Chapter 2
Juliette avait dans sa poche une petite bourse bien garnie; mais elle ne songea même pas à l'alléger en faveur du mendiant, tandis que Follette, qui n'avait pour tout bien que onze sous, vida son porte-monnaie dans la main du pauvre homme.
Celui-ci, au milieu de ses bénédictions, laissa tomber son bâton; il se courba en gémissant pour le relever, car il était perclus de rhumatismes, mais Folla le prévint et le ramassa prestement.
"Comment as-tu osé toucher cette affreuse canne toute noire? n'as-tu pas vu que cet homme a les mains très sales? disait la petite Kernor à sa cousine comme elles couraient sur la route, les cloches sonnant à grande volée. Moi, je ne l'aurais pas touchée pour un empire!
Mais, Lili, il n'aurait jamais pu relever sa canne tout seul, ou bien il y aurait mis un quart d'heure, et en se faisant mal, encore.
Tu lui as donné tout ton argent?
Oh! il n'y en avait pas beaucoup. Heureusement que c'est demain lundi.
Qu'as-tu donc fait de ta semaine? Moi, j'ai mes dix francs presque intacts.
Comment t'y prends-tu donc? fit à son tour Folla, naïvement admirative.
Je garde mon argent, voilà tout.
Eh bien, moi, je ne sais pas comment je m'arrange, mais il s'en va toujours trop vite.
C'est bien simple, dit alors Mlle Cayer, que les enfants avaient rejointe et qui les entendait causer; Follette dépense son argent non pour son propre agrément, mais parce qu'elle n'est point avare et qu'elle a le cur généreux. Je sais où passe sa semaine, qui d'ailleurs n'est que de cinq francs, et d'autres pourraient le dire avec moi. Demandez à la mère Rabu comment elle a pu acheter des remèdes pour sa douloureuse maladie. Demandez à la petite Mélie pourquoi elle ne marche plus nu-pieds lorsqu'elle va à l'église, ou dans les champs quand il a beaucoup plu. Et qui est-ce qui a payé l'accordéon du petit garçon infirme qui aime tant la musique, et le châle de la brave Tevré, dont la fille est poitrinaire?"
Folla était toute rose de confusion et de plaisir, et Juliette baissait honteusement la tête: elle avait compris la leçon.
De fait, celle-ci n'était point généreuse, non peut-être par l'amour de l'or, mais parce qu'elle était égoïste, tenait à son bien, et ne se mettait jamais à la place des autres pour songer à leurs besoins.
A Paris, chaque hiver, on quêtait auprès des enfants riches les vieux jouets et les vêtements hors de service; il fallait arrêter Folla, qui voulait donner tout ce qu'elle avait, même ses poupées neuves et ses livres les plus beaux.
Juliette ne se séparait qu'avec regret de quelques vieilleries dont on ne pouvait plus rien faire et de quelques joujoux déteints et abîmés dont on pouvait à peine se servir.
Voilà donc nos fillettes à l'église, priant tantôt avec distraction, tantôt avec piété. Juliette était coquette: elle se savait jolie et admirée, cela ne lui déplaisait point. Quant à Folla, elle ne s'inquiétait guère de ces choses-là; ce qui venait la distraire n'était pas la pensée que sa robe seyait bien à son petit visage, le ruban rose à ses boucles brunes, mais plutôt une grosse mouche remuante qui entrait dans le bonnet tuyauté d'une paysanne, ou bien les maladresses de l'enfant de choeur; rien n'échappait à son il espiègle. Mais, dès qu'elle pensait qu'on se trouvait à l'église, vite elle reprenait son livre et sa gravité.
III
POULETS PERDUS
L'après-midi, les petites filles jouaient dehors, le temps étant fort beau. Un peu avant le dîner, elles obtinrent la permission de s'amuser au bout du parc.
Or, de l'autre côté de la haie, s'élevait une petite ferme appartenant à un pauvre ménage dont les enfants, "pour être moins nombreux à la niche," étaient serviteurs ou bergers dans de plus grandes métairies des environs.
Ce jour-là, la mère Serriau et "son homme" étaient en violent émoi: un oiseau de proie, buse ou corbeau, on ne savait, avait jeté le désarroi dans la basse-cour; les volailles, effarées, fuyaient de tous côtés avec des piaillements de désespoir. Cela durait depuis une heure environ. Sur les vingt-deux poulets qui composaient la basse- cour, on n'avait pu en réunir qu'une dizaine. Les autres piaulaient dans la campagne, éperdus, épouvantés.
Combien en restaient-ils de vivants? car le père Serriau avait recueilli dans un buisson le cadavre ensanglanté d'une poussin à demi rongé.
Le couple infortuné geignait à fendre l'âme; comment rattraper les fuyards à présent? Voilà que la nuit allait tomber, et ceux qui se cachaient sous les buissons se garderaient bien de se montrer.
En écoutant le récit de ce désastre, Folla n'hésita pas à venir en aide aux pauvres gens, tandis que Juliette demeurait immobile, regardant les allées et venues des Serriau.
Le père Serriau gardait, en les appelant doucement, une grosse poule et ses petits. Follette se mit à l'ouvrage; petite et légère, elle se glissait dans les trous des haies, enjambait les fossés, grimpait au faîte des buissons d'épines sans souci de ses mollets et de ses mains, qui s'y déchiraient cruellement.
"Tenez, madame Serriau, en voilà un, deux! Prenez garde à ce petit noir qui se sauve de votre côté, attrapez-le au passage; et celui-ci, quatre! Ne les laissez pas échapper. Portez-les vers la mère. Il n'en reste plus que sept à retrouver, puisque le vingt-deuxième est mort. Encore un, voyez; il est blessé à l'aile, il ne peut pas courir. Ma foi! je ne sais guère où se cachent les autres."
La mignonne parvint cependant à les rattraper tous et aida la mère Serriau, peu experte en calcul, à compter les bêtes réunies: il y avait bien le compte.
La cloche du dîner ayant sonné depuis quelques minutes, les petites filles, en se tenant par la main, coururent à la maison.
Elles entrèrent rouges et essoufflées à la salle à manger, où l'on commençait à s'inquiéter de ne pas les voir.
Juliette avait conservé sa petite robe intacte et presque propre sous le tablier blanc; mais Folla, grand Dieu! en quel état elle se présentait! Ses jambes nues étaient ensanglantées, ses mains égratignées, ses vêtements souillés et déchirés, ses cheveux embroussaillés.
Folla fut vertement grondée et dut aller réparer le désordre de sa toilette. Juliette essaya de la défendre en racontant l'incident des poulets et en disant comment la petite fille avait rendu service aux Serriau; mais on ne comprit rien à cette histoire, trop précipitamment narrée, et, pour prix de sa bonne action, Folla ne reçut que des admonestations.
Le lendemain cependant, en se promenant avec Fraülen, on rencontra la mère Serriau.
"Ah! Mademoiselle, dit-elle à l'institutrice dans son patois à peine compréhensible en sa bouche édentée, la bonne petite fille que mam'zelle Sophie! Mes poulardes étions tous perdus sans elle. Elle me les a retrouvés les uns après les autres, même que les buissons lui zont tout épiné les jambes et les doigts. Sans ça mon homme et moi étions bien empêchés, que ça faisait ben une pièce de six francs perdue par bête, puisque je les élevons pour les engraisser."
Justice fut donc rendue à l'enfant complaisante, et on ne lui reprocha plus sa robe fripée. Mais, hélas! les gronderies n'en pleuvaient pas moins chaque jour sur la paresseuse, dont les devoirs étaient criblés de fautes, et l'été ne s'écoula point sans que les leçons de piano et de guitare fussent souvent remplacées par un pensum.
Une autre fois on fut en plus grand émoi encore au château, Mlle Folla s'étant fait chercher pendant trois quarts d'heure.
Voilà ce qui était advenu.
En poursuivant un beau papillon-sphinx, la petite était sortie de la cour; il n'y avait personne dans le chemin; après y avoir couru l'espace de quelques mètres, elle atteignit le joli insecte, qu'elle rendit à la liberté après l'avoir examiné de près, car elle avait trop bon cur pour lui faire du mal, et s'apprêta à revenir sur ses pas.
Mais elle entendit des cris affreux qui partaient d'une chaumière située non loin de là sur la route.
"Bon, pensa-t-elle, que se passe-t-il chez les Moussard? Ce sont des gens qui ont toujours du malheur: si j'allais voir?" Elle secoua la poussière brillante que le papillon avait laissée à ses doigts, et courut à la masure; ce n'était pas une ferme, mais plutôt un bâtiment triste et noir, entouré d'un jardinet moisi où picoraient quelques poules sur un fumier nauséabond.
Un roquet aboyait avec frénésie; par terre, assise sur le sol nu, une petite créature de quatre à cinq ans, vêtue seulement d'une chemise et d'une jupe, mal peignée et très barbouillée, tenait sur ses genoux un bébé de six à huit mois déjà en robe, et qui se tordait en poussant des cris d'aigle.
Un peu plus loin, une autre fillette, de deux ans à peu près, jouait avec des morceaux de bois.
Celle qui faisait la maman ne savait guère remplir son rôle et n'en avait guère la force non plus; ses bras, trop faibles, tenaient le bébé tout de travers, ou le secouaient par moments, sans qu'elle eût l'intention de lui faire du mal. Le pauvre petit geignait à fendre l'âme, et pleurait en se tordant convulsivement.
"Mais tu vas le blesser? cria Folla, qui accourait; attends, je vais te montrer à le porter comme il faut."
Et, enjambant sans façon la mince barrière qui défendait l'entrée du jardinet, elle enleva à l'aînée des enfants le poupon, qui cessa de crier dès qu'il se sentit dans des bras plus vigoureux et surtout plus adroits. Folla s'assit sur une pierre, tandis que le petit garçon la contemplait de ses yeux bleus étonnés, en suçant consciencieusement son pouce.
"Il est bien pâlot, ton frère; quel âge a-t-il? demanda-t- elle à la fillette.
Je ne sais pas.
Et toi, quel âge as-tu?
Quatre ans, je crois.
Et on te donne le petit à garder?
Faut bien, la mère lave."
Par bonheur, Folla avait des dragées dans sa poche; elle les distribua aux deux aînées, qui se jetèrent dessus, et elle fit jouer le tout petit, qui se mit à rire.
"Est-elle allée bien loin, ta maman? reprit-elle.
Que non! elle va revenir."
La pauvre femme disait bien toujours: "Je vais revenir, soyez sages," pour faire prendre patience aux marmots; mais il fallait du temps pour savonner le misérable linge de la famille.
Elle ne reparut qu'au bout de vingt minutes et fit de grands remerciements à la petite demoiselle du château.
"Votre fille est trop jeune pour soigner un bébé de cet âge, lui dit Folla.
Eh! Mademoiselle, il le faut pourtant ben; mais je ne m'absente jamais longtemps. Faut ben que les mioches s'habituent de bonne heure à se rendre utiles, mais une autre fois j'emporterai le petit et l'étendrai sur une couverture à terre, près de moi, pendant que je laverai.
Il n'a pas bonne mine.
Ma foi non, le pauvret! Pensez donc, un enfant que j'ai dû sevrer à quatre mois.
Sitôt, comment le nourrissez-vous?
Je lui donne le biberon, et puis la soupe quand il en veut, et des tisanes."
Folla fut prise de pitié pour le malheureux être: "Ecoutez, madame Moussard, fit-elle, je dirai à bonne maman de vous donner nos anciens vêtements pour vos enfants, puis de meilleures choses à boire pour ce petit malade.
Vous êtes ben aimable, Mademoiselle, et ça ne sera pas de refus: on a ben de la misère chez nous, et ce sera ben de la charité que de nous venir en aide."
A son retour, quoiqu'elle eût couru à toutes jambes, Folla fut encore grondée; car elle arrivait très en retard pour l'étude, et l'on se tourmentait à son sujet.
Elle ne raconta ce qui avait causé sa fugue qu'à sa cousine, à la récréation suivante (récréation écornée pour elle), et lui fit part de son projet de demander leurs anciens vêtements à bonne maman pour les petits Moussard.
"C'est que, répondit Juliette, je comptais qu'ils serviraient à nos poupées; il y a des robes de piqué et de flanelle qui iraient si bien à Lydie, ma grande blonde.
Mais les petits Moussard en ont bien plus besoin que nos poupées.
Oui, mais cet hiver bonne maman leur en coudra ou tricotera elle-même de moins jolies.
Et ils attendront tout ce temps? Non, par exemple; garde tes affaires, à toi, pour ta Lydie, si tu veux; moi, je demanderai les miennes à bonne maman pour les pauvres. Bonne maman a assez à travailler pour les malheureux de Paris dans son hiver.
Et tu as osé tenir sur tes genoux ce baby malpropre?
Tiens! l'autre lui faisait mal.
Et tu t'es assise dans cette cour sale, peut-être pleine de puces et de bêtes?
Je ne pouvais pas leur demander de la balayer pour moi, bien sûr! D'ailleurs je me suis lavé les mains. Laisse-moi aller trouver bonne maman."
Non seulement Mme Milane consentit à ce que Folla portât aux Moussard un gros paquet de vêtements encore très bons, mais elle y joignit un peu d'argent, et plusieurs boîtes de farine lactée pour le dernier petit.
IV
EN MER
On parla d'aller aux bains de mer: Juliette grandissait beaucoup, était pâlotte; bref, on partit. Comme M. et Mme Milane craignaient l'air frais du Nord, on s'établit à Montpellier, en dehors de la ville, sur la route de Pallavas, afin de se rendre facilement au bain chaque jour. On s'amusa beaucoup sur cette bonne petite plage méditerranéenne, assez fréquentée et cependant paisible.
C'était si divertissant de courir dans l'eau salée, vêtu seulement d'un simple costume de bain, les cheveux flottant au vent du large, de s'ébattre dans la vague bleue qui vous roulait, vous emportait et vous rapportait au rivage; puis d'apprendre à nager avec le baigneur, ce vieux marin qui aimait tant les enfants et qui leur jouait des tours, en les plongeant jusqu'au fond quand ils faisaient la grimace à l'onde froide.
Et ce beau soleil qui dorait les flots ou les rougissait à l'heure du couchant, qui brunissait la peau et fortifiait le corps!
Et les bonnes parties qu'on faisait en bateau, quand la mer n'était pas grosse! et les moules que l'on cueillait dans les rochers, et les promenades aux environs de Montpellier!
Folla eut pourtant un jour une grande déception: Mlle Cayer, qui avait des amis à voir à Cette, avait obtenu d'y emmener les deux petites filles. Celles-ci se faisaient une joie de ce voyage; on devait partir le jeudi matin, pour ne revenir que par le train du soir.
Quelle fête! et comme on allait s'amuser! Mais voilà que la veille, donc le mercredi, les enfants, après avoir beaucoup joué à la mer et pris leur bain, goûtèrent chez le meilleur pâtissier de la ville.
Nous avons dit que Juliette Kernor était égoïste et coquette, nous avons oublié d'ajouter un troisième défaut: la gourmandise.
Lorsque Juliette aimait quelque chose, elle ne s'en privait jamais; mais elle n'eût pas touché pour un empire à ce qui n'était pas de son goût.
Aussi qu'arriva-t-il ce jour-là pour leur malheur à toutes les deux? c'est qu'elle dévalisa si bien la boutique du marchand, qu'elle dut s'en repentir cruellement.
Les fillettes se couchèrent le soir en admirant la sérénité du ciel, qui promettait pour le lendemain une journée magnifique.
Mais les petites filles proposent, et Dieu dispose, surtout quand il a à punir.
Au milieu de la nuit, Juliette se réveilla fort malade, et Folla courut chercher sa grand'mère; la pauvre Folla seulement se demandait avec inquiétude ce qu'il allait advenir de la partie projetée. Toute la maison fut bientôt sur pied, car Juliette était prise d'une formidable indigestion et souffrait réellement beaucoup. Après les premiers soins donnés à la malade, bonne maman, désolée, la transporta chez elle pour la mieux dorloter et pour que Folla pût se rendormir en paix.
Et voilà que, le matin, Mlle Cayer vint faire lever la seule de ses élèves qui fût capable de l'accompagner. Folla fut bientôt prête et alla frapper à la porte de Mme Milane pour avoir des nouvelles de sa cousine et faire ses adieux.
"Ah! tu pars? fit languissamment Juliette en rouvrant les yeux au bruit de la porte. Comme je vais m'ennuyer, moi, toute seule, à présent que je n'ai plus mal!"
Aussi Mme Milane décida-t-elle que Folla resterait à la maison pour amuser la malade.
"Mais, Madame, dit alors Mlle Cayer outrée, il me semble que si Juliette est souffrante, c'est bien par sa faute; ni vous ni moi n'avons pu l'empêcher de goûter aussi copieusement hier. La petite Folla, qui a été plus raisonnable, ne doit pas être privée d'un plaisir si longtemps désiré.
Mon Dieu! chère mademoiselle, je ne dis pas; mais Juliette s'ennuiera horriblement sans sa cousine, et, vous comprenez, si elle reprend la fièvre, Folla l'amusera, la distraira, lui fera la lecture.
Cependant, Madame...
Je vous ferai observer, Mademoiselle, que si je garde Folla à la maison, je ne la condamnerai pas à travailler; elle aura congé et jouera avec Juliette: donc elle n'est pas à plaindre."
Il n'y avait plus à discuter. L'excellente Mlle Cayer embrassa tendrement Folla et partit sans adresser un regard à Juliette.
Juliette, terriblement égoïste, n'intercéda pas en faveur de la pauvre Folla, privée à cause d'elle de la partie de plaisir, ni ne s'excusa auprès de la pauvre petite de lui avoir causé cette déception.
Mais Folla était si bonne, qu'elle ne songea pas une minute à lui reprocher son égoïsme. Elle enleva tristement ses vêtements de sortie, et se mit en devoir de rassembler les livres et les jouets que réclamait sa cousine.
De fait, Juliette allait beaucoup mieux, mais elle était capricieuse et gâtée, et garda Folla auprès d'elle presque toute la journée, ce pauvre petit feu follet dont les jambes avaient tant besoin de danser et de courir!
Folla ne se rappelait plus que, l'hiver dernier, elle avait eu deux gros rhumes qui l'avaient retenue bien des jours à la maison; mais jamais Juliette n'avait sacrifié pour elle la moindre promenade, le plus petit plaisir.
La pauvre victime eut cependant une compensation à son infortune.
Mme Milane força la convalescente à sommeiller un peu l'après- midi pour remplacer sa nuit blanche, et M. Milane emmena Folla gambader une heure dans la campagne.
Ils n'allèrent pas du côté de la mer, et, afin de lire commodément son journal, le grand-père s'assit au pied d'un arbre, sans s'inquiéter de sa petite-fille adoptive, qui courait comme une jeune poulain.
Au milieu de ses ébats elle aperçut un brave paysan qu'elle connaissait pour l'avoir vu apporter quelques fruits à la maison qu'avait louée Mme Milane pour la saison.
"Bonjour, père Limousin! cria Folla de sa petite voix douce. Vous ramassez de l'herbe pour vos lapins?
Oui, mam'zelle Sophie. Ca va bien?
Oui, merci.
Et votre sur, la petite demoiselle blonde, elle n'est pas avec vous? (Il croyait Juliette la sur de Sophie.)
Oh! non, elle est malade.
Malade, mam'zelle Kernor?
Oui, d'une indigestion terrible; mais elle va mieux déjà que cette nuit.
Oh! si ça n'est que ça! Les petites demoiselles s'en donnent souvent trop à croquer des sucreries. Ca n'est pas comme ma pauvre femme, qui s'en va du mal de la mort.
Comment! père Limousin! elle est si mal que cela, votre femme?
Puis qu'elle souffre rude, et que le docteur a dit comme ça que c'est inutile de lui donner des remèdes, parce que ça n'y ferait rien.
Comment? il a osé dire cela?
Mais oui, pourquoi pas? Ce qui tourmente la pauvre vieille, ça n'est pas l'idée de mourir; faut bien s'en aller un jour, et nous autres gens misérables, ça ne nous fait jamais peur; mais c'est la pensée que j'ons tout l'ouvrage à faire et que je serons tout seul après.
Est-ce que je pourrais la voir, votre femme?
Mon Dieu! oui, Mademoiselle, que c'est même bien de la bonté de votre part, et que ça va lui faire un plaisir! C'est c'te maisonnette que vous voyez là, à côté du figuier."
Folla courut, légère comme son nom, à la pauvre masure indiquée, bien indigente, en effet, et composée d'une unique pièce.
Cette chambre renfermait à la fois le four à pain, le petit poêle où cuisait le dîner, une table, un banc, quelques chaises, deux armoires et un lit aux rideaux de serge.
Dans un coin, quelques poules se blottissaient dans deux corbeilles chaudement couvertes.
Un chat maigre ronronnait sur le banc; les meubles étaient en ordre, le sol propre, sauf quelques brindilles de bois que le bonhomme n'avait pas eu le temps de ramasser; contre le mur, blanchi à la chaux, pendaient deux filets de pêche, et devant la croisée ouverte s'étendait la toile métallique qui, dans les maisons les plus pauvres du Midi, défend des insectes qui voudraient s'abriter à l'intérieur.
A côté, en dehors, l'étable à pourceaux, un rucher d'abeilles et une petite grange, puis le jardinet bien soigné.
"Bonsoir, madame Limousin! je viens vous voir," dit très doucement Folla en entrant.
Et elle ouvrit de grands yeux effrayés à l'aspect de ce squelette de vieille femme allongé sous les draps de toile bise; les bras, absolument décharnés, sortaient du lit, et la tête maigre, étroite, aux tempes enfoncées, aux yeux caves, faisait un trou dans l'oreiller recouvert d'une taie de couleur.
"Vous êtes bien gentille, ma petite demoiselle, de visiter comme ça une pauvre vieille qui s'en va, même que vous ne me connaissez que pour m'avoir vue les quelques fois que j'ai porté du poisson chez vous. Ca fait du bien d'apercevoir un jeune visage.
Est-ce que vous souffrez beaucoup?
Beaucoup; c'est la fièvre qui me mange; je l'ons toujours, toujours. Je ne dormons plus ni le jour ni la nuit.
Mangez-vous un peu?
Que non; y a ben des petites choses que je verrais sur l'assiette avec plaisir, mais je ne pouvons les acheter, c'est cher. M'en faut pourtant pas gros, mais ça ne me fait encore rien. Y a ben un autre souci qui me tourmente.
Quoi donc? votre mal?
Que non. Ca m'emmènera un de ces matins; mais je vois mon pauvre homme qu'est plus vieux que moi, et qu'a tout l'ouvrage à faire, et qui se donne un tintouin! Faut qu'i porte le manger aux bêtes, qu'i fasse sa soupe, qu'i soigne la vache, les poules, le jardin et le cochon, qu'i balaye; et qu'encore je me faisons un mauvais sang, parce que ça n'est plus propre comme quand j'étions sur pied.
Mais c'est encore très propre ici, mère Limousin, et votre mari s'en tire très bien.
Vous croyez? I fait bien ce qu'i peut, le pauvre. Ah! c'est que ma maison elle était renommée dans le temps comme la plus nette du pays. Mais maintenant que je sommes malade...
Vous guérirez, mère Limousin.
Que non, ma petite demoiselle; je sommes asthme; et j'ons attrapé un froid par-dessus. Sans mon homme que je laissons, je serions ben contente de m'en aller. J'ons peiné toute ma vie; j'ons supporté la gêne. On n'avait pas la misère, quoi! mais on n'a jamais été riche; on a travaillé dur, et on ne doit rien à personne. Le bon Dieu peut m'appeler quand il voudra, je sommes prête."
Folla s'en alla toute pénétrée de cette grande pensée de la mort qui en épouvante tant d'autres, et que le paysan, l'homme du travail et des privations, souvent voit approcher avec un calme si résigné.
Et cette vieille qui souffrait tant, qui avait à peine le nécessaire, tandis que Juliette, l'enfant gâtée, pour avoir eu un peu mal au cur, était comblée de soins et de remèdes, et voyait satisfaire toutes ses fantaisies!
Son grand-père, la regardant s'asseoir près de lui toute songeuse, lui dit soudain en caressant ses cheveux flottants:
"Eh bien! petite, te voilà triste. Le fait est que tu as été privée de ton voyage avec Fraülen. Tiens, pour le remplacer, voilà de quoi t'acheter des joujoux."
Et il lui tendit une pièce de vingt francs.
Follette se jeta au cou de M. Milane; vraiment cela ne pouvait mieux tomber. Et, tandis qu'il terminait son journal, elle courut à toutes jambes chez les Limousin.
"Tenez, cria-t-elle tout essoufflée, mère Limousin, vous pourrez avec cela vous procurer quelques douceurs." Et elle s'enfuit radieuse. Ainsi elle n'avait point perdu sa journée.
V
L'HOMME QUI REVIENT
Et voilà qu'à partir de ce temps un vilain oiseau noir aux ailes déployées, qui a nom le malheur, plana sur la pauvre petite Folla.