se dit-il, jolie, très-jolie! Pauvre, et ne voulant rien!
--A quoi songez-vous? lui demanda la marquise.
--Il m'est impossible de vous le dire, répliqua effrontément le jeune prince.
--Ah! vous pensez à cette grisette?
--Vous ne le croyez pas! mais vous m'avez si bien _rembarré_ tout à l'heure! vous n'avez plus le droit de m'interroger.
Il accompagna cette réponse d'un regard si langoureusement pénétrant, que la marquise rougit de nouveau et se dit en elle-même:
--Il est entêté, il faudra prendre garde! Le marquis vint les interrompre.
--Flore, dit-il à sa femme, vous saurez une bonne nouvelle. Il a été décidé hier soir à la rue Saint-Florentin (manière de désigner l'hôtel Talleyrand où résidait le tsar) qu'on ne traiterait de la paix ni avec _Buonaparte_, ni avec aucun membre de sa famille. C'est M. Dessoles qui vient de me l'apprendre. Ordonnez qu'on nous fasse vite déjeûner; nous nous réunissons à midi pour rédiger et porter une adresse à l'empereur de Russie. Il faut bien formuler ce que l'on désire, et l'appel au retour des Bourbons n'a encore eu lieu qu'en petit comité. Prince Mourzakine, vous devez avoir une grande influence à la cour du _gsar_, vous parlerez pour nous, pour notre roi légitime!
--Soyez tranquille, notre cousin est avec nous, répondit madame de Thièvre en passant son bras sous celui de Mourzakine. Allons déjeuner.
--Inutile, dit-elle tout bas au prince en se rendant à la salle à manger, de dire au marquis que vous êtes pour le moment en froid avec votre empereur. Il s'en tourmenterait...
--Vous vous appelez Flore! dit Mourzakine d'un air enivré en pressant contre sa poitrine le bras de la marquise.
--Eh bien! oui, je m'appelle Flore! ce n'est pas ma faute.
--Ne vous en défendez pas, c'est un nom délicieux, et qui vous va si bien!
Il s'assit auprès d'elle en se disant:
--Flore! c'était le nom de la petite chienne de ma grand'mère. C'est singulier qu'en France ce nom soit un nom distingué! Peut-être que le marquis s'appelle _Fidèle_, comme le chien de mon grand-oncle!
Le temps n'était pas encore venu où toutes les jeunes filles bien nées devaient se nommer Marie. La marquise datait des temps païens de la Révolution et du Directoire. Elle ne rougissait pas encore de porter le nom de la déesse des fleurs. Ce ne fut qu'en 1816 qu'elle signa son autre prénom Elisabeth, jusque-là relégué au second plan.
Le marquis, tout plein de son sujet, entretint loquacement sa femme et Mourzakine de ses espérances politiques. Le Russe admira la prodigieuse facilité avec laquelle ce petit homme parlait, mangeait et gesticulait en même temps. Il se demanda s'il lui restait, au milieu d'une telle dépense de vitalité, la faculté de voir ce qui se passait entre sa femme et lui. A cet égard, le cerveau du marquis lui apparut à l'état de vacuité ou d'impuissance complète, et, pour aider à cette bienfaisante disposition, il promit de s'intéresser à la cause des Bourbons, dont il se souciait moins que d'un verre de vin et à laquelle il ne pouvait absolument rien, n'étant pas un aussi grand personnage qu'il plaisait à son cousin le marquis de se l'imaginer.
Celui-ci, ayant engouffré une quantité invraisemblable de victuailles dans son petit corps, venait de demander sa voiture, lorsqu'on annonça le comte Ogokskoï.
--C'est mon oncle, aide de camp du tsar, dit Mourzakine; me permettrez-vous de vous le présenter?
--Aide de camp du _gzar_? Nous irons ensemble à sa rencontre! s'écria le marquis, enchanté de pouvoir établir des relations avec un serviteur direct du maître.
Il oubliait, l'habile homme, que le rôle des serviteurs d'un grand prince est de ne jamais vouloir que ce que veut le prince avant de les consulter.
Le comte Ogokskoï avait été un des beaux hommes de la cour de Russie, et, quoique brave et instruit, étant né sans fortune, il n'avait dû la sienne qu'à la protection des femmes. La protection, de quelque part qu'elle vînt, était à cette époque la condition indispensable de toute destinée pour la noblesse pauvre en Russie. Ogokskoï avait été protégé par le beau sexe, Mourzakine était protégé par son oncle: on avait du mérite personnel si on pouvait, mais il fallait, pour obtenir quelque chose, ne pas commencer exclusivement par le mériter. Le temps était proche où la monarchie française profiterait de cet exemple, qui rend l'art de gouverner si facile.
Ogokskoï n'était plus beau. Les fatigues et les anxiétés de la servitude avaient dégarni son front, altéré ses dents, flétri son visage. Il avait dépassé notablement, disait-on, la cinquantaine, et il aurait pris du ventre, si l'habitude qu'ont les officiers russes de se serrer cruellement les flancs à grands renfort de ceinture n'eût forcé l'abdomen à se réfugier dans la région de l'estomac. Il avait donc le buste énorme et la tête petite, disproportion que rendait plus sensible l'absence de chevelure sur un crâne déprimé. Il avait en revanche plus de croix sur la poitrine que de cheveux au front; mais si sa haute position lui assurait le privilège d'être bien accueilli dans les familles, elle ne le préservait pas d'une baisse considérable dans ses succès auprès des femmes. Ses passions, restées vives, n'ayant plus le don de se faire partager, avaient empreint d'une tristesse hautaine la physionomie et toute l'attitude du personnage.
Il se présenta avec une grande science des bonnes manières. On eût dit qu'il avait passé sa vie en France dans le meilleur monde; telle fut du moins l'opinion de la marquise. Un observateur moins prévenu eût remarqué que le trop est ennemi du bien, que le comte parlait trop grammaticalement le français, qu'il employait trop rigoureusement l'imparfait du subjonctif et le prétérit défini, qu'il avait une grâce trop ponctuelle et une amabilité trop mécanique. Il remercia vivement la marquise des bontés qu'elle avait pour son neveu et affecta de le traiter devant elle comme un enfant que l'on aime et que l'on ne prend pas au sérieux. Il le plaisanta même avec bienveillance sur son aventure de la veille, disant qu'il était dangereux de regarder les Françaises, et que, quant à lui, il craignait plus certains yeux que les canons chargés à mitraille. En parlant ainsi, il regarda la marquise, qui le remercia par un sourire.
Le marquis implora vivement son appui politique, et plaida si chaudement la cause des Bourbons que l'aide de camp d'Alexandre ne put cacher sa surprise.
--Il est donc vrai, monsieur le marquis, lui dit-il, que ces princes ont laissé d'heureux souvenirs en France? Il n'en fut pas de même chez nous lorsque le comte d'Artois vint implorer la protection de notre grande Katherine. Ne _ouïtes-vous_ point parler d'une merveilleuse épée qui lui fut donnée pour reconquérir la France, et qui fut promptement vendue en Angleterre?...
--Bah! dit le marquis, pris au dépourvu, il y si longtemps!...
--M, le comte d'Artois était jeune alors, ajouta la marquise, et M. Ogokskoï était bien jeune aussi! Il ne peut pas s'en souvenir.
Cette adroite flatterie pénétra Ogokskoï de reconnaissance. Avec la subtile pénétration que possèdent les femmes en ces sortes de choses, Flore de Thièvre avait trouvé l'endroit sensible et beaucoup plus gagné en trois mots que son mari avec ses torrents de paroles et de raisonnements.
M. de Thièvre, voyant qu'elle plaidait mieux que lui, et sachant que la beauté est meilleur avocat que l'éloquence, les laissa ensemble. Mourzakine restait en tiers; mais au bout d'un instant il reçut, des mains de Martin, un message auquel il demanda la permission d'aller répondre de vive voix.
Il trouva dans l'antichambre un personnage dont la pauvre mine contrastait avec celle des luxuriants valets de la maison. C'était un garçon de quinze à seize ans, petit, maigre, jaune, les cheveux noirs, gras et plaqués prétentieusement sur les tempes, la figure assez jolie quand même, l'oeil noir et lumineux, le menton garni déjà d'un précoce duvet. Il était misérablement étriqué dans un habit vert à boutons d'or qui semblait échappé à la hotte d'un chiffonnier; sa chemise était d'un blanc douteux, et sa cravate noire bien serrée avait une prétention militaire qui contrastait avec un jabot déchiré, assez ample pour cacher les dimensions exiguës du gilet; c'était le gamin de Paris, comiquement et cyniquement endimanché.
--Pour qui donc veux-tu te faire passer? lui dit involontairement Mourzakine en le toisant avec dégoût. Qui t'envoie et que veux-tu?
--Je veux parler _à Votre Hauttesse_, répondit tranquillement le gamin avec un dédain égal à celui qu'on lui manifestait. Est-ce que c'est défendu par la _coalition_?
Son effronterie divertit le prince russe, qui vit un type à étudier.
--Parle, lui dit-il avec un sourire, la coalition ne s'y oppose pas.
--Bon! pensa le gamin, tout le monde aime à rire, même ces cocos-là.--Mais il faut que je vous parle en secret, ajouta-t-il. Je n'ai point affaire à messieurs les laquais.
--Diable! reprit Mourzakine, tu le prends de haut. Alors suis-moi dans le jardin.
Ils franchirent la porte, entrèrent dans une allée couverte qui longeait la muraille, et le gamin sans se déconcerter entama ainsi la conversation.
--C'est moi le frère à Francia.
--Très-bien, dit Mourzakine; mais qu'est-ce que c'est que Francia?
--Francia, excusez! vous n'avez pas seulement demandé le nom de celle que votre cheval a bousculée...
--Ah! j'y suis! non vraiment, je n'ai pas demandé son nom. Comment va-t-elle?
--Bien, merci, et vous?
--Il ne s'agit pas de moi.
--Si fait; c'est à vous qu'elle veut parler, rien qu'à vous. Dites si vous voulez qu'elle vous parle?
--Certainement.
--Je vais l'aller chercher.
--Non, je ne peux pas la voir ici.
--A cause donc?
--Je ne suis pas chez moi. Je la verrai chez elle.
--En ce cas, je marche devant, suivez-moi.
--Je ne peux pas sortir; mais dans trois jours...
--Ah oui! vous êtes en pénitence! on a dit ça dans l'antichambre, ça venait d'être dit dans le salon. Allons! voilà notre adresse, ajouta-t-il en lui remettant un papier assez malpropre; mais trois jours, c'est long, et en attendant on va se manger les moelles.
--Vous êtes donc bien pressés?
--Oui, monsieur, oui, nous sommes pressés d'avoir, si c'est possible, des nouvelles de notre pauvre mère.
--Qui, votre mère?
--Une femme célèbre, monsieur le Russe, Mademoiselle Mimi la Source, que vous avez vue danser, ça n'est pas possible autrement, au théâtre de Moscou, dans les temps, avant la guerre.
--Oui, oui, certainement, je me souviens, j'ai vécu à Moscou dans ce temps-là; mais je n'ai jamais été dans les coulisses. Je ne savais pas qu'elle eût des enfants... Ce n'est pas là que j'ai pu voir votre soeur.
--Ce n'est pas là que vous l'avez vue. D'ailleurs, vous n'auriez peut-être pas fait attention à elle, elle était trop jeune! Mais notre mère, monsieur le prince, notre pauvre mère, vous l'avez bien revue à la Bérézina! Vous y étiez bien avec les cosaques qui massacraient les pauvres traînards! Je n'y étais pas, moi, j'ai pas été élevé en Russie; mais ma soeur y était; elle jure qu'elle vous y a vu.
--Oui, elle a raison, j'y étais, je commandais un détachement, et à présent je me souviens d'elle.
--Et de notre mère? Voyons, où est-elle?
--Elle est probablement avec Dieu, mon pauvre garçon! Moi, je n'en sais rien!
--Morte! répéta le gamin, dont les yeux enflammés se remplirent de larmes. C'est peut-être vous qui l'avez tuée!
--Non, ce n'est pas moi: je n'ai jamais frappé l'ennemi sans défense. Sais-tu, enfant, ce que c'est qu'un homme d'honneur!
--Oui, j'ai entendu parler de ça, et ma soeur se souvient que les cosaques tuaient tout. Alors vous commandiez des hommes sans honneur?
--La guerre est la guerre; tu ne sais de quoi tu parles. Assez! ajouta-t-il en voyant que l'enfant allait riposter. Je ne puis te donner de nouvelles de ta mère. Je ne l'ai pas vue parmi les prisonniers. J'ai vu, à la première ville où nous nous sommes arrêtés après la Bérézina, ta soeur blessée d'un coup de lance; j'ai eu pitié d'elle, je l'ai fait mettre dans la maison que j'occupais, en la recommandant à la propriétaire. J'ai même laissé quelque argent en partant le lendemain, afin que l'on prit soin d'elle. A-t-elle encore besoin de quelque chose? J'ai déjà offert...
--Non, rien. Elle m'a bien défendu de rien accepter pour elle.
--Mais pour toi?... dit Mourzakine en portant a main à sa ceinture.
Les yeux du gamin de Paris brillèrent un instant, allumés par la convoitise, par le besoin peut-être; mais il fit un pas en arrière comme pour échapper à lui-même, et s'écria avec une majesté burlesque:
--_Non! pas de çà, Lisette!_ On ne veut rien des Russes!
--Alors pourquoi ta soeur voulait-elle me voir? Espère-t-elle que je pourrai l'aider à retrouver sa mère? cela me paraît bien impossible!
--On pourrait toujours savoir si elle a été faite prisonnière? Moi je ne peux pas vous dire au juste où c'était et comment ça c'est passé; mais Francia vous expliquerait...
--Voyons, je ferai tout ce qui dépendra de moi. Qu'elle attende à dimanche, et j'irai chez vous. Es-tu content?
--Chez nous,... le dimanche,... dit le gamin en se grattant l'oreille, ça ne se peut guère!
--Pourquoi?
--_A cause de parce que!_ Il vaut mieux qu'elle vienne ici.
--Ici, c'est complètement impossible.
--Ah! oui, il y a une belle jolie dame qui serait jalouse...
--Tais-toi, _maraud_!
--Bah! les larbins se gênent bien pour le dire tout haut dans l'antichambre, que la bourgeoise en tient!...
--Hors d'ici, faquin! dit Mourzakine, qui avait appris dans les auteurs français du siècle dernier comment un homme du monde parlait à la canaille.
Mais il ajouta, dans des formes plus à son usage:
--Va-t'en, ou je te fais couper la langue par mon cosaque.