Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay
Part 3
--«Eh! sire Raoul, s'écrie-t-il, fils de légitime épouse, tu m'adoubas chevalier; je ne pourrois le nier; mais tu m'avois fait payer bien cher cet honneur en brûlant ma mère dans l'église d'Origni et en me fracassant la tête... Tu m'as offert raison, il est vrai.... Maintenant je ne désire plus autre vengeance....»
--«A mon tour, s'écrie le comte Ernaut.... Laisse ce cadavre, que je venge mon poing!»
--«Je ne puis vous en empêcher, répond Bernier; mais à quoi vous sert de frapper un mort?....»
--«Oh! ma colère est bien juste, reprend Ernaut.»
Et tournant son destrier vers la gauche du comte Raoul, il le frappe sans pitié, brise de nouveau son heaume, tranche la coiffe de son haubert, et baigne l'épée dans sa cervelle; puis, la retirant, il la plonge tout entière dans son corps.....
Alors l'âme abandonne le gentil chevalier. Prions le Seigneur Dieu qu'il la prenne à lui!
Géri le Sor, comte d'Arras, a donné sa fille Béatrix en mariage au comte Bernier, après lui avoir pardonné le meurtre de son neveu, Raoul de Cambrai. Mais le pardon n'est pas sincère, et Géri conserve toujours dans son cœur un profond ressentiment du meurtre de son neveu.--Les causes qui réveillèrent cette haine assoupie, et les terribles résultats qui en advinrent, forment le sujet de l'épisode suivant.
MEURTRE DE BERNIER.
I.
..... Ils passèrent de la sorte six jours pleins, et quand vint l'heure du départir, Géri appela Bernier:
«Sire, dit-il, écoutez-moi: je veux aller servir saint Jacques; c'est un vœu que j'ai fait, afin que vous le sachiez.»
Bernier lui répondit: «Voilà aussi cinq ans que je l'ai promis.»
--«Eh bien, frère, dit Géri, allons-y de compagnie.»
--«Par ma foi, je vous l'accorde, repartit Bernier; indiquez le jour que nous quitterons ces lieux.»
Le voyage est arrêté pour la huitaine après Pâques.
Le Sor retourne en son pays, et Bernier reste près de ses deux enfants et de sa gentille femme.--Elle lui tient le discours que vous allez entendre:
«Bernier, beau frère, vous avez beaucoup entrepris; mon père est très-félon et fort mal avisé; il y a de la trahison en lui. Si vous lui dites chose qui ne lui plaise point, il vous tuera sans défiance.»
--«Vous parlez mal, madame, lui répondit Bernier; il ne le feroit pas pour le fief de Paris.»
--«Sire, dit-elle, gardez-vous toujours bien de lui; je vous en prie pour l'amour de Dieu.»
--Et la parole en resta là.
Tant s'écoula-t-il de journées que le terme fixé arriva; alors Géri s'en revint à Saint-Quentin, et avec lui Anciaumes et Ernaïs, deux francs chevaliers; Bernier prit pour compagnons Garnier et Savary. Ils vont à l'église, prennent les écharpes, et après messe, ils se mettent à la voie.
Au moment du départir, Bernier embrassa ses fils, et puis embrassa sa franche épouse, et elle lui, en pleurant des yeux de son visage: «Que le Dieu qui daigna mourir pour nous sur la croix, lui dit-elle, vous garde de mort et de péril!»
Alors Berner la baise encore une fois et ce fut la dernière; car elle ne le vit plus que mort et étendu dans le cercueil, comme vous allez l'apprendre en la chanson.
II.
--Bernier chevauche avec le sor Géri; ils traversent la France, entrent en Berry, se dirigent vers Poitiers, et vont à Blaye sans retard; ils y passent la nuit; et le matin ils s'avancent droit à Bordeaux, en traversant les landes.
Je ne saurois vous raconter leurs journées; mais tant chevauchèrent-ils, et par jour et par nuit, et par beau et par mauvais temps, qu'ils arrivèrent à Saint-Jacques un mardi. Après s'être hébergés ils s'en vont à l'église. Le soir ils y veillèrent chacun un cierge en main. Le lendemain, de grand matin, ils entendent la messe, retournent un moment à leur hôtel, et puis remontent sur leurs bons chevaux, car ils ont grande hâte de revenir.
Ils arrivèrent à Paris en trente jours; mais ils n'y trouvèrent pas le fort roi Loys[9], qui pour lors étoit à Laon avec ses amis. Ils couchèrent la première nuit à Saint-Denis, l'autre à Compiègne, le château renommé, et furent à Laon le lendemain. Ils y trouvèrent le roi qui leur fit bel accueil; puis ils prirent congé de lui pour se rendre droit à Saint-Quentin.
Quand ils arrivèrent dans les prés, sous Origni, en la place où Raoul avoit été tué, le comte Bernier fit un pesant soupir. Le sor Géri s'en aperçut et lui demanda pourquoi il soupiroit.
«Point ne vous importe, beau sire, lui répondit Bernier, de connoître la cause de mon chagrin.»
--«Mais je le veux savoir, dit Géri.»
--«S'il en est ainsi, repartit Bernier, je vous le dirai: je me remembre de Raoul le marquis, qui eut l'outrecuidance de vouloir ravir l'héritage de mes cousins; voici le lieu où je l'ai mis à mort.»
Géri l'entend, et c'est à peine s'il n'enrage; mais il dissimule son courroux par sa contenance: toutefois il répondit à Bernier: «Vassal, vous êtes mal avisé de me rappeler la mort de mes amis.»
En ce moment ils rencontrent des paysans de leur contrée, qui leur donnent nouvelles de la comtesse Béatrix.
«Seigneurs barons, leur disent-ils, la gente dame, fille à Géri d'Arras, et femme au franc Bernier, n'est pas à Saint-Quentin, voilà cinq jours qu'elle est à Ancre[10] avec ses deux fils.»
Les barons, à ces mots, s'en vont à Saint-Quentin, d'où après avoir un peu mangé ils continuent leur chevauchée tout droit vers Ancre.
Le sor Géri soupire souvent, et peu s'en faut que son cœur ne se brise; car il se rappelle le mot de Bernier et la mort de son ami.
III.
Ils chevauchent de la sorte jusqu'à une mare où leurs destriers se désaltèrent volontiers, car ils en ont grand désir. La colère ne peut sortir de l'âme du vieillard où le mauvais esprit ne tarda pas à entrer. Portant alors la main à l'étrivière, il en décroche tout bellement un étrier, et frappant Bernier à la tête, il lui brise le crâne. Du coup la cervelle sauta, et le comte Bernier tomba dans l'eau.
Garnier et Savary l'en retirèrent, tandis que Géri fuyoit avec Anciaumes et Ernaïs qui l'en blâmèrent grandement.
--Les deux écuyers ont pris leur maître entre leurs bras, et lui adressant la parole: «Sire, en reviendrez-vous?»
--«Nenni, dit Bernier, voyez ma cervelle qui tombe sur mon giron. Ah! traître Géri, que Dieu te maudisse! Ta fille Béatrix m'avoit bien dit que tu me tuerois en trahison, et que j'eusse à me garder de toi: elle avoit la triste pensée de ce qui adviendroit. Mais Dieu, notre père, pardonna bien sa mort à Longis[11], ne dois-je pas aussi pardonner la mienne?--Je lui pardonne: Seigneur; ayez pitié de moi!»
Et à ces mots, il appela Savary, pour lui confesser ses péchés, car il n'y avoit pas là de prêtres. Savary rompit trois brins d'herbe, et Bernier les reçut pour _Corpus Domini_.
Alors il tendit ses deux mains jointes vers le ciel, se battit la poitrine et demanda grâce à Dieu.... Bientôt son œil tremble, sa vue se trouble, son corps se roidit et l'âme en sort.
Que Dieu la reçoive en son saint paradis!
Puis Garnier et Savary enlevèrent le cadavre; et le plaçant sur un mulet arabe ils s'acheminent droit vers Ancre.
IV.
.... La comtesse Béatrix est au palais seigneurial avec ses deux fils. La gentille dame les fait venir:
--«Grâce au Seigneur, mes enfants, vous êtes chevaliers depuis tantôt deux mois que Bernier, votre père, est allé servir saint Jacques; or, voici venu le terme de son retour.
--Bien avez-vous parlé, madame, disent les enfants.»
Tandis qu'ils devisoient de la sorte, la dame jette les yeux sur le chemin ferré et aperçoit Garnier et Savary, qui ramenoient Bernier.
La dame les montrant à ses fils: «Je vois, dit-elle, deux chevaliers venir; ils me semblent bien courroucés et tristes, ils s'arrachent les cheveux et se frappent les mains. Hélas! j'ai grand peur de mon père Géri: hier soir, quand je m'endormis, je songeois un songe affreux. Mon seigneur étoit revenu; et mon père l'attaquant sous mes yeux l'avoit abattu à terre; il lui arrachoit les yeux de la tête, et à moi-même il me tordoit le cou.... Puis je vis les salles de ce palais s'écrouler. Las!.. la frayeur revient maintenant à mes esprits.»
--«Ce songe est signe de bonheur, lui répondit son fils.»
Et pendant qu'ils parloient ainsi, Garnier et Savary approchoient.
V.
Il y a dans la ville un prieuré que l'on appelle aujourd'hui dans le pays Bernier-Bierre; les moines y recueillirent Bernier; et après avoir lavé son corps d'eau froide et de vin, ils le cousent dans une grande toile de lin, puis le mettent dans un cercueil qu'ils recouvrent d'un drap magnifique.
Un messager s'en vient droit à la comtesse: «Dame, lui dit-il, par le Dieu qui fit tout bien, Garnier et Savary sont revenus apportant un chevalier mort.» La dame à ces mots changea de visage: «Las! s'écrie-t-elle, mon rêve est avéré; ah! je le sais bien, c'est Bernier, mon ami.»
Et relevant sa longue robe, elle court tout épouvantée au prieuré; elle aperçoit Savary et lui crie: «Où est mon seigneur, celui qui m'a épousée?»--«Madame, lui dit Savary, point ne sert de vous le cacher, le voici dans la tombe: c'est votre père, Géri d'Arras, qui l'a tué.» Béatrix l'entend et en pense perdre la raison. Elle va droit au cercueil, enlève la courtine, rompt le suaire, et considérant la plaie: «Frère, dit-elle, que vous voilà mal traité! Ah Géri! vieillard félon, grise barbe, si tu ne m'avois mise au monde, je t'aurois déjà maudit; car tu m'as sevrée en ce jour d'un seigneur qui me donnoit gloire et bonheur. Hélas, Bernier, mon frère, franc et valeureux baron, votre haleine est si douce qu'elle me semble tout embaumée!»--A ces mots elle tombe évanouie à terre.
Julien, son fils, l'en a relevée, et lui parlant de belle façon:
«Ne vous émouvez pas, madame, lui dit-il; car, par celui qui fit le ciel et la rosée, quinze jours ne se passeront pas, sans que la mort de mon père ne soit chèrement payée!»
Dans le terme indiqué, Julien avait tenu parole, car la ville d'Arras avait été prise et saccagée de fond en comble par lui et ses chevaliers. Toutefois le vieux Géri ne perdit pas la vie dans cette occasion; le trouvère, pour ne point ternir la vengeance du jeune Julien, et lui conserver en entier ce caractère de légitimité, qui était si bien dans les mœurs du temps, aime mieux nous dire que le comte d'Arras disparut avant la prise de sa ville, et que l'on n'entendit plus parler de lui; seulement il présume, avec un tact exquis, qu'il se fit ermite dans quelque lieu solitaire; et c'est là le dénouement du drame.
CHANSON
DE LA MORT
DE
BÉGUES DE BELIN.
LE poème, ou si l'on veut, _la chançon des Loherains_, d'où est tiré l'épisode qu'on va lire, est une des plus vastes et des plus brillantes épopées du moyen-âge. M. P. Paris a publié en 1833-1835, la partie qui concerne Garin et Bégues son frère, laquelle selon ce philologue, aurait pour auteur Jehan de Flagy, trouvère sur lequel il existe peu de renseignements. Cette publication a révélé une production poétique du plus haut mérite.
Entre toute les parties de cette chanson célèbre, il n'en est pas qui ait eu plus de renommée que LA MORT DE BÉGUES DE BELIN.
Nous ne pouvons mieux caractériser ce fragment qu'en reproduisant ce que le baron de Reiffenberg a dit du poème en général.[12]--«Comme dans les plus anciennes compositions épiques, il règne dans son œuvre (Jehan de Flagy) une simplicité imposante, unie à beaucoup de mouvement et d'intérêt. Pas une seule fois il a eu recours au merveilleux; là point de géans, de nains, de fées, point d'armes enchantées: c'est dans le jeu des caractères qu'est tout l'artifice du poème, et ces caractères sont aussi énergiques que variés. Le génie sévère des Francs d'Austrasie éclate d'un bout à l'autre; on croirait qu'une grande pensée politique a donné, dès le principe, l'exclusion aux fictions ordinaires des poètes.»
Le lecteur a pu remarquer cette même simplicité, cette même absence du merveilleux, cette même énergie de caractère dans les divers morceaux extraits ci-dessus du roman de Raoul.
La mort de Bégues qui, à elle seule, est un poème entier, est souvent rappelée dans les œuvres des trouvères et dans les chroniques. Philippe Mouskes, dont M. de Reiffenberg vient de donner une si belle et si savante édition, s'est plu à rappeler tous les évènements de ce trépas si dramatique, comme ailleurs il avait reproduit quelques faits de notre roman de Raoul. Dès le XIVe siècle, on avoit translaté en prose ce brillant épisode, pour le populariser davantage et satisfaire ainsi l'avide curiosité de tous les lecteurs.
De nos jours l'habile philologue M. Mone, en Allemagne[13], et M. Leroux de Lincy, en France[14], ont publié des analyses raisonnées de la chanson de Garin et ont fait ressortir tout l'intérêt qui s'attache au fragment dont je donne ici une traduction littérale, d'après le système que je me suis fait, et que j'ai exposé plus haut.
Un manuscrit inconnu aux précédents éditeurs, et qui m'a été communiqué avec une gracieuse obligeance par M. d'Herbigny, m'a fourni quelques variantes que j'ai mises à profit.
* * * * *
Donnons un bref sommaire des faits qui précèdent la _Chançon_ de Bégues.
--Le roi de France Pépin avait accordé le duché de Gascogne à Bégues, le second des fils du duc de Lorraine Hervis, en promettant le premier fief vacant au comte Hardré de Vermandois, son concurrent.--Entre temps, Garin, frère aîné de Bégues, était allé secourir le roi de Maurienne, Thierri, contre l'invasion des Sarrasins dans ses états.--Ce prince blessé à mort dans un combat lui donna par reconnaissance son royaume et sa fille.--Le roi Pépin confirma la donation.--Hardré de Vermandois n'existait plus; mais son fils Fromont, qui n'avait pas oublié la promesse faite à son père, manifeste hautement sa colère et contre le roi de France et contre la famille des Lorrains.--Il obtient en mariage la sœur germaine du comte Bauduin de Flandres, puis se ligue avec ce prince et plusieurs autres seigneurs, pour faire la guerre aux fils d'Hervis que soutient Pépin.--Pendant longtemps la France est le théâtre de maints brillants faits d'armes, de maints combats sanglants entre les grands feudataires de la couronne.--Fatigué de ces dissensions intestines, au milieu desquelles son autorité se trouvait souvent méconnue et compromise, le roi Pépin prend le rôle de médiateur; et, avec l'aide des évêques, interpose la paix entre les deux partis.--Les grands vassaux sont rentrés dans leurs fiefs respectifs; Fromont est retourné en Vermandois, Bauduin en Flandres, le duc de Lorraine Garin à Metz, son frère Bégues à son château de Belin en Gascogne; et sept ans se sont écoulés depuis la conclusion de la paix, lorsque commence notre récit intitulé: _La mort de Bégues de Belin_.
MORT DE BÉGUES DE BELIN.
I.
UN jour Bégues étoit au château de Belin[15] assis à côté de la belle Béatrix. Le duc lui baise le front, et la duchesse en sourit doucement.--Bientôt elle aperçoit venir dans la salle ses deux fils: l'aîné a nom Gérin, et son frère Hernaut: l'un a dix ans et l'autre douze.--Il sont accompagnés de six damoiseaux de haut lignage: ils courent l'un vers l'autre, bondissent, jouent, et folâtrent ensemble.
Le duc les regarde et se prend à soupirer.--La dame alors lui adresse la parole: «Puissant duc, pourquoi soupirer ainsi? Vous avez or et argent en coffres, faucons sur perches; vous avez riches fourrures, mulets et mules, palefrois et destriers; vos ennemis sont terrassés; et il n'est pas à six journées d'ici de tant forts voisins qui ne vous viennent servir à la première demande.
--Dame, lui répondit le duc, vous dites vrai; mais il est une chose sur laquelle vous vous méprenez grandement. La richesse ne réside pas dans les deniers, dans les mulets et dans les chevaux; la richesse, ce sont les amis et les parents.--Le cœur d'un homme vaut tout l'or d'un pays.--N'avez-vous plus remembrance de ce jour où je fus assailli dans les Landes, quand j'allai vous épouser.--Sachez bien que si je n'eusse pas eu d'alliés, j'aurois été honni et mal traité.--Pépin m'a établi dans ce fief où je n'ai près de moi nul ami, à l'exception de mon cousin Rigaut et d'Hervis son père.--Un seul frère me reste, Garin le Lorrain, et voilà sept ans passés que je ne l'aie vu... Cette pensée me chagrine et m'afflige.... Oui, si Dieu m'aide, j'irai trouver mon frère Garin, je verrai le jeune Girbert son fils que je ne connois pas encore.--On m'a parlé de la forêt de Puelle, des abbayes de Vicoigne et de Saint-Bertin. On dit que ces parages nourrissent un énorme sanglier. Si Dieu me prête vie et assistance, je le chasserai, et j'en porterai la hure au duc Garin pour l'émerveiller; car il paroît que jamais mortel n'a vu semblable animal.
--Sire, fait la dame, que dis-tu là?--C'est le pays au comte Bauduin que.... tu sais.... tu as occis de ta main; et l'on m'a conté que Bauduin a un fils.--C'est sur les marches du farouche Fromont dont tu as fait mourir les frères et les amis.--Ne pense plus à cette chasse, je t'en conjure.... Mon cœur me dit, et je ne te le cacherai pas, que si tu y vas, tu n'en reviendras pas vivant.
--Dieu! madame, vous m'étonnez.... Mais non.... je le veux....; tout l'or que Dieu fit ne pourroit me décider à n'y aller pas; car j'en ai trop grand désir.
--Alors, beau sire, dit la dame, que le Dieu glorieux qui naquit d'une vierge soit avec toi!»
Le duc apercevant son cousin Rigaut: «Cousin, dit-il, vous viendrez avec moi, et votre père gardera ce pays.»
La nuit, Bégues se couche près de Béatrix... Le lendemain, à l'aube du jour, son chambellan vient pour le servir. Bégues n'a plus sommeil; il se lève et s'habille sans tarder. Il revêt sa tunique et sa pelisse d'hermine, lace ses chausses et met des éperons d'or fin.
Il fait charger dix chevaux d'or et d'argent, afin d'être bien servi partout où il se trouvera; prend avec lui trente-six chevaliers, des veneurs habiles et bien appris, dix meutes de chiens et quinze varlets pour préparer les relais.--Puis il recommande à Dieu la belle Béatrix et ses deux enfants, Hernaut et Gérin.--O douleur! il ne les a plus revus!
Et Bégues passa la Gironde au port Saint-Florentin, alla se confesser et pleurer ses péchés à un ermite qui fonda Grammont, et repartit après messe.
Bien des journées s'écoulent; enfin il arrive à Orléans où il voit son neveu le bon duc Hernaïs et sa sœur la belle Helvi.--Il reste trois jours auprès de l'impératrice de France qui lui fit bel accueil; puis, ayant pris congé d'elle, il se remet à la voie.
Il vient en deux jours à Paris, couche le troisième à Senlis, en repart au lever du soleil, entre en Vermandois par Coudun, passe l'Oise à Chary, traverse le Vermandois et tout le Cambrésis et ne s'arrête qu'à Valenciennes. C'est un châtel assis sur l'Escaut et bien loin du manoir de Belin.
Bégues s'héberge en la maison de Béranger le Gris, le plus riche bourgeois de la comté.--Béranger recommande de bien servir son hôte: il achète pour lui canards, perdrix, grues et agneaux.--Après manger, on prépare les lits; Bégues se couche aux côtés de son cousin Rigaut et appelle Béranger.--Le baron vient et, s'adressant au duc, il lui parle de belle façon:
«Sire, à ce visage, à cette taille élancée, je vous prendrois pour le Lorrain Garin qui vient souvent en ce pays.--Il est mon hôte quand il passe à Valenciennes.--Que Dieu lui rende le bien qu'il m'a fait; car il m'a beaucoup enrichi.
--Sire, dit Bégues, je ne vous le cacherai pas; le Lorrain Garin est mon frère. Engendrés tous deux par un même père, tous deux la même mère nous a portés et nourris.--J'habite un lointain pays, au-delà de la Gironde, dans les alleux de Saint-Bertin que me donna l'empereur Pépin.--Depuis le grand siége de Bordeaux, je n'ai vu mon frère, et je vais maintenant l'embrasser.»
Son hôte lui répondit: «Vous avez tué Bauduin, et vos ennemis en cette contrée sont nombreux.--Hugues le comte de Cambrai, et Gauthier de Hainaut, dont nous dépendons, sont vos neveux, et s'ils vous savoient ici, ils viendroient vous y joindre.
--Je désire vivement les voir, dit Bégues de Belin,.... mais on m'a parlé du bois de Puelle et du sanglier que cette forêt nourrit.--Je le chasserai, le cœur m'en dit, puis j'en porterai la tête au duc Garin mon très-cher frère, que je n'ai pas vu depuis si longtemps.
--Je connois le gîte de l'animal, repartit Béranger, et demain je vous y conduirai tout droit.»
Bégues l'entendit et en fut plein de joie: il détacha son mantel de martre zibeline, et, embrassant Béranger:
«Tenez, bel hôte, vous viendrez avec moi.»
Et Béranger, tout en prenant le manteau de bonne grâce, dit à sa femme:
«Voilà un franc baron.... Qui sert prud'homme y trouve grand profit.»
La nuit, Bégues se coucha. Le matin, son chambellan vint au lit pour le servir. Le Lorrain revêtit une cotte à chasser, mit ses chaussures et ses éperons d'or fin.--Puis il monta le bon cheval coursier que lui donna l'empereur Pépin quand il prit congé de lui à Orléans.--Le cor au cou, l'épée au poing, il part emmenant avec lui dix meutes de chiens.--Son cousin Rigaut et les trente-six chevaliers l'accompagnent.--Ils passent l'Escaut, entrent dans la forêt, et se dirigent sur Vicoigne pour attaquer le sanglier.--Béranger le Gris les guide avec adresse vers la partie du bois ou se tient l'animal.--Bientôt commencent les cris et les aboiements des chiens.
II.
Le duc s'en va chasser en la forêt. Ses chiens courent en avant, brisent les rameaux et font grand bruit.--Ils ont trouvé les traces fumantes du sanglier.--Alors le duc demande son limier _Brochart_ que lui amène un varlet de chiens. Le duc le prend et le délie, lui caresse les côtes, la tête et les oreilles, afin de l'encourager, puis le lance dans la voie.--Le limier flaire, et bientôt arrive au gîte de la bête.
--Entre deux chênes déracinés et abattus, coule le filet d'une fontaine: c'est là que le sanglier s'étoit couché pour se rafraîchir: dès qu'il a entendu les aboiemens des chiens, il se dresse et, au lieu de fuir, se prend à tournoier.--Là tomba mort le gentil limier que Bégues auroit racheté pour mille marcs d'or pur.--Furieux alors, le duc s'avance en brandissant son épieu.--Le porc ne l'attendit pas et prit la fuite.
Plus de dix chevaliers descendirent de leurs coursiers pour mesurer les traces de ses pieds.--«Voyez quel démon! se disent-ils entr'eux; ce sanglier n'a pas son pareil; ses dents lui sortent d'un pied de la gueule.»--Ils remontent sur leurs rapides destriers, et donnent la chasse au monstre en sonnant du cor.
III.
Le sanglier a éprouvé la bonté des chiens, et voit qu'il ne pourra échapper en ces lieux. Il cherche à se sauver dans le bois de Gaudimont où il a été nourri. Là, il se désaltère et se vautre dans l'eau; mais la meute le presse et le débusque. Alors la bête aux abois fit ce qu'on n'ouït jamais dire en aucun pays: quittant la forêt, elle se mit dans la plaine et se laissa poursuivre l'espace de quinze grandes lieues sans s'arrêter.--Durant cette longue course, chevaux et chasseurs se dispersèrent; le bon destrier du fidèle Rigaut s'abattit sous lui, et l'on perdit de vue le duc.
--Vers la troisième heure, il se mit à pleuviner: ne sachant ce qu'étoit devenu le sire de Belin, les chasseurs retournèrent à Valenciennes, tristes et chagrins.--Ils n'auroient pas eu tort de s'arracher les cheveux.
Bégues montoit un cheval de prix.--Seul il poursuit la chasse avec ardeur et voit souvent la bête.--Prenant deux de ses meilleurs chiens entre ses bras, il les enveloppe d'un pan de sa pelisse d'hermine, jusqu'à ce qu'ils soient bien rafraîchis et qu'ils aient repris force et vigueur.--Alors il les lance près d'un taillis et en vue du sanglier. Il les pique, les harcèle à l'envi, et, aux cris qu'ils poussent, la meute encouragée s'élance sur leurs pas.
IV.