Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay
Part 4
Le sanglier sent qu'il ne pourra résister. Il sort du bois de Vicoigne, pénètre dans celui de Puelle, s'arrête sous un faux, boit et se repose. Mais les bons chiens l'ont entouré: l'animal les regarde, dresse ses sourcils, roule les yeux, rebiffe du nez, grogne et se rue sur eux. Il les a tous tués ou dispersés.--Bégues en pense perdre la raison et, plein de colère, il apostrophe le sanglier: «Ah! fils de truie, tu me causes en ce jour bien de la peine.--Tu m'as sevré de mes hommes, et je ne sais plus, hélas! de quel côté ils ont tourné leurs pas.»--Le porc a écouté: il roule les yeux, refrongne son museau, et se précipite sur le duc plus rapide qu'une flèche empennée. Bégues, sans broncher, l'attend et lui enfonce son épieu droit au cœur. Le fer a traversé le dos, et le sang s'écoule de la plaie en telle abondance que les trois limiers en lappèrent assez pour étancher leur soif.--Les chiens se couchent çà et là autour de la bête.
Lors vint la nuit, et elle étoit bien noire.--Le duc n'aperçut ni château, ni cité, ni bourg, ni ville, ni ferme.--Il ne connoît dans la contrée aucun chevalier, et n'a près de lui pour compagnon que son destrier Baucent qui l'a porté. Il lui adresse ainsi ses plaintes: «Baucent, que je dois vous aimer, vous qui m'avez épargné tant de peines! Si j'avois blé ou avoine, que je vous en donnerois de bon cœur! Si je retourne à Valenciennes, vous serez bien récompensé.»
Puis le duc s'est abrité sous un tremble au feuillage touffu.--Il fit un éclair; Bégues s'est recommandé à Dieu; et, prenant son cor, il en sonne deux fois à toute force pour appeler ses gens.--Hélas! franc duc, à quoi as-tu pensé?--Tout est inutile, ceux que tu appelles, tu ne les reverras plus!......
Et, s'asseyant sous l'arbre, le comte prend sa pierre, la frappe, et allume un grand feu.
Le forestier qui garde le bois a entendu le comte rappeler sa meute et les sons d'un cor d'ivoire.--Il accourt vers le lieu d'où est parti le bruit, et n'osant approcher, avise Bégues de loin.--J'ai ouï dire, et c'est la vérité, que les méchants ont souvent causé bien des malheurs.
V.
Le forestier aperçoit le riche équipement et le cheval coursier du comte; il aperçoit ses hauts de chausses, les éperons d'or, et le superbe cor d'ivoire entouré de neuf viroles d'or, qui lui pend au cou, attaché avec une bande d'étoffe verte magnifique.--Le duc a dans la main son épée, dont la lame est large d'un demi-pied: c'est la plus belle arme qui soit sous le ciel. Devant lui se tient son destrier hennissant, piaffant et labourant du pied la terre.--Le misérable a vu tout cela, et court droit à Lens en porter la nouvelle à Fromont.
Le comte Fromont est assis au manger avec ses barons. Le mauvais larron ne l'ose aborder. Il appelle le sénéchal et, lui parlant à l'oreille: «Sire, dit-il, je m'allois promener dans le bois, quand j'aperçus le loin un orgueilleux veneur; c'est, ma foi, le plus bel homme, le plus grand et le mieux équipé que vous ayez jamais vu. Il a arrêté un sanglier avec trois limiers, et l'a tué d'un roide coup d'épieu. A ses côtés se tient un superbe destrier large de poitrail et de croupe, et à son cou pend un riche cor d'ivoire.--Si cela vous agrée, et si vous m'en donnez la permission, Monseigneur Fromont possédera bientôt le sanglier, les chiens, et le fameux cor d'ivoire, et vous aurez pour votre part le bon cheval coursier.»
Le sénéchal, à ces paroles, est transporté de joie. Passant son bras autour du forestier: «Beau doux ami, que Dieu protège ta tête.... Si j'y gagne quelque chose, tu n'y perdras rien.»--«De tout mon cœur; mais, s'il vous plaît, cherchez-moi des compagnons; car je n'irai pas tout seul.»
Le sénéchal appelle six de ses affidés. «Suivez incontinent ce forestier: si vous trouvez au bois quelque malfaiteur, tuez-le, je vous l'ordonne, et je me porte garant de cette action devant toute justice.»
Et ils disent: «Sire, très-volontiers.»
Thiébaut le larron, frère au fier Estormi de Bourges, les écoutoit deviser de la sorte. «Seigneurs, dit-il, en s'approchant d'eux, je connois bien le braconnier que vous allez surprendre.--J'irai avec vous, si cela ne vous déplaît.»
--«Oui, viens, répondent-ils; tu nous seras utile.»
Lors ils se sont dirigés vers le lieu où le forestier a laissé Bégues.
Le Lorrain est assis sous le tremble, un pied posé sur le corps du sanglier, et ses chiens sont couchés à ses côtés.--A cet aspect, les misérables demeurent émerveillés.
«Par les yeux de mon chef, dit Thiébaut, c'est un larron bien coutumier de battre les forêts et de chasser les sangliers. S'il nous échappe, nous sommes ensorcelés.»
Et tous ensemble, ils l'entourent en s'écriant: «Ohé! toi qui es assis sur ce tronc, es-tu veneur, et qui t'a permis d'occire ce sanglier?--La forêt appartient à quinze propriétaires; personne n'y chasse sans leur agrément, et la seigneurie en est au vieux Fromont.--Restes coi, nous allons te lier pour t'emmener à Lens.»
--«Seigneurs, dit Bégues, pour le Dieu du ciel, respectez-moi, car je suis chevalier. Si j'ai forfait contre le vieux Fromont, je lui en rendrai raison de bonne volonté.--Le duc Garin donnera pour moi ôtages, ainsi que messire le roi de France et mes enfants, et mon neveu Aubri le Bourguignon.»--Puis, se reprenant:--«Mais, je viens de parler comme un homme sans cœur. Que Dieu me confonde à toujours, si je me laisse saisir par sept vauriens de cette espèce.--Avant de mourir, je vendrai chèrement ma vie!»
VI.
«Seigneurs, reprend Bégues, ce matin, quand j'attaquai cette bête, j'étois en compagnie de trente-six chevaliers, maîtres veneurs, habiles et bien appris.--Il n'y a aucun d'eux qui ne tienne fief de moi, ou bourg, ou ville, ou donjon, ou castel.--Ce sanglier a fait ce qu'on n'a jamais vu; il s'est laissé poursuivre quinze grandes lieues sans revenir sur ses pas.....»
--«Tout ceci est bien merveilleux, se disent-ils entr'eux. A-t-on jamais vu sanglier fuir si loin.»
«Il veut s'excuser, s'écrie Thiébaut; en avant, forestiers, beaux amis, accouplez les chiens, afin de les maintenir.»
VII.
Le chef forestier s'élance le premier sur le duc, auquel il veut prendre son cor de chasse.--Bégues en pense mourir de colère: il lève le poing, frappe au cou, et abat le forestier mort à ses pieds.--«Audacieux, fait-il, tu ne prendras plus de cor au cou d'un duc.»
VIII.
Quand Thiébaut du Plessis eut vu le forestier trépasser de la sorte:--«Amis, nous sommes perdus, dit-il, s'il nous échappe: le comte Fromont ne voudra plus nous voir; et jamais nous n'oserons retourner à Lens.» Ses gens l'ont entendu; ils en sont tristes et chagrins; alors ils renouvellent avec Bégues une lutte acharnée.
IX.
Celui qui eût vu le droiturier comte sous le tremble, brandir son épée, défendre sa personne et sa proie, attaquer et frapper à la fois ses six adversaires, celui-là auroit pris grand'pitié du gentilhomme.
Il a jeté morts trois de ces cavaliers, et les autres ont pris la fuite. Jamais ils n'eussent recommencé le combat; mais voilà que par le bois se promène un sergent, le fils de la sœur au forestier. Le sergent porte arc d'aubour et flèches d'acier.
Ils l'ont aperçu et l'appellent.
«Viens vite de ce côté, beau sire, et que Dieu te soit en aide.--Le riche forestier, ton oncle, est mort; un braconnier vient de l'abattre devant nous.--Hâte-toi, beau sire, et songe à le venger!»
Plein de courroux à ces paroles, le sergent saisit son arc, court vers Bégues, ajuste à la corde une grande flèche d'acier, vise le comte et le frappe à l'instant.--La flèche a pénétré d'un pied dans le corps, et a percé la maîtresse-veine du cœur. Bégues fléchit; sa force l'abandonne; son épée lui tombe des mains.--Il fut sage alors et ne perdit pas le sens; car il implora le Dieu glorieux du ciel.
«Glorieux Père, qui avez toujours été et qui serez toujours, ayez merci et pitié de mon âme.--Ah! Béatrix, gentille et franche épouse, vous ne me verrez plus sous le ciel!--Garin de Lorraine, beau-frère, mon corps ne pourra plus défendre le tien: et vous, mes deux enfants, les fils de ma femme, si j'avois vécu, je vous aurois armés chevaliers.--Que le Dieu glorieux du ciel vous serve de père!»
Lors, il prend trois brins d'herbe à ses pieds, les consacre, et les reçoit de bon gré pour _Corpus Domini_.--L'âme abandonne le gentil chevalier.--Que Dieu lui fasse paix et miséricorde!
Les trois pillards se sont rués sur le cadavre; chacun le frappe de sa tranchante épée, et lui baigne le fer dans le corps jusqu'à la garde.--Ils s'imaginent avoir tué un braconnier.--Non, par ma foi, ce n'est pas un braconnier, mais un bon chevalier, le plus loyal et le plus franc qui fut jamais sous la cape du ciel: il s'appelle Bégues, le Lorrain tant vanté!
Après avoir fait une bière pour y coucher leurs morts, ils chargent le sanglier sur un cheval, emportent le cor d'ivoire et l'épée, et emmènent le bon coursier.--Bégues seul reste dans la forêt; mais ils n'ont pu empêcher ses trois chiens de revenir près de lui.--Les limiers se prennent à hurler et à braire comme s'ils étoient enragés.
Arrivés à Lens, les soudarts portent les cadavres au palais, tandis que, d'autre part, un forestier mène le destrier à l'étable.--Beaucent[16] hennit, grate du pied la terre, et nul être de chair n'oseroit l'approcher.--Le sanglier est déchargé devant le foyer: écuyers et sergents, clercs et belles dames, chacun s'empresse de l'aller voir.--Les dents lui sortent d'un pied de la gueule.
Le palais retentit de plaintes et de regrets sur les victimes du glaive de Bégues.--Le vieux Fromont, assis dans sa chambre, a entendu les clameurs et en est courroucé. Sortant à peine vêtu: «Fils de courtisanes, s'écrie-t-il, pourquoi tant de tumulte?--d'où vient ce sanglier? où avez-vous pris cette épée?--baillez-moi ce cor entre les mains.»
Il le retourne en tous sens: il a vu les deux viroles d'or pur et la superbe attache d'étoffe verte.
«Voilà des garnitures de prix, dit Fromont; telles n'en porta jamais varlet ou braconnier. D'où vient ce cor?.... ne me le cachez pas; car, par ma barbe, je le saurai en autre temps.
--Nous vous le dirons, beau sire. Nous fesions la ronde en votre forêt, quand nous trouvâmes un audacieux braconnier, lequel avoit attaqué un sanglier avec trois chiens, et nous nous disposions à vous l'amener en ce palais: mais, voilà que d'un coup de poing il tue votre forestier.--Trois autres de vos cavaliers succombèrent ensuite sous ses coups.... Enfin, nous l'avons mis à mort; la faute en est à nous.
--Et qu'avez-vous fait du corps?
--Sire, nous l'avons laissé dans le bois.
--Vous avez eu grand tort, répliqua le vieux Fromont: n'étoit-ce pas un chrétien?--Dans le bois, les loups l'auroient bientôt mangé. Allez, allez à l'instant même le chercher et apportez-le céans. La nuit, on le veillera aux chandelles; et le matin nous l'enterrerons au moustier.--Les francs hommes doivent avoir pitié les uns des autres.
--Très-volontiers, répondent-ils.» Ils le font de mauvais cœur; mais ils n'oseroient désobéir.
Les gens de Fromont sont retournés en la forêt.--Ils rapportent le chevalier dans un cercueil, derrière lequel les chiens cheminent, et bientôt arrivent à Lens.
Sur la table où Fromont mange dans les grandes fêtes, quand il tient sa haute-cour, on a couché le baron droiturier. Les trois limiers se tiennent autour de leur maître, léchant ses plaies, braïant, hurlant et menant grand deuil.--Personne sous le ciel ne fût resté impassible à un tel spectacle.--Le mort est étendu les mains croisées sur sa poitrine; barons et chevaliers vont le contempler. «Comme il est grand et bien fait! se disent-ils entr'eux; quelle belle bouche! et comme ce nez sied à sa figure!--Ce sont de méchants soudarts qui l'ont tué; jamais franc chevalier ne l'eût voulu toucher.--Il faut que ce soit un bien gentilhomme, puisque ses chiens l'aimoient tant!»
Le vieux Fromont, entendant ces paroles, s'en vient droit au corps et le regarde en tous sens.--Il l'a vu vivant; et mort il le reconnnoît à une blessure au visage que lui-même lui a faite de son épée sur le gravier, près de St.-Quentin.
A cet aspect, le comte entre en fureur et tombe pâmé entre les bras de ses chevaliers: il se relève enfin en poussant des cris de colère:
«Fils de courtisanes, vous me disiez avoir tué un varlet de chiens, un braconnier, un mauvais larron!.... Non, par ma foi; c'est bien le meilleur chevalier, le plus sage, le plus courtois, qui jamais portât des armes et montât sur destrier. Ah! comme vous m'avez trahi!....»
X.
«Mauvais fils, reprend le comte Fromont, vous me disiez avoir tué un braconnier; non, par ma foi, et que Dieu vous maudisse!--Celui que vous avez mis à mort s'appelle Bégues de Belin; il a pour femme la nièce à l'empereur Pépin. Aubri le Bourguignon, Gautier de Hainaut, Hugues de Cambrésis sont ses neveux;..... et vous m'avez aujourd'hui entraîné dans une guerre dont je ne sortirai pas vivant.--Hélas! je verrai mes beaux châteaux s'écrouler; je verrai ma terre pillée, saccagée....; moi-même, on me fera mourir....--Mais je sais bien comment me sauver....je vous prendrai tous, vous qui avez tué Bégues; je vous jetterai dans ma prison, et mon neveu Thiébaut le premier.... Puis, je manderai à Metz au duc Garin que j'ai saisi les meurtriers de son frère, pour qu'il en dispose à sa volonté.--Qu'il les brûle, les pende, les écorche tout vifs; je laisserai tout faire....--Je lui jurerai aussi dix ou trente fois que je ne connus ni consentis l'assassinat du duc, que je n'y étois pas présent....--Je lui donnerai de l'or et de l'argent à plaisir, plus que n'en pourroient porter quatre chevaux....--Je lui donnerai des meutes de chiens et quatre-vingts faucons.... Je ferai chanter dix mille messes à saints abbés et à prêtres bénis, afin que Dieu ait pitié et merci de son âme.... Après tout cela, le duc Garin ne me haïra plus!»
Et, appelant son chapelain, le vieux Fromont lui dit de coucher par écrit ces faits et ces paroles.--Puis, il ordonne d'ouvrir le corps du chevalier, et de recueillir ses entrailles dans un drap pour les ensevelir richement devant l'autel, à l'église St-Bertin.--On lave le cadavre d'eau et de vin; le comte lui-même y met ses blanches mains, rapproche et recoud les chairs d'un fil de soie, et l'enveloppe d'un drap de velours.--Ensuite on recouvre le guerrier d'une peau de cerf; une bière est préparée; on l'y couche.--Trente cierges brûlent à l'entour.--On apporte croix et encensoirs; et le comte Fromont s'assied au chevet du mort.
En cet instant arrive dans la salle Fromondin, avec son oncle Guillaume de Monclin.--Fromondin a vu le cercueil; il est frappé d'étonnement.
«Qui est couché là? demanda-t-il.
--Fils, répond Fromont, c'est Bégues de Belin. Thiébaut du Plessis l'a tué pour un sanglier qu'il avoit pris en la forêt.
--Et qu'avez-vous fait de Thiébaut, sire? dit Fromondin....--Que ne l'avez-vous écorché tout vif!.... On dira que c'est vous qui l'avez assassiné, mon père; et nous serons honnis, ainsi que nos meilleurs amis.--Saisissez-vous de Thiébaut, sire, et envoyez-le à Garin.
--Je l'ai déjà mis en ma prison; et certes, je l'enverrai avec le cercueil.
--Ah! ne le fais pas, mon frère, a dit le comte Guillaume; Thiébaut est ton neveu, le fils de ta sœur; nous en parlerons d'abord à nos amis.
--Je l'accorde, a reparti Fromont.»
Les barons se sont assis autour de la bière.--C'est alors qu'il falloit entendre le jeune Fromondin regretter Bégues, comme un fils regrette sa mère:
«Hélas! combien vous fûtes mal traité, gentil et franc chevalier; vous, le meilleur prince qui ait jamais bu du vin.--Si vous eussiez été armé et vêtu de fer, trente-six adversaires ne vous auroient point fait peur; mais des misérables vous ont surpris et mis à mort.--J'en suis bien affligé, car tout le dommage en retombera sur nous.»
Ils ont mandé Liétris[17], le bon abbé de Saint-Amand en Puele, et neveu au Lorrain Garin.
L'abbé, en compagnie de trente-six chevaliers et de quinze moines sacrés et bénis, entre en la salle où étoit assis le baronnage; et, apercevant Fromont:
«Sire, lui dit-il, vous m'avez mandé....--Mais quel homme git dans cette bière? Est-il malade, blessé ou mort?
--Je ne vous mentirai point, répond Fromont.--Cet homme est le comte Bégues de Belin.--Des varlets l'ont tué dans cette antique forêt, à cause d'un sanglier qui pour notre malheur y fut nourri.»
Ces paroles mettent l'abbé en fureur.
«Diable! Qu'est-ce?....--Fromont, que dis-tu là? C'est mon oncle, le duc Bégues de Belin.... Par les saints de Dieu, vous l'avez tué.... Ah! vous me verrez jeter le froc pour endosser un blanc haubert.--J'appellerai à moi mes puissants amis, Aubri mon frère, l'allemand Ouri, mes cousins Gautier de Hainaut et Hugues de Cambrésis.--Ils ne sont pas loin, et, fils de prostituées, vous n'échapperez pas à notre colère!--Vous périrez tous de male mort!»
Fromont l'entend, et une grande peur le saisit.--Il frissonne de tous ses membres; son sang noircit:
«Grâce, pour l'amour de Dieu, sire abbé!--Au nom du saint Sépulchre, n'agissez point de la sorte.--Vous êtes moine, et moi comte du pays.--Quand on forfait contre vous, c'est moi qui vous défends; je vous fais jouir de vos rentes; et personne sous le ciel n'oseroit vous ravir un sol.... Emportez, sire, emportez le baron qui git dans cette bière à Metz au duc Garin, et dites-lui que j'ai pris tous ceux qui ont massacré son frère, et que je les lui livrerai pour en disposer à son plaisir.»
L'abbé répond: «Vous avez bien dit, et si vous tenez parole, vous pourrez trouver grâce.»
Alors on enferme le baron dans la bière; on le place sur un mulet d'Arabie; et quatre sergents sont autour qui le soutiennent.
Désormais, nous reparlerons des gentils chevaliers de la compagnie du sire de Belin, qui la nuit s'en revinrent droit à Valenciennes chez leur bon hôte Béranger le Gris.--Ils mènent grand deuil et ne peuvent dormir; ils sont bien inquiets sur le sort de leur maître Bégues le palatin; car ils ignorent de quel côté il a tourné ses pas.--Ils pleurent, ils crient, ils poussent de profonds soupirs.
Leur hôte Béranger les voit et en prend pitié.
«Francs chevaliers, leur dit-il, le duc Bégues de Belin est fort prud'homme, libéral, courtois, sage et bien appris.--Il me donna cette pelisse d'hermine et ce mantel de zibeline qui me couvre le cou.--Pour tout l'or que Dieu fit, je ne me dispenserois de le chercher nuit et jour.
--Or tôt, à cheval!» a dit le duc Rigaut.
Et les chevaliers le font sans répit.
A minuit, ils sortent de Valenciennes et ne s'arrêtent point jusqu'à Champbelin, couvent où Dieu étoit servi.--Messire Béranger le Gris, chevauchant en avant, aperçoit un moine sortir de sa cellule.--Il l'appelle; et, lui parlant courtoisement:--«N'auriez-vous pas vu un chevalier de ce côté?»
Le moine se prend à réfléchir.
«Sire, dit-il, je ne vous le cacherai pas; hier à la vesprée, il en passa un par ici: c'étoit un gentilhomme, et il me donna le salut.--Il poursuivoit un sanglier à francs étriers, et ses chiens harassés ne pouvoient le suivre.»
A ces paroles, les barons restent ébahis.--Le franc moine les ayant mis sur la voie, ils commencent à faire retentir leurs cors à toute haleine.
Le comte Fromont les a entendus de son château de Lens. Il appelle l'abbé, et lui parle ainsi: «J'entends au loin, je ne sais, quels gens venir.... C'est la compagnie de messire Bégues de Belin.... Je voudrois bien ne pas les voir; car gens irrités sont toujours méchants, et font le mal sans réflexion.... Emportez, sire, emportez, je vous en supplie, le corps qui gît dans cette bière.»
L'abbé s'en va, et Fromont court à l'instant en son castel fermer les portes et garnir les murailles.--Il ne faut pas s'étonner si Fromont a tant peur; c'est avec raison; car ses ennemis sont nombreux.
Messire Beranger le Gris chevauche en avant de la troupe. Il a reconnu en son chemin le bon abbé Liétris.--«D'où venez-vous ainsi, lui demande-t-il, et quel homme gît en ce cercueil?»
L'abbé répond: «C'est Bégues le Lorrain, le frère au duc Garin.--Les gens du comte Fromont l'ont occis dans la forêt.»
Les chevaliers demeurent attérés.
Le jeune Rigaut, s'approchant de la bière, prend son oncle entre ses bras et le baise.--Puis, il découd la peau de cerf et tranche le velours à l'endroit des yeux.--Il voit le duc gisant au tombeau, les yeux tournés, le visage ténébreux, les bras roides et le corps noirci. «O funeste nouvelle! dit-il, mon oncle, celui qui vous tua ne sera jamais mon ami.»
Et les jeunes damoiseaux que Bégues avoit élevés, et qui attendoient leur âge pour qu'il les armât chevaliers, déploroient tristement leur malheur.
«Que ferons-nous? que deviendrons-nous?--Messire, que va nous dire votre femme Béatrix, vos deux enfants Hernaud et Gérin?
--Allons les attaquer! s'écrie Rigaut, je ne prise ma vie la valeur d'un sol angevin.
--N'en faites rien, sire, dit l'abbé Liétris. Fromont est puissant, de haut lignage, et renforcé d'amis.--Portons plutôt ce cadavre droit à Metz, au duc Garin qui nous dira ce qu'il convient de faire.»
--«Tout à votre plaisir, a reparti Rigaut.»
A ces paroles, les francs gentilshommes s'en retournent chez leur hôte à Valenciennes.--Ils apportent la bière dans la salle.--Les damoiseaux de prix et les belles dames aux simples visages vont la visiter.--«Dieu! quel dommage!» se disent-elles l'une à l'autre.--Un grand luminaire brûle autour du corps.
«Pour Dieu, bel hôte, écoutez ma prière, s'écrie Rigaut en appelant Béranger.--Conduisez-moi droit à Crespy, et je vous donnerai cette robe.»
Et Béranger répond: «Sire, grand merci.»
Rigaut monte à cheval et s'en part des autres barons.--Son hôte le guide et le jour et la nuit.--Ils passent l'Oise dans un petit batel, traversent le bois et la forêt.--Ils en étoient dehors, et midi étoit passé, quand Béranger montra au duc Crespy dans le lointain:--Puis, ayant pris congé de lui, il s'en revint à Valenciennes.
--Rigaut ne but ni ne dormit, tant qu'il ne fût arrivé à Paris où séjournoit la franche impératrice.
Il faisoit nuit obscure quand Rigaut entra dans la ville, et son bon cheval ne pouvoit plus le supporter.--Il descendit chez son hôte Landri, que cette vue frappa de stupeur.
--Sire Rigaut, d'où venez-vous donc? Où est votre maître le duc Bégues de Belin?
--En Lorraine, près de son frère Garin, et il m'a ordonné de retourner en son pays.... Mais, Madame, la franche impératrice est-elle à Paris?
--Je l'ai vue ce matin à Notre-Dame, où elle oyoit la messe.
Rigaut a rabattu son chaperon afin de rester inconnu, et court à l'instant au palais.
Il pénètre dans la salle où se tenoit l'impératrice, et la salue comme vous allez l'entendre.
«Que le Dieu qui en la croix fut mis vous garde, ma dame.»
La reine, considérant son visage, s'écrie: «Est-ce toi, Rigaudin? Où est le sire de Belin, le duc Bégues?
--Dame, répond-il, je vous l'aurai trop vite appris.»
La dame détourna la face.
«Dame, entendez-moi, et ne dites mot de ce que je vais vous annoncer; cachez-le, au nom du Dieu de vérité.
--Volontiers, bel ami.
--Mon maître, le puissant prince qui m'a élevé, est mort, dit Rigaut.»
La dame a frémi à cette nouvelle.--Longtemps elle resta sans parole, et elle alloit tomber évanouie, quand Rigaut la retint dans ses bras.
«Dame, au nom de Dieu, grâce; ne jetez point de cris, et ne donnez aucun signe de douleur, afin que grands et petits ignorent l'évènement.--Je veux frapper à mort nos ennemis avant qu'ils aient eu le temps de s'en douter....--Mais une chose prodigieuse, et à laquelle je devois m'attendre, est arrivée..... Mon cheval est tombé mort sous moi.
--Que cela ne vous inquiète, neveu, a dit la dame, vous en aurez un autre aussi grand et aussi vigoureux.»
Elle appelle alors son chambellan David:
«Donnez à Rigaut ce destrier arabe que m'offrit l'abbé de Cluny.--Je vous recommande en outre de l'accompagner.
--Dame, je vous remercie, a dit Rigaut.--Il y a deux nuits, dame, que je n'ai dormi ni mangé, tant j'ai le cœur marri.
--Vous mangerez un peu, dit l'impératrice.»