Fragments d'épopées romanes du XIIe siècle traduits et annotés par Edward le Glay
Part 2
--«Dame! au maître-pavillon, où il se divertit avec maints bons amis. On ne trouveroit point pareil guerrier d'ici au Pré-Néron. Il a excité ma colère contre les enfants d'Herbert; et il dit bien qu'il ne chaussera plus jamais un éperon, si je leur laisse un bouton vaillant.»
--«Dieu! dit la dame, comme il a le cœur méchant! Tout le monde sait que les fils d'Herbert sont ses cousins; et s'ils viennent à perdre leur terre.... ah! le malheureux!...--Sire Raoul, nous sommes nonnes; et par les saints de Bavière, jamais vous ne nous verrez tenir ni bannière, ni lance; jamais nous n'étendrons personne dans la tombe...»
--«Vrai! interrompit Raoul, vous êtes bien une méchante flatteuse. Vile courtisane de bas lieu....»
--«Sire Raoul, pourquoi m'outrager? Nous ne manions ni l'épée, ni la lance; et vous pouvez nous mettre à mort sans défense: mais ce seroit grand péché.--Toute notre vie, c'est l'autel; et notre subsistance, on nous la donne.--Les puissants seigneurs qui vénèrent ces lieux saints, nous envoient l'or et l'argent dont nous avons besoin. Quel mal faisons-nous? Et pourquoi nous traiter cruellement? Si vous voulez ravir cette terre à notre sire, eh bien! vous la conquerrez avec vos chevaliers; mais respectez cette abbaye.--Allez, retournez dans nos prés; nous vous donnerons toutes provisions; et le foin et l'avoine ne manqueront pas à vos écuyers.»
--«Par saint Riquier, dit Raoul, j'ai pitié de votre prière, et vous fais grâce....»
--Et la dame répondit, «sire, je vous remercie.»
Raoul remonte sur son cheval coursier, et s'éloigne.
III.
Cependant, le vaillant Bernier a revêtu un riche habit, il vient trouver sa mère Marcent au fier visage; car il a grand besoin de lui parler.--Il met pied à terre: la dame alors le saisit entre ses bras, et par trois fois l'embrasse. «Beau-fils, dit-elle, tu as donc pris tes armes?... tu ne peux me le cacher.... Tu as donc pris tes armes contre le fief de ton père! et ne sais-tu pas qu'il t'appartiendra un jour? Ybert n'a plus d'hoirs, et tu le mériteras par ton courage et ta sagesse.»
--«Non, par saint Thomas, dit Bernier, Raoul, mon seigneur, est plus félon que Judas...; mais il est mon maître: il me donne chevaux, habits, harnois, équipements; et pour le fief de Damas, je ne voudrois lui manquer: jamais, tant que tout le monde ne répète: Bernier en a le droit.»
--«Par ma foi, fils, tu as raison; sers bien ton seigneur, et tu mériteras devant Dieu.»
IV.
Les fils d'Herbert aimoient beaucoup le beau et grand bourg d'Origni. Il l'ont fait entourer de pieux fichés en terre; mais c'étoit là une bien faible défense. Près des palissades se trouvoit une prairie fertile, appartenant aux nonnes, et où les bœufs de l'abbaye paissoient pour s'engraisser. Il n'y avoit personne sous le ciel, qui l'eût osé endommager. Le comte Raoul y fait transporter sa tente; les draperies en étoient d'or et d'argent, et quatre cents hommes pouvoient s'y héberger à l'aise.
V.
Cependant, trois soudarts mauvais ont quitté l'armée; et chevauchant à francs étriers aux alentours d'Origni, ils prennent et ravagent tout sur leur passage.
Dix paysans, armés de leviers, sortent du bourg et leur courent sus. Ils en ont fait mourir deux à grands coups; le troisième s'enfuit sur son destrier et regagne le camp au plus vite.
Il met pied à terre, va baiser le soulier de son droit seigneur, et se lamente en lui demandant sa merci.
«Sire, dit-il à haute voix, tu es perdu, et le Seigneur Dieu ne te sera jamais en aide, si tu ne te venges pas de ces bourgeois qui sont si riches, si orgueilleux et si fiers.--Ils ne t'estiment, ni toi, ni les autres, la valeur d'un denier. Ils font menace de te couper la tête, s'ils peuvent te tenir un jour; et sois sûr que tout l'or que renferme Montpellier ne te garantiroit pas de leur fureur. Je les ai vus occire et massacrer mon frère et mon neveu; et, par saint Riquier, ils m'eussent aussi mis à mort, si je n'avois fui sur ce destrier.»
Raoul l'entend, et il pense perdre la raison, de colère: «Francs chevaliers, s'écrie-t-il, or sus, je veux aller saccager Origni. Ah! les bourgeois commencent la guerre; si Dieu m'aide, je leur ferai payer cher leur audace!»
Les chevaliers courent aussitôt à leurs armures; car ils n'osent abandonner leur seigneur. Ils sont au nombre de dix mille, comme je l'ai ouï raconter, et commencent à éperonner vers Origni.--Bientôt ils tranchent les palissades de leurs cognées d'acier, et les font tomber à leurs pieds.--Ils traversent le fossé et le vivier, et s'avancent près de la muraille pour mieux l'attaquer.
VI.
Les bourgeois ont vu leurs palissades franchies.--Les plus hardis en sont attérés. Cependant ils se sont précipités aux tourelles des murailles, et de là ils lancent des pierres et une multitude de pieux aigus. Il n'y a pas homme ayant maison dans la ville, qui ne soit à son poste. Déjà plusieurs des soldats de Raoul sont tombés morts, et les bourgeois jurent que s'ils trouvent le comte, ils le mettront en pièces.
--Raoul voit l'acharnement avec lequel ils se défendent, et il en est furieux. Il jure, par Dieu et par son épée, que s'il ne les fait pas tous brûler avant la nuit, il ne se prise pas la valeur d'un fétu de paille. Il ne tint pas ainsi la promesse qu'il avoit faite à l'abbesse, la veille, comme vous allez bientôt le voir dans la chanson.
«Barons,» s'écrie-t-il d'une voix terrible, «le feu! le feu!»
Les écuyers l'ont saisi aussitôt; car ils pilleroient volontiers. Ils escaladent les murs et se répandent dans les rues. Bientôt le feu prend aux maisons. Alors ils enfoncent les celliers, brisent les cercles des tonneaux et font couler le vin à grands flots. Les saloirs au lard s'embrasent; la flamme gagne les planchers qui s'écroulent; et les enfants sont brûlés vifs au berceau.
--Les nonnes de l'abbaye se sont réfugiées dans l'église; mais cela leur a peu servi; car la flamme roule déjà dans le maître-clocher. Les cloches fondent: les charpentes et les brandons tombent avec fracas dans la nef.--Le brasier alors devient si ardent, si chaud que les cent nonnes se consument en poussant des cris de désespoir: avec elles expirent la mère de Bernier, Marcent, et Clamados, la fille au duc Renier.
A la vue de l'incendie, les hardis chevaliers pleurent de pitié.
Bernier surtout, Bernier en devient presque fou: il prend son écu; et l'épée nue, il court droit à l'église.
Mais la flamme coule encore parmi les portes; et la chaleur est telle qu'on ne peut s'en approcher qu'à une portée de flèche lancée de toutes forces.
Alors Bernier s'arrête derrière un tombeau de marbre; et regardant, il voit sa mère étendue au milieu de l'église, sa belle face tournée contre terre; il voit son psautier qui brûloit encore sur sa poitrine.
«Hélas! s'écrie-t-il, tout est fini; et c'est folie d'essayer de la sauver! Ah! douce mère, vous m'embrassiez hier si tendrement! et moi, aujourd'hui, je ne puis rien faire pour vous!.... Que Dieu, qui doit juger le monde, prenne votre âme.... Et toi, félon Raoul, qu'il te confonde à jamais.... Je ne puis plus désormais t'accorder mon hommage.... Et je serois bien méprisable, si je ne tirois vengeance de ce crime.»
--Il est désespéré.... Son épée d'acier lui tombe des mains.... Trois fois il se pâme sur le cou de son destrier.--Il va demander conseil au sor Géri; mais le conseil ne lui a pas beaucoup servi, comme vous allez le voir.
--«Sire Géri, dit-il le cœur dolent, au nom de Dieu qui ne mentit jamais, conseillez-moi, je vous en conjure. Raoul de Cambrésis m'a traité bien mal. Il a brûlé dans l'église d'Origni ma mère Marcent au port majestueux.»
Géri répond: «j'en suis bien affligé pour vous.»
Le noble guerrier s'en retourne, plein de courroux, à son pavillon; il met pied à terre, et les écuyers courent dégarnir son cheval. Ses gens pleurent de le voir si triste.
Alors Bernier les prend à raisonner courtoisement: «Franche compagnie, conseillez-moi, je vous prie: messire Raoul ne m'aime pas beaucoup, lui qui a fait brûler ma mère dans cette église. Ah! si Dieu me laisse vivre, je saurai m'en venger!....»
VII.
Cependant Raoul est descendu de son coursier au poil fauve, à l'entrée de son pavillon. Ses barons le désarment; ils lui délacent son heaume doré, lui déceignent sa bonne épée d'acier, lui enlèvent du dos son haubert et lui passent sa robe. Il n'y a pas en France de si beau chevalier, ni de plus habile à se servir de ses armes.
Raoul a appelé son sénéchal, qui est venu sur-le-champ, et songeant au plaisir de la bonne chère: «Fais-nous servir, dit-il, des paons rôtis et des cygnes poivrés: donne-nous aussi du gibier à foison; je veux que le dernier de mes gens en mange aujourd'hui à son gré.»
Le sénéchal l'a entendu: il le regarde et se signe trois fois à cause de si grand sacrilége: «Y pensez-vous, Monseigneur? Vous reniez donc la sainte chrétienté; vous reniez le baptême, vous reniez le Dieu de gloire. Il est carême; c'est aujourd'hui le vendredi solennel, dans lequel les pécheurs adorent la croix: et nous, misérables, nous sommes venus en ces lieux violer le saint monastère et brûler les nonnes qu'il renfermoit. Ah! nous n'obtiendrons jamais miséricorde, à moins que la pitié de Dieu ne soit plus grande encore que notre méchanceté.»
Raoul a jeté les yeux sur lui.
«Qui t'a dit de parler?.... Mes écuyers sont bien effrontés!... Il n'est pas étonnant que les fils d'Herbert aient payé cher leur audace; car pourquoi m'ont-ils manqué?.. Mais j'avois oublié le carême... donne-moi des échecs.»
Des échecs sont apportés.--Raoul s'assied sur l'herbe avec colère et joue comme un homme bien appris. Il met avec adresse sa tour en ligne, avec un pion prend un cavalier, et bientôt il a _mâté_ et vaincu son compagnon. Alors il se dresse en pieds, le visage serein; et comme la chaleur est grande, il ôte son mantel gris et demande du vin.
Quatorze jeunes damoiseaux, portant pelisses d'hermine, s'empressent d'exécuter ses ordres; et l'un d'eux, fils du comte Ybert de Saint-Quentin, lui apporte une grande coupe d'or, contenant assez de liqueur pour en abreuver un coursier. Il s'agenouille devant le noble comte et la lui présente....
--Raoul l'a saisie entre toutes les autres.
«Francs chevaliers, s'écrie-t-il aussitôt, entendez-moi! Par ce vin clair que vous voyez, et par cette épée qui gît sur l'herbe, par tous les saints serviteurs du Christ, les fils d'Herbert seront maltraités, je vous le jure; jamais ils n'auront de paix, et par saint Géri, je ne leur laisserai pas même la valeur d'un parisis.... Je veux les tenir morts ou vifs, et je les poursuivrai jusque dans la mer où je les ferai nager.»
VIII.
Or, vous allez entendre la défense de Bernier:
«Beau sire Raoul, vous faites des actions bien louables; mais vous en faites aussi qu'on ne peut trop blâmer. Les fils d'Herbert sont prud'hommes et bons chevaliers; et si vous les chassez par delà la mer, vous ne serez pas à l'aise en ce pays. Je ne vous le cacherai pas.... je suis votre homme: mais vous avez mal récompensé mes services; vous avez brûlé ma mère dans ce monastère, et vous voulez maintenant le renverser, faire mourir mes cousins et mon père! Ne vous étonnez donc pas si je prends leur défense en ce jour; et pour moi-même, je ne serois pas éloigné de venger le propre affront que vous me faites.»
Raoul l'entend: il en pense perdre la raison de fureur, et il couvre le baron d'outrages....
«Sire Raoul, vous avez tort et vous péchez: ma mère est brûlée, et mon cœur est plein de colère.--Je vous le redis; si Dieu me laisse vivre, je saurai me venger.»
Raoul l'a entendu et a branlé la tête.
«Si je ne te pardonnois pour la miséricorde de Dieu, je te ferois trancher tous les membres; il tient à bien peu de chose que tu ne sois déjà mort.»
«Tu es un bien mauvais ami, dit Bernier, de me récompenser de la sorte, moi qui t'aimois, moi qui proclamois tes louanges. Ah! si j'avois lacé mon heaume, je combattrois volontiers à pied, à cheval, contre le chevalier le mieux armé..... Je lui ferois voir qu'on n'est point félon, quand on n'a pas renié Dieu. Et vous-même, que je vois si courroucé, sire comte, non, pour l'archevêché de Reims, vous ne me frapperiez pas.»
Raoul a dressé la tête.--Il saisit un grand tronçon de pieu qu'un veneur a laissé à terre; il le soulève avec colère, et s'approchant de Bernier, il lui en fracasse la tête: Bernier voit le sang rougir son manteau d'hermine; il est éperdu.... Il embrasse Raoul avec rage, et c'en étoit fini.... Mais les chevaliers accourent et les séparent.
Bernier a appelé à haute voix son écuyer.
«Or tôt, mes armes, mon haubert, ma bonne épée et mon heaume. Je pars de cette cour sans délai!...»
Ce qui suit est le récit des guerres, des vengeances et des atrocités que fit naître cette querelle. Bernier, ayant quitté son maître, prit parti pour ses cousins, les fils d'Herbert de Vermandois; et le nouvel épisode qu'on va lire donnera une idée de la manière toute homérique dont nos premiers poètes français chantaient les combats et leurs sanglants effets.
COMBATS ET MORT DE RAOUL.
I.
IL a plu; et le champ de bataille est un marais trempé d'eau et de sang, car bien des barons sont morts en ce lieu. Les plus ardents destriers vont au pas, harassés qu'ils sont de fatigue; ils glissent, ils s'abattent sur la terre molle.
Voilà que le comte Ernaut de Douai rencontre le sire de Cambrai Raoul.
--«Par Dieu, Raoul, lui crie-t-il, nous ne serons amis que lorsque je t'aurai mis à merci et tué. Tu m'as occis mon neveu Bertolai et Richerin que j'aimois tant, et bien d'autres encore de mes amis que je ne verrai plus!»
--«Oui certes, dit Raoul, et ce n'est pas tout..... Toi-même, tu tomberas sous mes coups.»
--«Eh bien, par le corps saint Nicolas, je t'en défie, reprit Ernaut.--Ah! te voilà donc, Raoul de Cambrésis, que je n'ai vu depuis ce jour où mon cœur fut par toi tant navré. J'avois de ma femme deux petits enfants que j'envoyai à la cour du roi de Saint-Denis, et tu les fis mourir, traître! Tu es à toujours mon ennemi; et si cette épée que je tiens ne te coupe la tête, je ne me prise la valeur de deux parisis.»
--«En vérité, répond Raoul, tu t'estimes bien haut.... Je ne veux plus voir la cité de Cambrai si je ne te fais mentir à ta parole.»
Et les deux barons furieux éperonnent leurs destriers et se précipitent l'un contre l'autre, se donnant sur leurs écus des coups terribles. Mais ils sont protégés par leurs hauberts.--Bientôt ils sont désarçonnés: ils sautent à terre et tirent leurs glaives.
A cette vue les plus hardis chevaliers s'arrêtent épouvantés.
Le comte Raoul est un merveilleux baron pour sa force et son audace à manier ses armes. Il frappe Ernaut au chef et abat du coup les ornements de son heaume doré. Le fer auroit pénétré dans la tête sans la coiffe du haubert qu'il n'a pu traverser; mais glissant à gauche, l'épée coupe un quartier de l'écu avec deux cents mailles du haubert. Ernaut, étourdi du choc, trébuche; et glacé d'effroi, réclame le Dieu de toute justice..... «Aidez-moi, sainte Vierge Marie, et je rebâtirai le moustier d'Origni!»
Alors Ernaut, reprenant courage, se retourne plein de colère sur Raoul et lui assène de grands coups sur son heaume dont il brise les fleurs de lys..... Le sire de Cambrai a le visage et la bouche ensanglantés....--A son tour, il frappe Ernaut de sa tranchante épée, brise son heaume, et rabattant la lame à gauche avec une grande adresse, il lui coupe le poignet qui tombe serrant encore le bouclier.
Ernaut est anéanti de voir gésir à terre son poing et son écu, de voir couler le sang vermeil de sa blessure. Eperdu, il remonte à cheval et s'enfuit à travers les bruyères.
--Raoul se précipite sur ses pas.....
II.
Ernaut s'enfuit et Raoul le serre de près.... Mais voilà que son destrier s'est abattu et il va être atteint: effrayé alors, il s'arrête un moment au milieu du chemin et s'écrie à haute voix: «Grâce, Raoul! grâce, au nom de Dieu le créateur: si tu m'en veux de t'avoir frappé, eh bien, je serai ton homme lige; si cela te plaît, je t'abandonne Brabant et Hainaut..... Mes hoirs n'y pourront désormais prétendre l'espace d'un demi-pied.»
--Raoul a juré de ne rien écouter tant qu'il ne l'ait mis à mort.
III.
Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le poursuit et le presse... Il regarde de côté et aperçoit au loin son neveu, le noble baron Rocoul de Soissons, aussi neveu du comte Bernier. Il tourne vers lui sa course et l'appelle à grands cris; car il a peur de mourir.--«Beau neveu, protégez-moi contre la fureur de Raoul. Il m'a coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre; il me menace de m'arracher la tête.»
--Rocoul frémit à ces mots. «Oncle, dit-il, point ne vous sert de fuir; Raoul aura bataille.»
Et le vaillant chevalier pique son coursier de ses éperons d'or, brandit sa lance à manche de pommier et frappe Raoul sur son écu. Raoul riposte; et les lances se cassent sur les hauberts, sans que les deux chevaliers aient perdu les arçons.
A cette vue, le comte de Cambrai entre en fureur, saisit sa grande épée d'acier, brise le heaume de Rocoul, et la rabattant sur l'étrivière gauche, lui tranche le pied qui tombe avec l'éperon.
Raoul se réjouit à cet aspect, et d'un ton dédaigneux: «Vois, dit-il, Ernaut est manchot et toi boiteux; vous voilà bons à devenir l'un garde, l'autre portier.»
--«Mon oncle, dit Rocoul au comte de Douai, j'espérois vous venir en aide; mais, hélas! mon secours ne pourroit plus maintenant vous sauver.»
IV.
Ernaut s'enfuit à grands coups d'éperons, et Raoul au cœur félon le presse par-arrière. Il jure par le Dieu qui souffrit mort et passion qu'il ne le quittera qu'après lui avoir coupé la tête sous le menton.
--Ernaut regarde de côté et aperçoit le sire Herbert d'Ireçon, Wedon de Roie, Loys, Sanson et le comte Ybert, le père de Bernier. Il tourne vers eux sa course et les appelle à grands cris; car il a peur de mourir.--«Seigneurs, dit-il, bien devez-vous me protéger contre la fureur du comte Raoul, qui tant a tué de vos amis. Il m'a coupé le poing dont je tenois mon écu et qui seul pouvoit me défendre, et il menace de m'arracher la tête.»
Ybert l'entend et pense en perdre la raison; il lance son bon destrier, brandit sa haste, déroule le gonfalon, frappe et brise l'écu de Raoul. Le fer a percé les mailles du haubert et glisse sur le côté.
Ce fut merveille s'il ne fut pas occis alors ou bien fait prisonnier; car plus de quarante chevaliers ennemis l'entouroient déjà, quand à toutes brides accourut Géri d'Arras, en compagnie de quatre cents guerriers.
Alors recommence un choc terrible, et l'on voit la terre se joncher de pieds, de poings, de têtes coupées. Les cadavres et les blessés sont là étendus, la bouche béante, et l'herbe est tout ensanglantée. L'épée à la main, le comte Raoul est toujours au plus fort du combat, et en ce jour il a sevré bien des âmes de leurs corps; il a fait veuves bien des dames; car plus de quatorze barons sont tombés sous ses coups.
Ernaut a vu tout cela le cœur dolent, et il a réclamé Dieu le Sauveur des âmes. «Sainte Marie, Mère couronnée, ayez pitié de moi!»
V.
Et il se remet à fuir dans la vallée....
Raoul a levé la tête, l'a aperçu, et déjà s'est précipité sur ses pas, en lui criant de toute la force de ses poumons: «Ernaut! j'ai désiré ta mort, et ce glaive me va satisfaire.»
«Je n'en puis; mais, sire, puisque telle est ma destinée, répond Ernaut, pour qui toute joie et tout espoir sont perdus, hélas! point ne me sert de me défendre.»
Et il s'enfuit, ne sachant où se blottir. Telle peur il a, qu'à peine il se peut soutenir; et il sent que Raoul approche et va l'atteindre! «Grâce! Raoul, merci, crie-t-il, je suis jeune encore et ne veux pas mourir; je me ferai moine et servirai Dieu.... Tous mes fiefs seront à toi.....
--«Non, dit Raoul, il est temps d'en finir; ce fer va te couper le cou. Ni hommes, ni saints, ni Dieu ne pourroient te sauver.»
A ces paroles, Ernaut jette un soupir....
Mais son cœur lui revint aussitôt, car il a entendu renier Dieu.
--«Raoul, vil mécréant, lui crie-t-il, en hochant la tête, trop plein d'orgueil, de félonie et d'outrecuidance, chien enragé qui renie Dieu et son amitié, sache bien que si le Roi de gloire avoit pitié de moi, tu ne me frapperois pas!...»
VI.
Et il s'enfuit à coups d'éperons, tenant en sa main l'épée qu'il a tirée du fourreau.
Quand il a quelque avance, il regarde devant lui, et voit venir Bernier équipé à merveille, muni de belles armes, de haubert, de heaume, d'écu et d'épée. A cet aspect Ernaut tressaille de joie et plus ne songe à son poing. Il a dirigé son cheval vers lui.--«Grâce, sire Bernier, aie de moi pitié! vois mon bras; c'est Raoul qui m'a meurtri de la sorte.»
--Bernier l'entend, il frémit et frissonne jusqu'aux ongles des pieds.--«Oncle Ernaut, s'écrie-t-il, point ne vous sert de trembler, et je vais implorer pour vous mon ancien maître.»
Puis, s'appuyant sur le cou de son destrier:
«Eh! sire Raoul, clame-t-il à haute voix, fils de femme légitime, c'est toi qui m'adoubas chevalier, je le sais, mais depuis tu m'as fait payer bien cher cet honneur..... Tu as brûlé ma mère dans l'église d'Origni; tu as occis maints de nos vaillants amis, et à moi-même, tu m'as brisé la tête; je sais aussi que tu m'offris une amende; tu voulois me donner cent bons coursiers, cent mulets, cent palefrois de prix, cent écus et cent hauberts doublés; je n'acceptai pas, car la vue de mon sang m'avoit mis en fureur, et les braves chevaliers, mes amis, ne m'ont jamais blâmé. Mais si en ce jour tu me fesois la même offre, oh! je l'accepterois et pardonnerois tout; je te le jure par saint Riquier. De la sorte, la guerre seroit finie; car mes parents apaiseroient leur colère, et je te ferois bailler la suzeraineté de toutes nos terres.... Mais, au nom du Dieu juste, calme-toi et ne reste pas sans pitié. Pas ne te sert de poursuivre cet homme qui a perdu son poing et est à demi mort.»
Raoul, à ces mots, est exaspéré de fureur; il se dresse sur ses étriers qui ploient, et fait cambrer sous lui son destrier. «Bâtard, dit-il, bien savez-vous plaider; mais vos flatteries ne vous serviront pas, car vous ne sortirez de ces lieux avec votre tête.»
--«Oh! alors, répond Bernier, mon courroux est légitime....»
Et voyant que sa prière n'a point servi, Bernier pique son destrier et court sur Raoul qui se précipite à sa rencontre. Ils se portent de grands coups sur leurs écus, et se vont pourfendant leurs armures.... Mais Raoul se rue avec tant de violence contre Bernier, que bouclier et haubert ne lui auroient pas plus servi qu'un gant, et qu'il seroit mort sur le coup, si Dieu et le bon droit n'avoient été pour lui. Il esquive le fer qui glisse à côté.
VII.
Bernier alors prenant sa revanche frappe avec fureur le comte Raoul, coupe son heaume luisant, en fracasse les garnitures et tranche la coiffe du haubert.--Le glaive a coulé dans la cervelle.--Raoul incline la tête et tombe de cheval.
--En vain il songe à se relever..... A grands efforts il tire son épée d'acier, et on le vit alors la dressant en l'air chercher où il pourroit frapper; mais bientôt son bras retombe vers la terre, et c'est avec bien de la peine qu'il parvient à retirer son fer fiché dans le gazon. Déjà sa belle bouche commence à se rétrécir; son œil si vif s'obscurcit, et en cet instant il réclame le Dieu du Ciel.--«Hélas! glorieux Père, Seigneur tout-puissant, combien je me sens foiblir; tout-à-l'heure encore, plus d'espoir à ceux qui s'offroient à mes coups; et maintenant..... Je me battois pour un fief; désormais je n'aurai besoin de celui-là ni d'un autre..... Secourez-moi, douce Dame du ciel!...»
--Bernier à ces paroles pense perdre la raison, et se prenant à larmoyer sous son heaume: