France noire (Côte d'Ivoire et Soudan)
Part 13
Nous comptons partir dans cinq ou six jours, bien qu’on insiste pour nous retenir jusqu’à la fin de la lune. Trois semaines, ce serait un peu long. La lune est toute neuve, et son retour récent a même été prétexte à réjouissance. La cour de Sitafa n’a pas désempli de la journée. En général les visites commencent après la prière de quatre heures et se suivent jusqu’à huit ou neuf. Les arrivants s’assoient sur leurs talons autour de notre _diatiké_ allongé sur sa natte, et l’on cause tout en égrenant son chapelet. L’affluence est grande les jours de nouvelle lune. De même que chez certaines nations d’Europe, — chez les Grecs orthodoxes, notamment, — les gens s’abordent, le matin de Pâques, par ces mots : « Christ est ressuscité », il est d’usage de venir ces jours- là voir ses amis, uniquement afin de leur annoncer cette bonne nouvelle : « La lune est revenue ! »
Lorsque notre hôte, entre neuf et dix, rentre dans ses appartements, il a vu défiler de soixante à quatre-vingts figures de connaissance qui lui ont débité la même phrase. Et Sitafa, en se mettant au lit, doit, à n’en pas douter, savoir à quoi s’en tenir sur le cours de la lune !
Nous procédons, non sans plaisir, à nos préparatifs de départ. De Bondoukou à Kong on compte environ quinze jours. Le sentier, par places, est praticable aux bêtes de somme ; aussi ferons-nous le trajet partie à pied, partie à âne. Après nos trois mois de marche en forêt ; nous échangerons volontiers la canne du piéton pour le bât de la bourrique.
Sitafa s’est chargé de nous maquignonner des ânes. Il eût désiré nous vendre, par la même occasion, son cheval, un animal jaune filasse, un peu plus haut qu’une chèvre et d’une maigreur diaphane. Sitafa l’enfourchait, une fois la semaine, pour se rendre à la mosquée, en grande pompe. L’animal employait le reste du temps à s’ébrouer dans la cour, sur l’herbe fraîche que lui apportait, matin et soir, son captif attitré. La nuit, ce serviteur zélé ne manquait jamais de lui suspendre au cou une clochette fêlée, — la nuit seulement, — attention délicate qui, dans l’état d’énervement où nous étions, nous condamnait à de fâcheuses insomnies. Agacé, certain soir, j’enlevai à la bête son carillon et le dissimulai dans ma poche. Mais le silence inusité réveilla maître et valets, qui, très agités, se mirent incontinent en quête de l’objet perdu. Je consentis à calmer leurs alarmes à la condition que, jusqu’à la fin de notre séjour, le cheval-orchestre donnerait ses auditions pendant les heures diurnes, ce à quoi Sitafa voulut bien consentir avec une petite moue. Car ce bruit lui était nécessaire pour s’endormir ; cette musique berçait agréablement ses rêves et ses amours. Ledit palefroi fournirait difficilement plus d’une étape ; nous donnons la préférence à maître Aliboron.
Tous les bourriquots présentables, sans parler des autres, nous ont été amenés, les prix âprement débattus. Chaque bête nous coûte de cent à cent cinquante francs, un tiers de plus que sa valeur réelle. Nous avons fait emplette d’un animal supplémentaire qui portera la provision de mil ; on ne pourrait en effet s’en procurer avant d’avoir atteint le Comoé, c’est-à-dire avant une dizaine de jours.
Nos arrangements complétés, après une visite d’adieu à l’almamy, qui appelle une dernière fois sur la caravane la protection d’Allah, le 11 mai, au soleil levant, nous sortions de la capitale de l’Abron par le sentier de Kong.
Notre hôte et l’un de ses fils nous escortèrent jusqu’à une lieue de la ville. Quand ils eurent pris congé, réitéré les protestations d’amitié et les baisements de main, en nous suppliant de revenir les voir..... avec d’autres, beaucoup d’autres marchandises, ils demeurèrent longtemps sans faire demi-tour, les regards fixés sur la caravane qui s’éloignait lentement vers le nord-ouest. Ma dernière impression de Bondoukou, c’est, dans les hautes herbes trempées de rosée, la sombre silhouette du _diatiké_ planté sur son cheval jaune.
IX
PAYS DE KONG.
14 mai.
Ces premiers jours de chevauchée nous ont remis. Cela nous paraît bizarre d’être ainsi portés après tant de lieues parcourues sur nos jambes. Il est rare, à vrai dire, que l’étape s’achève sans que l’on soit forcé de mettre pied à terre pour franchir un passage scabreux. Le terrain, sur une distance de quarante à cinquante kilomètres, est très accidenté. C’est une succession de coteaux, sillonnés de ruisseaux encaissés qui nécessitent de fréquentes haltes. Il faut décharger les bêtes, les pousser de force dans le ravin, puis les hisser sur l’autre berge, plus mortes que vives, ruisselantes de fange, et procéder de nouveau à l’arrimage des ballots. En réalité, c’est tout au plus si nous restons en selle une heure sur deux. Mais la marche ne nous effraye point. Le malaise qui nous envahissait était dû moins aux fatigues de la route qu’aux longues stations dans les villages, à Bondoukou en particulier, à la promiscuité de la plèbe vermineuse, aux nuits sans sommeil, à l’atmosphère empoisonnée.
Nous respirons à présent. Nos nerfs se détendent : les regards déshabitués de la lumière, las de scruter la pénombre interminable des futaies, se reposent sur cet horizon varié, sur le vert plus tendre des clairières. Les matinées sont d’une infinie douceur. Brise fraîche, ciel pommelé, température d’Europe.
Ce n’est pas que l’éloignement des villes, l’enchantement du plein air nous affranchisse des importuns. Je n’en veux pour preuve que les incidents de l’avant-dernière nuit au hameau de Fouangansoura.
L’endroit était joli, paisible, sur une hauteur balayée par la brise ; tout auprès, la rivière Bâ coulait entre des collines boisées. Déjà nous nous félicitions de notre nouveau gîte qui allait nous faire oublier la cour empestée de Sitafa et son vacarme de caravansérail.
Jusqu’à dix heures, en effet, tout alla bien ; la soirée fut d’un calme idyllique. Le chef et les notables étaient venus, suivant l’usage, faire un bout de causette, puis s’étaient retirés à pas discrets, en gens désireux de laisser reposer leurs hôtes. Et nous sommeillions, depuis un quart d’heure à peine, lorsqu’un atroce charivari nous éveilla. Une bande armée de crécelles parcourait le village en poussant de plaintives clameurs.
Les exécutants, le chef en tête, s’approchaient de nos cases et nous donnaient l’explication de tout ce bruit. Un gros nuage s’avançait qui menaçait de manger la lune. On suppliait le capitaine de délivrer un remède pour conjurer un tel malheur. Binger en riant parvint à les congédier, peu rassurés pourtant. Mais bientôt le trouble du populaire se changeait en épouvante lorsque, le nuage passé, la lune reparut. — L’instant (nuit du 11 au 12 mai) coïncidait avec une éclipse partielle de notre satellite. — Le phénomène, par un hasard étrange, s’était produit précisément pendant que la pleine lune était dissimulée sous la nuée. Maintenant elle revenait, mais mutilée, méconnaissable. Nouvelle visite, plus bruyante cette fois, du chef et de ses administrés. — « La lune est mangée ! Il en manque un grand morceau !... » On leur répond de prendre patience, que le mal sera réparé dans quelques minutes. Ils n’en croient rien. Il faudrait d’abord qu’ils nous crussent sur parole ; car, durant l’entretien, un rideau de vapeur s’est de nouveau interposé, et le ciel va rester couvert pendant la plus grande partie de la nuit.
Jusqu’au matin Fouangansoura fut en rumeur. Les habitants ne réintégraient leurs cases qu’aux premières lueurs de l’aube ; l’astre venait de reparaître dans sa rotondité parfaite. Mais s’ils avaient retrouvé la lune, nous avions, nous, perdu le sommeil.
A quelque cent mètres de Kindi, notre campement d’hier, remarqué les débris d’une importante bourgade, une ruine toute neuve où traînaient encore au milieu des cases éventrées, noircies par l’incendie, divers ustensiles, vases, terrines, caisses de tam-tams, abandonnés par les habitants dans le désordre de la retraite. Cette localité, nous a-t-on dit, a été rasée, il y a un an, par les ordres d’Ardjima, en punition de je ne sais quel méfait. Qu’est devenue la population ? Mystère. Les occupants du nouveau Kindi ont tenté de nous donner, à ce sujet, des explications dont le résultat le plus appréciable a été d’embrouiller davantage le fil de l’histoire. Dans la politique nègre, tout est confusion et ténèbres.
En dépit de son appellation arabe, le village où nous stationnons aujourd’hui, El Hedi (le Dimanche), ne contient aucun musulman. Le nom lui aura été imposé par les Dioulas voyageurs.
Pendant le déjeuner, un incident. Un serpent s’est glissé chez le docteur. Le boy de Crozat, tout ému, apporte la nouvelle, ajoutant que le reptile est gros comme la jambe. L’intrus, roulé sous la couchette, est délogé avec une gaule et abattu d’un coup de fusil. Ce n’est point le boa annoncé, mais une superbe vipère noire, longue de deux mètres, armée de terribles crocs. Des espèces de bajoues lui donnent une certaine ressemblance avec le cobra de l’Inde. Rarement ces bêtes pénètrent à l’intérieur des villages. Le cas pouvait être attribué à ce fait que la case du docteur était isolée des autres et placée immédiatement à la lisière du bois. C’est la seconde apparition de ce genre, depuis le début du voyage. Quoique les reptiles abondent, on peut circuler pendant des mois sans en apercevoir un seul ; ils se dérobent au bruit d’une troupe en marche.
Dans le village, plusieurs albinos, dont une femme, nommée Firi, que j’ai eu beaucoup de mal à photographier. Elle pleurait, cherchait à fuir et croyait évidemment sa dernière heure venue.
Kagoué, vendredi 20.
Les collines se sont effacées ; la végétation devient plus maigre, la population moins dense. Du 18 au 19, entre Panamvy et Nasian, sur une distance de cinquante kilomètres, nous avons traversé une région absolument inhabitée. La plaine herbeuse se déroulait à l’infini : çà et là seulement, un bouquet d’arbres marquant l’emplacement d’une mare ou d’un ruisseau, de nombreux affleurements de roche ferrugineuse, de granit accusant très nettement le travail des anciens glaciers. Nous avons même dépassé de remarquables blocs erratiques.
Le trajet est monotone à l’extrême : une série de plateaux légèrement ondulés, un désert piqué d’arbustes grêles. A cette époque de l’année, des orages quotidiens font foisonner sur ces plaines les herbes folles. Au moment de la sécheresse, la réverbération du soleil doit y être intolérable. Même en cette saison, il est très dur de voyager en terrain découvert passé neuf heures du matin.
A partir de Nasian, on a l’impression d’être parvenu à une altitude relativement élevée ; mais rien ne rompt l’uniformité du vaste horizon, si ce n’est, dans un lointain bleuâtre, des crêtes apparues au lever du soleil, vers le nord, dans la direction du Lobi.
Villages très clairsemés, espacés de trois à quatre heures en moyenne. Qui en a vu un en a vu cent ; partout la même case malinké, ronde, à toit conique, les mêmes fétiches pendus aux parois, la même femme occupée, son marmot ficelé en croupe, à piler une pâtée quelconque dans un mortier de bois. Quelques cultures d’ignames ou de maïs ; d’assez beaux troupeaux paissant aux abords des villages, en toute liberté, à tel point qu’il n’est pas rare d’être éveillé au milieu de la nuit par une incursion de chèvres ou de moutons prenant leurs ébats dans notre case, sinon par la visite d’un bœuf au souffle bruyant.
Peu de monde sur le chemin. Les gens de Kong sont actuellement détournés de leur commerce par une guerre avec des voisins pillards, du côté de l’ouest, les Palagas. Les hostilités retiennent sous les armes bon nombre d’entre eux. Les caravanes que nous croisions venaient, pour la plupart, du pays de Bouna, avec des kolas, de l’ivoire, du coton, du sel et quelques articles de ferronnerie de fabrication indigène. Hommes et femmes portent gaillardement sur la tête leur charge de trente à quarante kilos, et marchent bon pas, la lance à la main, le sabre pendu à l’épaule. Tous ces caravaniers sont des Mandés-Dioulas, la race voyageuse conquise à l’islam. La population des villages est composée de Pakhallas sédentaires, cultivateurs, doux et hospitaliers, mais fétichistes à l’égal des peuplades de la forêt.
Celle de Kagoué est d’une timidité excessive. Le hameau a tout à fait bon air. Des arbres magnifiques l’encadrent, un baobab surtout qui, renversé jadis par l’ouragan, a repris racine et projette sur la place son ombre tourmentée. Nous avons été bien accueillis ; mais il ne faut pas songer à prendre des notes, un cliché, autrement que par surprise. La vue de l’album ou de la chambre noire cause une panique générale ; petits et grands prennent la fuite. C’est à Kagoué que Binger, lors de son premier voyage, ne put obtenir d’être reçu par le chef. Non que celui-ci fût hostile : ses offres de services, ses compliments transmis par un envoyé témoignaient de ses dispositions amicales. Il refusait seulement de se trouver face à face avec le voyageur appartenant à une race inconnue. Les années ne paraissent pas avoir atténué ses préventions. Il nous a traités de son mieux, amplement approvisionnés de maïs et d’ignames, mais est demeuré invisible. Ses ancêtres, disait-il, n’avaient jamais vu d’hommes blancs ; il redoutait, en cédant à sa curiosité, que cette faiblesse ne lui portât malheur.
Violent émoi provoqué par un de nos hommes qui s’est permis de dérober un poulet. Le coupable a été vertement tancé et le poulet restitué à son propriétaire avec des excuses et un cadeau. Ce n’est pas la première fois que nous avons à réprimer ces rapines susceptibles de nous créer, même en pays ami, de sérieux embarras.
Très vive aussi, l’inquiétude manifestée par mon hôte. Il m’avait cédé sa case en me recommandant de ne pas y faire de bruit, le moindre tapage pouvant effaroucher les fétiches appendus au mur. J’ai promis de m’observer. Mais il n’était pas tranquille et revenait à chaque minute voir ce qui se passait, me supplier de ne pas chanter, de ne pas siffler surtout. Je n’en ai nulle envie.
Samedi 21.
Traversée du Comoé, entre Nabaé et Timikou. Le fleuve a près de cent mètres de large et roule ses eaux d’un rouge d’ocre, à raison de deux à trois kilomètres à l’heure. C’est une magnifique coulée où des pirogues lourdement chargées flotteraient aisément ; elles remonteraient même sans difficultés bien au delà, jusqu’à deux journées de marche de Kong. Mais actuellement elles ne poussent pas plus haut qu’Attakrou. Ce terminus de la navigation est situé à près de cent lieues en aval. Les riverains ne sont pas mariniers. Ils ont déjà fort à faire de manœuvrer leur bac informe creusé dans un tronc d’arbre.
Le transbordement a occupé tout l’après-midi, l’esquif ne pouvant transporter à la fois que six hommes avec leurs charges. L’épisode de la journée a été le passage de nos bourriques. On a dû d’abord descendre, précipiter plutôt, les malheureuses de la berge à pic élevée de plusieurs mètres. Puis, la distance et la rapidité du courant ne leur permettant pas de gagner l’autre rive à la nage, quatre furent amarrées de chaque côté de l’embarcation. On leur maintenait, tant bien que mal, la tête hors de l’eau. Le pis est que la pirogue, appesantie par cette remorque, est partie en dérive pour atterrir dans un fourré où le débarquement fut un vrai tour de force. La traversée a duré une demi- heure. C’est miracle que pas une seule de nos bêtes n’ait péri.
Le cinquième bourriquot, qui n’avait pu trouver place dans le premier convoi, nous donnait pendant ce temps des peines inouïes. En voyant s’éloigner ses camarades, il s’était mis à braire en désespéré, et s’élançait bravement à leur poursuite. Il était perdu si on ne l’eût ressaisi juste à temps, et ramené à terre... par la queue.
Sipolo, 23 mai.
Une chaîne de hauteurs dont l’altitude atteint près de mille mètres, court sur la rive droite du Comoé et se prolonge vers le sud en arc de cercle. Nous l’avons escaladée ce matin, entre Gouroué et Sipolo. Du col, le regard embrasse un horizon immense, mais d’une tristesse infinie, sans autres reliefs qu’une ou deux éminences isolées, en forme de cône, pareilles à des récifs en plein océan. A perte de vue, la plaine d’un vert sombre mouchetée de plaques de sable ; à nos pieds, la traînée bourbeuse du Comoé qui semble s’engouffrer au loin dans le ciel chargé de brumes.
Sous la pluie, la descente du versant ouest est scabreuse. Les animaux bronchent, s’affalent sur le flanc. Bien entendu, nous avons mis pied à terre et conservons difficilement notre équilibre sur la pente détrempée, glissante comme une planche savonnée. Depuis notre départ de Bondoukou, les orages se succèdent : chaque jour c’est une tornade, parfois deux.
Nous avons laissé derrière nous avec le Comoé, la frontière du royaume d’Ardjima, le pays des Pakhallas. La population des villages est presque exclusivement composée de captifs de Kong, autochtones qui vivent sinon à proprement parler sous le joug, du moins dans la dépendance des Dioulas dont ils sont, en quelque sorte, les fermiers, les colons partiaires.
Superstitieux en diable. Le chef de Sipolo nous a désigné, pour y installer la cuisine, une case menaçant ruine, appartenant à une vieille femme. La maîtresse de céans a vivement protesté contre la réquisition, ce qui se conçoit de reste. Il est toujours vexant de voir son domicile envahi par des gens qui viennent y faire bouillir leur marmite. Mais ce que je serais impuissant à rendre, ce sont les vociférations que lui arrache l’apparition du moindre ustensile inconnu. C’est là, pour elle, un fétiche destiné à ensorceler sa demeure. Le montage du filtre l’a jetée dans des convulsions.
Sipolo est un cloaque : chaumes percés à jour, murailles de terre rongées par la mousse. Du sol piétiné par le bétail, empuanti par les déjections des bêtes et des gens, montent sous le soleil de midi des senteurs inexprimables. Avec quelle joie nous abandonnerons le gîte demain, avant l’aurore !
Kawaré, mercredi 25, midi.
Deux longues étapes, de cinq heures en moyenne, sous l’averse. Les marigots étaient gonflés. Hommes et bêtes ont été, à plusieurs reprises, contraints de les passer à la nage. Le déluge vient seulement de cesser. Il aura duré quarante-huit heures consécutives. Un de nos porteurs est pris de fièvre violente. Le docteur appréhende la variole. Ce serait le troisième cas depuis une semaine. Nous avons déjà laissé un malade à Nasian, un autre à Timikou, chacun avec un camarade. Il est pénible d’abandonner ainsi ces pauvres gens ; mais le noir se refusant d’ordinaire à absorber d’autres médicaments que les drogues préparées par ses féticheurs, il n’y a qu’à laisser agir la nature ; le repos sera le traitement le plus efficace. D’ailleurs, le premier devoir est de mettre notre troupe à l’abri de la contagion : exposer une ou deux vies humaines pour le salut du plus grand nombre, telle est la loi, en voyage comme à la guerre. En pareille expédition, l’infortuné qui tombe au bord du sentier, c’est le matelot emporté par une lame : les cœurs se serrent, mais le navire poursuit sa route, dans la tempête.
Kawaré se compose de trois villages, distants l’un de l’autre de quelque cent pas. L’ordure n’y est pas moins abondante qu’à Sipolo. Les immondices s’amoncellent ; chacun dépose les détritus devant sa case, le temps manquant sans doute pour les transporter à dix mètres plus loin, dans la plaine. Kawaré est pourtant la résidence d’un prince du sang. Le chef est un Ouattara, de la famille royale de Kong, où il occupe le rang de huitième héritier.
Ce personnage nous a reçus à l’antique, sous un arbre, entouré des notables. Nous lui faisions face, assis sur des nattes. Le peuple, rangé en cercle, assistait à l’audience, grattant ses poux. Nous avons relaté brièvement le but et l’itinéraire du voyage. Après quoi permission nous fut donnée de chercher des logements convenables, ce qui n’était pas chose aisée.
Dans la journée, second palabre. Un autre chef est venu nous interviewer, histoire de vérifier si notre récit concorderait avec les explications fournies le matin. Cette confiance nous honore. Hideux, ce vieux chef : la face rongée par un lupus. On apporte, sur son ordre, une grande calebasse de dolo, la rasade de bienvenue, et, suivant les us de la politesse noire, nos hôtes se disposent à se rafraîchir les premiers, copieusement. Déjà le vieillard tend vers le vase ses lèvres suppurantes, lorsque Binger observe tranquillement que l’heure de notre repas est proche : on le remercie du cadeau ; mais il y a juste de quoi nous désaltérer. En même temps, il fait signe à un boy d’emporter le dolo dans la case. Et le tour est joué.
Nous craignions d’être obligés de séjourner ici jusqu’à après-demain, pour faire honneur au chef, dans le cas probable où celui-ci insisterait pour nous garder. Il n’insiste pas. Brave homme !
Vendredi, 27.
Hier, nous rencontrions à Kongolo Bafotiké, ancien captif de Karamokho Oulé, roi de Kong, envoyé au-devant de nous par le prince. Ce dernier, absent de sa capitale, se trouve actuellement dans le camp établi à une journée de marche vers le nord, pour surveiller les mouvements des pillards Palagas qui inquiétaient les caravanes. Il nous adresse ses compliments, ajoutant que nous sommes attendus ; on nous a préparé des cases. — Dieu sait ce qu’elles seront ! — Bafotiké a poussé l’attention jusqu’à nous apporter deux sacs de cauris, dans le cas où nous eussions été à court de menue monnaie. Voilà un homme pratique.
De Kongolo à Kong, nous traversons, pendant près de trois heures, des champs d’ignames, de mil, des cultures maraîchères. Paysage de banlieue ; on sent qu’on approche d’un grand centre. La ville s’aperçoit d’une lieue ; de ce côté, l’effet en est médiocre : une ligne de constructions basses couronnant une crête arrondie ; si l’on ne savait qu’elle est là, on risquerait de la confondre avec un relief du sol. Elle se développe en éventail sur le revers du plateau. C’est du nord- ouest qu’il faut la voir.
A neuf heures du matin, par un clair soleil, nous y faisons notre entrée par le quartier de Kourila. Il y a dix-sept jours que nous sommes en route. De la cour de Sitafa à Kong, nous venons de parcourir environ trois cents kilomètres.
Notre arrivée n’a pas causé autant d’émotion que la venue du premier blanc, il y a quatre ans. Néanmoins, la curiosité était grande ; plusieurs milliers de spectateurs s’écrasaient dans les carrefours, les ruelles, sur les terrasses. Les gens, avides de nous contempler, se bousculaient pour se disputer les premiers rangs. De la poussière, des cris, des effrois de femmes et d’enfants.
Une bonne vieille, rejetée en arrière, protestait violemment et s’écriait : « Quand quelque chose de joli arrive dans une ville, on a bien le droit de regarder ! »
« Quelque chose de joli ! » Le mot était flatteur. Et pourtant, l’avouerai-je ? juchés sur nos pauvres ânes aux oreilles pendantes attestant les vicissitudes et les désespérances de cette voie douloureuse, dans nos vêtements maculés et raides, nous n’étions pas de toute beauté.
X
KONG.
Vendredi, 3 juin.
Une semaine écoulée déjà. Je ne puis dire qu’elle ait passé vite. Le malheur des villes comme celle-ci, c’est qu’on n’y saurait chercher autre chose qu’une impression, très vive à coup sûr, mais rapide. L’implacable régularité de l’existence, l’exacte répétition des mêmes scènes aux mêmes heures, l’exiguïté du cadre, ne tardent pas à émousser l’attention. Le tableau est de ceux qui devraient, à peine entrevus, s’estomper et disparaître comme une apparition rêvée.