Fort comme la mort

Chapter 3

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Mais au lieu de s'affoler sous la douleur qu'elle attendait et dont elle redoutait l'atteinte, son coeur, au sortir de cette catastrophe, restait calme et paisible; il battait lentement, doucement, après cette chute dont son âme était accablée, et ne semblait point prendre part à l'effarement de son esprit.

Elle répéta, à voix haute, comme pour l'entendre et s'en convaincre: «Voilà, je suis une femme perdue.» Aucun écho de souffrance ne répondit dans sa chair à cette plainte de sa conscience.

Elle se laissa bercer quelque temps par le mouvement du fiacre, remettant à tout à l'heure les raisonnements qu'elle aurait à faire sur cette situation cruelle. Non, elle ne souffrait pas. Elle avait peur de penser, voilà tout, peur de savoir, de comprendre et de réfléchir; mais, au contraire, il lui semblait sentir dans l'être obscur et impénétrable que crée en nous la lutte incessante de nos penchants et de nos volontés, une invraisemblable quiétude.

Après une demi-heure, peut-être, de cet étrange repos, comprenant enfin que le désespoir appelé ne viendrait pas, elle secoua cette torpeur et murmura: «C'est drôle, je n'ai presque pas de chagrin.»

Alors elle commença à se faire des reproches. Une colère s'élevait en elle, contre son aveuglement et sa faiblesse. Comment n'avait-elle pas prévu cela? compris que l'heure de cette lutte devait venir? que cet homme lui plaisait assez pour la rendre lâche? et que dans les coeurs les plus droits le désir souffle parfois comme un coup de vent qui emporte la volonté.

Mais quand elle se fut durement réprimandée et méprisée, elle se demanda avec terreur ce qui allait arriver.

Son premier projet fut de rompre avec le peintre et de ne le plus jamais revoir.

A peine eut-elle pris cette résolution que mille raisons vinrent aussitôt la combattre.

Comment expliquerait-elle cette brouille? Que dirait-elle à son mari? La vérité soupçonnée ne serait-elle pas chuchotée, puis répandue partout?

Ne valait-il pas mieux, pour sauver les apparences, jouer vis-à-vis d'Olivier Bertin lui-même l'hypocrite comédie de l'indifférence et de l'oubli, et lui montrer qu'elle avait effacé cette minute de sa mémoire et de sa vie?

Mais le pourrait-elle? aurait-elle l'audace de paraître ne se rappeler rien, de regarder avec un étonnement indigné en lui disant: «Que me voulez-vous?» l'homme dont vraiment elle avait partagé la rapide et brutale émotion?

Elle réfléchit longtemps et s'y décida néanmoins, aucune autre solution ne lui paraissant possible.

Elle irait chez lui le lendemain, avec courage, et lui ferait comprendre aussitôt ce qu'elle voulait, ce qu'elle exigeait de lui. Il fallait que jamais un mot, une allusion, un regard, ne pût lui rappeler cette honte.

Après avoir souffert, car il souffrirait aussi, il en prendrait assurément son parti, en homme loyal et bien élevé, et demeurerait dans l'avenir ce qu'il avait été jusque-là.

Dès que cette nouvelle résolution fut arrêtée, elle donna au cocher son adresse, et rentra chez elle, en proie à un abattement profond, à un désir de se coucher, de ne voir personne, de dormir, d'oublier. S'étant enfermée dans sa chambre, elle demeura jusqu'au dîner étendue sur sa chaise longue, engourdie, ne voulant plus occuper son âme de cette pensée pleine de dangers.

Elle descendit à l'heure précise, étonnée d'être si calme et d'attendre son mari avec sa figure ordinaire. Il parut, portant dans ses bras leur fille; elle lui serra la main et embrassa l'enfant, sans qu'aucune angoisse l'agitât.

M. de Guilleroy s'informa de ce qu'elle avait fait. Elle répondit avec indifférence, qu'elle avait posé comme tous les jours.

--Et le portrait, est-il beau? dit-il.

--Il vient fort bien.

A son tour, il parla de ses affaires qu'il aimait raconter en mangeant, de la séance de la Chambre et de la discussion du projet de loi sur la falsification des denrées.

Ce bavardage, qu'elle supportait bien d'ordinaire, l'irrita, lui fit regarder avec plus d'attention l'homme vulgaire et phraseur qui s'intéressait à ces choses; mais elle souriait en l'écoutant, et répondait aimablement, plus gracieuse même que de coutume, plus complaisante pour ces banalités. Elle pensait en le regardant: «Je l'ai trompé. C'est mon mari, et je l'ai trompé. Est-ce bizarre? Rien ne peut plus empêcher cela, rien ne peut plus effacer cela! J'ai fermé les yeux. J'ai consenti pendant quelques secondes, pendant quelques secondes seulement, au baiser d'un homme, et je ne suis plus une honnête femme. Quelques secondes dans ma vie, quelques secondes qu'on ne peut supprimer, ont amené pour moi ce petit fait irréparable, si grave, si court, un crime, le plus honteux pour une femme... et je n'éprouve point de désespoir. Si on me l'eût dit hier, je ne l'aurais pas cru. Si on me l'eût affirmé, j'aurais aussitôt songé aux affreux remords dont je devrais être aujourd'hui déchirée. Et je n'en ai pas, presque pas.»

M. de Guilleroy sortit après dîner, comme il faisait presque tous les jours.

Alors elle prit sur ses genoux sa petite fille et pleura en l'embrassant; elle pleura des larmes sincères, larmes de la conscience, non point larmes du coeur.

Mais elle ne dormit guère.

Dans les ténèbres de sa chambre, elle se tourmenta davantage des dangers que pouvait lui créer l'attitude du peintre; et la peur lui vint de l'entrevue du lendemain et des choses qu'il lui faudrait dire, en le regardant en face.

Levée tôt, elle demeura sur sa chaise longue durant toute la matinée, s'efforçant de prévoir ce qu'elle avait à craindre, ce qu'elle aurait à répondre, d'être prête pour toutes les surprises.

Elle partit de bonne heure, afin de réfléchir encore en marchant.

Il ne l'attendait guère et se demandait, depuis la veille, ce qu'il devait faire vis-à-vis d'elle.

Après son départ, après cette fuite, à laquelle il n'avait pas osé s'opposer, il était demeuré seul, écoutant encore, bien qu'elle fût loin déjà, le bruit de ses pas, de sa robe, et de la porte retombant, poussée par une main éperdue.

Il restait debout, plein d'une joie ardente, profonde, bouillante. Il l'avait prise, elle! Cela s'était passé entre eux! Était-ce possible? Après la surprise de ce triomphe, il le savourait, et pour le mieux goûter, il s'assit, se coucha presque sur le divan où il l'avait possédée.

Il y resta longtemps, plein de cette pensée qu'elle était sa maîtresse, et qu'entre eux, entre cette femme qu'il avait tant désirée et lui, s'était noué en quelques moments le lien mystérieux qui attache secrètement deux êtres l'un à l'autre. Il gardait en toute sa chair encore frémissante le souvenir aigu de l'instant rapide où leurs lèvres s'étaient rencontrées, où leurs corps s'étaient unis et mêlés pour tressaillir ensemble du grand frisson de la vie.

Il ne sortit point ce soir-là, pour se repaître de cette pensée; il se coucha tôt, tout vibrant de bonheur.

A peine éveillé, le lendemain, il se posa cette question: «Que dois-je faire?» A une cocotte, à une actrice, il eût envoyé des fleurs ou même un bijou; mais il demeurait torturé de perplexité devant cette situation nouvelle.

Assurément, il fallait écrire. Quoi? ... Il griffonna, ratura, déchira, recommença vingt lettres, qui toutes lui semblaient blessantes, odieuses, ridicules.

Il aurait voulu exprimer en termes délicats et charmeurs la reconnaissance de son âme, ses élans de tendresse folle, ses offres de dévouement sans fin; mais il ne découvrait, pour dire ces choses passionnées et pleines de nuances, que des phrases connues, des expressions banales, grossières ou puériles.

Il renonça donc à l'idée d'écrire, et se décida à l'aller voir, dès que l'heure de la séance serait passée, car il pensait bien qu'elle ne viendrait pas.

S'enfermant alors dans l'atelier, il s'exalta devant le portrait, les lèvres chatouillées de l'envie de se poser sur la peinture où quelque chose d'elle était fixé; et de moment en moment, il regardait dans la rue par la fenêtre. Toutes les robes apparues au loin lui donnaient un battement de coeur. Vingt fois il crut la reconnaître, puis, quand la femme aperçue était passée, il s'asseyait un moment, accablé comme après une déception.

Soudain, il la vit, douta, prit sa jumelle, la reconnut, et bouleversé par une émotion violente, s'assit pour l'attendre.

Quand elle entra, il se précipita sur les genoux et voulut lui prendre les mains; mais elle les retira brusquement, et comme il demeurait à ses pieds, saisi d'angoisse et les yeux levés vers elle, elle lui dit avec hauteur:

--Que faites-vous donc, Monsieur, je ne comprends pas cette attitude?

Il balbutia:

--Oh! Madame, je vous supplie ...

Elle l'interrompit durement.

--Relevez-vous, vous êtes ridicule.

Il se releva, effaré, murmurant:

--Qu'avez-vous? Ne me traitez pas ainsi, je vous aime! ...

Alors, en quelques mots rapides et secs, elle lui signifia sa volonté, et régla la situation.

--Je ne comprends pas ce que vous voulez dire! Ne me parlez jamais de votre amour, ou je quitterai cet atelier pour n'y point revenir. Si vous oubliez, une seule fois, cette condition de ma présence ici, vous ne me reverrez plus.

Il la regardait, affolé par cette dureté qu'il n'avait point prévue; puis il comprit et murmura:

--J'obéirai, Madame.

Elle répondit:

--Très bien, j'attendais cela de vous! Maintenant travaillez, car vous êtes long à finir ce portrait.

Il prit donc sa palette et se mit à peindre; mais sa main tremblait, ses yeux troublés regardaient sans voir; il avait envie de pleurer, tant il se sentait le coeur meurtri.

Il essaya de lui parler; elle répondit à peine. Comme il tentait de lui dire une galanterie sur son teint, elle l'arrêta d'un ton si cassant qu'il eut tout à coup une de ces fureurs d'amoureux qui changent en haine la tendresse. Ce fut, dans son âme et dans son corps, une grande secousse nerveuse, et tout de suite, sans transition, il la détesta. Oui, oui, c'était bien cela, la femme! Elle était pareille aux autres, elle aussi! Pourquoi pas? Elle était fausse, changeante et faible comme toutes. Elle l'avait attiré, séduit par des ruses de fille, cherchant à l'affoler sans rien donner ensuite, le provoquant pour se refuser, employant pour lui toutes les manoeuvres des lâches coquettes qui semblent toujours prêtes à se dévêtir, tant que l'homme qu'elles rendent pareil aux chiens des rues n'est pas haletant de désir.

Tant pis pour elle, après tout; il l'avait eue, il l'avait prise. Elle pouvait éponger son corps et lui répondre insolemment, elle n'effacerait rien, et il l'oublierait, lui. Vraiment, il aurait fait une belle folie en s'embarrassant d'une maîtresse pareille qui aurait mangé sa vie d'artiste avec des dents capricieuses de jolie femme.

Il avait envie de siffler, ainsi qu'il faisait devant ses modèles; mais comme il sentait son énervement grandir et qu'il redoutait de faire quelque sottise, il abrégea la séance, sous prétexte d'un rendez-vous. Quand ils se saluèrent en se séparant, ils se croyaient assurément plus loin l'un de l'autre que le jour où ils s'étaient rencontrés chez la duchesse de Mortemain.

Dès qu'elle fut partie, il prit son chapeau et son pardessus et il sortit. Un soleil froid, dans un ciel bleu ouaté de brume, jetait sur la ville une lumière pâle, un peu fausse et triste.

Lorsqu'il eut marché quelque temps, d'un pas rapide et irrité, en heurtant les passants, pour ne point dévier de la ligne droite, sa grande fureur contre elle s'émietta en désolations et en regrets. Après qu'il se fut répété tous les reproches qu'il lui faisait, il se souvint, en voyant passer d'autres femmes, combien elle était jolie et séduisante. Comme tant d'autres qui ne l'avouent point, il avait toujours attendu l'impossible rencontre, l'affection rare, unique, poétique et passionnée, dont le rêve plane sur nos coeurs. N'avait-il pas failli trouver, cela? N'était-ce pas elle qui lui aurait donné ce presque impossible bonheur? Pourquoi donc est-ce que rien ne se réalise? Pourquoi ne peut-on rien saisir de ce qu'on poursuit, ou n'en atteint-on que des parcelles, qui rendent plus douloureuse cette chasse aux déceptions?

Il n'en voulait plus à la jeune femme, mais à la vie elle-même. Maintenant qu'il raisonnait, pourquoi lui en aurait-il voulu à elle? Que pouvait-il lui reprocher, après tout?--d'avoir été aimable, bonne et gracieuse pour lui--tandis qu'elle pouvait lui reprocher, elle, de s'être conduit comme un malfaiteur!

Il rentra plein de tristesse. Il aurait voulu lui demander pardon, se dévouer pour elle, faire oublier, et il chercha ce qu'il pourrait tenter pour qu'elle comprît combien il serait, jusqu'à la mort, docile désormais à toutes ses volontés.

Or, le lendemain, elle arriva accompagnée de sa fille, avec un sourire si morne, avec un air si chagrin, que le peintre crut voir dans ces pauvres yeux bleus, jusque-là si gais, toute la peine, tout le remords, toute la désolation de ce coeur de femme. Il fut remué de pitié, et pour qu'elle oubliât, il eut pour elle, avec une délicate réserve, les plus fines prévenances. Elle y répondit avec douceur, avec bonté, avec l'attitude lasse et brisée d'une femme qui souffre.

Et lui, en la regardant, repris d'une folle idée de l'aimer et d'être aimé, il se demandait comment elle n'était pas plus fâchée, comment elle pouvait revenir encore, l'écouter et lui répondre, avec ce souvenir entre eux.

Du moment qu'elle pouvait le revoir, entendre sa voix et supporter en face de lui la pensée unique qui ne devait pas la quitter, c'est qu'alors cette pensée ne lui était pas devenue odieusement intolérable. Quand une femme hait l'homme qui l'a violée, elle ne peut plus se trouver devant lui sans que cette haine éclate. Mais cet homme ne peut non plus lui demeurer indifférent. Il faut qu'elle le déteste ou qu'elle lui pardonne. Et quand elle pardonne cela, elle n'est pas loin d'aimer.

Tout en peignant avec lenteur, il raisonnait par petits arguments précis, clairs et sûrs; il se sentait lucide, fort, maître à présent des événements.

Il n'avait qu'à être prudent, qu'à être patient, qu'à être dévoué, et il la reprendrait un jour ou l'autre.

Il sut attendre. Pour la rassurer et la reconquérir, il eut des ruses à son tour, des tendresses dissimulées sous d'apparents remords, des attentions hésitantes et des attitudes indifférentes. Tranquille dans la certitude du bonheur prochain, que lui importait un peu plus tôt, un peu plus tard. Il éprouvait même un plaisir bizarre et raffiné à ne se point presser, à la guetter, à se dire: «Elle a peur» en la voyant venir toujours avec son enfant.

Il sentait qu'entre eux se faisait un lent travail de rapprochement, et que dans les regards de la comtesse quelque chose d'étrange, de contraint, de douloureusement doux, apparaissait, cet appel d'une âme qui lutte, d'une volonté qui défaille et qui semble dire: «Mais, force-moi donc!»

Au bout de quelque temps, elle revint seule, rassurée par sa réserve. Alors il la traita en amie, en camarade, lui parla de sa vie, de ses projets, de son art, comme à un frère.

Séduite par cet abandon, elle prit avec joie ce rôle de conseillère, flattée qu'il la distinguât ainsi des autres femmes et convaincue que son talent gagnerait de la délicatesse à cette intimité intellectuelle. Mais à force de la consulter et de lui montrer de la déférence, il la fit passer, naturellement, des fonctions de conseillère au sacerdoce d'inspiratrice. Elle trouva charmant d'étendre ainsi son influence sur le grand homme, et consentit à peu près à ce qu'il l'aimât en artiste, puisqu'elle inspirait ses oeuvres.

Ce fut un soir, après une longue causerie sur les maîtresses des peintres illustres, qu'elle se laissa glisser dans ses bras. Elle y resta, cette fois, sans essayer de fuir, et lui rendit ses baisers.

Alors, elle n'eut plus de remords, mais le vague sentiment d'une déchéance, et pour répondre aux reproches de sa raison, elle crut à une fatalité.

Entraînée vers lui par son coeur qui était vierge, et par son âme qui était vide, la chair conquise par la lente domination des caresses, elle s'attacha peu à peu, comme s'attache les femmes tendres, qui aiment pour la première fois.

Chez lui, ce fut une crise d'amour aigu, sensuel et poétique. Il lui semblait parfois qu'il s'était envolé, un jour, les mains tendues, et qu'il avait pu étreindre à pleins bras le rêve ailé et magnifique qui plane toujours sur nos espérances.

Il avait fini le portrait de la comtesse, le meilleur, certes, qu'il eût peint, car il avait su voir et fixer ce je ne sais quoi d'inexprimable que presque jamais un peintre ne dévoile, ce reflet, ce mystère, cette physionomie de l'âme qui passe, insaisissable, sur les visages.

Puis des mois s'écoulèrent et puis des années qui desserrèrent à peine le lien qui unissait l'un à l'autre la comtesse de Guilleroy et le peintre Olivier Bertin. Ce n'était plus chez lui l'exaltation des premiers temps, mais une affection calmée, profonde, une sorte d'amitié amoureuse dont il avait pris l'habitude.

Chez elle, au contraire, grandit sans cesse l'attachement passionné, l'attachement obstiné de certaines femmes qui se donnent à un homme pour tout à fait et pour toujours. Honnêtes et droites dans l'adultère comme elles auraient pu l'être dans le mariage, elles se vouent à une tendresse unique dont rien ne les détournera. Non seulement elles aiment leur amant, mais elles veulent l'aimer, et les yeux uniquement sur lui, elles occupent tellement leur coeur de sa pensée, que rien d'étranger n'y peut plus entrer. Elles ont lié leur vie avec résolution, comme on se lie les mains, avant de sauter à l'eau du haut d'un pont, lorsqu'on sait nager et qu'on veut mourir.

Mais à partir du moment où la comtesse se fut donnée ainsi, elle se sentit assaillie de craintes sur la constance d'Olivier Bertin. Rien ne le tenait que sa volonté d'homme, son caprice, son goût passager pour une femme rencontrée un jour comme il en avait déjà rencontré tant d'autres! Elle le sentait si libre et si facile à tenter, lui qui vivait sans devoirs, sans habitudes et sans scrupules, comme tous les hommes! Il était beau garçon, célèbre, recherché, ayant à la portée de ses désirs vite éveillés toutes les femmes du monde dont la pudeur est si fragile, et toutes les femmes d'alcôve ou de théâtre prodigues de leurs faveurs avec des gens comme lui. Une d'elles, un soir, après souper, pouvait le suivre et lui plaire, le prendre et le garder.

Elle vécut donc dans la terreur de le perdre, épiant ses allures, ses attitudes, bouleversée par un mot, pleine d'angoisse dès qu'il admirait une autre femme, vantait le charme d'un visage, ou la grâce d'une tournure. Tout ce qu'elle ignorait de sa vie la faisait trembler, et tout ce qu'elle en savait l'épouvantait. A chacune de leurs rencontres, elle devenait ingénieuse à l'interroger, sans qu'il s'en aperçût, pour lui faire dire ses opinions sur les gens qu'il avait vus, sur les maisons où il avait dîné, sur les impressions les plus légères de son esprit. Dès qu'elle croyait deviner l'influence possible de quelqu'un, elle la combattait avec une prodigieuse astuce, avec d'innombrables ressources.

Oh! souvent elle pressentit ces courtes intrigues, sans racines profondes, qui durent huit ou quinze jours, de temps en temps, dans l'existence de tout artiste en vue.

Elle avait, pour ainsi dire, l'intuition du danger, avant même d'être prévenue de l'éveil d'un désir nouveau chez Olivier, par l'air de fête que prennent les yeux et le visage d'un homme que surexcite une fantaisie galante.

Alors elle commençait à souffrir; elle ne dormait plus que des sommeils troublés par les tortures du doute. Pour le surprendre, elle arrivait chez lui sans l'avoir prévenu, lui jetait des questions qui semblaient naïves, tâtait son coeur, écoutait sa pensée, comme on tâte, comme on écoute, pour connaître le mal caché dans un être.

Et elle pleurait sitôt qu'elle était seule, sûre qu'on allait le lui prendre cette fois, lui voler cet amour à qui elle tenait si fort parce qu'elle y avait mis, avec toute sa volonté, toute sa force d'affection, toutes ses espérances et tous ses rêves.

Aussi, quand elle le sentait revenir à elle, après ces rapides éloignements, elle éprouvait à le reprendre, à le reposséder comme une chose perdue et retrouvée, un bonheur muet et profond qui parfois, quand elle passait devant une église, la jetait dedans pour remercier Dieu.

La préoccupation de lui plaire toujours, plus qu'aucune autre, et de le garder contre toutes, avait fait de sa vie entière un combat ininterrompu de coquetterie. Elle avait lutté pour lui, devant lui, sans cesse, par la grâce, par la beauté, par l'élégance. Elle voulait que partout où il entendrait parler d'elle, on vantât son charme, son goût, son esprit et ses toilettes. Elle voulait plaire aux autres pour lui et les séduire afin qu'il fût fier et jaloux d'elle. Et chaque fois qu'elle le devina jaloux, après l'avoir fait un peu souffrir elle lui ménageait un triomphe qui ravivait son amour en excitant sa vanité.

Puis comprenant qu'un homme pouvait toujours rencontrer, par le monde, une femme dont la séduction physique serait plus puissante, étant nouvelle, elle eut recours à d'autres moyens: elle le flatta et le gâta.

D'une façon discrète et continue, elle fit couler l'éloge sur lui; elle le berça d'admiration et l'enveloppa de compliments, afin que, partout ailleurs, il trouvât l'amitié et même la tendresse un peu froides et incomplètes, afin que si d'autres l'aimaient aussi, il finît par s'apercevoir qu'aucune ne le comprenait comme elle.

Elle fit de sa maison, de ses deux salons où il entrait si souvent, un endroit où son orgueil d'artiste était attiré autant que son coeur d'homme, l'endroit de Paris où il aimait le mieux venir parce que toutes ses convoitises y étaient en même temps satisfaites.

Non seulement, elle apprit à découvrir tous ses goûts, afin de lui donner en les rassasiant chez elle, une impression de bien-être que rien ne remplacerait, mais elle sut en faire naître de nouveaux, lui créer des gourmandises de toute sorte, matérielles ou sentimentales, des habitudes de petits soins, d'affection, d'adoration, de flatterie! Elle s'efforça de séduire ses yeux par des élégances, son odorat par des parfums, son oreille par des compliments et sa bouche par des nourritures.

Mais lorsqu'elle eut mis en son âme et en sa chair de célibataire égoïste et fêté une multitude de petits besoins tyranniques, lorsqu'elle fut bien certaine qu'aucune maîtresse n'aurait comme elle le souci de les surveiller et de les entretenir pour le ligoter par toutes les menues jouissances de la vie, elle eut peur tout à coup, en le voyant se dégoûter de sa propre maison, se plaindre sans cesse de vivre seul, et, ne pouvant venir chez elle qu'avec toutes les réserves imposées par la société, chercher au Cercle, chercher partout les moyens d'adoucir son isolement, elle eut peur qu'il ne songeât au mariage.

En certains jours, elle souffrait tellement de toutes ces inquiétudes, qu'elle désirait la vieillesse pour en avoir fini avec cette angoisse-là, et se reposer dans une affection refroidie et calme.

Les années passèrent, cependant, sans les désunir. La chaîne attachée par elle était solide, et elle en refaisait les anneaux à mesure qu'ils s'usaient. Mais toujours soucieuse, elle surveillait le coeur du peintre comme on surveille un enfant qui traverse une rue pleine de voitures, et chaque jour encore elle redoutait l'événement inconnu, dont la menace est suspendue sur nous.

Le comte, sans soupçons et sans jalousie, trouvait naturelle cette intimité de sa femme et d'un artiste fameux qui était reçu partout avec de grands égards. A force de se voir, les deux hommes, habitués l'un à l'autre, avaient fini par s'aimer.

II

Quand Bertin entra, le vendredi soir, chez son amie, où il devait dîner pour fêter le retour d'Annette de Guilleroy, il ne trouva encore, dans le petit salon Louis XV, que M. de Musadieu, qui venait d'arriver.