Folla

Chapter 3

Chapter 33,902 wordsPublic domain

Elle était pourtant bien douce et bien généreuse cette fillette. N'est-ce pas que vous l'aimez bien, notre mignonne héroïne, malgré sa paresse, qui peut-être n'est pas celui de ses défauts qui vous offusque le plus?

Un matin, les deux enfants, sous un soleil magnifique, jouaient au bord de la mer, abritées sous leurs grands chapeaux de jonc ornés d'une gaze blanche, leurs jambes nues hâlées par l'air salin.

Mlle Cayer et Mme Milane causaient un peu plus loin à l'ombre d'une cabine roulante, et M. Milane fumait en lisant derrière une falaise en miniature.

Ce n'était pas l'heure du bain; aussi la plage était-elle à peu près déserte.

Deux hommes vinrent à passer près des petites filles; ils avaient mauvaise mine sous le feutre à larges bords qui cachait le haut de leurs visages; leurs vêtements étaient sales et usés, et ils marchaient en traînant la jambe d'une façon bizarre.

L'un d'eux poussa une exclamation soudaine: "Tiens! fit-il d'un ton gouailleur en dévisageant Juliette Kernor, tout le portrait de la Gervaise quand elle était jeune. Et que c'était un beau brin de fille quand je l'ai épousée! elle avait seize ans. Un peu plus luronne que ça cependant; mais elle portait ces yeux-là, ces cheveux-là tout en l'air, et ce minois rose et blanc. Une blonde flambante! quoi. Faut la voir maintenant; ah! ah! ah! quelle différence!

— Allons-nous-en, dit tout bas Juliette en tirant Folla par sa robe. Ces hommes me font peur."

Mais l'individu de mauvaise mine se mit à rire plus fort et murmura quelques mots à l'oreille de son compagnon.

"Allons donc! c'est vrai? fit l'autre avec une stupéfaction profonde. Mais alors, l'ami, t'as de quoi faire chanter les parents.

— Pas encore, faut d'abord que je rejoigne la Gervaise. Ah! ah! on ne m'attend pas. L'homme qui revient de la Nouvelle n'est pas tout à fait tombé dans la dèche."

Il se rapprocha des deux enfants qui écoutaient sans comprendre, et prit sans façon le menton délicat de Juliette dans sa grosse patte noire et velue.

"Dites-moi, ma belle petite, vous êtes chez Mme Milane, n'est-ce pas?"

Juliette se recula avec dégoût et terreur.

"Laissez-moi, cria-t-elle, laissez-moi!"

L'homme éclata de rire.

"Eh! eh! on est bien fière. De mieux en mieux. Tout à fait le regard de la Gervaise quand elle était en colère, et, ma foi! elle s'y mettait quelquefois. Cré nom! si l'enfant est ce que je pense, elle ne peut pas renier son sang.

— Mais l'autre, fit le camarade en montrant Folla du doigt, quelle est-elle?

— La petite Kernor, parbleu!" répondit le premier avec un geste insouciant.

Juliette avait pris la fuite; Folla, plus brave, demeurait, ses grands yeux noirs fixés sur l'inconnu, protégeant de ses petites mains le frêle édifice de sable qu'elle avait érigé à grand'peine.

"Pourquoi restez-vous là? qu'est-ce que vous voulez? dit-elle aux deux individus.

— Vous êtes bien la petite Kernor? La dame qui est là-bas, et vers qui votre sœur de lait se réfugie en ce moment, est bien Mme Milane, de la Seille?"

L'enfant hésita, mais ces mots: "Votre sœur de lait," prouvaient que l'homme qui parlait ainsi les connaissait.

Son petit cœur naïf et confiant lui suggéra l'idée que ces hommes étaient deux malheureux qui voulaient implorer la générosité de Mme Milane, et elle répondit:

"Que vous importe qui je suis, moi? Quant à cette dame qui est là-bas, elle s'appelle, en effet, Mme Milane. Si vous avez quelque chose à lui demander, allez la trouver.

— Pas sotte, celle-ci, ma foi! s'écria l'inconnu en riant. Non, ma mignonne, je n'ai rien à lui dire aujourd'hui. Plus tard je ne dis pas, il se peut qu'elle soit obligée de me donner gros."

Et il entraîna son compagnon, avec lequel il se mit à causer et à gesticuler vivement.

Folla resta songeuse, regardant disparaître à l'horizon la silhouette traînante des deux hommes. Juliette la rejoignit, et elles recommencèrent leurs jeux.

En septembre on retourna à la Seille. C'étaient encore les vacances; les vendanges et bien des plaisirs arrivèrent, pauvres joies éphémères qui ne devaient plus revenir.

En causant avec sa cousine, comme elles le faisaient souvent avant de s'endormir le soir, Juliette posa cette question à Folla:

"Dis donc, si tu devenais pauvre un jour, tu serais bien malheureuse, n'est-ce pas?

— Ca dépend, répondit la fillette avec son adorable spontanéité, ça dépend; si j'étais avec quelqu'un qui m'aimât et que j'aimasse, je ne serais pas à plaindre.

— Ah! bien moi, reprit Juliette en roulant sa tête blonde sur l'oreiller brodé, je ne pourrais jamais me passer de toutes les belles choses auxquelles je suis habituée, ni vivre dans une vilaine maison, ni manger du pain sec.

— Ca dépend," répéta encore Follette.

Et les deux mignonnes s'endormirent sans plus rêver luxe ou misère.

VI

CE QU'ENTENDIT FOLLA EN DORMANT

C'était un après-midi d'automne, à cette heure où, les jours diminuant de plus en plus, le soleil décline dans le ciel déjà plus pâle.

Le château était plongé dans une douce et silencieuse paix. L'air était un peu froid, mais pur et bon à respirer; le feuillage rougi, à diverses nuances, s'agitait au moindre souffle et tombait feuille à feuille avec un bruit sec.

M. Milane était allé en ville; Mlle Cayer à vêpres, car c'était dimanche. Bonne maman gardait les petites filles tout en combinant un remède contre les crampes d'estomac. Nous avons déjà vu que bonne maman était une femme pratique. Les deux petites filles arrosaient d'arnica leur perroquet, qui s'était blessé aux barreaux de sa cage. De temps en temps un rire frais et argentin coupait l'air silencieux. Il faisait chaud dans la salle à manger, où l'on entretenait un bon feu de bois.

Juliette bâilla.

"Ecoute, dit-elle à sa sœur de lait, Coco est bien assez pansé comme cela. Si nous jouions à autre chose? Si Fraülen était là, elle nous raconterait une histoire; mais les vêpres ne sont pas finies, et puis elle causera avec grand'mère en revenant. Veux-tu jouer à cache-cache?

— Je veux bien, répondit Folla, toujours complaisante.

— Tu commenceras à chercher. Et, tu sais, on cherche jusqu'à ce qu'on trouve. Il n'y a pas de camp."

Follette se boucha consciencieusement les yeux et les oreilles, et après avoir compté cent elle fureta un peu partout, et finit par découvrir Juliette au haut d'une armoire où bonne maman elle-même l'avait cachée.

Puis ce fut au tour de Folla.

"Je vais, se dit-elle, à la bibliothèque; on ne l'ouvre jamais que pour recevoir les gens et les fermiers qui veulent parler à bon papa. Lili n'aura pas l'idée d'y venir."

Seulement il advint que Juliette, après avoir fouillé toutes les chambres sans succès, perdit patience: "Bah! quand elle s'ennuiera elle sortira de son trou," se dit-elle.

Et elle se mit à lire au coin du feu, tandis que Martine, la seule des domestiques qui fût restée à la maison, prévenait Mme Milane qu'un homme demandait à lui parler.

Notre Follette, qui n'aimait guère l'immobilité, s'assoupit tranquillement derrière le fauteuil qui la dérobait aux regards, quoique sa position ne fût pas des plus commodes.

Dans son assoupissement elle eut un rêve bien pénible, si pénible, qu'elle ne put se secouer pour le chasser, bien qu'elle ne fût endormie qu'à moitié.

Il lui semblait qu'elle avait les bras et les jambes liés, que sa langue était paralysée, et qu'elle ne pouvait sortir de son engourdissement.

Il lui parut que bonne maman entrait à la bibliothèque, précédant un homme de mine équivoque, semblable à celui qu'elle avait rencontré à la grève de Palavas, sauf le chapeau crasseux, qui ne recouvrait plus son front et qu'il tenait à la main.

"Que désirez-vous, mon ami? dit Mme Milane avec complaisance, et croyant avoir affaire à un malheureux venant implorer des secours. Vous vouliez sans doute vous adresser à mon mari, mais il est absent et ne rentrera que pour dîner.

— Ma foi, Madame, je crois que vous ferez l'affaire aussi bien. Seulement j'avoue que ce que j'ai à vous dire ne va pas vous causer grand plaisir.

— Qu'est-ce? Est-il arrivé malheur à quelqu'un de nos amis?

— Je ne les connais pas, vos amis. Je veux parler d'une petite fille qui doit vivre chez vous, qui n'est pas votre parente, que vous avez adoptée."

Mme Milane se troubla.

"Eh bien, en quoi ce sujet peut-il vous intéresser?

— Il y a que l'enfant n'est pas orpheline, comme on le croit.

— Comment! cette bonne Gervaise, dont on m'a appris la mort, est vivante? Voilà sept ans qu'on n'a entendu parler d'elle. J'ai passé un jour dans son pays, on m'a affirmé que la pauvre femme avait succombé à une violente fièvre.

— La Gervaise vit encore, oui, Madame. Elle a résisté au mal terrible qui a failli l'emporter; dans un accès violent elle s'est sauvée de chez elle, puis un jour elle est revenue, seulement...

— Seulement quoi?

— Elle est restée folle, complètement folle."

Mme Milane eut comme un soupir de soulagement.

"Pauvre Gervaise! reprit-elle; et vous venez sans doute me prier de lui venir en aide, car sa position doit être bien misérable? C'est juste. Alors, puisqu'elle a perdu la raison, elle ne se souvient probablement plus qu'elle a un enfant?

— Que si qu'elle s'en souvient. Elle le pleure tous les jours.

— Elle doit être bien abandonnée. Je ferai des démarches pour la faire entrer dans une maison de santé où elle sera bien soignée.

— C'est inutile, Madame, la Gervaise n'est plus seule depuis quelque temps: elle a retrouvé son mari."

Mme Milane sursauta sur son fauteuil.

"Son mari? mais je la croyais veuve.

— C'est une erreur: elle n'a jamais été veuve, seulement elle a eu honte de son homme et l'a fait passer pour mort.

— Mais alors...

— N'est-ce pas que c'est bizarre? fit l'homme en ricanant. Deux défunts qui reparaissent!

— Est-ce que cet homme c'est le père... de...?

— De sa fille, naturellement, Madame, de l'enfant que vous avez adoptée.

— Et croyez-vous, reprit Mme Milane, plus hésitante encore, croyez-vous qu'il me laissera l'enfant?

— Pour ça, je ne puis rien vous en dire; car c'est un bon père, répliqua l'homme en ricanant. Cependant on ne sait pas... Il n'est guère chançard, et on ne s'enrichit pas dans le pays d'où il revient.

— Quel pays, s'il vous plaît? demanda la vieille dame en regardant fixement son interlocuteur.

— Ma foi! faut voyager longtemps avant d'y arriver, mais c'est aux frais du gouvernement."

Mme Milane se leva toute droite:

"Comment!... le mari de Gervaise! revenir de... de Nouméa!...

— Comme vous le dites. Il ne s'est pas enfui. Sa peine est terminée. Huit ans, Dieu merci! c'est bien assez, pour une méchante petite affaire."

Mme Milane ne l'écoutait plus.

"Folla! ma pauvre petite Folla, la fille d'un...

— Ca ne lui ôte rien de sa gentillesse, Madame. Je l'ai aperçue un jour, et je l'ai reconnue rien qu'à sa ressemblance avec sa mère.

— Sophie ne ressemble pas à Gervaise.

— Pardon, elle est tout son portrait quand la pauvre femme était jeune. Une jolie blondine, ma foi!

— La fille de Gervaise est brune.

— Ah! fit l'homme interloqué, je me serais donc trompé. Enfin, Madame, s'agit pas de la couleur des cheveux de la petite. Que comptez-vous faire?

— De quel droit cette question? Avant d'y répondre, je veux savoir qui vous êtes.

— Bien volontiers, Madame. Je suis tout simplement Félix Marlioux, le mari de Gervaise et le père de l'enfant que vous avez adoptée."

Mme Milane était devenue très pâle et très agitée.

"Ecoutez, dit-elle à l'homme, dont elle s'éloigna par un mouvement de répulsion dont elle ne put être maîtresse, écoutez, je ne puis prendre aucun parti avant de m'entretenir avec M. Milane

— Vous savez, reprit grossièrement l'ancien forçat, on s'arrangerait peut-être bien à vous laisser l'enfant pour de l'argent.

— Alors c'est un marché que vous proposez pour votre fille? Ce n'est pas l'amour paternel qui vous a poussé à venir me trouver, c'est l'âpre désir d'avoir de l'or en nous menaçant de reprendre votre enfant?

"Partez, fit Mme Milane avec dégoût, et revenez dans deux jours pour recevoir la réponse. Je vous avoue qu'il m'est pénible de penser que j'ai sous mon toit la fille d'un... galérien; mais je suis prête à faire un sacrifice d'argent, pourvu que ce soit raisonnable, afin de la garder auprès de moi. A après-demain donc. Veuillez seulement ne pas ébruiter cette histoire, cela vous nuirait considérablement.

— C'est convenu. Faut pas vous fâcher, ma petite dame, si l'on a parlé un peu rondement; c'est pas là-bas qu'on se forme aux belles manières."

Mme Milane lui montra la porte. Félix Marlioux salua et sortit.

La vieille dame, très troublée, quitta à son tour la bibliothèque.

Le petite Folla, restée seule, se frotta les yeux et se secoua.

"J'ai rêvé d'affreuses choses, murmura-t-elle en sortant de sa cachette, toute pâle et tremblante. Quelle mauvaise idée j'ai eue de venir ici et de m'y assoupir!"

Soudain elle s'arrêta; en traversant la chambre pour s'y blottir derrière le fauteuil, elle avait remarqué l'ordre parfait qui y régnait, cet appartement n'ayant pas été ouvert depuis plusieurs jours; et voilà que maintenant elle aperçoit deux sièges dérangés, placés l'un vis-à-vis de l'autre comme pour deux interlocuteurs; puis sur le parquet, au-dessous d'une de ces chaises, la trace poudreuse d'une grosse chaussure; enfin, sur une table, les lunettes de bonne maman. Elle les avait sur son nez tout à l'heure dans son boudoir, et elle ne s'en sépare qu'involontairement, dans les moments de trouble.

Qu'est-ce que cela signifie? Est-ce que, par hasard, le songe de Folla serait une effrayante réalité?

"Je le saurai bien," se dit la fillette.

Et, prise d'une résolution subite, quoique ses petites jambes tremblent bien fort, elle court jusqu'au pavillon, au bout du jardin, d'où l'on peut apercevoir la route bien à découvert.

Tout essoufflée, elle se penche par la fenêtre ouverte. Justement à cet instant passe un homme sur le chemin; et cet homme, qui traîne un peu la jambe en marchant, c'est celui de Palavas, celui qui a parlé tout à l'heure à Mme Milane dans la bibliothèque; c'est le forçat..., le père de Folla. Mon Dieu, mon Dieu!

Il y avait là, dans ce pavillon rustique, mais gentiment installé, un divan turc vaste et moelleux, où les fillettes se sont souvent roulées dans leurs ébats aux heures chaudes de l'été. Folla s'y jette, éperdue, et, la tête enfouie dans les coussins, elle pleure amèrement.

Un certain temps s'écoula ainsi.

L'enfant se souleva, faible et brisée. Il faisait nuit dans la pavillon. Elle essuya ses grands yeux ruisselants et descendit dans le jardin.

L'air froid sécha les traces de ses larmes. Heureusement qu'on ne s'était pas inquiété de son absence.

Bonne maman, enfermée dans sa chambre avec bon papa, de retour de la ville, devait l'entretenir de choses fort graves.

Mlle Cayer recevait une visite; Juliette achevait un livre fort intéressant.

Folla se mit au piano et joua tous les airs tristes qu'elle connaissait. N'osant plus pleurer, elle faisait passer dans les notes chantantes du clavier toute l'amertume dont sa pauvre âme débordait.

A dîner, par bonheur il y avait du monde: deux ou trois convives ramenés de la ville par M. Milane. On ne fit donc pas attention à Folla, qui avait le cœur trop gros pour manger. Elle retenait ses pleurs à grand'peine, la pauvre mignonne, et se disait tout bas: "Je ne suis qu'une enfant adoptée par charité. Bonne maman, bon papa, que j'ai crus si longtemps mes parents, ne sont que mes bienfaiteurs. Je ne suis que la sœur de lait de Juliette, et non sa cousine. Que dira-t-elle, Juliette, lorsqu'elle apprendra que je suis la fille d'un... forçat et d'une folle? Elle ne voudra peut-être plus me toucher la main."

Le soir, après dîner, Mlle Cayer raconta une histoire aux enfants. Folla l'écouta d'abord distraitement, tout entière à ses tristes pensées; mais le conte finit par lui frapper l'esprit: il parlait d'un petit garçon trouvé, qui avait plus tard été reconnu par sa famille, et qui de pauvre était devenu riche, de malheureux bien heureux.

"Mademoiselle, demanda Folla d'une voix troublée, si ç'avait été le contraire, est-ce que Pierre serait quand même retourné à ses parents, si ceux-ci avaient été pauvres et misérables, au lieu de riches et considérés, est-ce qu'il aurait dû quand même changer de position?

— Certainement, ma petite Folla, répondit Mlle Cayer, qui ne se doutait de rien; un enfant doit toujours suivre ses parents, aussi bien s'ils sont indigents et méprisés, et sans rougir d'eux, à plus forte raison s'ils sont à plaindre."

Quand la nuit fut venue et que les fillettes s'étendirent dans leurs petits lits blancs, sous les rideaux soyeux, Folla se releva doucement, et, s'assurant que Juliette dormait profondément, elle souffla la veilleuse et se recoucha toute frileuse.

Alors elle enfouit sa tête brune dans l'oreiller et pleura de toutes ses forces, étouffant le plus qu'elle le pouvait le bruit se ses sanglots.

Le lendemain matin elle se leva toute pâle et très grave. Elle embrassa tendrement Juliette comme à l'ordinaire; mais elle eut beau faire, elle ne put venir à bout de rire avec elle.

"J'ai encore deux jours pour réfléchir et pour attendre que mon père revienne. Que fera-t-on de moi? pensait-elle; que diront M. et Mme Milane?... Mon Dieu! que je suis malheureuse! Je suis sûre qu'il n'y a pas sur terre une petite fille plus triste que moi."

On trouva, au déjeuner, que Folla avait la mine tirée et l'air mélancolique.

La pauvre enfant faillit fondre en larmes. On crut que Mlle Cayer l'avait grondée.

Et cependant Folla, malgré sa préoccupation, s'était montrée d'une sagesse exemplaire. Elle n'avait ni parlé ni souri pendant la classe: elle avait su ses leçons pour la première fois depuis longtemps, et son institutrice ne savait à quoi attribuer ce changement subit.

VII

TES PERE ET MERE HONORERAS

Il était revenu, l'homme de Pallavas, ce Félicien Marlioux qui réclamait la petite Folla comme son bien légitime, et qui cependant, pour un peu d'or, l'eût cédée volontiers à ceux qui l'avaient adoptée.

C'est qu'il ne demanda pas seulement _un peu_ d'or, le malheureux! il exigea une si forte somme que les Milane reculèrent devant le sacrifice à faire, ne croyant pas devoir détourner une telle part de l'héritage futur de Juliette, leur idole.

Leur intention, d'ailleurs, en gardant Folla, eût été, non point de l'élever comme par le passé, mais de la mettre en pension jusqu'à sa majorité, et ensuite de l'établir selon son rang modeste, de la marier avec un honnête ouvrier. Après tout, la fille d'un galérien ne pouvait plus désormais vivre sur un pied d'égalité presque absolue avec la fille des Kernor; cela porterait préjudice à celle-ci plus tard; on aurait pu jaser dans le monde sur cette intimité entre deux enfants si distinctes d'origine et de rang.

Seulement les prétentions exorbitantes de Félix Marlioux firent avorter ce nouveau plan; elles soulevèrent l'indignation du châtelain de la Seille.

C'est alors que Mme Milane prit sur elle d'annoncer à Folla le secret de sa naissance, de lui apprendre le nom de son père et de sa mère et le changement qui allait avoir lieu dans sa vie.

Ce n'était point tâche facile, et la pauvre femme tremblait fort en attirant sur ses genoux l'enfant qu'elle avait aimée, caressée pendant sept ans, et à laquelle elle allait porter un coup terrible.

Mais, à sa grande surprise, aux premiers mots qu'elle prononça, Folla l'interrompit d'un petit air tranquille qui ne lui était pas habituel:

"Bonne maman... non, Madame, fit-elle en se reprenant tristement, je sais déjà tout.

— Comment! tu sais tout?... Ce... cet homme t'a donc parlé?"

Folla raconta simplement la scène de la grève à Pallavas, puis celle de la bibliothèque, dont elle avait été l'auditrice inconsciente en jouant à cache-cache.

Mme Milane ne revenait pas de la force d'âme de cette enfant, qui s'était tue pendant deux jours et n'avait rien montré de la peine cuisante qui lui déchirait le cœur.

"J'ai pourtant bien du chagrin, bonne maman," conclut Folla en fondant en larmes et en cachant sa tête désolée sur l'épaule de la vieille dame.

Celle-ci fut émue de tant de désespoir, et son cœur se rouvrit à l'enfant qu'elle voyait si aimante et si malheureuse.

"Ma chérie, lui dit-elle, je te parle comme à une grande personne; je te le dis tout simplement, ton père a des exigences folles. Cependant je causerai encore de tout cela avec bon papa; nous trouverons peut-être un moyen de tout arranger.

— Et..., demanda l'enfant en regardant fixement Mme Milane, si vous ne me rendez pas à mon père, que ferez-vous de moi?"

Mme Milane parut embarrassée.

"Je ne sais pas encore. Tu auras besoin de beaucoup travailler, ma pauvre petite; nous te mettrions dans une bonne pension où...

— Je ne serais plus avec Juliette? plus avec vous? plus à la Seille? plus à Paris?

— Mon Dieu, mon enfant, tu dois comprendre que tu ferais ton éducation bien mieux à la pension qu'au milieu de nous."

Folla baissa la tête; puis, la relevant d'un air triste, mais déterminé:

"Bonne maman, ce n'est pas cela qu'il faut faire. Je vous remercie beaucoup de vos généreuses intentions pour la pauvre fille de Gervaise Marlioux; je me souviendrai toute ma vie que vous avez longtemps remplacé ma mère, que vous m'avez élevée, gâtée, soignée; mais il ne faut pas que vous cédiez à mon père, il ne faut pas lui donner votre argent. Il ne faut pas non plus que j'aille en pension; j'y serais très malheureuse. Songez donc, si un jour on apprenait que je suis la fille de... (ici elle baissa la tête confuse) d'un homme qui revient de... là-bas, on me le ferait sentir.

— Mais alors tu retournerais donc volontiers chez ton père?

— Eh! oui, Madame, c'est ce que je dois faire. Pensez donc que ma pauvre maman est privée de raison, dans la misère peut- être; qui est-ce qui prend soin d'elle là-bas? Personne souvent, ou bien des mains étrangères qui ne font pas ce que ferait une parente, une fille surtout. Mon père enfin n'est pas heureux, puisqu'il est sans travail et probablement méprisé. Vous voyez bien, Madame, ma place est auprès d'eux."

Mme Milane regardait Folla avec de grands yeux stupéfaits.

"Mon enfant, qui donc t'a appris ces choses-là?

— Personne, bonne maman; mais j'ai beaucoup pensé depuis quelques jours. Est-ce que je n'ai pas raison?

— Certainement, mignonne, tu parles comme une femme; mais si tu allais souffrir loin de nous?"

Folla réfléchit un peu.

"Bien sûr, bonne maman, je souffrirai, puisque je ne vous verrai plus, ni vous, ni bon papa, ni Juliette, ni Mlle Cayer, ni la Seille. Mais si ma pauvre maman venait à guérir grâce à mes soins, et si mon papa m'aime un peu, je serai bien payée."

Mme Milane la regarda avec attendrissement et l'embrassa.

"Promets-moi, si tu as trop de peine chez tes parents, si l'on méconnaît ton bon cœur, si la vie t'y est trop dure, promets-moi de nous appeler, et nous te secourrons.

— Oui," répondit la petite fille. Et, ne pouvant plus retenir les sanglots qui l'étouffaient, elle pleura avec abandon dans les bras de la vieille dame.

M. Milane, à qui sa femme raconta, tout émue, l'entretien qu'elle avait eu avec Folla, tenta vainement quelques efforts pour concilier les intérêts de Folla et ceux de Juliette; il voulut même prémunir la première contre la déception qui l'attendait peut-être, en lui traçant un sombre tableau de l'existence qu'il faudrait mener sous le toit de Marlioux.

L'enfant soupira, mais elle tint bon; elle voulait remplir son devoir.

VIII

LA DERNIERE NUIT

C'était un mardi, à six heures du soir, que Folla devait quitter la Seille.

Félix Marlioux jura et tempêta longuement lorsqu'il vit échouer son plan, quand M. Milane lui apprit qu'il ne pouvait accepter ses conditions, et que la petite Sophie était toute décidée à rentrer chez ses parents.

Il ne s'attendait pas à cela.