Chapter 14
Toutes ses résolutions s'envolèrent, et, sans plus lutter, il prit son chapeau et sortit, tout ému par la pensée du plaisir qu'il lui ferait.
Le valet de pied des Guilleroy lui répondit, quand il se présenta:
--Madame est sortie, mais Mademoiselle est ici.
Il ressentit une joie vive.
---Prévenez-la que je voudrais lui parler.
Puis il glissa dans le salon, à pas légers, comme s'il eût craint d'être entendu.
Annette apparut presque aussitôt.
--Bonjour, cher maître, dit-elle avec gravité.
Il se mit à rire, lui serra la main, et, s'asseyant auprès d'elle:
--Devine pourquoi je suis venu?
Elle chercha quelques secondes.
--Je ne sais pas.
--Pour t'emmener avec ta mère chez le bijoutier, choisir le bluet en saphirs que je t'ai promis à Roncières.
La figure de la jeune fille fut illuminée de bonheur.
--Oh! dit-elle, et maman qui est sortie. Mais elle va rentrer. Vous l'attendrez, n'est-ce pas?
--Oui, si ce n'est pas trop long.
--Oh! quel insolent, trop long, avec moi. Vous me traitez en gamine.
--Non, dit-il, pas tant que tu crois.
Il se sentait au coeur une envie de plaire, d'être galant et spirituel, comme aux jours les plus fringants de sa jeunesse, une de ces envies instinctives qui surexcitent toutes les facultés de séduction, qui font faire la roue aux paons et des vers aux poètes. Les phrases lui venaient aux lèvres, pressées, alertes, et il parla comme il savait parler en ses bonnes heures. La petite, animée par cette verve, lui répondit avec toute la malice, avec toute la finesse espiègle qui germaient en elle.
Tout à coup, comme il discutait une opinion, il s'écria:
--Mais vous m'avez déjà dit cela souvent, et je vous ai répondu...
Elle l'interrompit en éclatant de rire:
--Tiens, vous ne me tutoyez plus! Vous me prenez pour maman.
Il rougit, se tut, puis balbutia:
--C'est que ta mère m'a déjà soutenu cent fois cette idée-là.
Son éloquence s'était éteinte; il ne savait plus que dire, et il avait peur maintenant, une peur incompréhensible de cette fillette.
--Voici maman, dit-elle.
Elle avait entendu s'ouvrir la porte du premier salon, et Olivier, troublé comme si on l'eût pris en faute, expliqua comment il s'était souvenu tout à coup de la promesse faite, et comment il était venu les prendre l'une et l'autre pour aller chez le bijoutier.
--J'ai un coupé, dit-il. Je me mettrai sur le strapontin.
Ils partirent, et quelques minutes plus tard ils entraient chez Montara.
Ayant passé toute sa vie dans l'intimité, l'observation, l'étude et l'affection des femmes, s'étant toujours occupé d'elles, ayant dû sonder et découvrir leurs goûts, connaître comme elles la toilette, les questions de mode, tous les menus détails de leur existence privée, il était arrivé à partager souvent certaines de leurs sensations, et il éprouvait toujours, en entrant dans un de ces magasins où l'on vend les accessoires charmants et délicats de leur beauté, une émotion de plaisir presque égale à celle dont elles vibraient elles-mêmes. Il s'intéressait comme elles à tous les riens coquets dont elles se parent; les étoffes plaisaient à ses yeux; les dentelles attiraient ses mains; les plus insignifiants bibelots élégants retenaient son attention. Dans les magasins de bijouterie, il ressentait pour les vitrines une nuance de respect religieux, comme devant les sanctuaires de la séduction opulente; et le bureau de drap foncé, où les doigts souples de l'orfèvre font rouler les pierres aux reflets précieux, lui imposait une certaine estime.
Quand il eut fait asseoir la comtesse et sa fille devant ce meuble sévère où l'une et l'autre posèrent une main par un mouvement naturel, il indiqua ce qu'il voulait; et on lui fit voir des modèles de fleurettes.
Puis on répandit devant eux des saphirs, dont il fallut choisir quatre. Ce fut long. Les deux femmes, du bout de l'ongle, les retournaient sur le drap, puis les prenaient avec précaution, regardaient le jour à travers, les étudiaient avec une attention savante et passionnée. Quand on eut mis de côté ceux qu'elles avaient distingués, il fallut trois émeraudes pour faire les feuilles, puis un tout petit brillant qui tremblerait au centre comme une goutte de rosée.
Alors Olivier, que la joie de donner grisait, dit à la comtesse:
--Voulez-vous me faire le plaisir de choisir deux bagues?
--Moi?
--Oui. Une pour vous, une pour Annette! Laissez-moi vous faire ces petits cadeaux en souvenir des deux jours passés à Roncières.
Elle refusa. Il insista. Une longue discussion suivit, une lutte de paroles et d'arguments où il finit, non sans peine, par triompher.
On apporta les bagues, les unes, les plus rares, seules en des écrins spéciaux, les autres enrégimentées par genres en de grandes boîtes carrées, où elles alignaient sur le velours toutes les fantaisies de leurs chatons. Le peintre s'était assis entre les deux femmes et il se mit, comme elles, avec la même ardeur curieuse, à cueillir un à un les anneaux d'or dans les fentes minces qui les retenaient. Il les déposait ensuite devant lui, sur le drap du bureau où ils s'amassaient en deux groupes, celui qu'on rejetait à première vue et celui dans lequel on choisirait.
Le temps passait, insensible et doux, dans ce joli travail de sélection plus captivant que tous les plaisirs du monde, distrayant et varié comme un spectacle, émouvant aussi, presque sensuel, jouissance exquise pour un coeur de femme.
Puis on compara, on s'anima, et le choix des trois juges, après quelque hésitation, s'arrêta sur un petit serpent d'or qui tenait un beau rubis entre sa gueule mince et sa queue tordue.
Olivier, radieux, se leva.
--Je vous laisse ma voiture, dit-il. J'ai des courses à faire; je m'en vais.
Mais Annette pria sa mère de rentrer à pied, par ce beau temps. La comtesse y consentit, et, ayant remercié Bertin, s'en alla par les rues, avec sa fille.
Elles marchèrent quelque temps en silence, dans la joie savourée des cadeaux reçus; puis elles se mirent à parler de tous les bijoux qu'elles avaient vus et maniés. Il leur en restait à l'esprit une sorte de miroitement, une sorte de cliquetis, une sorte de gaîté. Elles allaient vite, à travers la foule de cinq heures qui suit les trottoirs, un soir d'été. Des hommes se retournaient pour regarder Annette et murmuraient en passant de vagues paroles d'admiration. C'était la première fois, depuis son deuil, depuis que le noir donnait à sa fille ce vif éclat de beauté, que la comtesse sortait avec elle dans Paris; et la sensation de ce succès de rue, de cette attention soulevée, de ces compliments chuchotés, de ce petit remous d'émotion flatteuse que laisse dans une foule d'hommes la traversée d'une jolie femme, lui serrait le coeur peu à peu, le comprimait sous la même oppression pénible que l'autre soir, dans son salon, quand on comparait la petite avec son propre portrait. Malgré elle, elle guettait ces regards attirés par Annette, elle les sentait venir de loin, frôler son visage sans s'y fixer, puis s'attacher soudain sur la figure blonde qui marchait à côté d'elle. Elle devinait, elle voyait dans les yeux les rapides et muets hommages à cette jeunesse épanouie, au charme attirant de cette fraîcheur, et elle pensa: «J'étais aussi bien qu'elle, sinon mieux.» Soudain le souvenir d'Olivier la traversa et elle fut saisie, comme à Roncières, par une impérieuse envie de fuir.
Elle ne voulait plus se sentir dans cette clarté, dans ce courant de monde, vue par tous ces hommes qui ne la regardaient pas. Ils étaient loin les jours, proches pourtant, où elle cherchait, où elle provoquait un parallèle avec sa fille. Qui donc aujourd'hui, parmi ces passants, songeait à les comparer? Un seul y avait pensé peut-être, tout à l'heure, dans cette boutique d'orfèvre? Lui? Oh! quelle souffrance! Se pouvait-il qu'il n'eût pas sans cesse à l'esprit l'obsession de cette comparaison! Certes il ne pouvait les voir ensemble sans y songer et sans se souvenir du temps où si fraîche, si jolie, elle entrait chez lui, sûre d'être aimée!
--Je me sens mal, dit-elle, nous allons prendre un fiacre, mon enfant.
Annette, inquiète, demanda:
--Qu'est-ce que tu as, maman?
--Ce n'est rien, tu sais que, depuis la mort de ta grand'mère, j'ai souvent de ces faiblesses-là!
V
Les idées fixes ont la ténacité rongeuse des maladies incurables. Une fois entrées en une âme, elles la dévorent, ne lui laissent plus la liberté de songer à rien, de s'intéresser à rien, de prendre goût à la moindre chose. La comtesse, quoi qu'elle fît, chez elle ou ailleurs, seule ou entourée de monde, ne pouvait plus rejeter d'elle cette réflexion qui l'avait saisie en revenant côte à côte avec sa fille: «Était-il possible qu'Olivier, en les revoyant presque chaque jour, n'eût pas sans cesse à l'esprit l'obsession de les comparer?»
Certes il devait le faire malgré lui, sans cesse, hanté lui-même par cette ressemblance inoubliable un seul instant, qu'accentuait encore l'imitation naguère cherchée des gestes et de la parole. Chaque fois qu'il entrait, elle songeait aussitôt à ce rapprochement, elle le lisait dans son regard, le devinait, et le commentait dans son coeur et dans sa tête. Alors elle était torturée par le besoin de se cacher, de disparaître, de ne plus se montrer à lui près de sa fille.
Elle souffrait d'ailleurs de toutes les façons, ne se sentant plus chez elle dans sa maison. Ce froissement de dépossession qu'elle avait eu, un soir, quand tous les yeux regardaient Annette sous son portrait, continuait, s'accentuait, l'exaspérait parfois. Elle se reprochait sans cesse ce besoin intime de délivrance, cette envie inavouable de faire sortir sa fille de chez elle, comme un hôte gênant et tenace, et elle y travaillait avec une adresse inconsciente, ressaisie par le besoin de lutter pour garder encore, malgré tout, l'homme qu'elle aimait.
Ne pouvant trop hâter le mariage d'Annette que leur deuil récent retardait encore un peu, elle avait peur, une peur confuse et forte, qu'un événement quelconque fît tomber ce projet, et elle cherchait, presque malgré elle, à faire naître dans le coeur de sa fille de la tendresse pour le marquis.
Toute la diplomatie rusée qu'elle avait employée depuis si longtemps afin de conserver Olivier prenait chez elle une forme nouvelle, plus affinée, plus secrète, et s'exerçait à faire se plaire les deux jeunes gens, sans que les deux hommes se rencontrassent.
Comme le peintre, tenu par des habitudes de travail, ne déjeunait jamais dehors et ne donnait d'ordinaire que ses soirées à ses amis, elle invita souvent le marquis à déjeuner. Il arrivait, répandant autour de lui l'animation d'une promenade à cheval, une sorte de souffle d'air matinal. Et il parlait avec gaieté de toutes les choses mondaines qui semblent flotter chaque jour sur le réveil automnal du Paris hippique et brillant dans les allées du bois. Annette s'amusait à l'écouter, prenait goût à ces préoccupations du jour qu'il lui apportait ainsi, toutes fraîches et comme vernies de chic. Une intimité juvénile s'établissait entre eux, une affectueuse camaraderie qu'un goût commun et passionné pour les chevaux resserrait naturellement. Quand il était parti, la comtesse et le comte faisaient adroitement son éloge, disaient de lui ce qu'il fallait dire pour que la jeune fille comprît qu'il dépendait uniquement d'elle de l'épouser s'il lui plaisait.
Elle l'avait compris très vite d'ailleurs, et, raisonnant avec candeur, jugeait tout simple de prendre pour mari ce beau garçon qui lui donnerait, entre autres satisfactions, celle qu'elle préférait à toutes de galoper chaque matin à côté de lui, sur un pur sang.
Ils se trouvèrent fiancés un jour, tout naturellement, après une poignée de main et un sourire, et on parla de ce mariage comme d'une chose depuis longtemps décidée. Alors le marquis commença à apporter des cadeaux. La duchesse traitait Annette comme sa propre fille. Donc toute cette affaire avait été chauffée par un accord commun sur un petit feu d'intimité, pendant les heures calmes du jour, et le marquis, ayant en outre beaucoup d'autres occupations, de relations, de servitudes et de devoirs, venait rarement dans la soirée.
C'était le tour d'Olivier. Il dînait régulièrement chaque semaine chez ses amis, et continuait aussi à apparaître à l'improviste pour leur demander une tasse de thé entre dix heures et minuit.
Dès son entrée, la comtesse l'épiait, mordue par le désir de savoir ce qui se passait dans son coeur. Il n'avait pas un regard, pas un geste qu'elle n'interprétât aussitôt, et elle était torturée par cette pensée: «Il est impossible qu'il ne l'aime pas en nous voyant l'une auprès de l'autre.»
Lui aussi, il apportait des cadeaux. Il ne se passait point de semaine sans qu'il apparût portant à la main deux petits paquets, dont il offrait l'un à la mère, l'autre à la fille; et la comtesse, ouvrant les boites qui contenaient souvent des objets précieux, avait des serrements de coeur. Elle la connaissait bien, cette envie de donner que, femme, elle n'avait jamais pu satisfaire, cette envie d'apporter quelque chose, de faire plaisir, d'acheter pour quelqu'un, de trouver chez les marchands le bibelot qui plaira.
Jadis déjà le peintre avait traversé cette crise et elle l'avait vu bien des fois entrer, avec ce même sourire, ce même geste, un petit paquet dans la main. Puis cela s'était calmé, et maintenant cela recommençait. Pour qui? Elle n'avait point de doute! Ce n'était pas pour elle!
Il semblait fatigué, maigri. Elle en conclut qu'il souffrait. Elle comparait ses entrées, ses airs, ses allures avec l'attitude du marquis que la grâce d'Annette commençait à émouvoir aussi. Ce n'était point la même chose: M. de Farandal était épris, Olivier Bertin aimait! Elle le croyait du moins pendant ses heures de torture, puis, pendant ses minutes d'apaisement, elle espérait encore s'être trompée.
Oh! souvent elle faillit l'interroger quand elle se trouvait seule avec lui, le prier, le supplier de lui parler, d'avouer tout, de ne lui rien cacher. Elle préférait savoir et pleurer sous la certitude, plutôt que de souffrir ainsi sous le doute, et de ne pouvoir lire en ce coeur fermé où elle sentait grandir un autre amour.
Ce coeur auquel elle tenait plus qu'à sa vie, qu'elle avait surveillé, réchauffé, animé de sa tendresse depuis douze ans, dont elle se croyait sûre, qu'elle avait espéré définitivement acquis, conquis, soumis, passionnément dévoué pour jusqu'à la fin de leurs jours, voilà qu'il lui échappait par une inconcevable, horrible et monstrueuse fatalité. Oui, il s'était refermé tout d'un coup, avec un secret dedans. Elle ne pouvait plus y pénétrer par un mot familier, y pelotonner son affection comme en une retraite fidèle, ouverte pour elle seule. A quoi sert d'aimer, de se donner sans réserve si, brusquement, celui à qui on a offert son être entier et son existence entière, tout, tout ce qu'on avait en ce monde, vous échappe ainsi parce qu'un autre visage lui a plu, et devient alors, en quelques jours, presque un étranger!
Un étranger! Lui, Olivier? Il lui parlait comme auparavant avec les mêmes mots, la même voix, le même ton. Et pourtant il y avait quelque chose entre eux, quelque chose d'inexplicable, d'insaisissable, d'invincible, presque rien, ce presque rien qui fait s'éloigner une voile quand le vent tourne.
Il s'éloignait, en effet, il s'éloignait d'elle, un peu plus chaque jour, par tous les regards qu'il jetait sur Annette. Lui-même ne cherchait pas à voir clair en son coeur. Il sentait bien cette fermentation d'amour, cette irrésistible attraction, mais il ne voulait pas comprendre, il se confiait aux événements, aux hasards imprévus de la vie.
Il n'avait plus d'autre souci que celui des dîners et des soirs entre ces deux femmes séparées par leur deuil de tout mouvement mondain. Ne rencontrant chez elles que des figures indifférentes, celle des Corbelle et de Musadieu le plus souvent, il se croyait presque seul avec elles dans le monde, et, comme il ne voyait plus guère la duchesse et le marquis à qui on réservait les matins et le milieu des jours, il les voulait oublier, soupçonnant le mariage remis à une époque indéterminée.
Annette d'ailleurs ne parlait jamais devant lui de M. de Farandal. Était-ce par une sorte de pudeur instinctive, ou peut-être par une de ses secrètes intuitions des coeurs féminins qui leur fait pressentir ce qu'ils ignorent?
Les semaines suivaient les semaines sans rien changer à cette vie, et l'automne était venu, amenant la rentrée des Chambres plus tôt que de coutume en raison des dangers de la politique.
Le jour de la réouverture, le comte de Guilleroy devait emmener à la séance du Parlement Mme de Mortemain, le marquis et Annette après un déjeuner chez lui. Seule la comtesse, isolée dans son chagrin toujours grandissant, avait déclaré qu'elle resterait au logis.
On était sorti de table, on buvait le café dans le grand salon, on était gai. Le comte, heureux de cette reprise des travaux parlementaires, son seul plaisir, parlait presque avec esprit de la situation présente et des embarras de la République; le marquis, décidément amoureux, lui répondait avec entrain, en regardant Annette; et la duchesse était contente presque également de l'émotion de son neveu et de la détresse du gouvernement. L'air du salon était chaud de cette première chaleur concentrée des calorifères rallumés, chaleur d'étoffes, de tapis, de murs, où s'évapore hâtivement le parfum des fleurs asphyxiées. Il y avait, dans cette pièce close où le café aussi répandait son arôme, quelque chose d'intime, de familial et de satisfait, quand la porte en fut ouverte devant Olivier Bertin.
Il s'arrêta sur le seuil tellement surpris qu'il hésitait à entrer, surpris comme un mari trompé qui voit le crime de sa femme. Une colère confuse et une telle émotion le suffoquaient qu'il reconnut son coeur vermoulu d'amour. Tout ce qu'on lui avait caché et tout ce qu'il s'était caché lui-même lui apparut en apercevant le marquis installé dans la maison, comme un fiancé!
Il pénétra, dans un sursaut d'exaspération, tout ce qu'il ne voulait pas savoir et tout ce qu'on n'osait point lui dire. Il ne se demanda point pourquoi on lui avait dissimulé tous ces apprêts du mariage? Il le devina; et ses yeux, devenus durs, rencontrèrent ceux de la comtesse qui rougissait. Ils se comprirent.
Quand il se fut assis, on se tut quelques instants, sa présence inattendue ayant paralysé l'essor des esprits, puis la duchesse se mit à lui parler; et il répondit d'une voix brève, d'un timbre étrange, changé subitement.
Il regardait autour de lui ces gens qui se remettaient à causer et il se disait: «Ils m'ont joué. Ils me le paieront.» Il en voulait surtout à la comtesse et à Annette, dont il pénétrait soudain l'innocente dissimulation.
Le comte, regardant alors la pendule, s'écria:
--Oh! oh! il est temps de partir.
Puis se tournant vers le peintre:
--Nous allons à l'ouverture de la session parlementaire. Ma femme seule reste ici. Voulez-vous nous accompagner; vous me feriez grand plaisir?
Olivier répondit sèchement:
--Non, merci. Votre Chambre ne me tente pas.
Annette alors s'approcha de lui, et prenant son air enjoué:
--Oh! venez donc, cher maître. Je suis sûr que vous nous amuserez beaucoup plus que les députés.
--Non, vraiment. Vous vous amuserez bien sans moi.
Le devinant mécontent et chagrin, elle insista, pour se montrer gentille.
--Si, venez, monsieur le peintre. Je vous assure que, moi, je ne peux pas me passer de vous.
Quelques mots lui échappèrent si vivement qu'il ne put ni les arrêter dans sa bouche ni modifier leur accent.
--Bah! Vous vous passez de moi comme tout le monde.
Elle s'exclama, un peu surprise du ton:
--Allons, bon! Voilà qu'il recommence à ne plus me tutoyer.
Il eut sur les lèvres un de ces sourires crispés qui montrent tout le mal d'une âme et avec un petit salut:
--Il faudra bien que j'en prenne l'habitude, un jour ou l'autre.
--Pourquoi ça?
--Parce que vous vous marierez et que votre mari, quel qu'il soit, aurait le droit de trouver déplacé ce tutoiement dans ma bouche.
La comtesse s'empressa de dire:
--Il sera temps alors d'y songer. Mais j'espère qu'Annette n'épousera pas un homme assez susceptible pour se formaliser de cette familiarité de vieil ami.
Le comte criait:
--Allons, allons, en route! Nous allons nous mettre en retard!
Et ceux qui devaient l'accompagner, s'étant levés, sortirent avec lui après les poignées de main d'usage et les baisers que la duchesse, la comtesse et sa fille échangeaient à toute rencontre comme à toute séparation.
Ils restèrent seuls, Elle et Lui, debout derrière les tentures de la porte refermée.
--Asseyez-vous, mon ami, dit-elle doucement.
Mais lui, presque violent:
--Non, merci, je m'en vais aussi.
Elle murmura, suppliante:
--Oh! pourquoi?
--Parce que ce n'est pas mon heure, paraît-il. Je vous demande pardon d'être venu sans prévenir.
--Olivier, qu'avez-vous?
--Rien. Je regrette seulement d'avoir troublé une partie de plaisir organisée.
Elle lui saisit la main.
--Que voulez-vous dire? C'était le moment de leur départ puisqu'ils assistent à l'ouverture de la session. Moi, je restais. Vous avez été, au contraire, tout à fait inspiré en venant aujourd'hui où je suis seule.
Il ricana.
--Inspiré, oui, j'ai été inspiré!
Elle lui prit les deux poignets, et, le regardant au fond des yeux, elle murmura à voix très basse:
--Avouez-moi que vous l'aimez?
Il dégagea ses mains, ne pouvant plus maîtriser son impatience.
--Mais vous êtes folle avec cette idée!
Elle le ressaisit par les bras, et, les doigts crispés sur ses manches, le suppliant:
--Olivier! avouez! avouez! j'aime mieux savoir, j'en suis certaine, mais j'aime mieux savoir! J'aime mieux!... Oh! vous ne comprenez pas ce qu'est devenue ma vie!
Il haussa les épaules.
--Que voulez-vous que j'y fasse? Est-ce ma faute si vous perdez la tête?
Elle le tenait, l'attirant vers l'autre salon, celui du fond, où on ne les entendrait pas. Elle le traînait par l'étoffe de sa jaquette, cramponnée à lui, haletante. Quand elle l'eut amené jusqu'au petit divan rond, elle le força à s'y laisser tomber, et puis s'assit auprès de lui.
--Olivier, mon ami, mon seul ami, je vous en prie, dites-moi que vous l'aimez. Je le sais, je le sens à tout ce que vous faites, je n'en puis douter, j'en meurs, mais je veux le savoir de votre bouche!
Comme il se débattait encore, elle s'affaissa à genoux contre ses pieds. Sa voix râlait.
--Oh! mon ami, mon ami, mon seul ami, est-ce vrai que vous l'aimez?
Il s'écria, en essayant de la relever:
--Mais non, mais non! Je vous jure que non!
Elle tendit la main vers sa bouche et la colla dessus pour la fermer, balbutiant:
--Oh! ne mentez pas. Je souffre trop!
Puis laissant tomber sa tête sur les genoux de cet homme, elle sanglota.
Il ne voyait plus que sa nuque, un gros tas de cheveux blonds où se mêlaient beaucoup de cheveux blancs, et il fut traversé par une immense pitié, par une immense douleur.
Saisissant à pleins doigts cette lourde chevelure, il la redressa violemment, relevant vers lui deux yeux éperdus dont les larmes ruisselaient. Et puis sur ces yeux pleins d'eau, il jeta ses lèvres coup sur coup en répétant:
--Any! Any! ma chère, ma chère Any!
Alors, elle, essayant de sourire, et parlant avec cette voix hésitante des enfants que le chagrin suffoque:
--Oh! mon ami, dites-moi seulement que vous m'aimez encore un peu, moi?
Il se remit à l'embrasser.
--Oui, je vous aime, ma chère Any!
Elle se releva, se rassit auprès de lui, reprit ses mains, le regarda, et tendrement:
--Voilà si longtemps que nous nous aimons. Ça ne devrait pas finir ainsi.
Il demanda, en la serrant contre lui:
--Pourquoi cela finirait-il?
--Parce que je suis vieille et qu'Annette ressemble trop à ce que j'étais quand vous m'avez connue?
Ce fut lui alors qui ferma du bout de sa main cette bouche douloureuse, en disant:
--Encore! Je vous en prie, n'en parlez plus. Je vous jure que vous vous trompez!
Elle répéta: