France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)
Part 7
La possession d’un hameau de deux cents âmes serait, en soi, de peu d’importance. Mais Nougoua est le point de départ de plusieurs chemins vers l’intérieur ; un sentier le relie directement à Krinjabo. Sa cession créerait une enclave sur notre territoire, attendu que nous possédons encore, sur la même rive, plusieurs autres villages en amont. Rien d’ailleurs, pas plus dans les termes que dans l’esprit de la convention intervenue entre les deux gouvernements, ne justifierait cet abandon. Enfin, c’est le point extrême — ou peu s’en faut — de la navigation sur le Tanoé. A ces divers titres, sa valeur est incontestable. Le commissaire anglais, à l’appui de son dire, n’invoque d’autre argument sinon qu’Adébia, chef du village, est originaire d’Apollonie, territoire anglais, et désireux de demeurer sujet de l’Angleterre. Or, ledit Adébia — que je viens de voir sortir de sa case, coiffé d’un superbe gibus — a commencé, avant de s’installer à Nougoua, par demander l’autorisation du roi de Krinjabo, dont il a été longtemps le fonctionnaire, payant, aux époques fixées par la coutume, le tribut de patates ou de bananes. A la suite de je ne sais quelle brouille avec le chef d’un village voisin, il a brusquement fait volte-face et se réclame aujourd’hui de l’Angleterre. Il allait même, dans son zèle exagéré de néophyte, jusqu’à vouloir s’opposer à notre débarquement. Il avait fait saisir une dizaine des porteurs envoyés par le roi de Krinjabo, qui nous attendaient campés près du village. Ces hommes avaient été garrottés et envoyés par ses soins sur l’autre rive, à Ellubo.
Une attitude énergique, appuyée de quelques paroles bien senties, eut promptement raison de ce tyranneau grotesque. Faute par lui de mettre sur-le-champ nos porteurs en liberté, il serait à son tour amarré dans une pirogue et expédié, sous bonne garde, à Assinie. La menace a produit son effet. Le chef dépêchait sans retard une embarcation à son collègue d’Ellubo, lequel s’empressait de nous rendre nos hommes. Cependant leurs camarades, effrayés, avaient repris le chemin de leurs villages, et des messagers ont dû être lancés à leurs trousses pour les rallier. C’est maintenant chose faite.
Depuis trois jours, tam-tam en tête, des files de noirs débouchent de la forêt, en chantant, leur long fusil à pierre sur l’épaule, appareil guerrier qui n’a, d’ailleurs, rien d’inquiétant ; chacun sait que l’indigène ne se sépare pas volontiers de son arme inoffensive et s’en munit pour aller ramasser des bananes ou du manioc, comme s’il s’agissait d’une expédition périlleuse.
Ces démonstrations enfantines ont inquiété la commission anglaise ou plus exactement son chef. Car le commandant des Haoussas est fait aux us et coutumes des noirs qui sont rarement à craindre, lorsqu’ils vocifèrent. Chez ces natures prime-sautières, un silence anormal, une démarche grave et compassée devraient plutôt donner l’éveil. Mais M. le capitaine Lang, qui vient de servir au Canada, est parfaitement excusable de se méprendre sur les véritables intentions de ces nègres loquaces. Par deux fois il faisait demander à notre camp par un de ses sous-officiers la cause du bruit. Il ne pouvait concevoir que des individus menant si grand train fussent de simples portefaix. N’étaient- ce point plutôt des soldats fournis par le roi de Krinjabo pour mettre à la raison le chef de Nougoua en rébellion ouverte contre son suzerain ?...
O Akassimadou ! Monarque pacifique et bedonnant ! Il faut ne pas t’avoir contemplé au seuil de ta case, sous le parasol rouge, flanqué de la stérile Elua et de tes épouses honoraires, pour te prêter ces desseins héroïques.
Les explications transmises par le sergent n’ont point paru suffisamment rassurantes. Dans le cantonnement de nos Krinjabiens, la joie était à son comble après le repas du soir : autour des feux un concert s’improvisait, des chœurs incohérents, accompagnés de roulements de tam- tam très habilement exécutés sur des boîtes de conserves et de variations sur la flûte, — une de ces flûtes en fer-blanc à quatre sous, dont nous possédions un bel assortiment dans notre pacotille. Nos boys l’avaient reçue à titre d’encouragement, et c’était plaisir pour ces pauvres diables de se griser d’harmonie une heure sur vingt-quatre. Le capitaine anglais est venu lui-même nous exprimer ses doutes sur l’innocuité de cette musique :
— Capitaine Binger, êtes-vous vraiment sûr de ces hommes ?... Entendez- les... Qu’est-ce qu’ils veulent ?
— Mais... rien. Ils chantent.
— Leur chant de guerre probablement. Méfions-nous.
— Pas le moins du monde, capitaine Lang. Ces gens-là ont solidement soupé ; ils sont contents. Voilà tout.
— Mais ils ont l’air de vouloir tout dévorer.
— Ils viennent en effet de dévorer un mouton ; c’est ce qui les met en joie.
— Rien de plus, en vérité ?
— En vérité.
Du reste, afin de couper court à des appréhensions plus ou moins fondées, tous les individus embauchés ont été immédiatement désarmés. Ceux que leur jeune âge ou leur apparence débile — et ils n’étaient que trop nombreux — avaient fait reconnaître impropres au service, devaient retourner chez eux dès le lendemain, le village ne pouvant suffire à nourrir les bouches inutiles.
Le litige soulevé au sujet de la possession de Nougoua pouvant faire naître des conflits entre les populations de la frontière, il a été décidé que les deux missions y laisseraient chacune un détachement : ces troupes auraient à se concerter pour maintenir le bon ordre et la paix. Les Anglais y consentent d’autant plus volontiers que la proximité de leur base d’opérations leur permettra de faire venir en quelques jours une nouvelle compagnie de tirailleurs Haoussas et de ne pas se priver de leur escorte. Il n’en sera pas de même pour nous. Deux mois s’écouleraient, trois peut-être, avant qu’il fût possible de recevoir de Dakar pareil renfort. Nous nous séparerons donc de nos Sénégalais, n’emmenant que six hommes pour faire la police de la colonne. Avec ce personnel insouciant et indiscipliné, leur rôle ne sera pas une sinécure. Les autres demeureront à Nougoua jusqu’à ce qu’une compagnie, mandée par le plus prochain courrier, ait pu les relever. Après quoi, ils rallieront notre convoi, si toutefois il en est temps encore. Je crains fort qu’ils ne poussent pas plus loin, ce dont ils se consoleront d’ailleurs aisément. Le plus à plaindre est leur officier, M. le lieutenant Gay, que nous laisserons bien à regret dans cette peu enviable garnison.
A cela près, la perspective de cheminer sans accompagnement de force armée n’a rien qui nous émeuve. A quoi nous serviraient, en cas d’hostilités sérieuses, une quinzaine de fusils ? Il ne s’agit pas de faire la guerre. Nous ne nous présentons pas en conquérants, mais en amis ; c’est d’une politique moins fin de siècle, mais tout aussi efficace. S’il est admis que la force crée le droit, plus indiscutable encore est le vieil adage suivant lequel les petits cadeaux entretiennent l’amitié. Et, à défaut de cartouches et d’escopettes, nous avons de petits cadeaux !
Ces préliminaires réglés, restait à répartir la besogne ultérieure entre les commissaires. D’ici quelque temps, Anglais et Français ne marcheront pas de conserve. Nos collègues comptent avancer vers le nord sans quitter le protectorat britannique, par le pays Achanti, tandis que de notre côté nous procéderons à travers les possessions françaises du Sanwi et de l’Indénié. Les missions se réuniraient à une cinquantaine de lieues d’ici, au village d’Attiébendékrou, rapprocheraient leurs observations et établiraient d’un commun accord sur la carte le tracé définitif de la frontière. Alors seulement elles continueront leur route côte à côte vers Bondoukou et le 9° de latitude. Le capitaine Lang a même cru devoir, à cette occasion, faire remarquer que cette dernière partie de l’expédition serait accomplie exclusivement en terre française ; il demandait qu’on l’autorisât à conserver jusqu’au bout son escorte de Haoussas. L’autorisation était accordée d’avance. Mais la démarche, des plus courtoises, est tout à l’honneur du chef de la commission anglaise, en qui nous nous plaisons à voir un adversaire résolu doublé d’un parfait gentleman.
L’itinéraire que nous avons à parcourir étant de beaucoup le plus long, nous partirons les premiers.
La majeure partie de notre colonne, sous le commandement de M. le lieutenant Braulot et du docteur Crozat, se mettra en marche demain matin pour Edoubi et la rivière Songan. Le capitaine et moi passerons par Alancabo, en relevant les villages de la frontière appartenant au pays de Sanwi. Nous espérons nous rencontrer avec nos compagnons dans une quinzaine. En répartissant de la sorte le convoi, nous aurons chance de pouvoir alimenter nos hommes. Cette partie du pays est si peu peuplée, les cultures y sont si clairsemées, qu’une troupe de près de cent cinquante hommes aurait grand’peine à se procurer, en manioc, riz ou bananes, la quantité de vivres nécessaire.
9 février.
Une pirogue nous a apporté, hier matin, le courrier de France parti de Marseille le 15 janvier et, en même temps, un télégramme annonçant à notre compagnon de voyage, M. le docteur Crozat, sa promotion de chevalier de la Légion d’honneur. Chacun se rappelle la remarquable exploration récemment accomplie par le docteur Crozat dans le Soudan, au pays de Tiéba et dans le Mossi ; la juste récompense de ces importants travaux, reçue au cours d’un nouveau voyage, au cœur de la forêt africaine, a été chaleureusement fêtée. Le capitaine Binger a donné l’accolade au nouveau chevalier et attaché à sa vareuse de toile bise le ruban si bien gagné.
Les réjouissances ont été interrompues par une terrible attaque de la part d’ennemis à qui nous aurons malheureusement souvent affaire dans la forêt, les magnans, race de fourmis minuscule, mais agressive, dont les morsures sont cuisantes. Ce fut un siège en règle.
Nous avions dressé la tente en avant du village, près de la rivière, dans un bouquet de cocotiers et de bambous. L’ennemi, massé en contre- bas sur la berge, débouchait en bataillons serrés. Déjà les premières files n’étaient plus qu’à un mètre des caisses de provisions et des cantines. Il fallait agir promptement, sous peine d’être débordés, harcelés, dévorés, exposés à traîner avec nous pendant des jours et des semaines les implacables rongeurs accrochés à nos hardes. Mais, l’attaque aussitôt signalée, les mesures de défense avaient été prises, le feu ouvert sur tous les points. Chacun se précipitait avec des tisons, des torches, des pelletées de braise, à la rencontre de l’envahisseur. Un instant, il fit bonne contenance, amenant des renforts, hâtant l’assaut. Des réserves fraîches accouraient pour remplacer les premiers rangs décimés, escaladaient les monceaux grillés de morts et de mourants, plongeaient hardiment dans les flammes. Puis, devant l’inanité de l’effort et les pertes éprouvées, les chefs ordonnèrent la retraite. Il semblait que la discipline fût grande, que le plan eût été combiné, à voir avec quelle promptitude et quel bel ensemble la manœuvre s’exécuta d’un bout à l’autre de l’armée. Une retraite, non une déroute. L’ennemi qui se repliait méditait une nouvelle surprise, un mouvement tournant. Moins d’une heure après, il opérait une démonstration à l’extrémité opposée du camp. Mais on était sur le qui-vive ; un cordon de feux nous protégeait. Les assaillants hésitèrent à engager l’action : une escarmouche d’avant-poste, et ce fut tout. La position était imprenable. Les bataillons découragés firent demi-tour et disparurent dans les hautes herbes. Nous couchions sur le champ de bataille.
Nos compagnons se sont mis en marche ce matin. Demain, nous plierons bagages et nous dirigerons sur N’Gakin, Alancabo et Assuakourou.
Désormais, nous ne devons plus compter que sur nos jambes pour nous porter jusqu’aux plateaux du Soudan méridional, vers cet intérieur hier encore mystérieux, demain peut-être l’un des plus importants marchés de l’Ouest africain. Trente ou quarante étapes nous en séparent, cent lieues de forêt !
V
VILLAGES DE LA FORÊT.
N’Gakin, 10-12 février.
La première partie du programme a été réalisée, non sans difficultés. Pour commencer, il nous a fallu nous mettre en route avec dix-neuf porteurs au lieu de vingt-quatre, cinq de nos hommes s’étant enfuis pendant la nuit qui précéda le départ, en dérobant une pirogue. Le temps était extrêmement orageux, la pluie tombait à torrents. Aussi, afin de ménager un peu nos pauvres tirailleurs sénégalais, avait-on supprimé les postes de factionnaires gardant les abords du village ; il paraissait improbable, — en supposant qu’il y eût des gens disposés à nous fausser compagnie, — qu’ils missent leur projet à exécution par une semblable tempête. Nos déserteurs ont profité de la circonstance et fait preuve d’une audace assez rare chez leurs compatriotes. Cela nous contrarie d’autant plus que, parmi les cinq charges laissées en souffrance, se trouvent une caisse de biscuits et dix bouteilles de vin. Notre cave n’avait pas besoin de cette saignée. Assez bien garnie au départ, les difficultés du transport nous avaient décidés à l’alléger au plus vite. Ce que l’on veut ménager est souvent autant de perdu. En une seule journée de marche, innombrables sont les chutes, et quantité du précieux cordial est inutilement répandue : inutilement pour nous, veux-je dire ; car l’indigène profite de ces glissades toujours préméditées. La caisse lancée à terre et les flacons en morceaux, il recueillera le liquide dans une calebasse. Puis le soir, à l’étape, la mine désolée, traînant la jambe, il racontera à sa façon l’accident dont il fut tout à la fois la victime... et le bénéficiaire.
Comment sévir ? Il peut arriver à tout le monde de faire un faux pas ; celui qui trébuche est plus à plaindre qu’à blâmer. Pour ces motifs, il n’avait été mis de côté qu’un très petit nombre de bouteilles, auxquelles on ne toucherait qu’en cas de maladie. Sacrifier ainsi, dès le premier jour, une notable partie de la réserve, c’était là une nécessité cruelle. La destinée a de ces rigueurs !
Il est vrai qu’il nous sera possible de recruter des hommes chemin faisant. Le chef de N’Gakin nous a donné à cet égard les plus belles espérances. Ce chef nous a dépêché son porte-canne pour nous offrir ses compliments, ses meilleures promesses, et nous exprimer son très vif désir de nous voir traverser ses domaines.
L’invitation est de celles auxquelles on ne résiste pas. Et pourtant la route a de quoi décourager les plus résolus. Entre Nougoua et N’Gakin, les relations sont presque nulles : elles ont lieu par eau, en remontant le cours sinueux du Tanoé jusqu’à Alancabo, d’où un sentier de cinq à six kilomètres se dirige vers N’Gakin. La voie de terre, plus directe, que nous suivons, est une sente à peine tracée, en terrain montueux, coupé de ravins et de marigots. Jetés en travers, des troncs d’arbres, des câbles de lianes que l’on franchit à califourchon ou à plat ventre. La plupart du temps, aucune passerelle, un gué douteux où l’on enfonce dans la vase jusqu’à mi-corps. L’orage de la nuit a rendu le sol très glissant. La brousse est trempée et les larges feuilles versent sur nous des cataractes.
A dix heures et demie, nous faisons halte pour déjeuner. Afin d’activer le départ, nous n’avons absorbé, à l’aube, qu’une gorgée de café. Nos boys, y compris le cuisinier, se font attendre : les voici enfin avec l’arrière-garde, haletants, épuisés. Une poignée de riz, une tranche de viande fumée, et l’on repart. La marche devient de plus en plus pénible. Le terrain s’escarpe, coupé de bancs de roches ; en même temps, sous la végétation plus drue, l’ombre s’accroît : à chaque instant, plusieurs de nos porteurs s’engagent dans une fausse direction. L’épaisseur du fourré est telle qu’à deux mètres on ne distingue plus l’homme qui vous précède. Les retardataires jettent des appels désespérés, et leurs voix semblent venir de très loin, d’une chambre close par de lourdes draperies. La forêt amortit tous les sons, la branche ployée se redresse aussitôt, immobile : les feuillages ont la rigidité du métal. Et c’est, en plein midi, un silence écrasant, l’accablement de la solitude dans les ténèbres éternelles.
Une chaîne de collines nous barre la route : cent mètres au plus à gravir, mais avec des peines infinies. La descente de l’autre versant est plus malaisée encore. Il fait presque nuit : l’atmosphère est pesante, chargée de miasmes délétères. Une tempête, plus terrible que celle d’hier, se prépare ; elle éclate. Un véritable déluge fond sur nous. Pendant près d’un quart de lieue, nous suivons le lit d’un marigot, courbés en deux, pataugeant dans l’eau bourbeuse, le visage labouré par les épines.
Aux approches de N’Gakin, le sentier disparaît tout à fait, et nous aurions eu grand’peine à nous frayer passage si le chef n’avait eu l’heureuse idée d’envoyer la veille quelques-uns de ses hommes, armés de machettes, marquer la route par des abatis ou des entailles sur les arbres. Malgré cela, il était plus de cinq heures quand nous atteignions le village dans un état pitoyable. Force nous fut pourtant, avant de pouvoir gagner notre case, de subir un palabre interminable et de passer par toutes les phases d’un cérémonial de bienvenue compliqué comme un mélodrame.
Fiencadia, chef de N’Gakin, est un homme de soixante-dix ans, un peu perclus, bien qu’il ait plus d’une fois fait preuve devant moi, parmi les racines et les branches encombrant les sentiers aux environs de son village, d’une agilité inattendue. Par moments même, il procédait par bonds, comme un jeune lapin. Cette allure, il est vrai, s’expliquait par la présence de quelques chemins de fourmis, les terribles magnans, dont les morsures donnent aux plus vieilles jambes une ardeur juvénile. Lors de notre réception, il avait sorti tous les joyaux de la couronne : pépites d’or breloquant aux bras et aux mollets ; un long collier en grosses verroteries de Venise. A l’unique touffe qui lui reste sur l’occiput, était suspendue une lourde pendeloque en or martelé qui, à chaque mouvement de tête, sonnait sur le crâne luisant avec un bruit de battant de cloche. La physionomie du vieillard est sympathique, sa tenue assez digne. Au bout d’une perche, un drapeau français était déployé au- dessus de la case, un drapeau aux couleurs pâlies, donné par les premiers blancs qui aient visité la localité, il y a cinq ou six ans, lors du passage de la mission Brétignière, venue pour tracer un avant- projet de délimitation entre la Guinée française et les possessions britanniques de la Côte d’Or.
Nous avons séjourné deux jours à N’Gakin, afin de pousser une pointe jusqu’aux pêcheries d’Alancabo, et surtout pour donner un peu de repos à nos hommes, très las. Quatre ou cinq retardataires avaient même passé une nuit dans les bois, et nous avions dû, le lendemain de notre arrivée, faire courir à leur recherche. Ce serait, en effet, une erreur de croire qu’il est possible, surtout aux débuts d’une marche, de maintenir un peu de cohésion dans son monde. Les choses s’amélioreront plus tard, quand nos porteurs seront entraînés et surtout dépaysés. Le noir, tant qu’il se sent chez lui, flâne volontiers, fait de fréquentes haltes d’autant plus interminables qu’il n’a qu’une notion assez vague de la fuite des heures. En pareil cas, la nuit, qui tombe soudainement sous ces latitudes, le surprend loin du gîte. Ajoutez à cela que plusieurs de nos porteurs sont de tout jeunes gens ; bien que leur charge ne dépasse pas vingt-cinq kilogrammes, ils sont excusables de la trouver pesante pendant les premiers jours, par de pareils chemins.
Le 12, excursion à Alancabo. Deux heures de marche. Le hameau est occupé par des pêcheurs, serfs de Fiencadia : encore n’y passent-ils, chaque jour, que quelques heures ; l’endroit devient inhabitable au coucher du soleil, à cause des moustiques. Il sert surtout d’entrepôt pour les engins de pêche. C’est aussi le port de N’Gakin ; cependant les pirogues ne peuvent accoster qu’à deux cents mètres en aval, au-dessous des chutes du Tanoé. Ces rapides manquent de grandeur à cette époque de l’année : leur aspect doit être imposant dans la saison des hautes eaux. Un triple banc de roche coupe le chenal : sur ce barrage naturel, les pêcheurs ont aligné des pieux de bambou auxquels ils accrochent leurs nasses.
Toujours les fétiches du Tanoé ! Plus que jamais, il faut se garder des vêtements noirs. On nous a fait déposer nos pèlerines dans le creux d’un ravin, à une portée de fusil de la rivière. Le neveu du chef et le porte-canne, qui nous accompagnent, comptent parmi les plus convaincus. Ce neveu de Fiencadia notamment, qui est en même temps son héritier présomptif, se livre à d’étranges pratiques. Très curieux à observer, ce jeune homme. Il a apporté avec lui, soigneusement enveloppé avec des feuilles de bananier, un pot de terre plein d’une bouillie blanchâtre. Agenouillé sur la rive, il la verse dans l’eau goutte à goutte, en bredouillant des invocations entrecoupées de profonds soupirs et de courbettes. Nos boys eux-mêmes, qui ne sont pourtant pas sceptiques, ont un pli moqueur au coin des lèvres en considérant l’officiant, un gros garçon de vingt-cinq ans, au sourire béat, les yeux à fleur de tête, de tous points inférieur, intellectuellement parlant, à la majorité de ses futurs sujets, ce qui n’est pas peu dire.
Assuakourou (Dissou de la carte Binger),
14-18 février.
Le 13 février, départ de N’Gakin pour Assuakourou. La distance est trop grande pour être franchie en un jour. Nous passerons la nuit aux cabanes de Kokourou. Le chef Fiencadia nous suit, à une heure d’intervalle. Il retourne à Assuakourou, sa résidence habituelle. Il faut, en vérité, que ce vieillard nous aime pour être venu de si loin au-devant de nous, — et par quelle route !
Si l’étape de Nougoua à N’Gakin a été dure, celle de N’Gakin à Kokourou est terrible. Je n’ai pas souvenir d’un terrain semblable. La végétation en masque les reliefs, de proportions surprenantes. Ce ne sont que ressauts, ravins profonds encaissés entre des parois presque verticales ; un exhaussement confus de collines dont les crêtes s’élèvent de quatre-vingt-dix à cent mètres au-dessus des plaines environnantes. A peine peut-on relever çà et là quelque indication de système, une apparence de chaîne régulière. C’est le chaos, autant du moins qu’il est permis d’en juger dans l’ombre qui voile tous les contours. Impossible, même d’un de ces sommets, d’obtenir une vue d’ensemble du terrain parcouru. Sur les cimes comme dans les bas-fonds, les arbres festonnés de lianes opposent aux regards tendus vers l’espace un impénétrable rideau.
Le sol parfois compact, hérissé d’énormes blocs de quartz, se métamorphose, quelques pas plus loin, en une pâte fondante de marne rouge. De sentier, point. Les pas ne laissent aucune empreinte sur l’épais tapis de feuilles qui couvre le sol. On chemine à tâtons, ceux qui marchent en tête ralliant leurs camarades par de fréquents appels, des sons de trompe. Souvent une partie de la colonne s’égare ; une demi- heure, sinon davantage, s’écoule avant qu’on soit retombé sur la bonne piste. Les indigènes eux-mêmes ont peine à s’y retrouver. Les gens de N’Gakin nous ont avoué que leurs chasseurs se perdaient fréquemment dans les bois.
Dans cette ombre, supposez un entrelacement inouï de racines, d’arbres écroulés, de broussailles épineuses ; dans le pli de chaque vallon, un marigot aux eaux dormantes où l’on s’enlise jusqu’à mi-jambes ; des haleines fétides montent des couches de feuilles pourries, des monceaux de bois mort, de tous les détritus végétaux en décomposition : ajoutez les exhalaisons de la fourmi-cadavre, qui mêle à tout cela sa puanteur de charnier, et vous aurez une idée, bien faible encore, de cette jungle africaine. En réalité, elle est indescriptible. Décrit-on un cauchemar ?