Francia; Un bienfait n'est jamais perdu
Chapter 10
Personne ne soupçonnait Francia, et, chose étrange, mais certaine, Francia ne se soupçonnait pas elle-même; elle avait agi dans un accès de fièvre cérébrale. Elle s'en était retournée instinctivement chez Moynet, elle s'était jetée sur un lit où elle était encore, gravement malade, en proie au délire depuis trois jours et trois nuits, et condamnée par le médecin qu'on avait mandé auprès d'elle. Certes, la police française l'eût facilement retrouvée, si Valentin l'eût accusée; mais il n'y songeait pas, il ne soupçonnait que le comte Ogokskoï, qu'il détestait pour s'être joué de lui si facilement et pour avoir réglé son mémoire après le décès du jeune prince. Quand sa femme lui disait que la petite avait pu s'introduire à leur insu dans le pavillon la nuit de l'événement, il haussait les épaules en lui répondant:
--Tout ça, c'est des affaires entre Russes, n'en cherchons pas plus long qu'eux. Je sais que l'empereur de Russie n'aime pas qu'on voie les preuves de la haine des Français contre sa nation. Silence sur la petite Francia: nous ne la reverrons pas, elle n'est rien venue réclamer, elle nous a même laissé un billet de banque que le prince lui avait donné. Qu'il n'en soit plus question.
Une personne avait pourtant pressenti et comme deviné la vérité, c'était le docteur Faure. Le regard profondément navré que Francia avait fixé sur lui, le jour où il l'avait quittée avec mépris, lui était resté sur le coeur et pour ainsi dire devant les yeux; ce pauvre petit être qui s'était fié à lui avec tant de candeur, et qui à une heure de là était retombé sous l'empire de l'amour, n'était pas une intrigante: c'était une victime de la fatalité. Qui sait si lui-même ne l'avait pas poussée au désespoir en voulant la sauver?
Il résolut de la retrouver, et, comme il avait bonne mémoire, il se rappela qu'en lui racontant toute sa vie, elle lui avait parlé d'un estaminet de la rue du Faubourg-Saint-Martin, et d'un invalide qui tenait l'établissement. Il s'y rendit, et trouva la jeune fille entre la vie et la mort. Son frère était auprès d'elle. Après l'avoir vainement cherchée chez Mourzakine, où il avait appris la catastrophe, il était retourné au faubourg Saint-Martin, certain qu'on y aurait de ses nouvelles.
Francia était dans une petite chambre humide et misérable, qui ne recevait de jour que par une cour de deux mètres carrés, sorte de puits formé par la superposition des étages, et imprégné de toutes les souillures et de toutes les puanteurs des pauvres cuisines qui y déversaient leurs débris dans les cuvettes des plombs. C'était la chambre de Moynet, il n'en avait pas de meilleure à offrir, il n'avait pas le moyen d'en louer une autre et de payer une garde. Dodore heureusement ne quittait pas sa soeur d'un instant. Il la soignait avec un dévouement et une intelligence qui réparaient bien des choses. Il était comme transformé par quelques jours de fièvre patriotique et par la résolution de travailler. Antoine, qui s'était arrangé pour travailler cette semaine-là dans le voisinage, venait le matin, à midi et le soir, apporter tout ce qu'il pouvait se procurer pour le soulagement de la malade. La fruitière du coin, qui était une bonne Auvergnate, parente d'Antoine, et qui aimait Francia, venait la nuit relayer Théodore, on l'aider à contenir les accès de délire de sa soeur. Francia ne manquait donc ni de soins, ni de secours; mais le contraste entre le lieu écoeurant et sinistre où il la trouvait, après l'avoir laissée dans une sorte d'opulence, serra le coeur du docteur Faure. Il dut faire allumer une chandelle pour voir son visage, et après s'être bien informé de la marche suivie jusque-là par la maladie, il espéra la guérir, et revint le lendemain. Peu de jours après, il la jugea hors de danger. Théodore, qui secoua tristement la tête, lui dit en causant tout bas avec lui dans un coin:
--S'il faut qu'elle vive comme la voilà, mieux vaudrait pour elle qu'elle fût morte!
--Vous la croyez folle? dit le docteur.
--Oui, monsieur, car c'est quand la fièvre la quitte un peu qu'elle a le moins sa tête. Avec la fièvre, elle dit qu'elle a tué le prince russe, et nous ne nous étonnons pas, c'est le délire; mais quand on la croit bien revenue de ça, elle vous dit qu'elle a rêvé de mort, mais qu'elle sait bien que le prince est vivant, puisqu'il est là endormi sur un fauteuil, et que nous sommes aveugles de ne pas le voir.
--Pourquoi donc lui avez-vous appris cette mort dans la situation où elle est?
--Mais... c'est elle qui l'a apprise ici. Quand je suis arrivé de Vaugirard, personne ne le savait. On croyait qu'elle avait rêvé ça, et moi je leur ai dit que c'était la vérité.
--Eh bien! mon garçon, vous avez eu tort.
--Pourquoi ça, monsieur le médecin?
--Parce qu'on pourrait soupçonner votre soeur, et qu'il faut vous taire. A présent, le délire est tombé, mais le cerveau est affaibli et halluciné il faut l'emmener dans un faubourg qui soit un peu la campagne, lui trouver une petite chambre claire et gaie avec un bout de jardin, du repos, de la solitude, pas de voisins curieux ou bavards, et vous, ne répétez à personne ce qu'elle vous dira de sang-froid ou autrement sur le prince Mourzakine. Ne vous en tourmentez pas, n'en tenez pas compte, laissez-lui croire qu'il est vivant, jusqu'à ce qu'elle soit bien guérie.
--Je veux bien tout ça, dit Théodore; mais le moyen?
--Nous le trouverons, dit le docteur en lui remettant un louis d'avance. J'avais déjà récolté quelque chose pour votre soeur dans un moment où elle voulait quitter le prince. Je payerai donc cette petite dépense. Occupez-vous vite du changement d'air et de résidence; demain elle pourra être transportée. La voiture la secouerait trop, j'enverrai un brancard, et vous me ferez dire où vous êtes, j'irai la voir dans la soirée.
Théodore fit les choses vite et bien. Il trouva ce qu'il cherchait du côté de l'hôpital Saint-Louis, près des cultures qui dans ce temps-là s'étendaient jusqu'à la barrière de la Chopinette. Le lendemain à midi, Francia fut mise sur le brancard et s'étonna beaucoup d'être enfermée dans la tente de toile rayée comme dans un lit fermé de rideaux qui marchait tout seul. Puis des idées sombres lui vinrent à l'esprit. Ayant entrevu, à travers les fentes de la toile, de la verdure et des arbres, tandis que son frère et Antoine marchaient tristement à sa droite et à sa gauche, elle crut qu'elle était morte, et qu'on la portait au cimetière. Elle se résigna, et désira seulement être enterrée auprès de Mourzakine, qu'elle aimait toujours.
Pourtant cette locomotion cadencée et le sentiment d'un air plus pur, qui faisait frissonner la toile autour d'elle, lui causèrent une sorte de bien-être, et durant le trajet elle dormit complètement pour la première fois depuis son crime involontaire.
Elle fut couchée en arrivant, et dormit encore. Le soir, elle put répondre aux questions du docteur sans trop d'égarement, et le remercia de ses bontés: elle le reconnaissait. Elle n'osa pas lui demander s'il était envoyé par Mourzakine; mais elle se souvint d'une partie des faits accomplis. Elle pensa qu'elle était, par ses ordres, transférée en lieu sûr, à l'abri des poursuites du comte, réunie à son frère, chargé de la protéger. Elle serra faiblement les mains du docteur, et lui dit tout bas comme il la quittait:
--Vous me pardonnez donc de ne pouvoir pas haïr ce Russe?
Peu à peu elle cessa de le voir en imagination, et elle se souvint de tout, excepté du moment où elle avait perdu la raison. Comment pouvait-elle se retracer une scène dont elle n'avait pas eu conscience? Elle avait fait tant de rêves affreux et insensés depuis ce moment-la, qu'elle ne distinguait plus dans ses souvenirs l'illusion de la réalité. Le docteur étudiait avec un intérêt scientifique ce phénomène d'une conscience pure et tranquille chargée d'un meurtre à l'insu d'elle-même. Il tenait à s'assurer de ce qu'il soupçonnait, et il lui fut facile de savoir de Francia, qu'elle s'était introduite chez son amant la nuit de sa mort. Elle se souvenait d'y être entrée, mais non d'en être sortie, et quand il lui demanda dans quels termes elle s'était séparée de lui cette nuit-là, il vit qu'elle n'en savait absolument rien. Elle avoua qu'elle avait eu l'intention de se tuer devant lui avec un poignard qu'il lui avait donné et qu'elle décrivit avec précision: c'était bien celui que le docteur avait aidé à retirer du cadavre. Elle croyait avoir encore ce poignard et le cherchait ingénument. Quand il demanda à la jeune fille si c'était Mourzakine qui l'avait détournée du suicide, elle essaya en vain de se souvenir, et ses idées recommencèrent à s'embrouiller. Tantôt il lui semblait que le prince avait pris le poignard et s'était tué lui-même, et tantôt qu'il l'en avait frappée.
--Mais vous voyez bien, ajouta-t-elle, que tout cela c'est mon délire qui commençait, car il ne m'a pas frappée, je n'ai pas de blessure, et il m'aime trop pour vouloir me tuer. Quant à se tuer lui-même, c'est encore un rêve que je faisais, car il est vivant. Je l'ai vu souvent pendant que j'étais si malade. N'est-ce pas qu'il est venu me voir? Ne reviendra-t-il pas bientôt? Dites-lui donc que je lui pardonne tout. Il a eu des torts; mais, puisqu'il est venu, c'est qu'il m'aime toujours, et moi, j'aurais beau le vouloir, je ne réussirai jamais à ne pas l'aimer.
Il fallut attendre la complète guérison de Francia pour lui apprendre que les alliés étaient partis après treize jours de résidence à Paris, et qu'elle ne reverrait jamais ni Mourzakine, ni son oncle. Elle eut un profond chagrin, qu'elle renferma, dans la crainte d'être accusée de lâcheté de coeur. Les reproches de l'invalide n'étaient pas sortis de sa mémoire, et, en perdant l'espérance, elle ne perdit pas le désir d'être estimée encore. Elle pria le docteur de lui procurer de l'ouvrage. Il la fit attacher à la lingerie de l'hôpital Saint-Louis, où elle mena une conduite exemplaire. Les jours de grande fête, elle venait embrasser Moynet et tendre la main à Antoine, qui espérait toujours l'épouser. Elle ne le rebutait pas, et disait qu'ayant une bonne place elle ne voulait se mettre en ménage qu'avec quelques économies. Le pauvre Antoine en faisait de son côté, travaillait comme un boeuf et s'imposait toutes les privations possibles pour réunir une petite somme.
Théodore était occupé aussi. Il apprenait avec Antoine l'état de ferblantier. Il se conduisait bien, il se portait bien. L'enfant malingre et débauché devenait un garçon mince, mais énergique, actif et intelligent.
Dans le _quartier,_ comme disaient Francia et son frère en parlant de cette rue du Faubourg-Saint-Martin qui leur était une sorte de patrie d'affection, on les remarquait tous deux, on admirait leur changement de conduite, on leur savait gré de s'être rangés à temps, on leur faisait bon accueil dans les boutiques et les ateliers. Moynet était fier de sa fille adoptive et la présentait avec orgueil à ceux de ses anciens camarades aussi endommagés que lui par la guerre, qui venaient boire avec lui à toutes leurs gloires passées.
Dans sa joie de trinquer avec eux, il oubliait souvent de leur faire payer leur dépense. Aussi ne faisait-il pas fortune; mais il n'en était que plus gai quand il leur disait en montrant Francia:
--En voilà une qui a souffert autant que nous, et qui nous fermera les yeux!
Il s'abusait, le pauvre sergent. Il voyait sa fille adoptive embellir en apparence: elle avait l'oeil brillant, les lèvres vermeilles; son teint prenait de l'éclat. Le docteur Faure s'en inquiétait, parce qu'il remarquait une toux sèche presque continuelle et de l'irrégularité dans la circulation. L'hiver qui suivit sa maladie, il constata qu'une maladie plus lente et plus grave se déclarait, et au printemps, il ne douta plus qu'elle ne fût phthisique. Il l'engagea à suspendre son travail et à suivre, en qualité de demoiselle de compagnie, une vieille dame qui l'emmènerait à la campagne.
--Non, docteur, lui répondit Francia, j'aime Paris, c'est à Paris que je veux mourir.
--Qui te parle de mourir, ma pauvre enfant? Où prends-tu cette idée-là?
--Mon bon docteur, reprit-elle, je sens très-bien que je m'en vais et j'en suis contente. On n'aime bien qu'une fois, et j'ai aimé comme cela. A présent, je n'ai plus rien à espérer. Je suis tout à fait oubliée. Il ne m'a jamais écrit, il ne reviendra pas. On ne vit pourtant pas sans aimer, et peut-être que, pour mon malheur, j'aimerais encore; mais ce serait en pensant toujours à lui et en ne donnant pas tout mon coeur. Ce serait mal, et ça finirait mal. J'aime bien mieux mourir jeune et ne pas recommencer à souffrir!
Elle continua son travail en dépit de tout, et le mal fit de rapides progrès.
Le 21 mars 1815, Paris était en fête, Napoléon, rentré la veille au soir aux Tuileries, se montrait aux Parisiens dans une grande revue de ses troupes, sur la place du Carrousel. Le peuple surpris, enivré, croyait prendre sa revanche sur l'étranger. Moynet était comme fou; il courait regarder, dévorer des yeux son empereur, oubliant sa boutique et faisant résonner avec orgueil sa jambe de bois sur le pavé. Il savait bien que sa pauvre Francia était languissante, malade même, et ne pouvait venir partager sa joie.
--Nous irons la voir ce soir, disait-il en s'appuyant sur le bras d'Antoine, qu'il forçait à marcher vite vers les Tuileries. Nous lui conterons tout ça! Nous lui porterons le bouquet de lauriers et de violettes que j'ai mis à mon enseigne!
Pendant qu'il faisait ce projet et criait _vive l'empereur!_ jusqu'à complète extinction de voix, la pauvre Francia, assise dans le jardin de l'hôpital Saint-Louis, s'éteignait dans les bras d'une des soeurs qui croyait à un évanouissement et s'efforçait de la faire revenir. Quand son frère accourut avec le docteur Faure, elle lui sourit à travers l'effrayante contraction de ses traits, et, faisant un grand effort pour parler, elle leur dit:
--Je suis contente; il est venu, il est là avec ma mère! il me l'a ramenée!
Elle se retourna sur le fauteuil ou on l'avait assise et sourit à des figures imaginaires qui lui souriaient, puis elle respira fortement comme une personne, qui se sent guérie: c'était le dernier souffle.
Un jour que l'on discutait la question du libre arbitre devant le docteur Faure:
--J'y ai cru, dit-il, je n'y crois plus d'une manière absolue. La conscience de nos actions est intermittente, quand l'équilibre est détruit par des secousses trop fortes. J'ai connu une jeune fille faible, bonne, douce jusqu'à la passivité, qui a commis d'une main ferme un meurtre qu'elle ne s'est jamais reproché parce qu'elle ne s'en est jamais souvenue.
Et, sans nommer personne, il racontait à ses amis l'histoire de Francia.
UN BIENFAIT N'EST JAMAIS PERDU
PROVERBE
PERSONNAGES
ANNA DE LOUVILLE. LOUISE DE TRÉMONT. M. DE VALROGER. M. DE LOUVILLE.
Au château de Louville.--Un salon.
SCÈNE PREMIÈRE LOUISE, ANNA.
ANNA, (debout, agitée.)
Enfin, tu diras ce que tu voudras, je refuse de le recevoir.
LOUISE, (assise, brodant, calme.)
Pourquoi?
ANNA.
Un homme qui compromet toutes les femmes est l'ennemi naturel de toutes les femmes honnêtes.
LOUISE.
Dis-moi, je t'en prie, ce que signifie ce grand mot-là: compromettre les femmes!
ANNA.
Est-ce sérieusement que tu me fais cette question de sauvage?
LOUISE.
Très-sérieusement. Je suis une sauvage.
ANNA.
Quelle prétention! Est-ce qu'il y a encore des sauvages au temps où nous vivons? Il n'y en a même plus à Carpentras.
LOUISE.
C'est pour ça qu'il y en a peut-être ailleurs. Tu ne veux pas me répondre? C'est donc bien difficile?
ANNA.
C'est très-aisé. Un homme qui compromet les femmes, c'est M. de Valroger.
LOUISE.
Ça ne m'apprend rien; je ne le connais pas.
ANNA.
Tu ne l'as jamais vu?
LOUISE.
Où l'aurais-je vu? C'est un astre nouveau dans le monde de Paris, dont je ne suis plus depuis mon veuvage.
ANNA.
Eh bien! moi qui habite ce château depuis deux mois, je ne connais pas non plus ce monsieur, mais mon mari le connaît; il dit que c'est un vrai marquis de la régence.
LOUISE.
Bah! c'est une race perdue. M. de Louville s'est moqué de toi.
ANNA.
Qui sait? Je suis sûre qu'il me blâmerait beaucoup de le recevoir en son absence.
LOUISE.
Alors tu as bien fait de le renvoyer; parlons d'autre chose.
ANNA.
Oh! mon Dieu, rien ne nous empêche de parler de lui.
LOUISE.
Nous n'avons rien à en dire, ne le connaissant ni l'une ni l'autre.
ANNA.
D'autant plus que, si nous le connaissions, nous en dirions du mal.
LOUISE.
Réjouissons-nous donc de ne pas aimer les épinards, car si nous les aimions...
ANNA, (allant à une fenêtre et regardant.)
Oh! que tu as de vieilles facéties!--Tiens, il est affreux!
LOUISE.
Qui?
ANNA.
Lui, M de Valroger, ce beau séducteur; il est très-laid.
LOUISE.
Comment se fait-il qu'il soit dans ton parc, sachant que tu ne reçois pas?
ANNA.
Il aura voulu voir au moins mon parc, et, comme le jardinier ne sait pas refuser vingt francs... Je le chasserai.
LOUISE.
Le jardinier?
ANNA.
Certainement. Il aura reçu de l'argent pour fournir à ce monsieur le moyen de m'apercevoir.
LOUISE.
Voilà de l'argent bien mal employé!
ANNA.
Ah! tu trouves que ma figure ne vaut pas la dépense?
LOUISE.
Si fait, mais il aurait dû se dire qu'il la verrait pour rien!
ANNA, (fermant brusquement le rideau.)
Il ne m'a pas vue.
LOUISE.
C'est qu'il n'aura pas voulu! Alors il a moins de curiosité que toi.
ANNA.
Tu n'es pas curieuse, toi, de voir un homme dont on parle tant? Il est là, tout près!
LOUISE.
Au fait, la vue n'en coûte rien. (Elle va à la fenêtre et regarde.) Franchement, eh bien! je ne suis pas de ton avis. Il est très-agréable.
ANNA.
Agréable! comme monsieur le bourreau de Paris!
LOUISE, (revenant.)
Ah! mais, tu le détestes, ce pauvre M. de Valroger!
ANNA.
Et toi, tu le protèges?
LOUISE.
Contre qui?
ANNA.
Je ne sais pas, mais enfin tu meurs d'envie que je le reçoive.
LOUISE.
Ça vaudrait peut-être mieux que de s'en priver avec tant de regret.
ANNA.
Parle pour toi.
LOUISE.
Moi? je suis sûre de le voir chez moi. Sa visite m'a été annoncée par ma mère.
ANNA.
Et tu comptes le recevoir?
LOUISE.
Certainement.
ANNA.
Ah!--Au fait, tu es veuve, toi, tu as des enfants...
LOUISE.
Et je suis beaucoup moins jeune que toi; dis-le, ça ne me fâche pas, bien au contraire; quand on n'a rien à se reprocher à mon âge, on compte ses années avec plaisir.
ANNA.
Coquette de vertu, va!
LOUISE.
Chère enfant, tu connaîtras ce plaisir-là, à la condition pourtant que tu ne mettras pas trop de curiosité dans ta vie.
ANNA.
Encore? Je n'entends pas.
LOUISE.
Si fait. Tu sais bien que la curiosité est un trouble de l'âme, une maladie! La vertu, c'est le calme et la santé.
ANNA.
Très-bien! un sermon?
LOUISE.
Que veux-tu? je vieillis!
SCÈNE II ANNA, LOUISE, UN DOMESTIQUE.
LE DOMESTIQUE.
M. le marquis de Valroger fait demander si madame veut le recevoir.
ANNA.
Toujours? vous n'avez donc pas dit que j'étais sortie?
LE DOMESTIQUE.
Je l'ai dit; mais il a vu madame à la fenêtre, et, pensant qu'elle était rentrée...
ANNA.
L'impertinent! Dites que je ne reçois pas.
LOUISE, (au domestique.)
Attendez... (Bas à Anna.) Reçois-le!
ANNA, (bas.)
Ah! tu vois! c'est toi qui le veux! (Au domestique.) Faites entrer. (Le domestique sort.)
LOUISE.
Oui, je veux que tu voies cet homme dangereux, et que tu reconnaisses avec moi qu'il n'y a pas de tels hommes pour une honnête femme.
ANNA.
Mais mon mari... Il est vrai qu'il ne m'a pas défendu de le recevoir!
LOUISE.
Ton mari t'estime trop pour s'inquiéter de rien; d'ailleurs je suis là.
LE DOMESTIQUE, (annonçant.)
M. le marquis de Valroger.
SCÈNE III LOUISE, ANNA, VALROGER.
VALROGER, (allant à Anna.)
Si j'ai eu l'audace d'insister, madame...
LOUISE.
C'est que vous m'avez vue à cette fenêtre? (Bas à Anna étonnée.) Laisse-moi faire!
VALROGER, (désignant Anna.)
C'est madame que j'ai vue.
LOUISE.
Madame est mon amie, madame de Trémont, et vous êtes ici chez moi; c'est moi seule qui dois vous demander pardon de vous avoir fait attendre.
VALROGER, (railleur.)
Vous êtes bien bonne de vous excuser, madame, je ne savais pas avoir attendu.
LOUISE.
C'est que... on vous avait dit que j'étais sortie. Je ne l'étais pas.
VALROGER.
Vous êtes adorable de franchise, madame! Je dois donc me dire que votre premier mouvement avait été de me mettre à la porte?
LOUISE.
Absolument.
VALROGER.
C'est-à-dire une fois pour toutes?
LOUISE.
J'en conviens, puisque je me suis ravisée.
VALROGER.
J'en suis bien heureux; mais à qui dois-je?...
LOUISE.
Vous le devez à madame, qui m'a dit de vous le plus grand bien.
ANNA.
Ah! par exemple!... (Louise lui fait signe de se taire.)
VALROGER, (à Anna.)
Je dois donc vous remercier encore plus que votre amie...
ANNA, (sèchement.)
Ne me remerciez pas. Je ne mérite pas tant d'honneur!
VALROGER, (railleur.)
Oh! madame, vous me dites cela d'un ton... Me voilà éperdu entre la crainte et l'espérance!
ANNA, (avec hauteur.)
L'espérance de quoi?
LOUISE.
L'espérance de nous plaire. (Tendant la main à Valroger.) Eh bien! monsieur, c'est fait; vous nous plaisez beaucoup.
VALROGER, (lui baisant la main.)
Vraiment! (A part.) La drôle de femme!
LOUISE.
Comment voulez-vous qu'il en soit autrement? Je ne savais pas moi, que vous étiez le meilleur des hommes, et que tous nos pauvres avaient été comblés par vous. C'est mon amie qui vient de me l'apprendre.
VALROGER, (à Anna stupéfaite.)
Comment! vous saviez... Vraiment me voilà réhabilité à bon marché! Est-ce qu'il y a le moindre mérite?
LOUISE.
Oui, il y a toujours du mérite à savoir secourir avec intelligence et délicatesse. Ce n'est peut-être pas bien méritoire pour nous autres femmes, nous n'avons à faire que ça; mais un homme du monde que ses plaisirs n'emportent pas dans un tourbillon d'égoïsme et d'oubli!... Allons, je vois que je vous embarrasse avec mes louanges.... c'est fini. Je vous devais cette explication, et nous n'en parlerons plus.
VALROGER.
Eh bien, non, madame! puisque vous le prenez ainsi, je veux tout savoir. Avant que madame de Trémont prît la peine de vous apprendre que j'étais un ange, vous pensiez que j'étais un démon, puisque vous me repoussiez sans merci de votre sanctuaire?
LOUISE.
Vous saurez tout, car vous êtes de trop bonne compagnie pour me demander d'où je tenais ces renseignements; on m'avait dit que vous étiez méchant.
VALROGER.
Méchant! Voilà un mot terrible. Voulez-vous me l'expliquer, madame?
LOUISE.
Je ne puis vous l'expliquer que comme je l'entends. Un méchant, c'est un coeur haineux, et on vous accusait de haïr les femmes.
VALROGER.
Comment peut-on haïr les femmes?
LOUISE.
C'est les haïr que de les rechercher pour le seul plaisir de les compromettre. Les compromettre, c'est leur faire perdre l'estime et la confiance qu'elles méritaient, c'est leur faire le plus grand tort et le plus grand mal: voilà ce que c'est qu'un méchant.
VALROGER
Très-bien. Et une méchante, qu'est-ce que c'est?
LOUISE.
C'est la même chose. C'est une coquette au coeur froid.
VALROGER.
Voilà une bizarre aventure, madame de Louville! On m'avait dit à moi que vous étiez une méchante dans le sens que vous donnez à ce mot!
ANNA, (s'échappant).
Moi?
VALROGER, (s'apercevant de la mystification).
Vous? (A part). Bien! ces dames s'amusent à mes dépens! (Haut à Anna). Oh! vous, madame de Trémont, vous passez à bon droit, j'en suis certain, pour une femme sincère et indulgente; mais elle, votre amie, madame de Louville, qui vient de si bien définir la méchanceté, elle est réputée méchante comme Satan!
ANNA.
Eh bien! voilà une belle réputation! mais c'est indigne!... Je... (A Louise.) Tu ne te fâches pas?
LOUISE.
Me fâcher de cela serait avouer que je le mérite.
ANNA.
Mais monsieur l'a cru, il le croit sans doute encore?
LOUISE.
Dame! qui sait? c'est à lui de répondre.
VALROGER.
Eh! eh!
ANNA, (en colère,)