Fort comme la mort

Chapter 7

Chapter 73,875 wordsPublic domain

Et il écoutait, saisi par un trouble croissant, il épiait, il attendait, au milieu des phrases de cette fillette presque étrangère à son coeur, un mot, un son, un rire, qui semblaient restés dans sa gorge depuis la jeunesse de sa mère. Des intonations, parfois, le faisaient frémir d'étonnement. Certes, il y avait entre leurs paroles des dissemblances telles qu'il n'en avait pas, tout de suite, remarqué les rapports, telles que, souvent même, il ne les confondait plus du tout; mais cette différence ne rendait que plus saisissants les brusques réveils du parler maternel. Jusqu'ici, il avait constaté la ressemblance de leurs visages d'un oeil amical et curieux, mais voilà que le mystère de cette voix ressuscitée les mêlait d'une telle façon qu'en détournant la tête pour ne plus voir la jeune fille il se demandait par moments si ce n'était pas la comtesse qui lui parlait ainsi; douze ans plus tôt.

Puis, lorsqu'halluciné par cette évocation il se retournait vers elle, il retrouvait encore, à la rencontre de son regard, un peu de cette défaillance que jetait en lui, aux premiers temps de leur tendresse, l'oeil de la mère.

Ils avaient fait déjà trois fois le tour du parc, repassant toujours devant les mêmes personnes, les mêmes nourrices, les mêmes enfants.

Annette, à présent, inspectait les hôtels qui entourent ce jardin, et demandait les noms de leurs habitants.

Elle voulait tout savoir sur toutes ces gens, interrogeait avec une curiosité vorace, semblait emplir de renseignements sa mémoire de femme, et, la figure éclairée par l'intérêt, écoutait des yeux autant que de l'oreille.

Mais en arrivant au pavillon qui sépare les deux portes sur le boulevard extérieur, Bertin s'aperçut que quatre heures allaient sonner.

--Oh! dit-il, il faut rentrer.

Et ils gagnèrent doucement le boulevard Malesherbes.

Quand il eut quitté la jeune fille, le peintre descendit vers la place de la Concorde, pour faire une visite sur l'autre rive de la Seine.

Il chantonnait, il avait envie de courir, il aurait volontiers sauté par-dessus les bancs, tant il se sentait agile. Paris lui paraissait radieux, plus joli que jamais. «Décidément, pensait-il, le printemps revernit tout le monde.»

Il était dans une de ces heures où l'esprit excité comprend tout avec plus de plaisir, où l'oeil voit mieux, semble plus impressionnable et plus clair, où l'on goûte une joie plus vive à regarder et à sentir, comme si une main toute-puissante venait de rafraîchir toutes les couleurs de la terre, de ranimer tous les mouvements des êtres, et de remonter en nous, ainsi qu'une montre qui s'arrête, l'activité des sensations.

Il pensait, en cueillant du regard mille choses amusantes:--«Dire qu'il y a des moments où je ne trouve pas de sujets à peindre!»

Et il se sentait l'intelligence si libre et si clairvoyante que toute son oeuvre d'artiste lui parut banale, et qu'il concevait une nouvelle manière d'exprimer la vie, plus vraie et plus originale. Et soudain, l'envie de rentrer et de travailler le saisit, le fit retourner sur ses pas et s'enfermer dans son atelier.

Mais dès qu'il fut seul en face de la toile commencée, cette ardeur qui lui brûlait le sang tout à l'heure, s'apaisa tout à coup. Il se sentit las, s'assit sur son divan et se remit à rêvasser.

L'espèce d'indifférence heureuse dans laquelle il vivait, cette insouciance d'homme satisfait dont presque tous les besoins sont apaisés, s'en allait de son coeur tout doucement, comme si quelque chose lui eût manqué. Il sentait sa maison vide, et désert son grand atelier. Alors, en regardant autour de lui, il lui sembla voir passer l'ombre d'une femme dont la présence lui était douce. Depuis longtemps, il avait oublié les impatiences d'amant qui attend le retour d'une maîtresse, et voilà que, subitement, il la sentait éloignée et la désirait près de lui avec un énervement de jeune homme.

Il s'attendrissait à songer combien ils s'étaient aimés, et il retrouvait en tout ce vaste appartement où elle était si souvent venue, d'innombrables souvenirs d'elle, de ses gestes, de ses paroles, de ses baisers. Il se rappelait certains jours, certaines heures, certains moments; et il sentait autour de lui le frôlement de ses caresses anciennes.

Il se releva, ne pouvant plus tenir en place, et se mit à marcher en songeant de nouveau que, malgré cette liaison dont son existence avait été remplie, il demeurait bien seul, toujours seul. Après les longues heures de travail, quand il regardait autour de lui, étourdi par ce réveil de l'homme qui rentre dans la vie, il ne voyait et ne sentait que des murs à la portée de sa main et de sa voix. Il avait dû, n'ayant pas de femme en sa maison et ne pouvant rencontrer qu'avec des précautions de voleur celle qu'il aimait, traîner ses heures désoeuvrées en tous les lieux publics où l'on trouve, où l'on achète, des moyens quelconques de tuer le temps. Il avait des habitudes au Cercle, des habitudes au Cirque et à l'Hippodrome, à jour fixe, des habitudes à l'Opéra, des habitudes un peu partout, pour ne pas rentrer chez lui où il serait demeuré avec joie sans doute s'il y avait vécu près d'elle.

Autrefois, en certaines heures de tendre affolement, il avait souffert d'une façon cruelle de ne pouvoir la prendre et la garder avec lui; puis son ardeur se modérant, il avait accepté sans révolte leur séparation et sa liberté; maintenant il les regrettait de nouveau comme s'il recommençait à l'aimer.

Et ce retour de tendresse l'envahissait ainsi brusquement, presque sans raison, parce qu'il faisait beau dehors, et, peut-être, parce qu'il avait reconnu tout à l'heure la voix rajeunie de cette femme. Combien peu de chose il faut pour émouvoir le coeur d'un homme, d'un homme vieillissant, chez qui le souvenir se fait regret!

Comme autrefois, le besoin de la revoir lui venait, entrait dans son esprit et dans sa chair à la façon d'une fièvre; et il se mit à penser à elle un peu comme font les jeunes amoureux, en l'exaltant en son coeur et en s'exaltant lui-même pour la désirer davantage; puis il se décida, bien qu'il l'eût vue dans la matinée, à aller lui demander une tasse de thé, le soir même.

Les heures lui parurent longues, et, en sortant pour descendre au boulevard Malesherbes, une peur vive le saisit de ne pas la trouver et d'être forcé de passer encore cette soirée tout seul, comme il en avait passé bien d'autres, pourtant.

A sa demande:--«La comtesse est-elle chez elle?»--le domestique répondant:--«Oui, Monsieur»--fit entrer de la joie en lui.

Il dit, d'un ton radieux:--«C'est encore moi»--en apparaissant au seuil du petit salon où les deux femmes travaillaient sous les abat-jour roses d'une lampe à double foyer en métal anglais, portée sur une tige haute et mince.

La comtesse s'écria:

--Comment, c'est vous? Quelle chance!

--Mais, oui. Je me suis senti très solitaire, et je suis venu.

--Comme c'est gentil!

--Vous attendez quelqu'un?

--Non ..., peut-être ..., je ne sais jamais.

Il s'était assis et regardait avec un air de dédain le tricot gris en grosse laine qu'elles confectionnaient vivement au moyen de longues aiguilles en bois.

Il demanda:

--Qu'est-ce que cela?

--Des couvertures.

--De pauvres?

--Oui, bien entendu.

--C'est très laid.

--C'est très chaud.

--Possible, mais c'est très laid, surtout dans un appartement Louis XV, où tout caresse l'oeil. Si ce n'est pour vos pauvres, vous devriez, pour vos amis, faire vos charités plus élégantes.

--Mon Dieu, les hommes!--dit-elle en haussant les épaules--mais on en prépare partout en ce moment, de ces couvertures-là.

--Je le sais bien, je le sais trop. On ne peut plus faire une visite le soir, sans voir traîner cette affreuse loque grise sur les plus jolies toilettes et sur les meubles les plus coquets. On a, ce printemps, la bienfaisance de mauvais goût.

La comtesse, pour juger s'il disait vrai, étendit le tricot qu'elle tenait sur la chaise de soie inoccupée à côté d'elle, puis elle convint avec indifférence:

--Oui, en effet, c'est laid.

Et elle se remit à travailler. Les deux têtes voisines, penchées sous les deux lumières toutes proches, recevaient dans les cheveux une coulée de lueur rose qui se répandait sur la chair des visages, sur les robes et sur les mains remuantes; et elles regardaient leur ouvrage avec cette attention légère et continue des femmes habituées à ces besognes des doigts, que l'oeil suit sans que l'esprit y songe.

Aux quatre coins de l'appartement, quatre autres lampes en porcelaine de Chine, portées sur des colonnes anciennes de bois doré, répandaient sur les tapisseries une lumière douce et régulière, atténuée par des transparents de dentelle jetés sur les globes.

Bertin prit un siège très bas, un fauteuil nain, où il pouvait tout juste s'asseoir, mais qu'il avait toujours préféré pour causer avec la comtesse, en demeurant presque à ses pieds.

Elle lui dit:

--Vous avez fait une longue promenade avec Nané, tantôt, dans le parc.

--Oui. Nous avons bavardé comme de vieux amis. Je l'aime beaucoup, votre fille. Elle vous ressemble tout à fait. Quand elle prononce certaines phrases, on croirait que vous avez oublié votre voix dans sa bouche.

--Mon mari me l'a déjà dit bien souvent.

Il les regardait travailler, baignées dans la clarté des lampes, et la pensée dont il souffrait souvent, dont il avait encore souffert dans le jour, le souci de son hôtel désert, immobile, silencieux, froid, quel que soit le temps, quel que soit le feu des cheminées et du calorifère, le chagrina comme si, pour la première fois, il comprenait bien son isolement.

Oh! comme il aurait décidément voulu être le mari de cette femme, et non son amant! Jadis il désirait l'enlever, la prendre à cet homme, la lui voler complètement. Aujourd'hui il le jalousait ce mari trompé qui était installé près d'elle pour toujours, dans les habitudes de sa maison et dans le câlinement de son contact. En la regardant, il se sentait le coeur tout rempli de choses anciennes revenues qu'il aurait voulu lui dire. Vraiment il l'aimait bien encore, même un peu plus, beaucoup plus aujourd'hui qu'il n'avait fait depuis longtemps; et ce besoin de lui exprimer ce rajeunissement dont elle serait si contente, lui faisait désirer qu'on envoyât se coucher la jeune fille, le plus vite possible.

Obsédé par cette envie d'être seul avec elle, de se rapprocher jusqu'à ses genoux où il poserait sa tête, de lui prendre les mains dont s'échapperaient la couverture du pauvre, les aiguilles de bois, et la pelotte de laine qui s'en irait sous un fauteuil au bout d'un fil déroulé, il regardait l'heure, ne parlait plus guère et trouvait que vraiment on a tort d'habituer les fillettes à passer la soirée avec les grandes personnes.

Des pas troublèrent le silence du salon voisin, et le domestique, dont la tête apparut, annonça:

--M. de Musadieu.

Olivier Bertin eut une petite rage comprimée, et quand il serra la main de l'inspecteur des Beaux-Arts, il se sentit une envie de le prendre par les épaules et de le jeter dehors.

Musadieu était plein de nouvelles: le ministère allait tomber, et on chuchotait un scandale sur le marquis de Rocdiane. Il ajouta en regardant la jeune fille: «Je conterai cela un peu plus tard.»

La comtesse leva les yeux sur la pendule et constata que dix heures allaient sonner.

--Il est temps de te coucher, mon enfant, dit-elle à sa fille.

Annette, sans répondre, plia son tricot, roula sa laine, baisa sa mère sur les joues, tendit la main aux deux hommes et s'en alla prestement, comme si elle eût glissé sans agiter l'air en passant.

Quand elle fut sortie:

--Eh bien, votre scandale? demanda la comtesse.

On prétendait que le marquis de Rocdiane, séparé à l'amiable de sa femme qui lui payait une rente jugée par lui insuffisante, avait trouvé, pour la faire doubler, un moyen sûr et singulier. La marquise, suivie sur son ordre, s'était laissé surprendre en flagrant délit, et avait dû racheter par une pension nouvelle le procès-verbal dressé par le commissaire de police.

La comtesse écoutait, le regard curieux, les mains immobiles, tenant sur ses genoux l'ouvrage interrompu.

Bertin, que la présence de Musadieu exaspérait depuis le départ de la jeune fille, se fâcha, et affirma avec une indignation d'homme qui sait et qui n'a voulu parler à personne de cette calomnie, que c'était là un odieux mensonge, un de ces honteux potins que les gens du monde ne devraient jamais écouter ni répéter. Il se fâchait, debout maintenant contre la cheminée, avec des airs nerveux d'homme disposé à faire de cette histoire une question personnelle.

Rocdiane était son ami, et si on avait pu, en certains cas, lui reprocher sa légèreté, on ne pouvait l'accuser ni même le soupçonner d'aucune action vraiment suspecte. Musadieu, surpris, et embarrassé, se défendait, reculait, s'excusait.

--Permettez, disait-il, j'ai entendu ce propos tout à l'heure chez la duchesse de Mortemain.

Bertin demanda:

--Qui vous à raconté cela? Une femme, sans doute?

--Non, pas du tout, le marquis de Farandal.

Et le peintre, crispé, répondit:

--Cela ne m'étonne pas de lui!

Il y eut un silence. La comtesse se remit à travailler. Puis Olivier reprit d'une voix calmée:

--Je sais pertinemment que cela est faux.

Il ne savait rien, entendant parler pour la première fois de cette aventure.

Musadieu se préparait une retraite, sentant la situation dangereuse, et il parlait déjà de s'en aller pour faire une visite aux Corbelle, quand le comte de Guilleroy parut, revenant de dîner en ville.

Bertin se rassit, accablé, désespérant à présent de se débarrasser du mari.

--Vous ne savez pas, dit le comte, le gros scandale qui court ce soir?

Comme personne ne répondait, il reprit:

--Il paraît que Rocdiane a surpris sa femme en conversation criminelle et lui fait payer fort cher cette indiscrétion.

Alors Bertin, avec des airs désolés, avec du chagrin dans la voix et dans le geste, posant une main sur le genou de Guilleroy, répéta en termes amicaux et doux ce que tout à l'heure il avait paru jeter au visage de Musadieu.

Et le comte, à moitié convaincu, fâché d'avoir répété à la légère une chose douteuse et peut-être compromettante, plaidait son ignorance et son innocence. On raconte en effet tant de choses fausses et méchantes!

Soudain, tous furent d'accord sur ceci: que le monde accuse, soupçonne et calomnie avec une déplorable facilité. Et ils parurent convaincus tous les quatre, pendant cinq minutes, que tous les propos chuchotés sont mensonges, que les femmes n'ont jamais les amants qu'on leur suppose, que les hommes ne font jamais les infamies qu'on leur prête, et que la surface, en somme, est bien plus vilaine que le fond.

Bertin, qui n'en voulait plus à Musadieu depuis l'arrivée de Guilleroy, lui dit des choses flatteuses, le mit sur les sujets qu'il préférait, ouvrit la vanne de sa faconde. Et le comte semblait content comme un homme qui porte partout avec lui l'apaisement et la cordialité.

Deux domestiques, venus à pas sourds sur les tapis, entrèrent portant la table à thé où l'eau bouillante fumait dans un joli appareil tout brillant, sous la flamme bleue d'une lampe à esprit-de-vin.

La comtesse se leva, prépara la boisson chaude avec les précautions et les soins que nous ont apportés les Russes, puis offrit une tasse à Musadieu, une autre à Bertin, et revint avec des assiettes contenant des sandwichs aux foies gras et de menues pâtisseries autrichiennes et anglaises.

Le comte s'étant approché de la table mobile où s'alignaient aussi des sirops, des liqueurs et des verres, fit un grog, puis, discrètement, glissa dans la pièce voisine et disparut.

Bertin, de nouveau, se trouva seul en face de Musadieu, et le désir soudain le reprit de pousser dehors ce gêneur qui, mis en verve, pérorait, semait des anecdotes, répétait des mots, en faisait lui-même. Et le peintre, sans cesse, consultait la pendule dont la longue aiguille approchait de minuit.

La comtesse vit son regard, comprit qu'il cherchait à lui parler, et, avec cette adresse des femmes du monde habiles à changer par des nuances le ton d'une causerie et l'atmosphère d'un salon, à faire comprendre, sans rien dire, qu'on doit rester ou qu'on doit partir, elle répandit, par sa seule attitude, par l'air de son visage et l'ennui de ses yeux, du froid autour d'elle, comme si elle venait d'ouvrir une fenêtre.

Musadieu sentit ce courant d'air glaçant ses idées, et, sans qu'il se demandât pourquoi, l'envie se fit en lui de se lever et de s'en aller.

Bertin, par savoir-vivre, imita son mouvement. Les deux hommes se retirèrent ensemble en traversant les deux salons, suivis par la comtesse, qui causait toujours avec le peintre. Elle le retint sur le seuil de l'antichambre pour une explication quelconque, pendant que Musadieu, aidé d'un valet de pied, endossait son paletot. Comme Mme de Guilleroy parlait toujours à Bertin, l'inspecteur des Beaux-Arts, ayant attendu quelques secondes devant la porte de l'escalier tenue ouverte par l'autre domestique, se décida à sortir seul pour ne point rester debout en face du valet.

La porte doucement fut refermée sur lui, et la cornasse dit à l'artiste avec une parfaite aisance:

--Mais, au fait, pourquoi partez-vous si vite? il n'est pas minuit. Restez donc encore un peu.

Et ils rentrèrent ensemble dans le petit salon.

Dès qu'ils furent assis:

--Dieu! que cet animal m'agaçait! dit-il.

--Et pourquoi?

--Il me prenait un peu de vous.

--Oh! pas beaucoup.

--C'est possible, mais il me gênait.

--Vous êtes jaloux?

--Ce n'est pas être jaloux que de trouver un homme encombrant.

Il avait repris son petit fauteuil, et, tout près d'elle maintenant, il maniait entre ses doigts l'étoffe de sa robe en lui disant quel souffle chaud lui passait dans le coeur, ce jour-là.

Elle écoutait, surprise, ravie, et doucement elle posa une main dans ses cheveux blancs qu'elle caressait doucement, comme pour le remercier.

--Je voudrais tant vivre près de vous! dit-il.

Il songeait toujours à ce mari couché, endormi sans doute dans une chambre voisine, et il reprit:

--Il n'y a vraiment que le mariage pour unir deux existences.

Elle murmura:

--Mon pauvre ami!--pleine de pitié pour lui, et aussi pour elle.

Il avait posé sa joue sur les genoux de la comtesse, et la regardait avec tendresse, avec une tendresse un peu mélancolique, un peu douloureuse, moins ardente que tout à l'heure, quand il était séparé d'elle par sa fille, son mari et Musadieu.

Elle dit, avec, un sourire, en promenant toujours ses doigts légers sur la tête d'Olivier:

--Dieu, que vous êtes blanc! Vos derniers cheveux noirs ont disparu.

--Hélas! je le sais, ça va vite.

Elle eut peur de l'avoir attristé.

--Oh! vous étiez gris très jeune, d'ailleurs. Je vous ai toujours connu poivre et sel.

--Oui, c'est vrai.

Pour effacer tout à fait la nuance de regret qu'elle avait provoquée elle se pencha et, lui soulevant la tête entre ses deux mains, mit sur son front des baisers lents et tendres, ces longs baisers qui semblent ne pas devoir finir.

Puis ils se regardèrent, cherchant à voir au fond de leurs yeux le reflet de leur affection.

--Je voudrais bien, dit-il, passer une journée entière près de vous.

Il se sentait tourmenté obscurément par d'inexprimables besoins d'intimité.

Il avait cru, tout à l'heure, que le départ des gens qui étaient là suffirait à réaliser ce désir éveillé depuis le matin, et maintenant qu'il demeurait seul avec sa maîtresse, qu'il avait sur le front la tiédeur de ses mains, et contre la joue, à travers sa robe, la tiédeur de son corps, il retrouvait en lui le même trouble, la même envie d'amour inconnue et fuyante.

Et il s'imaginait à présent que, hors de cette maison, dans les bois peut-être où ils seraient tout à fait seuls, sans personne autour d'eux, cette inquiétude de son coeur serait satisfaite et calmée.

Elle répondit:

--Que vous êtes enfant! Mais nous nous voyons presque chaque jour.

Il la supplia de trouver le moyen de venir déjeuner avec lui, quelque part aux environs de Paris, comme ils avaient fait jadis quatre ou cinq fois.

Elle s'étonnait de ce caprice, si difficile à réaliser, maintenant que sa fille était revenue.

Elle essayerait cependant, dès que son mari irait aux Ronces, mais cela ne se pourrait faire qu'après le vernissage qui avait lieu le samedi suivant.

--Et d'ici là, dit-il, quand vous verrai-je?

--Demain soir, chez les Corbelle. Venez en outre ici, jeudi, à trois heures, si vous êtes libre, et je crois que nous devons dîner ensemble vendredi chez la duchesse.

--Oui, parfaitement.

Il se leva.

---Adieu.

--Adieu, mon ami.

Il restait debout sans se décider à partir, car il n'avait presque rien trouvé de tout ce qu'il était venu lui dire, et sa pensée restait pleine de choses inexprimées, gonflée d'effusions vagues qui n'étaient point sorties.

Il répéta «Adieu», en lui prenant les mains.

--Adieu, mon ami.

--Je vous aime.

Elle lui jeta un de ces sourires où une femme montre à un homme, en une seconde, tout ce qu'elle lui a donné.

Le coeur vibrant, il répéta pour la troisième fois:

--Adieu.

Et il partit.

IV

On eût dit que toutes les voitures de Paris faisaient, ce jour-là, un pèlerinage au Palais de l'Industrie. Dès neuf heures du matin, elles arrivaient par toutes les rues, par les avenues et les ponts, vers cette halle aux beaux-arts où le Tout-Paris artiste invitait le Tout-Paris mondain à assister au vernissage simulé de trois mille quatre cents tableaux.

Une queue de foule se pressait aux portes, et, dédaigneuse de la sculpture, montait tout de suite aux galeries de peinture. Déjà, en gravissant les marches, on levait les yeux vers les toiles exposées sur les murs de l'escalier où l'on accroche la catégorie spéciale des peintres de vestibule qui ont envoyé soit des oeuvres de proportions inusitées, soit des oeuvres qu'on n'a pas osé refuser. Dans le salon carré, c'était une bouillie de monde grouillante et bruissante. Les peintres, en représentation jusqu'au soir, se faisaient reconnaître à leur activité, à la sonorité de leur voix, à l'autorité de leurs gestes. Ils commençaient à traîner des amis par la manche vers des tableaux qu'ils désignaient du bras, avec des exclamations et une mimique énergique de connaisseurs. On en voyait de toutes sortes, de grands à longs cheveux, coiffés de chapeaux mous gris ou noirs, de formes inexprimables, larges et ronds comme des toits, avec des bords en pente ombrageant le torse entier de l'homme. D'autres étaient petits, actifs, fluets ou trapus, cravatés d'un foulard, vêtus de vestons ou ensaqués en de singuliers costumes spéciaux à la classe des rapins.

Il y avait le clan des élégants, des gommeux, des artistes du boulevard, le clan des académiques, corrects et décorés de rosettes rouges, énormes ou microscopiques, selon leur conception de l'élégance et du bon ton, le clan des peintres bourgeois assistés de la famille entourant le père comme un choeur triomphal.

Sur les quatre panneaux géants, les toiles admises à l'honneur du salon carré éblouissaient, dès l'entrée, par l'éclat des tons et le flamboiement des cadres, par une crudité de couleurs neuves, avivées par le vernis, aveuglantes sous le jour brutal tombé d'en haut.

Le portrait du Président de la République faisait face à la porte, tandis que, sur un autre mur, un général chamarré d'or, coiffé d'un chapeau à plumes d'autruche et culotté de drap rouge, voisinait avec des nymphes toutes nues sous des saules et avec un navire en détresse presque englouti sous une vague. Un évêque d'autrefois excommuniant un roi barbare, une rue d'Orient pleine de pestiférés morts, et l'Ombre du Dante en excursion aux Enfers, saisissaient et captivaient le regard avec une violence irrésistible d'expression.