Folla

Chapter 5

Chapter 53,962 wordsPublic domain

La folle semblait l'écouter avec un certain plaisir jouer et chantonner. L'enfant avait retenu dans sa mémoire les courts motifs appris autrefois; puis, chaque fois qu'un de ces Italiens à la voix si mélodieuse accompagnait son travail d'une chanson, quand un orgue de Barbarie jetait sur la route empoussiérée son cri aigu et mélancolique, elle notait la musique dans sa petite tête, et la retrouvait ensuite sur les cordes sonores de son instrument.

Il y avait pour elle encore une autre distraction. Quand la folle demeurait tranquille ou assoupie à sa place habituelle, Folla s'éloignait un peu et traversait la belle route d'Endoume jusqu'à la plage, non pour jouer avec les autres enfants à ramasser des algues et des coquilles ou dans des bateaux amarrés, mais pour se tenir à l'écart, bien blottie et cachée aux regards par un rocher; elle passait ainsi des heures entières à écouter les vagues harmonies de la mer ou ses grands silences tout pleins de majesté.

Les flots mouillaient ses pieds, elle les laissait faire: c'étaient ses amis, les flots, et elle leur contait toute l'amertume qui minait son petit cœur.

Parfois il y avait tempête, et la jolie baie bleue d'Endoume, si gaie et riante par le beau temps, devenait menaçante et noyée sous les lames furieuses.

C'était beau encore, et Folla, assise un peu plus loin du bord, aimait à recevoir sur sa peau douce et fraîche les caresses violentes du vent du large, qui lui apportait de grandes ondes salées.

Ceux qui l'apercevaient ainsi, songeant sur la grève, se demandaient quelles réflexions pouvaient bien s'agiter dans cette petite tête. Ce regard d'enfant, tout chargé de muettes rêveries, donnait à penser; on ne connaissait pas les antécédents de la fille des Marlioux, mais on disait qu'elle avait des aspirations au-dessus de son rang, et que l'ouvrier Marlioux, au lieu de payer une demi-servante à cette petite princesse, devrait l'élever plus rudement et la préparer déjà à l'état d'ouvrière.

Et voilà quelles étaient les uniques joies et les récréations de la pauvre Folla, que nous avons connue naguère si gaie et si insouciante.

Son père ne lui témoignait qu'une affection capricieuse et froide. Tantôt il rentrait las de sa journée, fatigué, maussade, et n'accordait à son enfant qu'un baiser glacé et distrait; d'autres fois, se souvenant soudain qu'il possédait une fille, il lui donnait une caresse plus longue et lui adressait quelques paroles banales.

Quant à sa mère, elle n'avait pas changé; cependant on constatait à certains jours un léger progrès dans on état, une lueur lucide dans ses yeux mornes, et elle fixait alors un regard avide et curieux sur la petite fille qui prenait soin d'elle.

Elle paraissait sensible à ses attentions quotidiennes, et son visage était moins farouche. De plus, au lieu de bercer sans cesse sur ses bras un nourrisson imaginaire, elle s'occupait un peu: Folla avait eu l'idée de lui mettre dans les doigts des aiguilles à tricoter et de la laine. Machinalement Gervaise s'était remise à ce travail, qui l'enlevait peu à peu à son rêve bizarre.

Un soir, la petite fille eut une violente émotion: Félix Marlioux était sorti après avoir fumé sa pipe, et Folla, qui ne prenait goût ni à sa guitare ni à sa poupée ce jour-là, se coucha, ne sachant à quoi s'occuper. Elle ne dormait point dans sa chambrette dénudée, qu'elle partageait avec les dernières mouches de la saison; sa porte se rouvrit, et la folle parut.

Folla eut peur, mais ne bougea point.

Gervais semblait avoir recouvré une partie de sa raison; ses mouvements n'étaient plus saccadés, ses yeux brillaient d'un éclat naturel. Elle s'approcha du petit lit, une lumière à la main, releva la couverture, et se mit à examiner les jambes de Folla, qui apparaissaient nues et fines entre les draps de grosse toile. Elle regardait scrupuleusement et semblait y chercher une marque, un signe.

Folla la laissait faire, n'osant remuer et retenant son souffle. Après quelques minutes d'un examen minutieux, Gervaise se releva, et sans colère, profondément triste, elle jeta ces mots à l'enfant atterrée:

"Tu n'es pas ma fille, tu n'es pas ma Sophie; tu es l'autre, celle qui n'est pas à moi!"

Et elle quitta la chambre, laissant Folla pleurer sous ses couvertures, en proie à un chagrin amer.

La pauvre petite devait pourtant subir de plus dures épreuves encore.

XII

VOLEE!

Cette vie mélancolique, mais tranquille au fond, dura environ trois mois.

Intelligent et adroit ouvrier, Félix Marlioux gagnait de quoi suffire aux dépenses du ménage. Au bout de quelques mois, son humeur s'altéra, ses manières devinrent plus brusques, son langage plus cynique, son caractère inégal.

Folla remarqua que ce changement data du jour où il reçut un ami (l'homme qui accompagnait Félix Marlioux à Pallavas l'an passé). A cet ami vint se joindre un autre, puis un autre.

Marlioux ne rentra bientôt plus tous les soirs à la maison, et quand il rentrait il n'était pas seul. Alors Folla cachait sa tête épouvantée sous les draps de son lit pour ne pas ouïr les chansons grossières, les propos libres et parfois les paroles furieuses qui s'élevaient dans la chambre voisine. Gervaise couchait dans une autre pièce; on l'oubliait, elle, heureusement.

Et le lendemain, au matin, Folla trouvait son père plongé dans un lourd sommeil, et des traces d'orgie souillaient la salle qu'entretenait si proprement la pauvrette.

Quand il se réveillait, Marlioux était de mauvaise humeur, malade, et parlait à sa fille comme on parle à un chien, ne pouvant supporter le regard douloureusement étonné de ces yeux noirs et tristes attachés sur lui comme un muet reproche.

Peu à peu l'argent devint plus rare dans le petit ménage, et Folla dut songer à devenir économe, très économe.

Elle prit sur elle de congédier la vieille femme qui faisait le ménage chaque matin, et se chargea de cet ouvrage.

On était à la fin de l'hiver, et quoique en Provence cette saison soit moins rude qu'ailleurs, les jours de pluie ou de mistral la petite Folla eût été bien aise de voir une flambée dans la salle, pour réchauffer ses mains rouges de froid; mais il fallait du bois pour cela.

Tout alla de plus mal en plus mal: Félix Marlioux se fit chasser de la fabrique où il travaillait, et il lui fallut vivre d'expédients.

Sophie se demandait naïvement comment il faisait pour gagner le peu d'argent qu'il apportait à la maison.

Il n'y venait plus guère cependant, au pauvre logis d'Endoume, et les hommes de mauvaise mine qu'il amenait avec lui avaient toujours le blasphème à la bouche ou de grossières plaisanteries.

Et peu à peu l'enfant s'étiola dans ce milieu malsain, entre une mère qui la reniait pour sa fille, et un père qui ne s'occupait pas plus d'elle que si elle n'eût pas existé, et ne lui donnait même pas le pain nécessaire à son existence.

Ce fut alors qu'elle se rappela la petite boîte que lui avait remise Mme Milane le soir de son départ de la Seille.

Elle courut à sa petite malle, fouilla dans la poche de la robe qu'elle portait ce jour-là, et en retira l'objet en question.

Folla y trouva trois billets de cent francs et dix pièces de vingt francs.

C'était une richesse, et du cœur meurtri de la petite fille s'éleva une nouvelle effusion de reconnaissance pour sa bienfaitrice.

Elle prit cet argent pour nourrir sa mère et se nourrir elle- même.

Marlioux rentrait chez lui de plus en plus rarement et toujours ivre.

Un jour cependant, entre deux lourds sommeils desquels il sortit hébété, il se demanda, étrangement étonné, d'où provenaient les ressources du petit ménage, que n'alimentait plus son travail.

"La mioche aura écrit aux Milane, se dit-il, et on lui envoie de l'argent. Pas bête, la mioche, mais sournoise; comme si elle ne pouvait pas me le dire. Elle garde tout pour elle, tandis que j'ai soif, et on ne me fait plus crédit dans aucun cabaret."

Pendant que l'enfant était à l'école, il fouilla dans sa malle, découvrit le petit trésor déjà bien entamé, et l'empocha.

"Ah! ah! dit-il, je ne fais pas tort à la bambine; elle n'a qu'à en demander de nouveau, on ne lui en refusera pas. Eh! eh! je n'ai pas fait une si mauvaise combinaison en la retirant à ses parents adoptifs, ils seront notre vache à lait."

A la porte, il se sentit brutalement arrêté par une main de fer. Sophie avait beau être sa fille, il n'agissait pas moins comme un voleur; aussi fut-il effrayé.

Ce n'était pourtant que la folle.

Gervaise avait vu son manège, et, comprenant d'instinct que son mari portait préjudice à la fillette qui la soignait si tendrement, elle voulut la défendre.

Ce n'était qu'en de rares occasions qu'elle parlait; cette fois ses lèvres blêmes s'ouvrirent pour jeter ces mots, comme un soufflet, à la face de l'ancien forçat: "Voleur! lâche et infâme voleur!"

Mais Félix Marlioux était fort; il secoua l'étreinte de Gervaise et s'enfuit.

Quand Folla rentra et voulut puiser dans sa boîte pour aller acheter de quoi souper, elle poussa un cri de détresse en trouvant la serrure de sa malle forcée, ses effets éparpillés, jusqu'aux cordes de sa guitare brisées; quant à l'argent, il avait disparu.

Gervaise surgit derrière elle.

"C'est lui! dit-elle en montrant la porte ouverte.

— Qui, lui? un voleur?

— Oui, un voleur, répondit la folle dans un rire sinistre; c'est lui, te dis-je, lui, Félix...

— Mon père?..." fit l'enfant avec effroi.

Gervaise se redressa et dit avec force:

"Il n'est pas ton père; tu sais bien qu'il n'est pas ton père, et moi, je ne suis pas ta mère, heureusement pour toi, pauvre petite!" ajouta-t-elle en hochant sa tête grise.

Et, cette fois encore, dans le cœur de Folla se glissa un doute bizarre.

Elle ne se sentait plus autant de tendresse pour ce père qui la volait, qui avait été au bagne et qui l'aimait si peu. Elle ressentait pour Gervaise un sentiment plus proche de la pitié que de l'affection filiale, et elle se reprochait cela comme une faute, mais ne pouvait se surmonter; elle commençait à se demander vingt fois par jour:

"Suis-je bien l'enfant des Marlioux?"

Cependant, comme il fallait manger, elle alla vendre une de ses robes à une fripière, qui lui donna un prix dérisoire d'un costume de drap encore presque neuf.

Les autres vêtements prirent la même route; on vécut ainsi quelques jours.

Félix Marlioux ne rentrait pas; Folla se décida à écrire à Mme Milane, de sa grosse écriture toujours incorrecte.

Elle était humiliée, la pauvre petite, d'être obligée d'avouer sa misère; mais il le fallait.

Déjà, grâce à l'insuffisance de nourriture et aux précoces soucis, son petit corps s'était émacié, son visage avait pâli, et elle voyait Gervaise maigrir aussi.

Seulement on ne lui répondit pas.

Comme elle ne pouvait croire à l'oubli de ceux qui l'avaient aimée, elle se dit:

"Ils sont en voyage, ils n'ont pas reçu ma lettre."

Elle pensait juste.

Juliette ayant pris un rhume dans une réunion d'enfants où elle s'était trop amusée, ses grands-parents l'avaient emmenée dans le Midi pour le reste de l'hiver.

Ils n'eurent point de nouvelles de Sophie Marlioux, sa lettre s'étant égarée.

La petite fille souffrit en silence et devint de jour en jour plus maigre et plus triste.

Un matin, ayant épuisé le peu de monnaie fournie par la vente de ses robes, elle porta sa guitare chez un marchand de bric- à-brac, qui la lui acheta.

Sa guitare! seul objet auquel elle tînt.

Et cela la désespéra tout à fait.

XIII

RENCONTRE

Un après-midi de mars, Folla n'avait pas été à l'école; ses vêtements usés lui attiraient trop de quolibets et de méchancetés de ses compagnes; sa maîtresse ne l'aimait pas, et nul ne prenait intérêt à ses progrès. D'ailleurs elle n'avait pas le cœur au travail, non plus qu'au jeu.

Elle alla sur la route où passent les tramways, les omnibus et même les équipages; devant elle elle avait ce blanc chemin de la Corniche serpentant au bord du golfe bleu, derrière elle la mer d'azur semée de voiles claires.

Elle s'accouda au parapet de pierre, sa petite tête amaigrie et triste appuyée sur sa main, et elle songea.

La veille, on avait parlé à Endoume d'un jeune garçon qui, en s'aventurant seul au large dans la barque de son père, avait chaviré et s'était noyé avant qu'on eût pu lui porter secours.

Folla pensait à cela, et se disait, comme malgré elle, que cet enfant était bien heureux et que, quand la vie est si noire et si dure, même pour les petits, il fait bon la quitter. Pauvre Folla! son cœur était si plein de désespoir et de lassitude! Ne la blâmez pas, mais plaignez-la.

Puis elle se rappelait son doux passé, son passé béni et joyeux; il y avait un an à cette même époque, avait eu lieu à Paris un charmant bal d'enfants auquel elle avait assisté avec Juliette.

Celle-ci portait un fourreau de guipure sur un transparent de soie bleue, qui allait merveilleusement à son teint de neige et à ses cheveux d'or; Folla, elle, était vêtue d'une petite robe anglaise en velours grenat, orné de dentelles blanches. On s'était tant amusé! Il y a avait de jolis et gentils enfants, des gâteaux exquis et des glaces.

Oh! cette délicieuse nuit de bal! Folla s'en souvenait. Elle se souvenait de bien d'autres choses: des heures d'étude passées dans la chambre chaude, à Paris ou à la Seille; des repas gais et abondants, des promenades à pied ou en voiture, des leçons de musique où elle se montrait si appliquée, du grand salon or et ponceau où l'on prenait le thé le soir quand il venait du monde, et enfin du château dauphinois, ce paradis radieux aux pelouses ombreuses et aux bois touffus.

Et maintenant Folla n'avait plus de quoi se vêtir, plus de quoi manger; son père volait et s'enivrait, sa mère ne lui avait jamais donné un baiser... Un sanglot souleva sa poitrine. Pauvre Folla! n'est-ce pas, c'était trop de souffrance et d'abandon pour ses dix ans?

Et voilà qu'elle veut retourner à la maison, afin que les passants ne voient point ses larmes.

Au moment où elle va traverser la route, le claquement d'un fouet siffle à son oreille, et la grosse voix d'un cocher, à l'accent marseillais des plus prononcés, lui crie:

"Sapristi! prends donc garde, petite sotte, j'ai failli t'écraser."

Folla fait un bond en arrière pour éviter les chevaux; c'est une voiture de louage qui emporte des promeneurs sur le chemin de la Corniche.

Dans le fond est une dame mise élégamment; à côté d'elle une fillette d'une dizaine d'années, non moins élégante, et sur le strapontin deux autres enfants. La dame, Folla ne la connaît pas; mais la petite fille assise près d'elle!... Dieu! mais c'est Juliette! Juliette Kernor, sa sœur de lait!

Folla joint ses mains maigres sur sa poitrine, et crie, affolée: "Juliette! Juliette!"

La petite fille de la voiture se retourne, fait un mouvement; mais une vive rougeur couvre ses joues, et elle se détourne lentement, faisant signe de continuer sa route au cocher, qui a cru devoir ralentir l'allure de ses chevaux.

Et Folla voit filer dans la poussière la victoria légère, tandis que son ancienne amie, d'un air embarrassé, donne une explication à ceux qui l'accompagnent.

Folla demeure atterrée sur le chemin, enveloppée d'un nuage de poussière. Se peut-il qu'on ne l'ait pas reconnue?

"Suis-je donc si changée?" murmure douloureusement l'enfant, qui ne peut comprendre l'action blâmable qu'elle n'eût jamais faite, elle.

En effet, Juliette Kernor avait fort bien vu Sophie; mais il lui était venu une fausse honte en s'entendant appeler devant ses petits amis par cette pauvresse mal vêtue.

Quel spectacle si celle-ci, ainsi accoutrée, l'eût embrassée en pleine route, comme elle le faisait autrefois!

Cependant Folla reprend courage en se disant:

"Juliette est à Marseille, bon papa et bonne maman aussi. Qui sait! je les verrai peut-être; je vais leur écrire."

Aussitôt rentrée elle prit une feuille de grossier papier et y traça ces mots:

"Ma chère Juliette, tu n'as pas reconnu ta pauvre Folla dans la petite fille en guenilles qui t'a appelée sur le chemin d'Endoume.

"Je pense à toi et je souffre; moi, je t'ai bien reconnue, va! Tu as passé devant notre porte, et tu n'y es point entrée; devant moi, et tu ne m'as rien dit. Je suis bien malheureuse. Je t'en supplie, dis à bon pa..., non, à M. et Mme Milane de t'amener chez nous; je donnerais tout pour vous revoir. Je n'ai pas de plus beau papier, tu me pardonneras, et je n'ai pas non plus d'enveloppe, parce que je suis trop pauvre. Je t'en prie, viens.

"Folla."

Elle ferma la feuille, pliée tant bien que mal, avec quelques gouttes de bougie qu'elle y fit couler en guise de colle, puis elle réfléchit.

Elle ne savait quelle adresse mettre sur sa lettre; sans doute ses bienfaiteurs résidaient à Marseille, à l'hôtel, mais lequel?

Et puis elle n'avait pas de quoi acheter un timbre. Elle se résolut alors à partir.

"Je vais aller à la ville, se disait-elle; je porterai moi- même ma missive, demandant aux plus grands hôtels si M. et Mme Milane y logent; je finirai bien par trouver."

Elle s'enveloppa d'un mauvais petite châle, et, après s'être assurée que la folle ne manquait de rien, elle partit, lui laissant le dernier morceau de pain qui restât à la maison.

Elle avait pourtant bien faim, la pauvre mignonne, et la route est longue d'Endoume au cœur de la vie; mais Folla pensait aux autres avant de se servir elle-même.

Certes, toute autre enfant de son âge eût pu franchir cette distance en s'imposant une fatigue; mais c'était plus pénible encore pour la pauvre fillette, qui était à jeun et fort affaiblie par les privations qu'elle endurait depuis longtemps.

XIV

EN ROUTE

Elle suivit le bord de la mer jusqu'au rond-point des Catalans, tourna à gauche, puis droit devant elle, boulevard de la Corderie.

Au carrefour Notre-Dame, elle demanda la route qu'il fallait prendre; elle était si rarement sortie d'Endoume! On lui indiqua la rue Grignan.

Dieu! qu'elle était lasse! Ses petits jambes fléchissaient sous elle, la tête lui tournait, et elle fermait les yeux en passant devant les boutiques des boulangers, pour ne pas apercevoir les petits pains dorés alignés dans la montre.

Elle s'assit sur les marches d'une petite maison close pour reprendre des forces, puis se releva bientôt courageusement en songeant qu'il fallait se hâter pour rentrer avant la nuit. De la rue de Rome elle déboucha au cours Saint-Louis, et fut étourdie du redoublement de cris, de mouvement.

Hôtels de Genève, de Rome, de Marseille, on lui répondit négativement. Elle remonta les allées de Meilhan, et, à bout d'énergie, vint échouer au seuil du bel établissement qui commence l'avenue Noailles.

Le suisse qui gardait la porte repoussa cette fillette mal vêtue, dont l'aspect misérable semblait indiquer une mendiante; mais elle se redressa suppliante:

"Laissez-moi entrer au bureau, Monsieur; je veux demander si M. et Mme Milane sont ici.

— M. et Mme Milane? fit l'homme, un peu radouci; qui est-ce?

— Un monsieur un peu gros avec des cheveux blancs, et une dame toujours habillée de noir avec une figure colorée. Ils ont avec eux une petite fille de ma taille à peu près, bien jolie, avec des cheveux blond cendré.

— Attendez! Est-ce qu'elle ne s'appelle pas Juliette, la petite demoiselle?

— Oui, justement, répondit Folla, dont les yeux noirs brillaient de joie, et qui eût sauté d'allégresse si elle en eût eu la force. Ils sont ici, alors?

— Ah! mais attendez, ma petite, je crois qu'ils sont partis.

— Partis..." Dans son découragement, elle laissa tomber la lettre qu'elle tenait à la main, et deux larmes montèrent lentement à ses paupières.

Le suisse fut pris de pitié en la voyant si pâle et consternée.

"Restez là, dit-il, je vais l'en assurer, car je puis me tromper."

Il courut au bureau, et en revint promptement.

"Je faisais erreur, reprit-il, M. et Mme Milane n'ont pas quitté la ville, mais ils sont absents depuis ce matin.

— Alors, mon bon Monsieur, vous seriez si obligeant de leur remettre ce papier quand ils rentreront. Vous ne l'oublierez point, n'est-ce pas?

— Non, fit l'homme en prenant la lettre et en examinant curieusement l'enfant. Où allez-vous donc comme cela?

— A Endoume.

— Vous savez où l'on prend l'omnibus, là, au bout de la Cannebière.

— Je vous remercie, Monsieur, mais je ne le prendrai pas...

— Quoi! à pied?

— Oui."

L'homme toisa la fillette; sous ses vêtements usés elle avait bon air, la pauvre mignonne, et son joli petit visage, son corps émacié, gardaient une distinction naturelle.

Elle rougit sous ce regard; il lui en coûtait d'avouer qu'elle n'avait pas même cinq sous dans sa poche pour payer l'omnibus.

"C'est bien loin pour vous, reprit le suisse.

— Aussi vais-je repartir tout de suite, pour ne pas être prise en route par la nuit. Je vous remercie, Monsieur, et je vous recommande mon billet."

Elle reprit sa course hâtive; elle n'avait pu voir ses anciens amis; mais au moins elle avait découvert leur adresse et pu remettre sa lettre; c'était une consolation, un espoir pour son pauvre petit cœur meurtri.

"Viendront-ils?" se demandait-elle douloureusement. "Et s'ils ne me répondaient pas? Oh! je crois que cette fois je mourrais de chagrin."

Elle trottait le plus vite possible, car la nuit tombait, et elle aurait peur sur la route d'Endoume, souvent déserte le soir ou fréquentée par les gens de l'endroit, pour la plupart mauvais ouvriers et méchants Italiens.

Quand elle fut à moitié chemin, la force lui manqua tout à fait; alors elle s'assit sur le bord d'un trottoir et pleura. Elle se sentait si lasse, si faible, et elle avait si grand'faim!

Mais, comme c'était une vaillante petite fille, elle reprit sa course, pensant qu'il faisait bien noir, que sa mère était seule au logis; puis la brise de mer, à cette heure, soufflait bien froide sur son pauvre petit corps mal garanti. Son front ruisselait de sueur, et cependant ses dents claquaient; son cerveau lui semblait vide; de temps en temps elle trébuchait ou tombait sur les genoux, en buttant contre les pierres; chaque pas lui causait une douleur dans la tête, mais elle n'y faisait point attention et murmurait en allant, allant toujours:

"Je marche, j'arriverai, j'arriverai."

Elle arriva, en effet, dans ce pauvre bourg d'Endoume mal éclairé, et regardant mélancoliquement la mer, sombre ce soir- là; Endoume, jeté comme un haillon bizarre sur cette adorable route de la Corniche, village habité par de pauvres hères ou des vagabonds mal famés, où le vice sordide s'étale sous un ciel d'azur et ce soleil étincelant.

Folla aimait Marseille, mais elle n'aimait pas Endoume; ces gens lui faisaient peur.

Elle arriva, le cœur battant; avant d'atteindre la maisonnette où elle comptait trouver Gervaise, un bruit étrange la retint: c'était comme un sanglot sortant de l'ombre épaisse, et en même temps des rires confus et des voix moqueuses.

Folla regarda autour d'elle, et ce qu'elle vit lui fit pousser un cri d'indignation et relever la tête avec une subite colère: une troupe de méchants gamins s'amusaient à tourmenter la pauvre Gervaise; ils l'avaient surprise sur le seuil de sa porte, entraîné dehors, et se moquaient d'elle, déchirant sa robe, tirant ses cheveux gris et la faisant tomber pour la rouler à terre.

Gervaise ne paraissait point courroucée, seulement elle demandait grâce et gémissait douloureusement.

Folla bondit comme si elle eût retrouvé des forces soudaines:

"Méchants! cria-t-elle, sans cœur! voulez-vous bien la laisser en paix! N'avez-vous pas honte de faire un jouet d'une pauvre femme sans défense?"

Ils répondirent par des huées brutales; mais, soit que l'intervention de l'enfant indignée leur imposât, soit qu'ils fussent las de leur jeu, ils lâchèrent Gervaise et s'éloignèrent en ricanant, non sans que l'un d'eux cependant, le plus robuste et le plus lâche de la troupe, n'eût allongé un grand coup à la fillette en lui criant: "Tiens, petite princesse, voilà pour t'apprendre à nous ennuyer. Il ne faut pas courir la pretantaine à ces heures-ci et garder la folle au logis, si tu ne veux pas qu'on rie d'elle."