Folla

Chapter 4

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"Bah! pensa-t-il à la fin, emmenons toujours l'enfant, ça ne durera pas longtemps; elle aura vite assez de sa nouvelle vie, et elle manquera ici; on me la redemandera, et j'exigerai une plus forte somme encore."

En attendant, il joua les sentiments paternels et feignit de prendre bravement son parti. C'était pour le bien de sa fille uniquement qu'il avait parlé de la laisser à la Seille; car enfin la pauvre petite, élevée jusqu'alors dans le duvet de cygne, allait se trouver bien dépaysée soudainement. Mais quoi! il était père avant tout, et bien trop heureux de retrouver son enfant; il allait enfin avoir de la gaieté autour de lui, et une petite ménagère pour faire la soupe.

"Vous n'allez pas la tuer de travail, au moins, demanda Mme Milane, que ces derniers mots inquiétèrent. Songez qu'elle n'y est pas accoutumée.

— Ah! ma foi! Madame, riposta l'homme, faut bien qu'elle redescende à son rang. J'ai pas de quoi lui payer une servante."

Le matin du jour fixé pour le départ de Folla, Juliette et son institutrice partirent pour Paris. On prétexta qu'elles devaient s'y rendre d'avance pour faire préparer l'appartement de la rue Lafayette, M. Milane ayant encore affaire à la Seille avec ses fermiers, Mme Milane restait avec lui et même gardait Folla pour ne point trop s'ennuyer. Cette dernière clause fit bouder Juliette.

"Je ne m'amuserai guère toute seule!" murmura-t-elle.

Mais on recommanda à Mlle Cayer de la conduire au cirque, à la ménagerie, au Luxembourg, bref partout où il lui plairait; on promit tant de plaisirs à la fillette, qu'elle finit par se réjouir de retourner à Paris, même sans Folla.

Il était convenu qu'elle ignorerait l'événement qui la séparait de sa sœur de lait. Quand elle verrait arriver à Paris M. et Mme Milane sans leur enfant adoptive, on lui expliquerait que des parents de Folla étant venus la chercher tout à coup, on l'avait laissée partir, mais qu'elle reviendrait un jour.

On comptait sur le temps, sur les plaisirs de l'hiver et sur d'autres petites amies pour lui faire oublier sa prétendue cousine, ou au moins pour la consoler de son absence.

Juliette avait donc embrassé Folla en lui disant: "Tâche que bon papa termine vite ses affaires pour venir me rejoindre au plus tôt."

La dernière nuit qu'elles passèrent ensemble à la Seille, elles couchèrent dans le même lit, comme cela arrivait quelquefois quand elles voulaient babiller longtemps le soir et qu'on les croyait sagement endormies.

La veilleuse éclairait faiblement les murs recouverts d'une jolie tenture bleue.

Sous les rideaux de même teinte, deux petites têtes, l'une blonde, l'autre brune, agitaient sur l'oreiller leurs boucles confondues.

Folla était grave, Juliette rieuse.

"Pourquoi ne ris tu pas? demanda cette dernière en examinant son amie à la lueur pâle de la veilleuse. Tu es toute drôle, tu ne joues plus depuis quelque temps. Pourquoi me regardes-tu ainsi? Tu n'es pas amusante, sais-tu?"

Folla n'y put tenir et éclata en sanglots:

"C'est que tu pars demain sans moi!" balbutia-t-elle dans ses larmes.

Etonnée de cette soudaine explosion de pleurs, Juliette répondit:

"Bah! moi aussi cela m'ennuie, mais dans huit jours tu me rejoindras; nous allons bien nous divertir cet hiver, bonne maman m'a promis tant de choses!"

Sophie ne répondit que par un triste sourire, tandis que Juliette continua à babiller gaiement; puis sa tête blonde reposa sur l'oreiller, et ses grands cils s'abaissèrent sur ses yeux de rieuse. Elle dormait.

Accroupie sur son séant, Folla put alors laisser couler librement ses larmes, sans bruit, doucement; mais elles étaient si amères, ces larmes!

A la fin, sentant la fatigue la gagner, elle se glissa lentement dans le lit, à côté de sa sœur de lait, et à son tour tomba dans un lourd sommeil.

IX

LA DERNIERE HEURE

La Seille est plongée dans la mélancolie et le silence. Dans la mélancolie, parce que Juliette est partie avec Mlle Cayer; dans le silence, parce qu'on est à l'automne, que les oiseaux ne chantent plus, et que le ciel est lugubre et lourd comme une voûte de plomb.

Il est l'heure de la tombée du jour; on attend l'arrivée de Félix Marlioux, qui va emmener sa fille.

Sa fille, elle erre, la pauvre enfant, à travers ces lieux tant aimés, dont le moindre recoin lui garde un souvenir.

Elle a baisé les murs de sa chambrette, cette chambrette claire qui a abrité ses rires joyeux et ses nuits calmes avec sa chère Lili. Elle a embrassé Sapho, qui a gémi en la regardant doucement; puis ses tourterelles rosées; puis Marquise et Light, les chevaux, jusqu'au poulain, qu'on lui défendait de toucher. De la main elle a envoyé un baiser aux cygnes blancs de la pièce d'eau, aux saules éplorés qui argentent de leurs feuilles tombées la surface de l'étang; elle a contemplé leurs petits jardinets abrités contre un mur au midi, elle y cueille les dernières fleurs; elle a visité aussi le vieux chêne dans le tronc duquel elles se faisaient un siège; les poules, dont elles mangeaient les œufs, qu'elles allaient quelquefois chercher elles-mêmes à la basse-cour; enfin chaque endroit familier lui rappelle une heure heureuse. Là elles ont été prises d'un fou rire à la suite d'une aventure plaisante; ici elles ont pleuré après une sottise commise, de peur d'être grondées; plus loin, en grimpant sur la même branche du cerisier, elles sont tombées, sans se blesser, par bonheur.

Et maintenant voilà notre pauvre Folla debout, les bras pendants, devant le piano, cet ami que ses menottes agiles ont tourmenté si souvent; elle espérait devenir une forte musicienne.

Deux grosses larmes s'échappent de ses yeux: hélas! il n'y aura point de piano là-bas, dans le logis de Gervaise.

Heureusement cette excellente Mme Milane, qui pense à tout, a glissé dans la malle de l'enfant la guitare, qui pourra au moins la réjouir ou la consoler dans son exil.

A présent, l'heure de la séparation a sonné: Félix Marlioux est ici. Tandis qu'il parle, M. Milane regarde attentivement la petite Sophie et s'étonne de trouver à ce visage enfantin, devenu grave en quelques jours, une vague ressemblance avec sa fille, Mme Kernor, ressemblance à laquelle Juliette ne participe aucunement.

Lui aussi souffre de voir s'envoler de sa maison cet oiseau enchanteur qu'il a caressé si longtemps.

"Rendez-la heureuse, dit Mme Milane à Marlioux; souvenez-vous que d'elle-même elle a voulu aller avec vous, quoiqu'elle ait ici une seconde mère, presque une sœur et le bien-être."

M. Milane s'est occupé du père de l'enfant: il lui a découvert tout près de Marseille, à Endoume, une place lucrative dans une fabrique, où, s'il se montre laborieux, l'ouvrier gagne de six à dix francs par jour. En se montrant économe, Marlioux peut, tout en vivant bien, économiser de quoi payer une femme pour faire chaque matin le plus gros du ménage, puisque Gervaise est incapable de rien faire, et aussi de quoi envoyer Folla dans un modeste externat, où elle pourra au moins ne pas oublier le peu qu'elle a appris.

Marlioux fait de belles promesses, remercie les bienfaiteurs de Sophie, et se montre bien décidé à vivre en honnête homme, en bon père de famille; il travaillera ferme et donnera de bons principes à sa fille.

Mme Milane prend Folla à l'écart et l'embrasse fort, tout émue.

"Tiens, dit-elle en lui remettant une petite boîte cachetée, mets ceci dans ta poche et ne le montre à personne, surtout à ton père; conserve-la soigneusement. Si quelque jour le travail lui manque, qu'il soit malade ou qu'il faille plus de soins à ta mère; bref, si tu te trouves dans l'embarras, tu ouvriras ton petit trésor, et n'oublie pas non plus de nous appeler à ton aide si tu es malheureuse."

Folla cacha la boîte dans sa poche; elle est bien triste et promet de ne jamais oublier ceux qui ont été si longtemps ses parents adoptifs, de rester une bonne petite fille et de ne jamais négliger ses devoirs de chrétienne. Puis elle ajouta après un sanglot:

"Madame, vous m'aimerez bien encore un peu, quand même je ne serai plus là?

— Mais certainement, mignonne, toujours.

— Et Juliette?

— Juliette aussi, elle n'est pas oublieuse.

— Vous ne lui direz jamais que...

— Que...?

— Que je suis la fille de... de...

— Non, je te le promets," répond Mme Milane, qui devine ce que la bouche de l'enfant n'ose proférer.

Et voilà Folla trottinant sur la route, tournant le dos au château et n'osant plus le regarder, de peur d'éclater en sanglots.

L'obscurité du soir descendait lentement sur la campagne; le vent secouait les arbres échevelés.

L'homme et l'enfant, qu'il tenait par la main, passèrent devant une grande croix placée à l'angle du chemin.

Le premier n'y fit point attention, mais la petite fille regarda ces grands bras du Christ ouverts sur la route et sur elle.

"Mon Dieu, ayez pitié de moi, murmura-t-elle tout bas; faites que mon papa m'aime un peu, et que maman ne soit plus folle.

— Est-ce que je te fais peur, petite?" demanda l'ancien forçat d'une voix presque douce.

Folla releva sur lui ses grands yeux foncés brillants et tendres:

"Non, papa.

— Ah! poursuivit-il, tu ne vas pas trouver là-bas le luxe que tu as connu jusqu'ici.

— Je m'en passerai très volontiers, papa; même je serai très contente de me rendre utile; vous verrez que je ferai une bonne petite ménagère."

Marlioux glissa un coup d'œil malicieux sur la petite fille brune, frêle et mince, qui trottait à côté de lui.

"Tu as les mains trop fines pour les mettre à la pâte, ma petite, fit-il, et cependant il faudra faire bien des choses par toi-même.

— Je les ferai, papa; je suis plus forte que je n'en ai l'air, et l'on disait à la Seille que je suis adroite."

Ils se rendaient à Avignon d'abord, ne devant s'installer à Endoume que la semaine suivante.

Il faisait nuit noire quand ils arrivèrent à destination.

Epuisée d'émotions, Folla s'était endormie en chemin de fer. Une voisine complaisante la prit des bras de son père, la déshabilla et la coucha, sans l'éveiller, dans un lit de sangle installé à la hâte dans un étroit cabinet.

X

LA FEMME FOLLE

Quand elle rouvrit les yeux le matin suivant, la petite fille se les frotta longuement, croyant rêver. Mais le souvenir de la réalité lui revint. Elle ne pleura point en se trouvant transportée tout à coup d'un nid coquet enter les quatre murs blanchis à la chaux d'un réduit exigu, dans un lit maigre garni de draps grossiers.

Elle se leva prestement, fit sa toilette et sa prière, natta tant bien que mal sa chevelure prodigue et rebelle, et ouvrit la porte.

La chambre voisine servait à la fois de cuisine et de salle à manger.

La maisonnette ne se composait que de trois pièces; dans la troisième couchaient Félix Marlioux et sa femme.

Folla s'aventura hors de chez elle avec un violent battement de cœur: elle allait revoir sa mère, et cette mère était une insensée. Qui sait si la vue de son enfant aimée, retrouvée après tant d'années de séparation, ne lui rendrait pas la raison!... Marlioux aussi pensait cela, debout au milieu de la chambre carrelée, près du poêle sur lequel bouillait une casserole de lait.

Folla vint présenter son front à son père, puis ses yeux inspectèrent curieusement autour d'elle.

C'était un triste logis froid et sombre; la pièce était triste et nue.

A l'entrée, sur le seuil de la porte ouverte, une femme était assise sur un escabeau grossier. Cette femme pouvait avoir de quarante à cinquante ans; ses cheveux étaient déjà tout gris et tombaient épars de sa pauvre tête folle, qui ne pouvait supporter ni bonnet ni chapeau.

Ses traits avaient dû être beaux, et Folla demeura toute surprise d'y trouver comme une ressemblance avec ceux de Juliette, surtout dans les yeux, de couleur claire et de forme parfaite; seulement ceux de la petite Kernor avaient une expression tranquille; ceux de Gervaise, brillants et farouches, faisaient peur.

Les vêtements de cette femme étaient en désordre comme sa chevelure; ses lèvres, presque sans remuer, murmuraient une chanson monotone, et ses bras faisaient continuellement le geste de bercer un petit enfant.

Folla se rapprocha timidement de Félix Marlioux:

"Père, dit-elle, ce qu'elle pleure, c'est sa fille, n'est-ce pas?

— Oui, répondit-il machinalement.

— Et... si elle me reconnaît, cela peut la guérir, même subitement.

— Peut-être," fit le père en poussant doucement la fillette du côté de la folle.

Luis aussi pensait cela.

Ma foi! la femme et l'enfant ne lui étaient qu'un surcroît de dépense, une lourde charge; si Gervaise recouvrait la raison, au moins il n'aurait plus le souci du ménage.

Aussi regardait-il avec une certaine anxiété la petite Sophie s'approcher de Gervaise.

"Mère," murmura-t-elle de sa douce voix, en tendant ses lèvres roses à la joue flétrie de la folle.

Celle-ci tourna lentement sa tête vers elle. Il y eut un regard glacé dans ses yeux d'un bleu gris, comme ceux de Juliette Kernor.

"Mère, ne me reconnaissez-vous pas? Je suis Sophie, votre fille, votre enfant que vous avez perdue depuis sept ans; je vous aime beaucoup. Ne voulez-vous pas m'embrasser?"

Gervaise continua à la considérer tranquillement, sans interrompre ni sa chanson ni son bercement monotone.

L'homme, qui attendait debout au fond de la chambre, poussa un blasphème sourd.

Folla retint un sanglot.

"Prenons patience, dit-elle à son père; je la soignerai, je la caresserai si bien, qu'elle finira par me reconnaître, vous verrez."

Félix Marlioux partit pour s'occuper de son installation prochaine à Marseille, et Folla demeura seule avec la pauvre insensée. Elle s'en effraya un peu d'abord, puis elle reprit courage.

Elle visita la maison pour en connaître tous les coins et recoins; ce ne fut pas long.

Quand elle connut la place de chaque chose, elle retira du feu le lait qui avait bouilli. Son père avait déjeuné avant de sortir; elle en versa dans un bol de faïence minutieusement lavé, et coupa une tranche de pain; puis elle apporta le tout devant Gervaise, qui la regarda fixement, étonnée.

"Mangez, mère," lui dit la petite fille.

Gervais obéit et mangea assez avidement pour faire penser qu'on devait souvent la négliger.

Quand elle eut terminé son repas, Folla déjeuna à son tour; ensuite elle lava les bols et les cuillers, mit tout en ordre dans la chambre, et entra dans son réduit, où sa malle était déposée.

Elle l'ouvrit alors, et ses larmes coulèrent amères et pressées en retrouvant tous ses chers souvenirs, qui gardaient comme un parfum de la Seille et de sa vie heureuse. Il y avait là sa guitare, ses cahiers et ses livres d'écolière paresseuse, puis ses robes. Mme Milane avait eu le tact de n'y placer que les plus simples: deux costumes de laine sombre, un autre plus chaud, en drap, sans garniture.

Celui que Folla avait sur elle en ce moment était en flanelle grise, orné d'un galon rouge. Elle mit soigneusement son tablier le plus grand, referma la malle après avoir donné un baiser presque religieux à la guitare. Il lui restait de l'ouvrage à faire: son petit nécessaire de toilette n'avait pas été oublié par la main prévoyante de bonne maman. Folla y prit sa brosse, son peigne, et vint à sa mère, toujours assise à la même place. Elle peigna non sans peine les cheveux gris emmêlés de la pauvre femme, et les disposa assez adroitement en chignon au sommet de la tête.

La folle se laissait faire, et même avec une certaine satisfaction; si propre et si soigneuse autrefois, Gervaise devait souffrir maintenant, inconsciemment peut-être, du désordre dans lequel elle vivait.

Folla rajusta ensuite ses vêtements, la lava, brossa ses souliers, puis remit tout en place; et, n'ayant plus rien à faire, elle vint s'asseoir à côté de sa mère.

Elle n'en avait plus peur. En s'occupant laborieusement, elle avait repris courage. Seulement midi approchait, et Folla se demandait, inquiète, comment on déjeunerait, et si son père allait revenir, comme il l'avait dit.

Il revint heureusement, un peu maussade, un peu de mauvaise humeur; mais il donna une tape amicale à la joue de sa fille, et apportait de la viande froide, des œufs et une bouteille de vin.

Folla dressa promptement trois ouverts, et fit bouillir de l'eau. Après ce frugal repas, Félix Marlioux bourra sa pipe; Gervaise retourna s'asseoir à la porte comme à l'ordinaire, en regardant la route.

"Petite, dit tout à coup l'homme à la fillette, qui arrangeait la vaisselle, tu n'es pas habituée à faire si maigre chair; tu n'as pas eu de dessert.

— Cela ne fait rien, papa, répondit-elle, et je m'en passe très volontiers."

L'ancien forçat la regardait aller et venir, adroite et légère comme un papillon.

"Laisse cela, dit-il encore, la Jantet s'en chargera; pour trois sous par jour que je lui donne, elle balaye la maison et lave les assiettes."

Folla soupira de soulagement; elle se prêtait bien volontiers à toutes sortes d'ouvrages, même grossiers, mais elle éprouvait une répugnance extrême à plonger ses mains dans l'eau grasse. Cette fille dévouée et courageuse gardait certaines délicatesses inhérentes à sa nature.

L'après-midi, elle n'osa se hasarder seule hors de la maisonnette; son père était reparti, la vieille Jantet aussi, après avoir accompli en hâte sa besogne quotidienne.

Folla s'ennuya; elle essaya de faire parler sa mère, mais l'insensée ne répondait toujours que par sa chanson monotone.

La nuit tomba de bonne heure, une nuit noire et triste; le feu était mort dans le fourneau refroidi. Le mistral s'éleva; la folle ne voulut pas quitter son poste, elle était insensible aux piqûres âpres du vent.

Et la petite fille y demeura exposée, assise loin de la porte, sur un tabouret, les mains roulées dans son tablier pour les réchauffer, et ses pieds se glaçant, immobiles, sur la dalle froide.

Elle se sentit seule et abandonnée: au dehors, c'étaient les ténèbres, le silence lugubre; au dedans, l'isolement et l'ombre aussi.

Une tristesse étrange pesait sur ces lieux solitaires. Folla fixa ses grands yeux désolés devant elle, sur cette mère qui ne la reconnaissait pas, qui ne lui rendait pas ses baisers, et dont les yeux brillaient dans la nuit comme deux flammes.

Folla frissonna et pleura.

"Tu t'ennuies, petite?" fit tout à coup auprès d'elle la voix de son père.

Il était arrivé sans qu'elle l'entendît, ayant la tête cachée dans son tablier, et à la lueur d'une allumette qu'il avait frottée il avait vu l'enfant pleurer.

"Tu t'ennuies, reprit-il, et tu es toute gelée; console-toi, dans deux jours nous partirons pour Marseille, et là-bas tu trouveras du soleil et de l'eau salée tant que tu en voudras. Si cela t'amuse, tu pourras aider au déménagement; dès demain nous emballons."

Sophie sécha ses pleurs, et, en effet, fut si occupée pendant quarante-huit heures, qu'elle n'eut plus le temps de se livrer à sa tristesse.

XI

ENDOUME

Le samedi soir, Marlioux emmena sa femme et sa fille. Il fallut beaucoup de peine pour décider la première à quitter la maisonnette, et tout le long du trajet elle demeura sans parole, effarouchée, presque terrifiée.

Folla, vêtue de son costume le plus simple, voyageait pour la première fois en troisième classe; certes, elle n'en était ni humiliée ni choquée, mais elle en souffrit. Son père entra en conversation avec de rustiques voyageurs dont les voix rudes sonnaient douloureusement aux oreilles délicates de l'enfant et l'empêchaient de dormir; puis ils fumèrent, sans se soucier de la femme et de la petite fille, blotties dans leur coin.

Mais cette impression pénible se dissipa à mesure qu'on approcha de Marseille; l'aube devint moins pâle, l'atmosphère plus douce, et enfin la jolie ville, toute gaie dans le soleil du matin, sembla sourire à la petite exilée.

Elle sentit un peu de courage lui revenir au cœur; le tramway emporta le trio de voyageurs du côté d'Endoume, un camarade complaisant devant voiturer dans la journée le maigre mobilier de Félix Marlioux.

Folla éprouva une vive émotion à la vue de la grand mer bleue, qui, encore agitée de ses colères précédentes, battait le nord de son flot blanc d'écume, et jetait ses gouttes salées jusque par-dessus le parapet de pierre. La fillette joignit ses mains, comme en extase; cela lui rappelait Pallavas, et elle aimait tant la mer!

"Avec ce tableau sous les yeux, se dit-elle, je ne pourrai pas m'ennuyer."

Les Marlioux s'installèrent donc à Endoume; on emménagea le jour même, afin que Félix pût entrer à la fabrique le lendemain matin, et cela ne prit pas beaucoup de temps.

Grâce à l'adresse et au bon goût de Folla, la maisonnette prit un air riant, presque coquet.

Le jardin était lilliputien, mais il s'y trouvait un gros figuier et quelques arbustes brûlés du soleil et dépouillés de leurs feuilles.

Folla se promit de soigner tout cela au printemps prochain.

Le logis se composait de quatre pièces exiguës, sauf celle qui servait de cuisine.

Tout fut bientôt en ordre et reluisant de propreté. Comme à Avignon, Marlioux employa chaque jour une heure, pour une modique somme, une vieille femme qui fit le ménage, ou plutôt le plus gros du ménage.

De ce moment, la petite Folla commençait sa triste existence d'enfant abandonnée; nous disons abandonnée, parce qu'elle vivait entre un père d'humeur sombre et changeante, qui ne pouvait comprendre sa nature fine et tendre, et une femme privée de raison; parce que nul ne prenait soin d'elle, et qu'elle n'avait point d'amie.

Aussi les jours lui parurent-ils d'une longueur démesurée, et, au fond de son petit cœur désolé, elle regretta la douce vie d'autrefois.

Elle se rendait utile cependant le plus possible, la chère fillette; mais quand elle avait fait le matin sa toilette et celle de sa mère, passé le torchon sur les meubles, rangé les chambres après la vieille Provençale, qui nettoyait tout à la diable, elle ne savait plus que faire.

En attendant le retour de son père, à midi, puis le soir, elle eût désiré raccommoder le linge de la maison; mais elle tenait mal l'aiguille, grâce à sa funeste paresse des temps passés, qui lui faisait trouver ennuyeux le travail manuel comme celui de la plume.

Alors elle tricotait un peu, ou bien elle essayait d'étudier seule, reprenant ses livres de classe; mais là encore elle déplorait sa nonchalance d'autrefois; si elle avait mieux profité des claires explications de sa maîtresse ou exercé sa mémoire, elle aurait pu parvenir à s'instruire à peu près seule, car elle était intelligente; mais impossible!

Ah! que n'eût-elle donné alors pour se retrouver assise à son petit bureau de la salle d'étude, et comme elle eût prêté une oreille attentive aux moindres paroles de Fraülen! Pauvre Fraülen, qui avait perdu son latin avec l'élève inappliquée et rebelle!

Il fallut pourtant que Sophie allât à l'école, et sa honte redoubla en voyant ses compagnes, toutes de son âge ou plus jeunes qu'elle, suivre une classe supérieure à la sienne, écrire plus correctement qu'elle et réciter leurs leçons convenablement.

Là aussi Folla souffrit; ces enfants méridionales, bruyantes et tapageuses, étaient promptes à la dispute. Quoique vive, la fille de Gervaise gardait une attitude douce et froide, qui, loin d'imposer aux jeunes Marseillaises, les exaspérait; elles se sentaient au-dessous de Folla par l'éducation et la tenue, aussi se liguèrent-elles contre la fillette, qu'elles appelaient dédaigneusement "la Parisienne", et, dans leur dialecte hardi, elles lui donnaient les épithètes les moins flatteuses, surtout en faisant allusion au retard apporté dans ses études.

Non qu'elles fussent méchantes; seulement, sentant que la fillette n'était pas des leurs, elles le lui faisaient sentir, sans se douter de leur cruauté, qui blessait vivement le petit cœur aimant de Sophie Marlioux.

Quand elle rentrait de l'école, toujours seule, et avec une sorte de soulagement, elle s'occupait un peu du ménage, cousait comme elle pouvait, et se permettait un instant de douce récréation avec sa guitare.